L'HERMITE
A Louisbourg, le 29 août 1714.
2? Public Record Office. Lettre des habitants des Mines au gouver neur Caulfield, 3 janvier 1714-15. — Voir Le Canada-Français, Ille livr. 1888. Doc. :NéDiTs, n° XV, p. 111. — Pièce omise dans le volume d'Archives de la Nouvelle-Écosse, publié à Halifax.
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canons du fort, et par suite obligés à de plus grands ménagements que les autres, consentirent à prêter une espèce de serment, mais avec des réserves tellement explicites qu'elles ne pouvaient donner prise d’aucun côté. Voici le texte même de ce serment :
« Je promets sincèrement et jure que je veux être fidèle et tenir une véritable allégeance à Sa Majesté le roi George, tant que je serai à l'Acadie et Nouvelle- Ecosse, et qu’il me sera permis de me retirer là où je jugerai à propos, avec tous mes biens, meubles et effets, quand je le jugerai à propos, sans que nulle personne puisse m'en empêcher. »
« Annapolis Royale, ce 22 janvier 1715. »
(Suivent les signatures !.)
J'ai insisté à dessein sur cet épisode de l'histoire des Acadiens, parce que ce fut là le commencement des interminables querelles, au sujet du serment, qui allèrent toujours en s’envenimant jusqu'à la catastrophe de 1359 ?.
La position de ce peuple resta la même sous le successeur de Caulfield, John Doucet, dont le nom indique évidemment une descendance acadienne devenue protestante. Déjà ce gouverneur commençait à tourner en accusation, contre les Acadiens, la détention forcée que ses prédécesseurs leur avaient fait subir. Il osa même reprocher au gouverneur de Louisbourg l’insuccès de la
1 Public Record Office. — Voir Le Canada-Français, Doc. 1NépiTs, n° XIV, p. 110. — Pièce omise dans le volume d’Archives de la Nouvelie-Ecosse, publié à Halifax,
? Les habitants de Port-Royal, des Mines et de Beaubassin écrivirent, à cette occasion, à M. de Saint-Ovide, gouverneur du Cap- Breton, une lettre à laquelle celui-ci répondit par une espèce de plaidoyer rédigé par demandes et par réponses, pour indiquer aux Acadiens la manière de se défendre, — Voir dans les Doc. INÉDITS, p. 128-129, nos XXX et XXXI, les deux intéressants documents : Lettre des Acadiens ct réponse de M. de Szint-Ovide.
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mission du capitaine de la Rondé, ajoutant que c'était au grand détriment des domaines de Sa Majesté le roi George, parce que, si les habitants qui avaient signé s'étaient retirés, on aurait placé sur leurs terres des sujets de Sa Majesté !.
La réponse de M. de Saint-Ovide de Brouillan ne se fit pas attendre et fut péremptoire :
« À l'égard des plaintes que vous me faites que les habitants de l'Acadie ne s'étant point retirés comme l'on en était convenu, et que ce retardement a causé de la perte à Sa Majesté Britannique, vous avez dù savoir, Monsieur, l'impossibilité dans laquelle Monsieur Nicholson et autres commandants de l’Acadie les ont mis de pouvoir exécuter les conventions que l'on avait faites ; les uns en ne voulant pas leur laisser emporter leurs biens, et les autres n'ayant voulu permettre qu'il leur fût, par nous. envoyé des apparaux pour gréer leurs petits bâtiments qu'ils avaient construits et dont ils ont été obligés de se défaire presque pour rien aux marchands anglais ; je ne manquerai pas d'informer le roi mon maitre de tout ce que vous me marquez sur cela, afin qu’il y donne les ordres qu'il jugera À propos... ?»
Il serait trop loug d’énumérer les vexations auxquelles le gouverneur Doucet soumit les Acadiens dans le but de les amener à prêter le serment d’allégeance ; il suffit de dire qu'il n’y parvint pas, et que ce fut pour cela qu'il fut remplacé, en 1720, par un personnage bien plus important et revêtu de plus amples pouvoirs, le général Richard Philipps, commandant d’un régiment de l’armée anglaise, arrivant avec le titre de capitaine général et
gouverneur en chef de Plaisance (Ile de Terre-Neuve) et
1 Public Record Office. — Noir Le Canada-Français, Doc. 1Népire, n° XXII, p. 119. — Pièce omise dans le volume d’Archives de la Nouvelle-Ecosse, publié à Halifax.
3 Voir Zdem, Doc. ixéDiTs, n° XXIV, p. 119.
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AU l'AYS D'ÉVANGÉLINE 57 de la Province de la Nouvelle-Ecosse, Le général Philipps était un soldat éprouvé, mais plein de son propre mérite, et se prenant fort au sérieux. C'était au fond un homme bon, assez bienveillant, dont le grand défaut était une ladrerie peu ordinaire. Il le prit tout d'abord de fort haut avec les Acadiens. N'étant encore arrivé qu'à Boston, il parlait déjà de les réduire par la force, et écrivait à Londres, aux lords du commerce, pour leur demander l'autorisation de faire venir trois compagnies de soldats stationnées à Plaisance, afin d'augmenter dans ce but la warnison de Port-Royal !.
Ainsi le plan de temporisation inventé par Nicholson en trahison de son devoir et poursuivi par ses successeurs avec la même mauvaise foi. arrivait au résultat qu'ils en avaient espéré. Philipps allait profiter de l'inaction à laquelle les Acadiens avaient été condamnés pour s'arroger sur eux une autorité à laquelle il n'avait pas le moindre droit. En effet, les Acadiens étaient restés absolument et uniquement sujets français, n'ayant cessé de réclamer ce titre et proclamant toujours bien haut qu'ils ne relevaient que de leur légitime souverain, le roi de France. Ils n'avaient d'autre tort que d’avoir été honteusement dupés et d'attendre encore, dans leur ignorance et leur naïveté, une réponse promise qu'on se donnait bien garde de leur apporter.
Philipps terminait sa lettre par une charge à fond de train contre « les prêtres et les jésuites » qui, disait-il, fomertaient tout le trouble en Acadie, et empéchaient qu'on ne vint à bout de la population. Cette accusation, déjà formulée par ses prédécesseurs, allait se répéter sur tous les tons jusqu'à la fin. Elle était fondée, si c’est un crime d'entretenir des compatriotes dans l'amour du patriotisme et de la religion.
1 Archives de la Nouvelle-Ecosse, p. 11.
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Le premier acte de Philipps, en mettant pied à terre à Port-Royal, fut de faire publier partout qu'il avait plein pouvoir de régler toutes choses. C'était, dès le début, une assertion complètement fausse. Il est bien vrai que les lords du commerce avaient envoyé quelqu'un en France pour circonvenir la cour de Versailles ; mais ils n'avaient rien fait changer aux conventions conclues entre les deux couronnes ‘. Le traité d'Utrecht restait intact, et la lettre de la reine Anne subsistait dans toute sa force, comme en 1714. Le roi d'Angleterre lui-même n'avait pas le droit d'y contrevenir, encore moins d’autoriser ses représentants à les violer. Il n’y avait qu'une chose à faire en toute justice. C’était de réparer les dommages causés aux Acadiens par sept ans d'injuste détention et par la perte presque totale des moyens de transport qu’ils avaient été obligés de sacrifier, et de leur accorder au moins un an de répit ; en un mot, de les laisser parfaitement libres, soit de rester, soit de vendre leurs propriétés et d'emporter avec eux leurs effets, aux termes de la lettre de la reine Anne. C'était, au reste, ce qui avait été exécuté, en toute bonne foi à l’égard des habitants de Plaisance placés dans les mêmes conditions qu'eux et renfermés dans les mêmes clanses du traité. C'était là un exemple frappant que le gouverneur de Louisbourg ne manqua pas de rappeler dans sa correspondance avec Philipps, mais que celui-ci avait trop d'intérêt à cacher pour ne pas feindre de l’ignorer
Sachant qu'il avait affaire à de simples travailleurs sans instruction, il comprit que, s’il pouvait les tenir isolés de leurs missionnaires et des officiers de Louisbourg, les seuls hommes d'expérience à leur portée, il aurait bien plus de chance de les amener à ses fins. Il réitéra donc les défenses faites par ses prédécesseurs aux
1 Archives de la Nouvelle-Ecosse, p. 16.
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« Par Son ExceLzLencx RicHarb Puiciprs, Ecuyer, Capitaine Général et Gouverneur en Chef de la Province de Sa Majesté, la Nouvelle-Ecosse ou Acadie, etc.
« Sa Sacrée Majesté George par la grâce de Dieu roi de la Grande Bretagne et d'Irlande, etc... Duc de Brunswick et Lunenbourg, Seigneur de Brême, Souverain Prince de Hanovre, Prince électeur du Saint Empire, Seigneur de plusieurs vastes domaines en Amérique, et en particulier l'incontestable Souverain Seigneur de toute la Nouvelle-Ecosse ou Acadie, aussi bien par traité que par conquête, etc., ete... !»
Après cette pompeuse énumération de titres, Philipps proclamait les pleins pouvoirs qu'il prétendait avoir recus, mais que son roi lui-même, lié par les traités, comme je viens de le dire, n'avait pas le droit de lui accorder : il concluait sa proclamation en intimant aux Acadiens l’ordre de prêter serment au roi d'Angleterre, ou d'évacuer le pays dans l'espace de quatre mois sans emporter leurs effets.
Les Acadiens furent attérés en lisant cette proclamation, affichée dans tous les principaux endroits. Comme toujours, dans leurs perplexités, ils eurent recours à leurs amis dévoués, les missionnaires, et décidèrent, malgré les défenses de Philipps, ie P. Justinien, religieux récollet, curé des Mines, à aller porter leurs plaintes au gouverneur de Louisbourg.
On imagine la belle colère dans laquelle entra le géné-
1 Public Record Office, Nova Scotia, vol. II. — Voir Le Canada- Français, Doc. 1NéDiTs, n° XXV, p. 120. — Pièce omise dans le volume d’Archives de la Nouvelle-Ecosse, publié à Halifax,
ral en apprenant que le P. Juitinien s'était échappé furtivement et s'était fait le porteur d'un tel message. Etait-ce un grand crime ? Quel est l'homme de cœur qui, à sa place, n'aurait pas fait comme lui?
« Nous prenons la liberté, disaient les Acadiens à M. de Saint-Ovide de Brouillan (6 mai), de vous écrire par le R. P. Justinien, pour avoir l’honneur de vous rendre nos très humbles respects et véritable soumission. Nous avons jusqu'à présent conservé les véritables sentiments de sujets fidèles à l'égard de notre invincible monarque. Le temys est arrivé que nous avons besoin de sa protection royale et des secours que vous, Monsieur, pouvez nous donner en cette occasion. Le général anglais, qu’on attendait depuis longtemps, est arrivé muni, comme il l'a signifié, de toute l'autorité de son prince pour nous obliger à prêter serment de fidélité, ou à nous retirer dans le cours de quatre mois, sans pouvoir rien emportér de toutes nos facultés, excepté deux moatons qu'il nous a accordés par famille, prétendant que le reste tombe sous le domaine du roi son maître. Cependant dans cette conjoncture si pressante, nous avons gardé rotre fidélité au roi, en signant tous de nouveau que nous voulons persister dans la fidélité à notre prince et à notre religion, comme vous le verrez par la copie que nous vous envoyons de la réponse à la proclamation publiée par le dit général. C’est donc à présent, Monsieur, que nous avons recours en premier lieu aux lumières et aux conseils dont votre prudence peut nous assister en des occasions si fâcheuses, et en second lieu aux secours effectifs que vous pouvez nous donner, Si nous sommes obligés de quitter nos biens‘, »
Cette démarche inattendue des Acadiens, leur appel au représentant de la France par une voix aussi autori-
1 Archives de la Marine et des Colonies. — Acadie, Correspondance générale, 1713, 1788.
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sée que celle du curé des Mines déconcertèrent Philipps et lui firent craindre de sérieux embarras. L’agitation était, en effet, extrême parmi les Français, et se propaveait rapidement chez leurs voisins, les sauvages ; et le souverneur n'avait à sa disposition qu'une poignée d'hommes pour maintenir l'ordre. Il est vrai que les Acadiens n'avaient plus de vaisseaux pour se transporter par mer, mais ils menaçaient de se retirer par terre avec leurs effets et leurs troupeaux du côté de Chignectou (‘Beaubassin) et de la baie Verte, où il aurait été difficile de les atteindre, et d’où ils auraient pu, au besoin, passer dans l'ile Saint-Jean. Ils s'étaient même mis à l’œuvre et awaient commencé à ouvrir entre Port-Royal et le bassin des Mines un chemin à travers la forêt, que Philipps défendit de continuer.
Ce fut un des grands torts des Acadiens de ne pas avoir persévéré dans cette idée; ils auraient eu sans doute à souffrir de grandes misères, mais ils auraient évité de bien plus grands malheurs.
Les sauvages de la Nouvelle-Ecosse, de leur côté, voyaient de très mauvais œil les efforts que faisaient les Anglais pour soumettre les Acadiens à leur autorité, car ils refusaient eux-mêmes de la reconnaitre, se regardant comme les seuls maïtres du pays et disant que, s'ils avaient permis aux Français de s'y établir, c'était par pure bonté et parce que les Robes Noires leur avaient montré la lumière de l'Evangile. Ils menaçaient même les Acadiens de leur inimitié, s'ils consentaient à prêter serment *.
1 Archives de la Nouvelle-Ecosse. p. 29.
? M. de Costebelle marque que « quelques démarches que les Anglois ait pû faire pour se concilier ces nations (les Sauvages) ils n'ont pù en venir à bout. » Le sieur Capon lui a mème avoué qu'ayant été député vers elles pour leur insinuer de reconnoître le roi d'Angleterre et souffri qu’il fût proclamé parmi eux dans une essemblée
La présence du P. Justinien à Louisbourg en de telles circonstances fit craindre à Philipps de nouvelles complications, d'autant plus qu'au moment de son départ ce père lui avait écrit une lettre dans laquelle il lui annoncait qu'il quittait la province pour n’y plus revenir. I] allait donc être libre de ses actions, il irait peut-être même jusqu’en France porter au pied du trône les réclamations des Acadiens. Philipps crut done prudent de dissimuler sa celère, et se hâta d'écrire au P. Justinien une lettre fort obligeante, dans laquelle il tAchait de l'adoucir et l'-\vitait à venir reprendre son poste. Quand on à sous les yeux les invectives que le même Philipps écrivait, en ce moment-là même, à Londres, contre les missionnaires, il est plaisant de voir avec quelle déférence, quelle obséquiosité il traite le P. Justinien, dont il se souscrit le sincère ami *.
Philipps qui tenait à ne pas se brouiller avec Saint- Ovide de Brouillan en un moment où la France et l’Angleterre étaient dans les meilleurs termes, et qui redoutait en même temps son intervention en faveur des Acadiens, lui écrivit, vers le même temps, pour lui expliquer sa ecuduite. Il lui représentait les ordres qu’il avait recus de la Cour, et le priait d'engager les Acadiens à la sou-
publique, ils n’avoient jamais voulu (le) souffrir, et lui avoient répondu qu'il n’y avoit point d’autre roi qu'eux sur leurs terres, et que s’ils souffroient les François ce n’étoit qu’en considération de ce que le roi étoit leur père, les ayant mis dans la véritable voie du salut et de l’évangile.
» Qu'ils continuent à ne vouloir souffrir aucuns nouveaux établissements anglois sur la côte de l’Acadie et aucun de leurs bâtiments n'ose plus mouiller dans les ports ni rades foraines fréquentés par les Sauvages... Tous ces Sauvages reconnoissent le sieur Gaulin pour leur Missionnaire, ù
» Nota. Il est Canadien et du Séminaire des Missions étrangères établi en Canada ; il est brave et a fait la guerre avec ces Sauvages contre les Anglois, » — Conseil de Marine, 28 mars 1716.
1 Archives de la Nouvelle- Ecosse, n. 24.
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mission, ajoutant que, s’il survenait des troubles, il les attribueraïit à ses conseils, et que la responsabilité en retomberait sur lui‘. Saint-Ovide de Brouillan lui répondit avec autant de fermeté que de raison.
« L'inaction, dit-il, dans laquelle ces peuples sont restés jusqu'à présent, ne peut ni ne doit leur être imputée à crime tant par rapport au défaut des secours essentiels à leur transmigration que par les obstacles que les gouverneurs généraux et particuliers qui vous ont précédé y ont mis.
» Je ne puis non plus me dispenser, Monsieur, de vous exposer que les deux clauses de votre proclamation qui concernent le terme et les circonstances de leur évacuation, me paraissent peu conformes aux assurances de bienveillance qu'ils avaient de la part de la Cour d’Anoleterre, surtout après un traité et une convention de bonne foi entre la feue reine Anne et le roi Louis XIV de glorieuses mémoires, traité qui a été exécuté en entier de la part de la France et en partie de la part de l’Angleterre.
» Vous n’ignorez pas, Monsieur, que par cette convention le sort des habitants de l’Acadie était et devait être le même que celui des habitants de Pl:isance ; on ne peut rien ajouter à la gracieuseté et à la bonne foi avec lesquelles s’est traitée cette évacuation, et j'aurai l'honneur de vous représenter que rien ne pourrait être plus dur que l'extrémité, ou pour mieux dire l'impossibilité à laquelle se trouveraient réduits ces pauvres peuples, si vous ne vouliez vous relâcher en rien du temps que vous leur accordez et de la manière dont vous exigez leur sortie.
» En vérité, Monsieur, ce serait leur faire sentir bien faiblement les effets de la bienveillance royale du roi
1 Archives de la Nouvelle-Ecosse, p. 28.