‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme]Chapitre 16 sur 58 · D PT SES · texte numérisé non relu

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Le roi d'Angleterre ne crut pas devoir accéder à cette demande, donnant pour raison que ce serait priver la Grande-Bretagne d'un grand nombre de sujets utiles.

Il faut rendre cette justice au cabinet de Londres que, en communiquant au gouvernement de la Nouvelle- Ecosse ce refus de laisser émigrer les Acadiens il lui enjoignait « d'user de la plus grande précaution et de la plus grande prudence, de peur, ajoutait la dépêche, que, par leur départ, le roi de France ne profitât d'un si grand nombre de sujets utiles ».

On va voir, par ce qui va suivre, de quelle manière le gouverneur Lawrence, second successeur de Cornwallis, exécuta les ordres du cabinet de Londres.

C'est avec l’administration de Lawrence que commence le règne d'iniquités sans nom, en présence desquelles pâlissent toutes les injustices des administrations précédentes, et qui a marqué d’une tache indélébile l'histoire de la Nouvelle-Ecosse.

C'est sur Lawrence, avant tout autre, que pèse la responsabilité de la déportation des Acadiens. Il importe donc de bien connaitre cet homme. On & un portrait de son caractère, fait de première main par ses propres compatriotes," les colons d'Halifax. C’est une de ces pièces qu'on ne s’est pas empressé de livrer au jour. Elle nous apprend comment cet individu de bas étage, d'abord simple apprenti peintre en bâtiments, était parvenu jusqu'au grade de gouverneur de la Nouvelle- Écosse ; comment, dans ce haut poste, il avait gardé son caractère de parvenu; quelle espèce de tyrannie il faisait peser sur ses concitoyens; à quel genre de corruption il se livraït ; par quelles fraudes il avait accaparé à son propre profit et au profit de ses favoris, les dépouilles des malheureux Acadiens, entre autres plus de quatre mille cinq cents têtes de bétail, dans la seule paroisse de Pigiquit. Ce fait n'a rien de surprenant pour

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J'ai révé'é pour la première fois, dans le travail dont

j'ai déjà parlé ?, deux des actes les plus odieux accom-

plis sous l'administration de Lawrence. Ces deux actes de tromperie, dignes pendants de ceux que j'ai déjà racontés, eurent lieu peu de temps avant la déportation des Acadiens, et en furent les préparatifs. Je me suis abstenu de qualifier ces actes, qu'on est parvenu à cacher sous le voile de l'oubli. Je les ai laissé stigmatiser par un écrivain anglais et protestant, le docteur Andrew Brown, qui a vécu dans la Nouvelle-Écosse à la fin du siècle dernier, où il a été en relations directes avec plusieurs des auteurs et des victimes de la Déportation, qu'il a interrogés spécialement pour écrire son Histoire de la Nouvelle-Écosse, restée manuscrite.

Le premier de:ces actes fut un guet-apens tendu aux Acadiens pour leur arracher toutes leurs armes et leurs munitions.

Cet attentat eut lieu au mois de juin 1755.

Bien que la guerre ne fût pas encore déclarée entre la France et l'Angleterre, le fort français de Beauséjour était assiégé par Monckton. Un bon nombre d’Acadiens avaient commis le grand crime de fuir devant l'orage qui allait fondre sur leurs têtes. Ce fut dans ces circonstances que Charles Lawrence inventa la ténébreuse machination qu'on va voir, dans le but d'enlever toute espèce d'armes et de munitions aux Acadiens restés sous sa main.

1 Voir, à l'Appendice, Lawrence’s character, n° II. 2 Le Canada-Français, Ile livr., juillet 1888. £claircissement sur la question acadienne. Le serment d'allégeance.

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La première précaution prise fut de feindre une grande partie de plaisir, une excursion de pêche (a fishing frolie), afin de ne pas éveiller les soupçons des habitants. Un détachement d'une cinquantaine d'hommes envoyés d'Halifax était venu prêter main-forte à la garnison du fort Édouard. Au jour fixé, les piquets de soldats furent postés à la tête des chemins par où les Acadiens auraient pu s'échapper. Les troupes furent divisées par escouades, et mises en marche vers chaque village, de manière à n'y arriver qu'à la chute du jour. Au lieu de faire camper les soldats dans les granges, comme cela se faisait ordinairement, les officiers avaient ordre de les distribuer deux par deux dans les maisons. De même qu'à la fameuse tragédie de Glencoe, les soldats, mis dans les secrets de la conspiration, devaient s'amuser, boire et, manger en amis avec la famille durant la soirée, et se coucher ensuite tranquillement. Mais au coup de minuit (at the hour of twelve in the dead of night), ils devaient se lever soudainement et s'emparer de toutes les armes et munitions qu'ils pourraient saisir.

Le coup réussit à merveille, comme on devait s'y attendre avec un monde aussi honnête et aussi peu défiant qu'étaient les Acadiens. Deux jours après, quatre cents fusils, une grande quantité de cornes à poudre et de munitions étaient réunis et entassés dans une goélette ancn66 à ce dessein dans la rivière Pigiquit, et remontée

‘e là au fort É £douard, où ils furent mis en sûreté.

Il ne manquait à cet exploit qu'un dernier outrage (« new oulrage), dit le docteur Brown. Lawrence ne faillit pas à la tâche. Il lança une proclamation ordonnant à tous ceux qui possédaient encore des armes de venir les apporter sans délai au fort Edouard, sous peine d’être traités comme félons et rebelles, s'ils étaient découverts.

Les Acadiens n'auraient-ils pas été des lächés, indignes de sympathie et de commisération, s'ils n'avaient

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pas ressenti de tels affronts ? Ils en furent révoltés, e protestèrent en hommes de cœur, forts de leur innocence et de leurs droits. Croira-t-on qu'à Halifax on trouva le moyen de tourner en accusation contre eux l'expression de leur noble et juste indignation ? Cela devait être, au reste ; ceux qui avaient concu et exécuté le coup étaient incapables de sentiments élevés. Je laisse parler un des auteurs de ce honteux méfait, un homme qui s'en est fait l'apologiste.

« Les Français neutres, se croyant fort lésés, écrivirent une très impudente lettre au gouverneur et au Conseil, prétendant que, puisque le gouvernement continuait à leur accorder les privilèges de sujets anglais, personne n'avait le droit ni le pouvoir de les en priver ; qu'ils se comporteraient comme de fidèles sujets neutres de Sa Majesté. Cette lettre était signée par tous les députés de cette partie de la province, et par la plupart des habitants, en particulier par tous les principaux chefs ; et l'on vit paraitre, dans la contenance de chacun des Français neutres, un air de ressentiment accompagné de menaces qui indiquaient leur esprit de rébellion! »

Le second acte qui me reste à raconter est encore plus ignoble que le premier. La pièce importante qui le révèle a été trouvée par le docteur Brown lui-même dans les papiers du conseil d'Halifax. Ce dernier fait nous met en présence du dilemme suivant: Ou bien cette pièce a été enlevée de ces archives, ou elle y est encore. Si elle a disparu, Haliburton a raison. Si, au contraire, elle s'y trouve, elle a été bien cachée, et la honte a dù y être pour quelque chose, car le contenu de cette pièce dépasse les limites de l'odieux. et indique, dans la société où elle a été conçue, une absence de

1 Mus. Brit, Dr Brown’s MSS. Papers relating to Nora Scotia 1749-1790. Add, MSS. No 19075, fol. 121, Cette pièce est reproduite dans les Doc. iNÉbiTS-du Canada-F'rançais, p. 138.

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