Alfred de Musset, Poésies Nouvelles, Elégie, p
402 UN PÈLRRINAGE
Avant d'arriver au village de Sainte-Anne, le chemin longe un de ces petits lacs pittoresques dont le pays est rempli. Ce lac long et étroit, semé d’ilots sauvages, au bord duquel s'échelonne le joli village acadien de Belleville, serpente comme l'anguille, dont il porte le nom, entre des promontoires chargés de noir feuillage, dont la tête s’allonge en fronçant le sourcil au-dessus des eaux.
Placez par l’imagination quelques wigwams sur ces caps, ou au fond de ces anses, sur le lac quelques canots d'écorce pagayés par des Micmacs, et vous retrouverez cette nature dans toute sa sauvagerie primitive. :
Le village de Belleville est en partie formé par la famille de M. Léon Pothier qui n’a pas eu moins de dix-sept enfants, et qui porte encore vaillamment ses soixante-quinze ans.
— Comment avez-vous fait pour établir si bien votre nombreuse famille, lui demandui-je, pendant que sa femm, aussi vaillante que lui, nous apportait pour souper un beau plat de gaspareaux fumés, avec deux jattes de lait couvert d’une crême dorée.
— Ah ! me répoudit-il, on ne maurt pas d'avoir travaillé, car il y a longtemps que je serais au cimetière. Après sept ans d’une vie de pêcheur aux iles d: la M d2leine, je ms suis vu partir d'ici
avec quinze jours de vivres sur le dos, pour aller camper dans les bois-et y couper du chêne pour les navires. Rien des fois, quand je revenais le samedi à la maison, je me suis senti tellement exténué de fatigue, que je me suis assis au bord du chemin pour y mourir. La pensée de ma femme et de mes enfants qui m'attendaient là-bas, me ramenait à la vie.
Aujourd’hui la résidence de M. Léon Pothier, entourée d'un superbe verger, et celles de plusieurs de ses enfants, sont les plus belles de ce joli village.
6 juillet.—C'est sous le nom de Cap de Sable, lequel est situé à une grande distance d'ici, vers l’extrémité sud-est de la Nouvelle-E:osse, qu'était connue autrefois, comma je l'ai dit plus haut, la mission devenue aujourd’hui la florissante paroisse de Sainte-Anne du Ruisseau. Autour d'elle s’est formé un essaim de missions destinées à composer de nouvelles paroisses, comme le sont déjà devenues celles de Tousquet et de Pomcoup. La mission de l’île de Surette et celle des Fourches de la rivière Tousquet dépendent de Sainte-Anne ; celles de la Butte à Comeau et de la Pointe à Pinkney,
404 UN PÈLERINAGE de Saint-Michel de Tousquet ; enfin celle de Pomcoup-Est relève de Saint-Pierre de Pomcoup.
L'avenir n’est pas éloigné où l’on comptera ici huit paroisses distinctes, provenant du seul accroissement des quatre-vingts familles qu'y avait trouvées l'abbé Sigogne à son arrivée ; c’est-à-dire, une paroisse par chaque groupe de dix familles. Telle est la fécondité de la race française en Amérique.
A mesure que l’on pénètre au cœur de cette brave population, on va de surprise en surprise ; on s’émerveille de voir comment, en dépit d’un isolement séculaire, tout s’y est conservé intact: la langue, le caractère, les coutumes, les traditions, le souvenir de la France, et quel souvenir ! J’ai vu des voix se briser en sanglots, des yeux se remplir de larmes au récit de ses malheurs.
—Mes ancêtres ont toujours été fidèles à la France, me disait le vieux Michel Surette ; ils ont té ruinés, chassés, dispersés à cause de cet attachement. N'importe, si c'était à recommencer, je ferais comme eux.
Et, avec une précision de détails vraiment merveilleuse, il me racontait comment son trisaïeul, Pierre Surette, avec sa femme Catherine Breau, était parti de La Rochelle, vers 1710, pour se fixer à Por:-Royal ; comment de là ils avaient établi leurs
enfants à Pisiquid ; qu’ils y étaient huit, tous bâtis sur de beaux biens, l’un à la suite de l’autre ; cinq garçons, Olivier, Amand, Pierre, Joseph, Paul, grand-père de Michel ; et trois filles: Anne, mariée à Dominique Pothier, Marie, épouse de Jean Bourque, et Madeleine, mariée à Joseph Babin. Tous s'étaient enfuis avec leurs familles avant d’être pris par les Anglais.
Après des traverses sans nombre, les uns émigrèrent de Chezetcook à Cocagne, d’autres à l'île du Piince-Edouard, tandis que les quatre frères, Olivier, Joseph, Pinrre et Paul, vinrent avec leurs‘ familles d'Halifax à Sainte-Anne.
Je dépasserais de beaucoup les limites que je me suis tracées, si je voulais raconter toutes les traditions et anecdotes que je recueille d’une famille à l’autre. Je ne dirai donc ni les déchirements de la famille des Bourque, embarquée au Bassin des Mines, les hommes sur uu navire, les femmes et les enfants sur un autre ; ni la douleur des deux frères, Jean et François Bourque, et de leur sœur, échappés aux poursuites et réfugiés à la Baie des Chaleurs, lorsqu'ils apprirent par des lettres écrites du fond de la Caroline du Sud, que leur père et leur mère étaient morts de chagrin et de misère, laissant Ces enfants à la mendicité.
Je ne dirai pas non plus par quel stretagème les trois frères Landry s’échappèrent, avec quelques autres, de la prison du fort Lawrence, ni comment, après s'être perdus de vue, leurs petits-enfants se sont retrouvés en 1854, les uns fixés à Memramcook, les autres à Saint-André &e Kamouraska. Le recueil de toutes ces traditions formerait à lui seul un volume.
8 juillet—De Sainte-Anne du Ruisseau à Pom- coup, il y a une vingtaine de milles par des chemins bien entretenus. Le Docteur Landry avec qui je fais le trajet, est un Acadien instruit, parfaitement renseigné sur le pays, qui possède par conséquent toutes les qualités qu'on puisse souhaiter dans un compagnon de voyage. C’est de plus un ancien compagnon de collège qu'à ma grande surprise, j'ai trouvé établi à ces confins du monde.
Le Dr Landry m'entretient longuement du dialecte acadien, et me cite une foule d'expressions originales, particulières à la contrée. Pour comprendre la nature de ce dialecte, il faut se rappeler que la colonisation de l’Acadie s’est faite avant la forma-
tion définitive de la langue française et que toute émigration de France a cessé à partir du jour où l’Acadie a passé sous la couronne d'Angleterre (1713). Les colons qui, avant comme après la conquête de leur pays, n’ont guère eu de moyens d'instruction, et qui ont toujours vécu dans l’isolcment, ont dû nécessairement garder le vieux parler de leurs pères. Rien, en effet, n’est plus frappant, ni plus curieux à observer, que leur conversation, pour quiconque est familier avec la langue du seizième siècle. Ainsi, les Acadiens se servent encore de l’ancien style de numération: sep/ante, oclante, nonante. Ce vieillard, diront-ils, doit avoir septante-trois ans, oclanle-cinq, où nonanle-six ans.
Ils adouciront certaines lettres ou certaines syllabes: la lettre r, par exemple, sera remplacée par Z. Ils disent molue au lieu de morue. Nicolas Denys,dans sa Description de l Amérique Septentrionale, écrit invariablement le mot molue, tel que les Acadiens le prononcent aujourd’hui.
Ils adoucissent les finales omme, onne. Ainsi,
personne, l.o'nme, automne, deviennent pe:soune, houme, autoumne. Je counais cette boune femme.
Cette prononciation qui donne une extrême douceur au discours, et qui a malheureusement disparu du français moderne, se retrouve dans les vieux
auteurs. Au treizième siècle, Walter de Bibblesworth l’employait dans les vers suivants :
L'enfant convent de chatouner Avant ke sache à pées aller. 1
C'est-à-dire : l'enfant va d'abord comme le chat, à quatre pattes, avant de marcher sur ses pieds.
Chalonner : ce mot est encore employé dans le même sens au Canada, particulièrement sur la rive nord du Saint-Laurent, au-dessous de Québec. Aux Eboulements, à l'ile-aux-C'oudres, entre autres, on entend continuellement dire d'un enfant qui essaye à se traîner : Le pelit commence d chatonner.
L'emploi du pronom singulier avec le pluriel du verbe, si fréquent chez les Acadiens, est connu aujourd’hui en France tout aussi bien qu'ici.
Le maréchal de Vieilleville, dans ses Mémoires, fait dire à Henri II:
‘“ Cela n'avions jamais entendu, et ne tenions pas ceux de Rieux de tel rang et de tel estoc.” 2
Henri IV disait comme Henri II : j’ons le courage, J'aimons le bon vin.
1. History of domestic manners and sentiments iw England he the Middle Ages, par Thomas Wright, Londres 1862, p. L] {
2. Mémoires du Sire de Vieilleville, p. 93.—Le vieux langage, étude manuscrite par M. P. B. Casgrain, auteur de Letellier et son Temps.
Voici d’antres expressions acadiennes provenant d'autrefois et d'origine latine. Il y a beaucoup d'éloëzes (d'éclairs). L'éloëze l'a frappé; du latin elucere, briller. Ce terme était emloyé au quatorzième siècle.
Les haricots s'appellent fai/ots, du latin faba, fabalia, tige de fêve.
Où trouver un plus joli mot que méliver, pour dire couper le grain, du latin metere, faire la moisson ?
Pour signifier l’action de calmer un enfant qui pleure, on dira : je vais l’amouneler ; allez donc l'amouneler ; adoucissement du verbe admonester.
On dit ung ou yung pour un ; dempuis pour depuis ; de meshui pour désormais, maintenant, comme on disait aux quinzième et seizième siècle.
Montaigne écrit : “ Il osait dire que ses réponses devaient meshui servir de lois.”
Et Chaulieu :
Naguère avais dans un accès de goutte,
Juré de par le benoit saint Marin,
Que ne boirais quelque cher qu’il m'en coûte, De meshui pius un pauvre coup de vin.
On dit encore dévaler l'escalier, le coteau; pour descendre l'escalier, le coteau ; à l'exemple de Ronsard qui écrivait :
Je semble au mort qu'on dévale en la fosse.
Ce cheval, dit-on, est de bon harage, est de harage,
pour signifier de bonne race, du latin hara, étable, d'où est venu le terme français haras.
Les vieux mots, lucher, bailler, nenni, ou mieux nâni, sont d'usage habituel, ainsi que le verbe mander.
Voici quelques bribes d’un dialogue entre un vieillard et un enfant, tel que noté à Pomcoup.
LE VIEILLARD.— Petit, ton père m'a-t-il mandé do venir ?
L'ENFANT.—Nüni.
LE VIEILLARD.—Va le hucher sur la grève.
L'ENFANT. —Qu'est-ce que vous me baillez pour la course ?
LE VIEILLARD.—-Plus que tu penses ; mais, dépéche-toi ; le soleil est couché, il commence à sombrir.
On donne le nom de feu chalain aux éclairs de chaleur.
Une autre expression dont je n’ai pu découvrir l’origine est celle-ci: attendez un petit élan, je vais me reposer un petit élan, pour un instant.
Les Acadiens, livrés en si grand nombre à la pêche, ont introduit dans leur discours une foule de termes de marine. Ils ont sur ce point des hardiesses qui étonnent même des oreilles canadiennes, comme celles-ci par exemple: Qa hdlera si je n’y
vais pas. Va dire au sacristain d'arimer l'autel, c'est-à-dire d'orner l'autel.
Je pourrais extraire de mon carnet bien d’autres expressions pitioresques, notées au cours de mon voyage, si je ne craignais de nuire au Glossaire acadien que prépare en ce moment un ancien élève du collège de Memramcook, M. Pascal Poirier, dont j'ai déjà dit le nom et les travaux. ,
Le patois, si répandu en France, est inconnu ici aussi bien qu'au Canada; mais ici plus encore qu'au Canada, la langte souffre de l'introduction des mots et des locutions anglaises qui viennent des rapports plus fréquents que chez nous avec les peuples de cette langue, au milieu desquels les Acadiens sont éparpillés par petits groupes. On ne dit cependant pas, comme à Paris, le hall pour le vestibule, les ra/s pour les lisses de chemin de fer, ni les wagons pour les chars, etc, etc.
Ce défaut disparaîtra, du moins en partie, comme il commence à disparaître chez nous, depuis qu'il est signalé et battu en brèche par toutes les voix de la presse et de l’enseignement. \
Je ne veux ajouter qu’un dernier mot, avant de clore sur ce sujet: la conservation de la langue française chez les Acadiens, dans les conditions
exceptionnelles que l’on connaît, est un fait aussi surprenant que celui de leur renaissance. !
Les Acadiens peuvent dire à la France avec plus de fierté encore que le poète canadien :
Nous avons conservé le brillant héritage
Légué par nos aïeux, pur de tout alliage, Sans jamais rien laisser aux ronces du chemin.
L'église du Ruisseau s'éloigne rapidement de nous, pendant que le Dr Landry et moi, nous causons langue et vieilles souvenances.
Après avoir traversé un canton peu défriché, assez monotone,la route perce un épais fourré et débouche tout à coup sur la magnifique baie d'Argyle. Des côtes élevées qu'on suit, l'œil plonge sur cette vaste
1. L’extrait suivant d’un Mémoire sur la dispersion des Acadiens, écrit par un contemporain, fait voir jusqu'à quel point on était convaincu alors que la race acadienne était bien morte pour toujours.
‘ Voilà, dit-il, l’histoire abrégée de ce malheureux peuple. I! n'existe plus; son souvenir même est presque effacé. Puisse cet écrit le rappeler à tous les Français, et leur inspirer les sentiments d'horreur qu’une dispersion aussi cruelle doit exciter ! Si je connaissais un homme en place, je ne cesserais de lui dire : ‘# N'oubliez jamais les Acadiens, et souvenez-vous toujours des Anglais.” Archives des Affaires Etrangères, Paris, Lettre au duc de Nivernais, 2 décembre 1762.