‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme] (volume 2)Chapitre 68 sur 92 · Octave Crémazie, Œuvres Complètes, p · texte numérisé non relu

Octave Crémazie, Œuvres Complètes, p

nappe d’eau, peuplée d’îlots d’une variété infinie de formes et d'aspects. Il n'y a de comparable à ce ravissant paysage, que celui des Mille-Iles du Saint- Laurent tant vanté par les touristes. Ga et là, à travers les canaux étroits et tortueux qui les séparent, glissent des bateaux pêcheurs, dont les voiles à cette distance ressemblent à des ailes d'oiseaux de mer.

Les effets de lumière et d'ombre qui se produisent en ce moment sur cette scène, lui donnent une apparence vraiment féérique. Tandis que l’intérieur de la baie est inondé de clarté, sous un ciel resplendissant, les îles lointaines et les extrémités des caps, ensevelies dans une sorte de crépusvule, apparaissent à peine à travers les vaporosités qui dorment sur l'Océan.

Dès qu’on a perdu de vue la baie d'Argyle, on aperçoit le havre de Pomcoup, dont ce port n’est séparé que par une étroite et longue presqu'ile. C’est de chaque côté de ce port spacieux et sur les falaises qui le dominent, qu'est assise la colonie française de Pomcoup, en grande partie peuplée par les d’'Entremont, la plus ancienne et la plus remarquable des familles acadiennes. Ils tracent leur origine jusqu’à Etienne de La Tour, et des alliances

avec les descendants du fameux baron de Saint- Castin.

La population de Pomcoup est livrée aujourd’hui, comme de tout temps, à l'exploitation des pêcheries toujours inépuisables sur cette côte. Elle possède une flotte considérable, et compte un bon nombre d’armateurs qui se distinguent dans le haut commerce de ia Nouvelle-Ecosse. Tous les d'Entremont sont familiers avec l'histoire de leur famille dont ils sont très fiers. Au temps de leur exil dans le Massachusetts, ils durent à l’illustration de leur nom et à l'influence dont ils jouissaient parmi leurs compatriotes, certains égards qui rendirent leur détention plus tolérable et qui furent quelquefois utiles aux autres Acadiens.

On dit que tous les d’Entremont à peu près ont gardé un air de distinction qui rappelle la noblesse de leur race. Je le crois sans peine, si j'en juge par ceux d’entre eux que j'ai connus; la plupart sont de beaux hommes, alliant aux allures fières du marin, les bonnes manières du gentilhomm;: de campagne. Le meilleur représentant de la tradition parwui eux, depuis la mort de Simon d’'Entremont, !

1. Simon d'Entremont fut le premier Acadien élu député à . l'Assemblée législative de la Nouvelle-Ecosse.

est en même temps un des meilleurs types de la famille.

Mathurin d'Eatremont est un robuste gaillard, dans la force de l’âge, à l’œil plein de feu, aux traits réguliers, portant une barbe abondante qui lui donne un air de gravité précovce.

Comme tous ceux qui ont la passion des sou:

venirs, il est inquisiteur et il ne se contente pas de glaner autour de lui. À force d'écrire à différents “maires de villes, en France, il est venu à bout de retrouver la trace des siens, que les perturbations du siècle dernier y avaient rejetés. Il vous donnera aussi bien des renseignements sur les d’'Entremont de Paris et de Nantes, que sur les Granger, ses cousins de Cherbourg. Il vous dira qu’un d’Entremont, fils d’un exilé, devint officier dans la raarine royale ; qu’il eut pour Rls Désiré Burdin d’Entremont, né à Orléans en 1791, grandpère de Charles Ozouf d'Entremont, aujourd’hui commerçant à Paris, et de Paul d'Entremont, né à Nantes, actuellement au 104ème régimant d'infanterie en garnison au Mans.

Il vous apprendra qu'un capitaine Granger, commandant d’un navire probablement de Port- Royal, se trouvant en croisière aux environs de Pom :oup, peu après l'enlèvement des habitants, et

416 UN PÈLERINAGE étant descendu à terre avec une partie de son équipage, vit sortir du bois et accuurir une jeune fille qui les avait reconnus pour des Français. Cette jeune fille, âgée seulement de vingt ans, était une Mius d’Entremont, qui avait fui à l'approche des Anglais. Elle avait vu piller et brûler le village et le manoir des d’Entremont. Les scènes affrenses dont elle avait été témoin, l’avaient mise presque hors d'elle-même, et elle n’aspirait qu’à fuir le théâtre de tant d’hotreurs.

Emmenée en France, elle devint l'épouse du capitaine Granger.

Ses descendants habitent Cherbourg, et l’un d'eux, Désiré Granger, a encore en sa possession, le plan du manoir seigneurial dont la façade porte les armes et les initiales des Mius d'Entremont.

Pendant que Mathurin note ces souvenirs de famille, Hilaire d'Entremont, dont le goût pour les choses du passé le dispute à celui de son voisin, recueille les traditions sauvages du pays.

Voici ce qu’il a entendu raconter sous la tente de Mathieu Kénini, campé l’année dernière à {a téle de Pomcoup. Mathieu Kénini est le petit-fils

d’un chef micmac de renom dans sa tribu, aujourd'hui réduite à quelques familles.

Une frégate anglaise avait jeté dans le port Rossignol, maintenant Liverpool, un détachement chargé d'aller exterminer quelques familles sauvages, cabanées à quatorze milles dans les terres au bord du lac. Le détachement était revenu au port sans avoir frappé coup et de là envoyait des éclaireurs dans toutes les directions. Un parti de quatorze soldats avait fini par surprendre et emmener deux sauvagesses restées seules, pendant que leurs maris étaient allés à la chasse dans le voisinage. Ceux-ci, à leur retour, voyant leurs cabanes vides, se mirent à suivre les ravisseurs à la piste. Ils les découvrirent le soir, campés pour la nuit dans une de ces grossières cabanes, construites de troncs d’arbres, par les travailleurs des chantiers. Avec cette oreille fine, particulière aux Indiens, les deux sauvagesses captives, ne tardèrent pas à s’apercevoir de l'arrivée de leurs maris. Lorsque la nuit fut venue et que le feu, allumé à la porte de la cabane, commença à s’éteindre, elles profitèrent du sommeil de plomb dans lequel les soldats, à moitié ivres, étaient plongés, pour leur enlever leurs armes et se glisser hors de la cabane. Uu instant après, un

terrible cri de guerre retentit, et les deux Sauvages,

placés de chaque côté de la porte, le tomahawk à la main, et soutenus par leurs femmes armées comme eux, attendirent leurs victimes. Les soldats éveillés en sursaut et glacés d'épouvante en se voyant désarmés, furent assommés l'un après l'autre, dès qu'ils cherchèrent à s'échapper.

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