‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme] (volume 2)Chapitre 69 sur 92 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Les paroisses de la baie Sainte-Marie. —La tombe de l’abbé Sigogne.—Mœurs acadiennes.-—L'anse aux Grosses Coques. —Les premières familles venues de l'exil. - Madeleine Du bois.

9 juillet.— De Pomcoup à Sainte-Marie, une demi-journée de promenade en voiture et une heure en chemin de fer.

Mon premier soin en arrivant, après avoir passé par l’église, est d'aller m’agenouiller au cimetière sur la tombe de l'abbé Sigogne. Elle est marquée par une simple table de marbre, couchée horizonta- ‘lement sur le sol, et entourée d’un grillage en fer. Le gazon qui l’avoisine est durci par les genoux de la piété reconnaissante.

Si celui qui en est l’objet et qui n'a vécu que pour Dieu et le prochain, avait cherché l'estime

des hommes, eût-il souhaité une gloire plus pure, une mémoire plus douce et plus aimée? Mais il avait placé plus haut ses espérances ; il aspirait à la gloire qui ne passe pas. Toutes les voix qui s'élèvent de cette tombe proclament qu'il a conquis l’une et l’autre.

Qu'est-il advenu des cent vingt familles qu'il a trouvées, courbées sous sa bénédiction, le jour qu'il a mis le pied au bord de la baie Sainte-Marie ? Devenues sous sa garde de vrais enfants d'Israël], elles se sont multipliées comme les étoiles du firmament. Six paroisses magnifiques, outre une ” mission, s’échelonnent aujourd’hui le long de cette baie: Saint-Vincent de Salmon River, Méteghan, Saulnierville, Sainte-Marie, Saint-Bernard, Sainte- Croix et la mission de Corbury.

Le total de la population française de cette région, en y comprenant l’ancienne mission du Cap de Sable comprise également sous la juridiction de l'abbé Sigogne, s'élève aujourd’hui à près de vingt mille âmes.

Si ce peuple est resté attaché au catholicisme et à la France, nul n’y a plus contribué que l'abbé Sigogne. Voilà sa couronne. Æt laudent in portis opera eus.

L'abbé Gay,curé de Sainte-Marie,est un savoyard

du pays de Mgr Dupanloup, et un de ses élèves. Il s'en est montré absolument digne durant les trente années qu’il a exercé le ministère pastoral dans la Nouvelle-Ecosse. C'est dire qu'il est le vrai continuateur de l’œuvre de l’abbé Sigogne.

Durant la soirée, promenade au soleil couchant, sur la pointe de l’église, d'où l’on a une très belle vue de la baie Sainte-Marie, large et profond bras de mer, enlacé entre deux immenses côtes, s'élevant en pente douce, réjouies par les villages français groupés de distauce en distance. À nos pieds, la grande mer déferle en lames vertes, à crinière d'écume, et roule sur les galets avec des bruits sonores. La brise qui s'endort avec le soleil qui se couche, laisse tomber de ses ailes, les moiteurs iodées des varechs et des goémons.

Quel spectacle incomparable, me dit l'abbé Gay, que la fin du jour au bord de la mer! J'en jouis habituellement et je ne m'en lasse jamais.

La pointe où nous sommes assis est le site de l’ancienne église incendiée en 1820 ; sur l’emplacement de l’autel, l’abbé Sigogne a fait placer la pierre commémorative dont i: parle dans une de ses lettres, à l’occasion de la première visite d’un évêque sur cette côte. Sur une des faces latérales, l'abbé Sigogne a gravé lui-même ces mots dans la

pierre: Hic sletit ara Christo. C'est sur cette pierre qu'on fait chaque année, selon l'intention de l'abbé Sigogne, le dernier reposoir où s'arrête la procession de la Fête-Dieu.

Les coutumes sont à peu près les mêmes de ce côté que de celui de Tousquet, quoique le peuple s’adonne de préférence à la culture qu'à la pêche, à laquelle il n’a guère recours que pour les besoins de la famille. La terre y étant meilleure, les habitants paraissent plus prospères. C'est la même pureté de mœurs, les mêmes habitudes domestiques; la majorité des femmes portent encore la cape normande.

L'usage des métiers dans les familles est le même qu'au temps de Grand-Pré; une partie des vêtements et du linge de ménage est fabriquée avec les tissus de laine et de toile faits à la maison.

Les habitants de chaque paroisse se regardent comme Jes enfants d'une même famille, et se sotttiennent, s’entr'aident les uns les autres. Ils ne connaissent point l'existence des asiles ni des hôpitaux; ils y suppléent par la charité. Cela est si bien entré dans leurs mœurs qu'ils ne soupçonnent même pas ce qu’il y a d’héroïque dans certains actes que la pitié leur inspire. Ainsi un père et une mère, chargés d'enfants, n’hésiteront point à

adopter un ou deux orphelins, et s'étonneront si on leur en témoigne de l'admiration.

‘“ On ne peut pas les laisser mourir de faim, ” vous répondront-ils tout simplement.

En revenant de la Butte à Comeau, le curé de Tousquet m'a fuit remarquer le champ d’une veuve que ses voisins avaient cultivé tout entier pour elle.

Dès qu'une famille reste sans père ni mère, les orphelins sont adoptés dans la paroisse.

Les pauvres infirmes passent en pains bénits de maison en maison, c’est-à-dire que chacun à son tour leur donne l'hospitalité.

Que dire de la piété filiale des Acadiens ? Les vieux parents, loin d'être considérés comme un fardeau par leurs enfants, sont à leurs yeux une bénédiction: c'est la coutume qu'ils séjournent six mois à tour de rôle chez chacun d'eux.

10 juillet. — Excursion à Saulnierville et à Méteghan, deux des plus belles paroisses détachées de Sainte-Marie.

Partout l’harmonieuse langue française, les physionomies et les coutumes de l'ancienne mère-patrie,

partout l'urbanité d'autrefois saluant l'étranger sur la route chapeau bas, avec cette ampleur et cette grâce que savait y mettre un chevalier de Drucour, ou un Grandfontaine, de Port-Royal.

À voir ces gens, à les entendre, on a peine à croire qu'un siècle et demi de conquête soit passé par là.

Pour eux, Windsor, Woifeville, Annapolis n’existent pas: c’est toujours Pisiquid, les Mines et Port-Royal.

À chaque instant, nous rencontrons sur le chemin de magnifiques paires de bœufs attelés au joug, que leurs guides rangent d’un coup d’aiguillon pour nous laisser passer, car ici on ne se sert presque pas de chevaux pour le travail.

Il y a quelques semaines, pendant un séjour au lac du Bourget, j'arrêtais, sur la route d’Aix-les- Bains, des paysans conduisant leur attelage, et je m'entretenais avec eux. Je me demande quelle différence il y a entre les physionomies et les habitudes que j'avais alors sous les yeux, et ce que je vois, ce que j'entends aujourd’hui.

Au retour de Méteghan, l'abbé Gay m'invite à descendre chez M. Louis Bourque, un des patriarches de sa paroisse, qui a passé sa jeunesse sous le -toit même de l’ancien curé de Sainte-Marie.

Lorsque l'abbé Sigogne arriva d'Halifax au Cap de Sable en juillet 1799, il reçut d'abord l’hospitalité chez un des habitants du lieu, M. Joseph Bourque, qui vivait près de l’église. Il y remarqua un enfant de trois ans qui lui parut intelligent et avancé pour son âge. Il demanda aux parents de lui confier cet enfant, leur promettant qu’il l'instruirait lui-même, et que, s’il avait de la vocation pour l’état ecclésiastique, il eu ferait un prêtre.

Après quelques hésitations, les parents y consentirent, et le jeune Louis Bourque suivit l'abbé Sigogne à Sainte-Marie.

Pendant seize ans, il vécut au presbytère, où il servit d'enfant de chœur et fit un cours d’études ; mais alors, ne se sentant pas de vocation, il s’en ouvrit à l'abbé Sigogne qui l’aida à s'établir et à se marier dans la paroisse.

M. Louis Bourque n'oublia jamais les bienfaits de son protecteur, fut toujours son meilleur soutien dans les affaires publiques, et devint enfin l’exécuteur de ses dernières volontés.

M. Bourque est aujourd’hui un vieillard nonagénaire, d’une santé faible, mais jouissant encore de toutes ses facultés. Comme tous les vieux, il vit plus dans le passé que dans le présent ; il se

sent rajeunir lorsqu'il en cause et qu'il en remue les cendres : Laudator temporis acti.

Le père de l’abbé Sigogne, me dit-il, était révolutionnaire et maire de Lyon ; il fit tous ses efforts pour convaincre son fils de prêter serment à la constitution. Ce fut probablement à son influence qu'il dut d'échapper à la guillotine. Il était sur l’échafaud, le couperet sur la tête, quand le bourreau reçut l’ordre de laisser descendre sa victime. L'abbé Sigogne se tint assez longtemps caché en France, avant de passer en Angleterre, où il vivait depuis deux.ans, lorsqu’il fut appelé en Amérique.

L'abbé Sigogne avait voué une éternelle reconnaissance à l'Angleterre, en souvenir de la générosité et des égards dont lui et ses compagnons d’exil y avaient été l’objet.

L'expression de ce sentiment qu'il se plaisait à faire connaître, lui avait valu l'estime de la population anglaise de la Nouvelle-Ecosse, et une influence à Halifax qui fut, en plusieurs circonstances, fort utile aux Acadiens, et même aux familles sauvages que l’abbé Sigogne avait prises sous ses soins.

Ces familles venaient deux fois par année, en été et en hiver, de toutes les parties de la Péninsule, jusque du détroit de Canseau, pour recevoir

les enseignements du Noulchinen, c'est-à-dire du missionnaire.

La pointe de l’église, ordinairement déserte, prenait alors un air d'animation et d’étrangeté qui rappelait quelque chose des temps préhistoriques. De longues files de canots d’écorces, seul moyen de transport dont se servaient les Peaux Rouges, étaient échoués sur le sable de la grève. Auprès se dressaient tout un village de cabanes, également d’écorces, dont les toitures coniques, ouvertes par le sommet, laissaient échapper des nuages de fumée.

Dans l’intérieur de ce village et aux alentours, cireulait ou stationnait la population sauvage, si différente des blancs par ses habitudes de réserve et de gravité silencieuses.

Durant huit à dix jours, l'église de Sainte-Marie retentissait de chants, de prières et d'instructions en langue micmaque.

Aux fêtes de Noël, qui étaient une des époques de leurs réunions, c'était aux Sauvages seuls que l'abbé Sigogne réservait l’honneur de chanter la messe de l’aurore en leur langue ; ils exécutaient ces chants avec une beauté de voix et une perfection musicale qu’on était loin d'attendre de ces enfants de la nature.

Grâce au zèle de l’abbé Sigogne, il s'était opéré parmi ces Sauvages, une grande réforme en peu d'années ; les anciens lui en témoignaient leur

reconnaissance, en disant que les jours de l'abbé:

Maillard étaient revenus.

Les réminiscences du grand dérangement sont encore vivaces et précises le long dela baie Sainte- Marie.

Ce littoral fut fréquenté, peu de temps après ia dispersion, par quelques-uns des fugitifs errants dans les bois. La crainte d'être surpris les empèchant de se montrer le jour, ils profitaient des nuits claires pour s’aventurer au bord de la mer, où ils ensemencçaient de pommes de terre quelques petiis prés, entourés de hauts joncs, appelés par eux herbes à ontardes, dans lesquels ils se cachaïient à la moindre alerte. L'automne arrivé, ils revenaient aux mêmes heures de la nuit faire leurs récoltes,

Parmi ces Acadiens, vivait une jeune fille qui avait été séparée de ses parents d’une manière assez singulière. Elle n’était connue que sous son nom de baptême, Madeleine, auquel on avait

ajouté le surnom de Du.bois, parce que c'était dans les bois qu'elle avait été élevée.

Au moment d'une incursion des Anglais, elle se trouvait seule à la maison, pendant queses parents, qui travaillaient dans les champs, furent faits prisonniers et eurent la douleur d’être jetés sur un navire, sans qu'on leur permiît d’aller chercher leur malheureuse enfant. Un parti de Sauvages, étant entrés dans la maison peu de temps après, la trouvèrent pleurant dans son berceau. Ils l’emmenèrent avec eux dans Ja forêt et l'adoptèrent.

Elle était déjà grande quand elle fut rencontrée par une famille qui se croyait alliée à la sienne, celle de Jean-Jannotte Comeau, qui l’adopta à son tour et la maria ensuite à un Acadien du nom de Manuel Mius, dont les descendants sont aujourd’hui nombreux dans le pays.

La première escouade d’exilés venus se fixer définitivement à la baie Sainte-Marie, arriva au printemp. de 1766. Elle était composée d'un très petit nombre de familles dont les principales avaient pour chefs Paul Dugas, Pierre-Ambroise Melançon, Amand Melançon et Charles LeBlanc, surnommé Joppé. Ces familles furent suivies immédiatement après par plusieurs autres. Celles de Poncy Gaudet, Jean Belliveau,Jean-Jannot Melançon, Prudent

Robichaud, Claude et René Saulnier, Salomon Maillet, Amand Lanoue, Amable Doucet, Justinien Comeau, Hilarion Boudreau, Joseph Thériault, Pierre Doucet, Pierre LeBlanc, lequel avait neuf enfants, etc...

Presque toutes ces familles arrivaient du Massachusetts ou des environs.

Dès que le retour de la paix avait débarrassé les Acadiens de la surveillance exercée sur eux dans les colonies anglaises, ces familles s'étaient donné rendez-vous à la frontière. Elles y furent rejointes par un bon nombre d'autres, et toutes ensemble s’engagèrent dans les forêts qui couvraient l’immense territoire situé à l’ouest de la baie de Fundy. Elles parvinrent à les franchir malgré des difficultés et des misères qui n'avaient d’égal que leur courage et leur persévérance.

Arrivés à Memramcook, un certain nombre, y voyant des compatriotes déjà établis, abandonnèrent leur projet d'aller plus loin et se fixèrent au milieu d'eux. Le reste de la caravane reprit sa pénible maïche, passa successivement devant Beaubassin, Cobequid, Pisiquid, le Bassin des Mines et Port-Royal.

La plupart de ces tristes pèlerins étaient originaires de l’un ou de l’autre de ces endroits. Ils

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AU PAYS D'ÉVANGÉLI" ©: 431

revirent (on peut imaginer dans quels sentiments), les lieux où ils étaient nés, les terres qu’ils avaient occupées onze ans auparavant, l'emplacement de leurs foyers ; mais, hélas! ils étaient devenus étrangers dans leur propre pays. L’attitude menaçante des nouveaux propriétaires disait assez jusqu'à quel point leur présence était importune et odieuse, et combien il eût été inutile d'élever des réclamations. Ils se décidèrent donc à dire adieu pour toujours à ces domaines de leurs pères, où leurs cœurs étaient restés si profondément attachés, etoù, malgré les apparences, ils avaient toujours espéré vivre encore.

Quelques-uns laissèrent partir leurs compagnons et s’arrêtèrent assez longtemps à Pisiquid, ne pouvant se résoudre à perdre de vue le bien paternel, et se berçant toujours d’espérances qui devaient être déçues.

À Port-Royal, la caravane se divisa en deux bandes : l’une prit la voie de mer pour gagner la baie Sainte-Marie, l’autre continua par terre, suivie de quelques chevaux achetés en route ; les plus faibles montés sur leur éhine (sic).

À une lieue au-dessus de la pointe de l’église, s'ouvre une petite baie appelée l’anse aux Grosses Coques, à cause des énormes palourdes, excellentes

à manger, qu’on y trouve, et qu’on ne pêche nulle part ailleurs dans la baie Sainte-Marie.

C'était un précieux voisinage pour les voyageurs réduits à la dernière pénurie sur cette plage déserte, €loignés de tout lieu d’approvisionnement.

Las de leur long pèlerinage, ils y firent halte ; et, après avoir délibéré, ils résolurent de s’y établir.

Avec cette foi vive qui suivait partout les Acadiens, ils dressèrent à la hâte une croix rustique, et, agenouillés à l’entour, pendant que le soleil disparaissait derrière les arbres, (car le soir était venu), ils entonnèrent le Vexilla Regis afin d’implorer la bénédiction du ciel sur leur nouvelle colonie.

Tel fut le premier jour de la Ville-Française, nom primitif de Sainte-Marie, qui s'étend aujourd’hui à toute la colonie acadienne de la baie.

Grâce à l’habileté traditionnelle des Acadiens, pour toute espèce de métiers, et particulièrement pour les ouvrages de charpenterie, ils eurent bientôt construit des maisonnettes, avec des troncs d'arbres Æquarris à la hache et posés pièce sur pièce.

Vingt jours après leur arrivée, naquit le premier enfant acadien qui ait vu le jour à la baie Sainte- Marie depuis la dispersion. Joseph, fils de Paul Dugas, devenu un des bons habitants du lieu, fut

toujours, en mémoire de ce fait, entouré d’une considération particulière qu'il méritait d’ailleurs. Il vécut jusqu’à l’âge avancé de quatre-vingt-douze ans, n'étant mort qu'en 1858.

On montre encore à l’anse aux Grosses Coques, au milieu d’un verger, l'emplacement de la première chapelle, érigée par les colons, à l’arrivée de l'abbé Bailly.

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