‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme]Chapitre 12 sur 58 · L.-A. DE Bounsox · texte numérisé non relu

L.-A. DE Bounsox

Lettre de M. le Comte de Toulouse à M. l’Archevéque de Cambrai, 17 septembre 1720.

der par faveur ce qu’il ne pouvait imposer par force, et il annonça qu'il prolongeait le temps fixé pour l’évacuation du pays, en se taisant toutefois sur le reste. Ses officiers les plus expérimentés lui faisaient remarquer que, dans le cas d’une insurrection, la seule paroisse de Port-Royal était en état d'assembler et d’armer quatre cents hommes en vingt-quatre heures. Dès lors, la garnison, enfermée dans le fort, ne pouvait les empêcher de tout détruire derrière eux, de rompre les digues, brûler les maïisous, granges, moulins, provisions, etc... en un mot, tout ce qui restait, tandis que leurs familles aidées des autres habitants, se fraieraient un chemin, avec leurs troupeaux et leurs effets, jus.,.u’au bassin des Mines. Là ils rencontreraient le gros de la population, et rien n’était plus facile que de continuer l’œuvre de destruction et de se retirer tous ensemble aux confins de leurs étatablissements, à Beaubassin et à la baie Verte, en face de l'ile Saint-Jean, où les Français venaient. cette année-là même, de bâtir un fort et de transporter un bon nombre de familles !, avec toutes les provisions et le matériel nécessaire à une colonie. Que deviendrait dans ce cas la petite garnison de Port-Royal, privée de moyens de subsistance et harcelée par les sauvages, que les Français ne manqueraient pas de soulever avec eux ?

Philipps ne se rendait que trop bien compte de cette éventualité, lorsqu'il envoyait à Londres le rapport de l'ingénieur Mascarène, qui l’indiquait en toutes lettres ©. Aussi ajoutait-il avec amertume : « ... Nous n’avons ici qu’une ombre de gouvernement ; son autorité ne s'étend pas au-delà de la portée des canons du fort 5, »

1 Mascarène, dans son rapport, dit deux cents familles ; mais ce chiffre est évidemment exagéré,

3 Archives de la Nouveile-Ecosse, Rapport de Mascarène, p. 39 et suivantes, | x 3 Archives de la Nouvelle-Écosse, p. 51.

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Dans une telle situation, il faut bien avouer que le gouvernement de Port-Royal fut fort heureux d'avoir eu à agir avec une population aussi raisonnable et aussi pacifique que les Acadiens. Et qui les avaient formés ainsi, qui les conseillaient, qui les empéchaient de se révolter ? C'étaient les missionnaires, ces mêmes missionnaires qu'on accusait d’être les auteurs de tout le mal. Ceux-ci, on le sait, n'auraient eu qu'un mot à dire pour faire lever

‘en masse tous les Acadiens, qui d’ailleurs en avaient plein

droit. Ce mot, les missionnaires ne le prononcèrent point. S'ily a un reproche à leur faire, c'est plutôt d'avoir trop prêché la soumission, et d’avoir peut-être préparé ainsi les calamités à venir.

La lettre du P. Justinien, au moment de son départ des Mines, est l'expression de la pensée et de la con-' duite de ses confrères :

« Je vous prie de me permettre de me retirer à l'Ile Royale, afin que l'on ne m'impute pas les troubles qui pourraient arriver. Je suis et je serai tout à fait éloigné de fomenter le trouble, que je sois loin ou proche ; ce n'est pas que j'aie la pensée que nos Français aient envie de remuer. Je leur rendrai toujours cette justice qu'ils aiment la paix. Mais dans un pays comme celui-ci, ouvert à tous ceux qui voudraient piller et mal faire, le plus court est d'en sortir promptement quand on n'y prétend plus rien !. »

Après deux ans de séjour en Acadie, Philipps, qui, avant d'y arriver, se targuait de tout faire courber sous

1 Public Record Office. Nova Scatia. Vol. III. Zettre du P. Justinien Durand au gouverneur Philipps, 26 mai 1720. — Voir Le Canada- Français. Doc. ixéDiTs. No XX VI, p. 121. Pièce omise dans le volume d’Archives de la Nouvelle-Écosse.

Le P. Justinien Durand mourut à Québec, victime de son zèle, en administrant les sacrements à des équipages attaqués de fièvres contagieuses (1747).

lui, s'en retournaen Angleterre, découragé, dégoûté de l'apathie de la métropole, restée sourde à toutes ses représentations, et honteux de n'avoir rien accompli.

Nous allons voir revenir, sous le régime de son successeur, le colonel Armstrong, cette éternelle question du serment, qui se renouvellera périodiquement jusqu’à ce qu’elle ait amené la destruction finale. Par la faute de ses premiers représentants en Acadie, l'Angleterre avait placé le peuple acadien, et s'était placée elle-même, dans une fausse position, d'où ni l'un ni l’autre ne savaient plus comment sortir. Dès 1720, les officiers de la couronne étaient déjà fatigués de cette question, et se demandaient silne valait pas mieux en finir par une expulsion totale des Acadiens ; mais, en communiquant cette idée au gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, ils ajoutaient ceci, qu'il est essentiel de bien retenir :

« Vous ne devez pa entreprendre de les expulser sans un ordre positif de Sa Majesté » (You are not to atlempt theur removal without His Majesty's positive order)". On verra quel cas le gouverneur Lawrence fit de cette ordonnance si formelle.

Armstrong: était un esprit inquiet, mal équilibré, d'un caractère fantasque, tour à tour bénévole et tyran. Il finit par perdre la tête, et se suicida dans un accès de frénésie. Réussir là où ses prédécesseurs avaient échoué, c'était son idée fixe, son ambition ; il y mettait de la vanité. Il prit à tâche de faire prêter, coûte que coûte, le serment d'allégeance aux Acadiens, et se mit à les tourmenter de nouveau à ce sujet. Tous les moyens furent mis en œuvre pour y parvenir: cajoleries, menaces, pénalités, promesses, et jusqu'à l'argent.

Enfin, le dimanche 25 septembre 1726, son rêve commença à se réaliser. Il se frottait les mains de joie

1 Archives de la Nouvelle-Écosse, p. 58.

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en se rendant, dans l'après-midi de ce jour-là, à la séance du Conseil. Le drapeau britannique flottait audessus du bastion où se tenaient les assemblées. La séance, s'ouvrit sous sa présidence, en présence des députés acadiens et d'un grand nombre d'habitants.

Ce fut alors une scène vraiment machiavélique, et qui serait d’un haut comique, si elle n'était odieuse. Elle est trop caractéristique pour n'être pas rapportée en détail. On va voir avec quel art perfide Armstrong attira peu à peu les Acadiens dans son piège, et les y fit tomber. |

« Je suis heureux, leur dit-il, de vous voir réunis ici, et j'espère que vous comprenez les avantages dont vous allez jouir etque vous transmettrez à vos enfants. J'ai confiance que vous êtes venus avec une parfaite résolution de prêter serment de fidélité comme de bons sujets, et que vous êtes animés de sentiments de soumission et de loyauté à la fois honnêtes et sincères envers un Roi aussi bon et aussi gracieux que le nôtre, et qui vous a promis, si vous prêtez ce serment et si vous l'observez avec fidélité, qu'il vous accordera non seulement le libre exercice de votre religion, mais même la jouissance de vos propriétés et les droits et ‘mmunités de ses propres sujets nés dans la Grande-Bretagne. Quant à moi, tant que j'aurai l’honneur de commander ici, je ferai tous mes efforts pour maintenir tout ce que Sa Majesté a si gracieusement promis de vous accorder !. »

A la suite de ce discours, quelques-uns des habitants demandèrent qu’on leur fit la lecture de la traduction française du serment. Après l'avoir entendue, ils demandèrent qu'on insérât une clause par laquelle ils ne seraient pas obligés de prendre les armes.

Le gouverneur s'empressa de leur dire qu'ils n'avaient

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