‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme] (volume 2)Chapitre 8 sur 92 · Archives de la marine à Paris · texte numérisé non relu

Archives de la marine à Paris

truction solide a résisté à l’action du temps. On distingue encore parfaitement sur les remparts les embrasures des canons, qui ont tous été enlevés avec le matériel de guerre. La poudrière, placée dans les fossés sous la protection d'ouvrages avancés, est complètement en ruines. Il n'existe à l’intérieur de la forteresse qu'un édifice à toiture défoncée, ouvert à tous les vents, qu'on dit avoir été la caserne des officiers.

Autour de cette masure déserte, paissait un troupeau de bétail qui s'enfuit à mon approche jusqu’au bord des bastions, d’où il me regarda d’un air effarouché, comme s’il n’eût jamais été troublé dans cette solitude. Tel est l'état d'abandon et d’oubli dans lequel est tombée cette position stratégique, disputée autrefois avec acharnement par les deux puissances rivales. Elles en avaient tout d’abord compris l'importance. Par sa situation à l’endroit le plus rétréci de l’isthme, Beauséjour était la clef de l’Acadie. Il communiquait sur l’océan, d’un côté par la baie Française, dont les eaux venaient battre à ses pieds, de l’autre par le golfe Saint-Laurent au moyen du fort Graspareaux, bâti tout exprès au fond de la baie Verte.

Par malheur, au moment du danger, la garde de ce poste avait été confiée à l’un des mauvais génies

de la Nouvelle-France, Vergor, l'ami de Bi:=t, le même qui plus tard, par lâcheté ou par trahison, devait livrer à Wolfe l’accès des plaines d'Abraham.

Au mois de juin 1755, un fort détachement de troupes anglo-américaines,commandé par Monckton, vint mettre le siège devant Beauséjour. Vergor n'avait à leur opposer que cent cinquante hommes de troupes régulières ; mais il eût pu les repousser avec l’aide des quinze cents Acadiens et Sauvages réfugiés autour du fort, s'il ne les eût d'avance indisposés contre lui par d’indignes traitements, et en leur refusant le nécessaire, tandis que les magasins étaient remplis. !

Pendant que la voiture m'emportait du côté d'Ambherst, au moment où le soleil couchant jetait ses derniers rayons sur les grands prés et sur la baie de Beaubassin, je ne pus me défendre d’un sentiment de tristesse, en songeant à la perte irréparable que la: France a faite de cette admirable

1. C’est à Vergor que l’intendant Bigot écrivait : ‘‘ Profitez, mon cher Vergor, de votre place (Beauséjour) ; taillez, rognez, vous avez tout pouvoir, afin que vous puissiez bientôt me venir joindre en France, et acheter un bien à portée de moi.”

Le fait suivant peint l’admiuistravion de Vergor. Afin d’arracher aux Acadiens le peu d'argent qui leur restait, il leur défendait d’aller s'approvisionner chez les Anglais, et il leur vendait les effets que le gouvernement français envoyait pour leur propre soutien.

contrée et du vaillant peuple qui l’avait colonisée. La cour de Versailles a eu bien des torts vis à vis de la Nouvelle-France ; mais nulle part l’ingratitude et l’impéritie de cette cour ne sont plus sensibles que sur cette terre acadienne, toujours fidèle et toujours sacrifiée. Si on y eût dépensé seulement la moitié de ce qu'a coûté le château de Versailles, on pourrait compter aujourd'hui un million d’Acadiens richement établis autour de la baie, qui n'aurait pas perdu le nom de baie Française.

D'Ambherst à Truro, au fond de la baie de Cobequid, soixante-treize milles. Cette petite ville anglaise a pris la place de la paroisse acadienne de Cobequid, anéantie en même temps que les Mines. Il en a été de même de Pisiquid, aujourd’hui Windsor, qui rivalisait de prospérité avec Cobequid, où il yavait deux églises, l’une pour les blancs, l’autre pour les sauvages sur la rive opposée. Le même missionnaire pouvait ainsi desservir les deux églises et partager également ses soins entre les chrétiens des deux races. On saisit ici sur le fait la supériorité de la colonisation française sur celle de nos voisins, sous le rapport de l'humanité et de la

54 UN PÈLERINAGE civilisation. Le voisinage de ces deux églises, dans une mission composée de blancs et de peaux rouges, vivant côte à côte dans une constante.amitié, indique l'esprit qui chez nous animait l'Eglise et l'Etat. La colonisation française a été un bienfait pour les indigènes, tandis que ceile de l'Angleterre a été pour eux une calamité. Leur instinct ne se trompait pas quand il leur faisait voir dans les Français des frères et des amis, et dans les Anglais des indifférents ou des ennemis. Ceux-ci ont eu à souffrir davantage de leur barbarie, précisément parce qu'ils n’ont cherché à se les concilier que lorsqu'ils y ont été poussés par leur propre intérêt. Conçoit-on après cela qu'on nous fasse un reproche de ne pas avoir mieux réussi à humaniser les sauvages, tout en avouant que leur génie était réfractaire à la civilisation ? Nos pionniers et nos missionnaires n'ont-ils pas poussé l’héroïsme et la persévérance jusqu’à leurs limites ? S'il y a responsabilité quelque part, ne retombe-t-elle pas de tout son poids sur ceux qui, au lieu de seconder leurs efforts, ont plutôt cherché à les entraver ? De Truro à Windsor le trajet en voiture, le long de la baie de Fundy, peut se faire en quelques heures ; mais il n'y a de communication par voie ferrée qu’en passant par Halifax.

8 octobre.—Kentville, à sept milles de Grand- Pré, anniversaire du premier embarquement des Acadiens. Kentville est un village agréablement situé sur les bords de la rivière Cornwallis qui se jette dans le bassin des Mines. Hier au soir, en descendant à la gare, j'ai fait l'heureuse rencontre de M. Lyon, irlandais d'origine, qui a vécu longtemps tout auprès de Grand-Pré, dans la ville naissante de Wolfeville. Il est familier avec tous les souvenirs qui se rattachent à Grand-Pré.

Je commande une voiture et je profite de l'offre qu’il me fait de m’accompagner.

Le soleil levant commençait à dissiper une brume épaisse qui s'était levée pendant la nuit de la baie de Fundy, et faisait présager une journée claire et agréable.

L'aspect général du pays est bien différent de celui que présente le fond de la baie. Les hauteurs qui lui servent ici de contreforts sont très bien accentuées, et sont rayées de ravins au fond desquels coulent plusieurs rivières qui se jettent dans le bassin des Mines: la rivière aux Canards, celle des Habitants et celle de Gasparenux gardent encore leurs noms acadiens.

On a dit avec raison que ce littoral qui comprend les trois comtés d'Annapolis, Kings et Hants, est le jardin des Provinces Maritimes. On peut en effet traverser ces trois comtés presque sans sortir des vergers. Outre les cerisiers, les pruniers et les poiriers, les plus belles variétés de pommes y réussissent admirablement. De chaque côté du chemin que nous suivons, d'innombrables pommiers sont chargés à se rompre de fruits superbes. Certaines variétés telles que la pomme Béliveau, portent encore le nom des Acadiens qui, les premiers, les ont cultivées. Dès la fin du dix-sertième siècle, les arbres fruitiers étaient une des grandes ressources du pays.

“ Il y a des endroits, écrivait Dièreville en 1700, aussi bien plantés de pommiers qu’en Normandie.”

Comme nous-descendions la déclivité au bas de laquelle s'élevaient l’église et le village de Grand- Pré, le soleil achevait de disperser les brumes à l'horizon, et diamantait les eaux du bassin. À notre gauche le cap Blomedon, l’ancien cap au Porc-Epic des Français, dont la falaise roussâtre, à demi déboisée s’allonge pour former l’anse des Mines, se dégageait lentement des buées blanches qui flottaient à son sommet et à l'embouchure des rivières aux Canards et des Habitants, tandis qu’à une demi-

lieue vers la droite, la rivière Gaspareaux étalait en serpentant dans la plaine, sous un ciel éclatant, la surface argentée de ses eaux, qu'elle dégorgeuit avec la marée baissante dans l'entrée du bassin. Au-dessus du vaste plateau qui a donné son nom à Grand-Pré, et qui n’a pas moins de deux ou trois milles de longueur sur une largeur de plus d’un mille, erraient de petits nuages isolés, semblables à un troupeau de brebis paissant dans l’azur du ciel.

Quand on est descendu au bas de la colline sur laquelle est groupé le village de Wolfeville, on a devant soi une campagne tranquille et solitaire comme aux jours des Acadiens. La Grand Prée, entourée de ses puissantes digues, est toujours une commune qui sert de pâturage aux bestiaux, dont on aperçoit des groupes disséminés çà et là dans le lointain.

Le chemin qui conduisait au village est marqué par une rangée de saules très anciens. Une autre plus ancienne encore traverse le terrain qui appartenait à l’église. Un de ces saules que j'ai eu la curiosité de mesurer, n’a pas moins de vingt pieds de circonférence. Quoique la croissance de cette espèce d'arbres soit rapide, il n’y a cependant pas de doute que ceux-ci n’aient été témoins des scènes de l’expulsion.

Le site qu'occupaient l'église et ses dépendances est redevenu un champ désert. Le sol a été nivelé et l'herbe pousse drue autour des pierres que la charrue a arrachées aux fondations.

Le seul ouvrage de main d'homme qui ait été respecté, est un puits d’où l’on tire une eau excellente, et qui servait à l'usage de la mission.

Quoique le site soit charmant, aucun des nouveaux occupants n'a voulu s’y bâtir, soit que ce lieu rappelât trop vivement des souvenirs qu'on n’aimait pas à réveiller, soit que l’on craignît que ce séjour ne portât point bonheur. Au dire de mon guide, les gens de l’endroit ne parlent pas volontiers de ceux qui les ont précédés, et j'ai trouvé moi-même fort peu communicatifs ceux que j'ai int:rrogés.

Page 1