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aucune raison de craindre une pareille éventualité, puisqu'il était était contraire aux lois de la Grande-Bretagne qu'un catholique romain servit dans l'armée anglaise. Sa Majesté, dit-il, avait tant de fidèles sujets protestants à pourvoir de cet honneur, que tout ce qu'elle exigeait des Acadiens, c'était qu'ils fussent de fidèles sujets et qu'ils ne se joignissent à aucun de ses ennemis ; que, s'ils se comportaient ainsi, ils n'auraient qu'à jouir en paix de leurs biens et pourraient les améliorer en toute sécurité.
Malgré ces protestations du gouverneur, tous refusèrent de prêter serment, et insistèrent pour que la clause füt insérée.
Alors le gouverneur, avec l'approbation du Conseil, permit qu'elle fût écrite en marge de la traduction française, afin, dit-il dans son rapport, de les gagner graduellement ({o gel then over by degrees ).
Là-dessus, ils prétèrent serment et apposèrent leurs signatures sur la double copie française et anglaise. Il n’est pas besoin de dire ce que devint la traduction française avec sa note marginale compromettante Armstrong avait en mains, dans le texte anglais, l’instrument qu’il convoitait depuis si longtemps, et qu'il allait avoir tant d’orgueil à expédier à Londres, en se vantant d'avoir accompli ce que personne n'avait pu faire auparavant.
Le gouverneur termina cette détestable comédie par une nouvelle exhortation à la soumission et à la fidélité au roi. Enfin, après avoir bu à la santé de Sa Majesté, de la famille royale, et après avoir porté plusieurs autres toasts, le gouverneur les congédia en leur souhaitant une bonne nuit.
On juge de la satisfaction avec laquelle Armstrong dut écrire peu de temps après à Londres: « Je trouve véritablement que tout le monde est très satisfait ici,
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Français et sauvages, de la paix qui règne et du serment de fidélité juré au roi George, résultat qui m'a coûté et qui me coûtera encore beaucoup d'argent et bien des peines et du travail!. » Ce résultat n'était cependant pas aussi considérable qu'Armstrong le faisait entendre ; car, dans l'assemblée du 25 septembre, le serment n'avait été prêté en définitive que par les habitants de Port-Royal. Partout ailleurs, malgré des tentatives réitérées, il n'avait rencontré que des refus. Mais son premier succès l'avait grisé, et lui faisait espérer de cout régler à la prochaine occasion. Cette occasion ne se fit pas attendre ; elle se présenta d'elle-même par la mort du roi George [Ier et l'avènement au trône de son fils George II, en faveur duquel il fallut prêter serment d’allégeance.
Le gouverneur se flattait qu'il ne rencontrerait que peu de difficultés à Port-Royal, où il ne s'agissait, pensait-il, que de réitérer le serment déjà prêté, mais il n'en était pas de même dans les autres établissements, où il venait d'échouer, où sa faible autorité se faisait à peine sentir, où 1l fallait des ménagements infinis, où enfin il ne pouvait espérer réussir qu'à force de stratagèmes. La clause contenant l’exemption de prendre les armes, que ceux de Port-Royal avaient exigée par écrit, et sans laquelle ils n’auraient pas consenti à prêter serment, allait y être exigée avec bien plus de rigueur. Il n’y avait pas moyen de l’éviter, il fallait y consentir. On y consentirait donc, c'était entendu à mots couverts, quitte à trouver ensuite un prétexte pour l’éluder. Ce serait une autre note marginale à insérer dans une copie française quelconque, qu'il n'y aurait plus qu’à faire disparaître comme la première. Cela n'avait pas de conséquence, parce que le texte anglais était le seul qui fit foi,
1 Archives de la Nouvelle-Écosse, p. 70.
le seul dont on eût besoin : {he English being what I had lo govern myself éy *. C'est ce que dit en toutes lettres dans son rapport l'enseigne Robert Wroth, l'officier envoyé par Armstrong dans les établissements éloignés, pour proclamer le nouveau roi et réclamer le serment d'allégeance.
Wroth, au moment de son départ de Port-Royal, avait reeu des instructions écrites, dont la teneur indique l'ardeur extrême que le gouverneur mettait au succès de sa mission. Elles portaient qu'il devait les suivre d’une manière générale et ne devait s'en écarter que si les circonstinces et les lieux l'exigeaient. (Instructions from which you are not to depert unless where circumstances and place may so require®.) C'était lui donner, en quelque sorte, carte blanche, et l'exposer, si c'était un homme faible, à tout céder aux Acadiens.
Ceux-ci, prévenus à temps, s'étaient concertés et avaient résolu de faire un dernier effort pour obtenir la justice qu'on leur avait toujours déniée, c’est-à-dire l'exécution du traité d'Utrecht et des ordres de la reine Anne. À Beaubassin comme à Cobequid, à Pigiquid comme à la Grand-Prée, Wroth rencontra la même fermeté. On le reçut avec beaucoup d’égards, on fêta par des salves de mousqueterie l'avènement du roi; mais. avant de prêter serment, on fit signer à l'envoyé les art'cles suivants :
« Je, Robert Wroth, Enseigne et Adjudant des troupes de Sa Majesté le roi George le Second, promets et
1 Public Record Office. America and West Indie. Vol. XXIX. — Ensign Wrotks Proceedings up the Bay. 12 novembre 1727. Pièce omise dans le volume d’Archives de la Nouvelle-Écosse, publié à Halifax.
? Public Record Office. Am. et W. Indies. Vol. X.XIX. 4rmstrong's Instructions to Ensign Wroth., 28 septembre 1727, — Piè:e omise dans le volume d’Archives de la Nouvelle-Écosse, publié à lialifax,
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AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 73 accorde, au nom du roi mon maitre, et de l'Honorable Lawrence Armstrong, Ecuier, son Lieutenant-Gouverneur, etc... Commandant en chef de cette province, aux habitants des Mines, de Pigiquit e4 dépendances, qui auront fait et signé le serment de fidélité au roi George le Second, les articles ci-dessous qu'ils m'ont demandés {savoir) :
» 1° Qu'ils auront le libre exercice de leur religion et pourront avoir des missionnaires, dans les lieux nécessaires, pour les instruire, catholiques, apostoliques et romains.
» ‘22 Qu'ils ne seront nullement obligés à prendre les aimes contre qui que ce soit, et de nulle obligation de ce qui regarde la guerre.
» 30 Qu'ils demeureront en une véritable possession de leurs biens qui leur seront accordés à eux et leurs hoirs dans la même étendve qu’ils en ont joui ci-devant et en payant les mêmes droits accoutumés du pays.
» 4° Qu'ils seront libres de se retirer quand il leur semblera, et de pouvoir vendre leurs biens et de transporter le provenu avec eux sans aucun trouble, moyennant toutetois que la vente sera faite à des sujets naturels de ia Grande-Bretagne, et lorsqu'ils seront hors du terrain de Sa Majes': ils seront déchargés entièrement de leur signature de serment. »
« ROBERT WRoTg!, »
Une fois maitres de cette pièce, qui rétablissait leurs droits incontestables, les Acadiens n'’hésitèrent plus à prêter serment selon la formule suivante :
1 Public Record Office. Am. et W. Indies. Vol, XXIX. Original des Articles cy dessous que j'ay accordé aux habitans des Mines, Pigiçuit, et dépendances. Pièce omise dans le volume d’Archives de la Nouvelle-Ecosse, publié à Halifax.
Voir aussi Archives des Affaires étrangères. Paris.
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RÉ RECES
« Je promets et jure de bonne foi que je serai sincère et fidèle à Sa Majesté le roi George le Second. »
De leur côté, les habitants de Port-Royal avaient exigé les mêmes conditions du gouverneur lui-même, mais avec un résultat bien différent. Armstrong ne s'était plus possédé de colère en recevant la requête qui lui avait été présentée et qu'il avait qualifiée d’insolente rebellion contre Sa Majesté et son gouvernement. Il avait fait jeter en prison et mettre dans les fers les trois députés, Charles Landry, Guillaume Bourgeois et François Richard, qui avaient osé lui remettre cette requête !.
C'est dans cette disposition d'esprit qu'Armstrong reçut l'enseigne Wroth à son retour à Port-Royal. On s’imagine le désappointement et l’indignation avec lesquels il accueillit son rapport. Il le fit comparaitre devant le Conseil, qui censura avec lui sa conduite et désavoua les articles en déclarant toutefois, par une étrange contradiction, les Acadiens liés par le serment qu'ils avaient prêté?. C'était une indignité de plus à ajouter à tant d’autres ; et ce ne devait pas être la dernière.
Armstrong enleva en même temps aux prétendus rebelles le droit de commercer avec les trafiquants anglais et de pêcher sur les côtes, privilèges réservés, disait-il, aux seuls sujets de Sa Majesté. C'était le dernier moyen qui lui restait pour se venger d’avoir vu toutes ses espérances s'envoler en fumée 8,
La nouvelle de cette déconvenue, parvenue à Londres, fit décider le renvoi du gouverneur en chef, le général Philipps, dont Armstrong n'était que le suppléant avec le titre de lieutenant-gouverneur.
L'expérience acquise par Philipps durant sa première
1 Arrhives de la Nouvelie-Écosse, p. 78.
2 Jdim, p. 79, 3 1dem, pp. 74, 77.
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administration faisait espérer qu'il parviendraït à mettre un terme à la situation anormale de la Nouvelle-Ecosse. Il réussit, en effet, à faire prêter serment aux Acadiens (1730) en leur accordant une des concessions qui leur tenaient le plus au cœur, celle de ne point porter les armes contre leurs compatriotes les Français, ni contre les sauvages leurs alliés. De là le nom de Neutres (French Neutrals) qui leur fut donné depuis.
C'était une révolution dans leur existence : de sujets français, ils devenaient sujets anglais. Dix-sept ans de résistance prouvent jusqu’à quel point c'était malgré eux.
Chacun des gouverneurs, l’un après l’autre, les avait retenus captifs dans leur propre pays, et avait refusé d'exécuter le traité et les ordres de la reine Anne. Par suite, les Acadiens n'avaient pu profiter des avantages que la France leur avait offerts, au lendemain de la paix, pour’ s'établir à l'ile Royale. Dans l'intervalle, la France s'était de plus en plus désintéressée d'eux, et eux, de leur côté, s'étaient vus rivés de plus en plus à l’Acadie par l’augmentation rapide de leurs familles et par la valeur toujours croissante de leurs propriétés. Enfin, ils avaient été vaincus par la lassitude d'une lutte sans issue, et cela, sans aucune faute de leur part.
Malheureusement, en prêtant serment avec la convention de rester neutres, les Acadiens ne paraissent pas avoir obtenu que cette clause fût mise par écrit et jointe à la formule du serment, comme ils l'avaient exigé de l'enseigne Wroth. Ce fut là une grande imprudence de leur part, qu'ils expièrent cruellement plus tard!.
1 Les Acadiens ne furent pas sans inquiétude sur ce sujet, car ils firent dresser et signer un acte authentique de cette promesse par les hommes les plus autorisés qu’ils eussent parmi eux, Voici le certificat des missionnaires :
« Nous, Charles de la Gaudalis, Prêtre, Cuié Missionnaire de la Paroisse des Mines, et Noël Alexandre Noiville, Prêtre, bachelier de
CEE SENS
I] était facile de prévoir qu'un pareil régime ne pouvait aboutir qu’à des résultats funestes pour le petit peuple naissant qui se trouvait ainsi placé entre deux puissances rivales, toujours prêtes à en venir aux mains, et qui ne manqueraient pas de se disputer sa neutralité. Il était fatalement destiné à être victime ; mais son infortune a dépassé toute prévision.
En 1732, Philipps s'en retourna en Angleterre pour jouir du succès de sa mission, et abandonna de nouveau l'administration de la province à Armstrong.
On a vu qu’une des clauses du traité d’Utrecht garantissait aux colons le libre exercice de la religion catholique ; on a vu aussiles promesses faites par les autorités anglaises de respecter cette garantie. Si l’on s’en tenait seulement aux affirmations des gouverneurs, on serait tenté decroire quil n’y eût jamais de justes plaintes à porter contre eux touchant l'exécution de cette clause. Cela est c'pendant difficile à concilier avec le fanatisme intense qui régnait à cette époque, et avec les cris de
la Sacrée Faculté de Théologie de Sorbonne, Missionnaire Apostolique et curé de L'Assomption et de la Sainte-Famille de Pigiguit, certitions à qui il appartiendra, que Son Excellence le Seigneur Richard Philipps, écuyer, capitaine en chef et Gouverneur- Général de la Province de Sa Majesté, la Nouvelle-Écosse ou l’Acadie, a promis aux habitants des Mines et autres rivières qui en dépendent, qu'il les exempte du fait des armes et de la guerre contre les François et les sauvages, et que les dits habitants se sont engagés uniquement et ont promis de jamais prendre les armes dans le “fait de la guerre contre le Royaume d’Angleterre et Son Gouvernement, Le présent certificat fait et donné et signé par Nous cy-nommés, le 25 Avril 1730, pour être mis entre les mains des habitants et leur valoir et servir partout où besoin sera ou que de raison en est.
» Signé : Debourg, Bellehumeur, De La Gaudalis, Curé, Noël Noiville, Prêtre et Missionnaire, »
Collationné le 25 avril. Archives des Affaires étrangères, Paris.
Il est essentiel d'observer que le notaire public qui a collationné et authentiqué l'acte ci-dessus, Alexandre Bourg, de la Grand-Prée, était l'agent officiel du gouverneur Philipps.
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haine qui retentissent d’un bout à l’autre de leurs s'apports. Mais on a, pour s éclairer et se former un jugement impartial, les simoignages des parties adverses, je “ 1x dire des Acadiens et des missionnaires. Ces témoignages donnent une tout autre idée du régime qu'ils subissaient Il faut que les Acadiens a'ent eu à souffrir de bien criantes injustices pour avoir été obligés, à plusieurs reprises, d'aller porter leurs plaintes et implorer protection jusqu'au pied du trône de France. Une de ces requêtes, couverte des signatures des habitants de Port-Royal, représente au roi Louis XV qu'ils sont en proie à une véritable persécution religieuse de la part du gouverneur Armstrong.
« Nous supplions, disent-ils, très humblement Votre Grande Majesté de nous permettre de représenter la triste situation où nous sommes réduits, déclarant véritabiement que dans la paroisse de Saint-Jean - Baptiste d'Annapolis-Royale, en la Nouvelle-Ecosse ou Acadie : Que le 29 mai (nouveau style) de l’année 1536, contrairement aux articles du traité de paix fait à Utrecht, et contrairement à toutes les promesses à nous faites, quand nous avons prêté le serment de fidélité à Sa Majesté Britannique le roi George II, le gouverneur Laurent Armstrong a fait défense à MM. de Saint-Poncy et Chauvreux, nos deux prêtres missionnaires aussi dignes que nous en ayons jamais eus, à fait défense, disons-nous, de dire la sainte messe, entrer dans l’église, entendre nos confessions, nous administrer les autres sacrements et faire aucune de leurs fonctions ecclésiastiques, mis aux arrêts et obligés de partir, les dits missionnaires, sans que le gouverneur, ni autres personnes qu'il a pu faire tomber dans son avis, aient pu nous faire connaitre, ni qu'ils puissent prouver que nos susdiis et dignes missionnaires aient d’autres fautes que celles dont ils prétendent les trouver coupables, pour n'avoir pas voulu
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aller, loin de notre paroisse, relever un brigantin, ce qui ne regarde en rien nos dignes 1iissionnaires ni leurs fonctions. Le dimanche suivant ledit gouverneur fit assembler les députés et leur fit défense de faire ni dire aucune prière dans la chapelle du haut de la rivière... Ce sont ces tristes et déplorables conjonctures où nous sommes chaque jour exposés au sujet de notre religion, article qui nous touche de plus près, qui nous oblige d'implorer, avec la dernière soumission, Sa Majesté chrétienne le Roi de France Louis XV pour qu’elle daigne... faire déterminer et arrêter, d’une manière stable, les conditions auxquelles nos missionnaires pourront se tenir dans la suite, afin que nous ne soyons pas privés de secours spirituels au moindre caprice de ceux qui commandent !. »
Les paisibles Acadiens n’en étaient pas venus à ces énergiques protestations sans avoir été provoqués pendant longtemps et sans »""oir longtemps patienté. Un de leurs prêtres, entre autres, l'abbé Gaulin, vieillard vénérable, blanchi dans les missions sauvages, où il n’avait eu souvent, écrivait-il lui-même, pour toute nourriture, que les coquillages de la mer?, l’abbé Gaulin n'avait été arraché de prison, où le tenait Armstrong, et restitué à ses paroissiens, les habitants des Mines, que parce que ce gouverneur espérait calmer par là l'irritation de ces habitants, et les amener à prêter serment *.
Mais cela n'était rien comparé aux avanies et aux persécutions qu’eut à endurer l'abbé de Breslay, l’un des curés de Port-Royal, Armstrong l’insulta jusque dans
1 Archives de la Marine ‘et des Colonies, Amérique du Nord. Acadie.
? Archives du séminaire de Québec,
3 Comme lrait caractéristique, voici une des aménités d'Armstrong à l’adresse de l’abbé Gaulin : #hat old muschievous incendiary Gaulin ! ce vieuæ malfaisant incendiaire Gaulin. — Archives de la Nouvelle-Écosse, p. 69. |
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l'église, pendant qu'il y remplissait les fonctions sacrées et fit fouetter des habitants pour les forcer à déposer contre lui. Il fit enfoncer ses portes, piller sa maison, vendre ses bestiaux, dont il garda le produit pour luimême. Plusieurs fois il attenta à la vie du pauvre prétre. Enfin il l’obligea, par ses violences et ses poursuites, à aller se cacher au fond des bois durant plus de quatorze mois.
L'abbé de Breslay ne vit d'autre moyen de se protéger que de porter ses plaintes en Angleterre, où le gouverneur dut aller en personne se défendre.
L’accusation la plus grave portée contre l'abbé de Breslay était de s'être mêlé des affaires du gouvernement. Mais il y répondit de la manière la plus triomphante en produisant des certificats du général Philipps lui-même et de M. Cosby, président du conseil de la Nouvelle-Ecosse, attestant que, de leur pleine connaissance et de celle des habitants, tant anglais que francais, l'abbé de Breslay s'était bien comporté en toute occasion !.
Certains gouverneurs avant Armstrong avaient voulu forcer les Acadiens à rejeter l'autorité de l’évêque de Québec, de qui ils relevaient, et à violer par là les règles les plus élémentaires de la hiérarchie catholique ?.
On alla jusqu’à vouloir disposer des cures, à déplacer des curés et à les remplacer par d'autres. Ainsi le P. Félix Pain, curé des Mines, s'étant attiré la disgrâce du gouverneur Armstrong, celui-ci prit sur lui de l’enlever de sa cure et de nommer à sa place le P. Isidore, moine récollet frappé d'interdiction, qu'il aurait maintenu dans ce poste, si les paroissiens des Mines
1 Archives de la Murine et des Colonies. Etat présent des missions
de l’Acadie.
2 Archives de l’archevéché de Québec.
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ne s'étaient révoltés et n'avaient chassé cet intrus !,
On avait aussi empêché les Acadiens de bâtir de nouvelles églises et de réparer les anciennes. On en avait même démoli quelques-unes: à la Prée-Ronde de Port- Royale entre autres.
Quelques-uns des gouverneurs avaient même voulu imposer des lois aux missionnaires jusque dans l’administration des sacrements de l'Eglise ?. Ainsi, par exemple, le gouverneur Mascarène écrivit des lettres de menaces à l'abbé Desenclaves, parce qu'il avait refusé l’absojution à des individus qui refusaient de faire les restitutions auxquelles ils étaient obligés.
Cet abus d'autorité n’est pas le seul qu’on puisse reprocher à Mascarène ; il suffit toutefois pour démontrer que, si ce gouverneur ne se laissa pas entrainer aux excès dont s'était rendu coupable l’énergumène qui l'avait précédé, son administration ne fut cependant pas exempte de graves infractions à la liberté religieuse.
Mais ce qui était plus alarmant que tout le reste, et ce qui faisait croire aux Acadiens aussi bien qu’à leurs prêtres que leur foi était en danger, c’étaient les tentatives de perversion faites parmi eux dans la persuasion où étaient les gouvernants que c'était le seul moyen d'en faire de bons sujets (sic).
« Les Anglais, dit le mémoire déjà cité, ont une application particulière pour les séduire par leurs discours et leurs conversations, par des écrits imprimés ou manuscrits qu'ils répandent parmi eux ou qu'ils leur prétent à lire, par des objections continuelles qu'ils leur
1 Documents, notes ct traditions sur l’ Acadie, recueillis par M. Sas-
, Seville, curé de Sainte-Foye. — Je suis redevable à M. l’abbé Sas.
seville, qui s’occupe depuis de longues années de l’histoire du Cenada, d’une foule de précieux renseignements sur l’Acadie, — Aychives de la Nouvelle-Écosse — passim.
? Histoire de la Nouvelle-Ecosse, par B. Murpocu, vol. I, p. 409.
AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 81 1 d. font sur la religion, Les missionnaires eux-mêmes sont es quelquefois attaqués par les ministres, soit en disputes vatt verbales ou par des écrits. | ee « Ce n'est pas tout, ils emploient même contre eux en haine de la religion, les vexations ct les persécutions!, » . En 1748, Shirley, gouverneur du Massachusetts, pro ne posa de chasser une partie des Acadiens de leurs terres ple; et de les donner à des colons anglais, afin d entremêler Rs la population de protestants ; de plus, il accordait le on denier de Judas à tout Acadien qui abjurerait le cathohe licisme, ot des récompenses à tous coux qui enverraient leurs enfants aux écoles anglaises ?, a Telle était la situation des Acadiens au point de vue trer ad... ss ù Le 1 Archives de la Marine et des C'olonies, Etat présent des missions aux de l'Acadie, qui 2 Voici, d'après Meamish Murdoch, le projet de Shirley : « He pas proposes {0 inlersperse protestant seltlements among the French in
Nova Sootia, taking part of the marsh lands from them for the mew setilers, ,, he recommends.., granting small privileges and immu-
abs nities for the encouragement of such as should come over ts the Eurs protestant communion and send their children to learn English, » ita- L'historien protestant qui rapporte ce fait ne peut s'empêcher de oi désapprouver le projet de Shirley, « This suggestion, dit-il, of offe- | ring worldly advantages in exchange of profession, can hardly be he commended in our days. » History of Nova Scotia, vol, IE, pp. 129- 431.7 Ap- Il n’y a d'aussi blämable dans toute cette histoire que l’indigne urs France de Louis XV, qui, après avoir tout exigé des Acadiens, n'a rien fait pour les protéger, Il n’y a qu’un seul peuple qui leur soit . toujours resté fidèle, ce sont leurs frères du Canada, re- Le projet diabolique proposé par Shirley contient une double iniul: quité qu'il est bon de signaler : d'abord l'achat des consciences à prix d'argent, ensuite l'enlèvement arbitraire des terres appartenant aux Acadiens (.,..taking part ofihe marsh lands from them for the 2. new settleis). On voit par là quel respect on avait pour les propriétés
des Acadiens au moment même où, comme on va le voir, leur fidédé lité leur méritait des éloges de la part de leur propre gouverneur. et comment on en est venu à Les leur enlever toutes, en les bannissant, dès qu’on en a eu la force ct l’occasion,
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religieux. Et pourtant le libre exercice du culte catholique leur avait été garanti par les traités ; pourtant les gouverneurs avaient engagé leurs paroles, à maintes reprises, qu’ils respecteraient cette garantie.
Jetons maintenant un coup d'œil en arrière, et voyons ce qui ressort des faits que nous venons de raconter,
Il est établi et prouvé, par des témoignages aussi nombreux qu'irrécusables, que le traité d'Utrecht a été ouvertement violé, et que la lettre de la reine Anne n'a jamais été exécutée, et cela uniquement par la faute et la mauvaise volonté bien arrêtée des gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse.
Il est clairement prouvé que le général Nicholson a empêché, par tous les moyens possibles, les Acadiens d'évacuer la province malgré leur volonté bien formelle et leurs protestations écrites et signées par tous les chefs de famille, en présence des représentants de la France ; que le même général Nicholson, dans le but dé retenir les Acadiens, les a empêcher de vendre leu terres et d’emporter leurs effets ; qu'il a fait saisir les embarcations qu'ils avaient construites, qu’il a interdit l'entrée des ports aux navires français destinés à apporter les agrès demandés par les Acadiens; que même ce gouverneur a été jusqu'à défendre à ceux-ci d’en faire venir de Boston.
Il est prouvé non moins clairement que les successeurs de Nicholson, Vetch, Caulfied, Doucet, Armstrong et Philipps durant ses deux administrations ont également empêché obstinément et sans interruption les Acadiens de quitter la Nouvelle-Ecosse, en leur défendant de vendre leurs terres ct d'emporter leurs effets.
Il est également prouvé, par les promesses écrites du gouverneur Armstrong, approuvées par son conseil, promesses réitérées par le général Philipps, que les Acadiens n'ont prêté serment de fidélité au roi d'Angleterre
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qu'à la condition de ne point prendre les armes en cas de guerre.
Enfin, il est encore prouvé, par des témoignages aussi nombreux qu'irrécusables, que les gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse ont attenté à la liberté religieuse promise aux Acadiens et cela par des violations et des outrages capables d’exciter à la révolte les populations les plus douces et les plus paisibles,
Et, en retour de ces outrages et de ces violations, qu'ont fait les Acadiens ? Quelle a été leur conduite après trente ans de ce régime? Quand la guerre entre la France et l'Angleterre leur fournit une belle occasion de se venger de leurs perfides maitres (1744-48), n'auraientils pas eu le droit de se révolter contre eux et de secouer leur joug ? N’auraient-ils pas pu leur dire : « Depuis que vous avez mis le pied dans notre pays, vous nous avez toujours trompés; vous nous tromperez encore. C’est vous-mêmes qui, par vos continuels manques de parole, nous avez déliés de la nôtre ? »
Est-ce là ce que firent les Acadiens? Je laisse répondre pour eux leur propre gouverneur: « C’est au refus des habitants français de prendre les armes contre nous, écrivait Mascarène, que nous devons la conservation de la Nouvelle-Ecosse 1, »
Il reste maintenant à montrer comment les Acadiens en furent récompensés ; mais avant d'entrer dans ce triste récit, il faut nous arrêter un instant pour étudier la physionomie de ce petit peuple si digne d'’intérét, et dont l'histoire ne s’écrira plus désormais qu'avec des larmes.
On a déjà vu qu'en 1714 le colonel Vetch n'évaluait
1 « To... the French inhabitants refusing to take up arms against us, we owe our preservalion, » — Archives de la Nouvelle-Écosse. Lettre de Mascarène, déc. 1744, p. 147, 148.
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