‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme]Chapitre 17 sur 58 · PRE · texte numérisé non relu

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sens moral qui renverse l'imagination. On y apprend, dans les plus minutieux détails, toutes les secrètes machinations, tous les plans divers ourdis par les plus hauts personnages d'Halifax, dans le but d'arriver à tromper et à surprendre les Acadiers en masse, de s'emparer de leur personne, afin de les déporter, comme en définitive on n’y a que trop bien réussi. Que la responsabilité de tout cela retombe sur les membres du Conseil, à la tête duquel était le gouverneur, le fait que cette pièce a eu sa place dans leurs archives en est la preuve. Et n'allons pas croire que la méditation et l'élucubration de cette sale besogne aient été livrées à quelque individu taré : non, elle a été confiée par le Conseil même à un juge, au juge À 'orris, d'Halifax, lequel, par parenthèse, était natif de la Nouvelle-Angleterre. Ce malheureux était loin de soupçonner, quand il se livrait à cette täche dans le secret de son cabinet, qu'il se clouait lui-même, avec ses complices, au pilori de l'histoire. Il y est aujourd'hui, et il y restera. L'histoire a de ces tardives vengeances.

Du moment que la prise du fort de Beauséjour, seul point d'appui des Français sur cette frontière, eut rendu possible l'expulsion des Acadiens, et que leur désarmement en eut enlevé un des plus grands obstacles, le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse s’occupa activement de mettre ce projet à exécution. Le juge Morris étant considéré comme une des personnes les plus au fait du pays acadien et de ses habitants, ce fut sur lui que le Conseil jeta les yeux pour en obtenir d’exactes informations et l'exposé des divers plans à suivre. Celui-ci s’acquitta de sa tâche avec une ponctualité et une précision dignes d’une meilleure cause.

Il faut lire attentivement tout son rapport pour avoir une juste idée de l’œuvre et de l'homme, pour être en mesure de les apprécier, je veux dire de les mépriser l'un et l’autre autant qu'ils le méritent.

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Morris commence son travail par une étude géographique des plus minutieuses !, [1 décrit chaque paroisse, et, dans chaque paroisse, chaque village et même chaque petit groupe de maisons, qu'il compte une à une, Il marquo leurs positions, soit au bord de Ja mer, soit près des rivières, ou dans l'intérieur des terres, [l signale toutes les voies de communication, tant par cau que par terre, que peuvent suivre les Acadiens pour s'évader, et les moyens de les arréter. Il n’omet ni une patrouille pour garder une route, ni un vaisseau pour fermer une passe. Tout cela avec une sagacité féline qui rappelle absolument le chat guettant la souris. Mais où le bon juge se surpasse luimême, c'est dans la variété des pièges et des mensonges qu'il invente pour surprendre et saisir les pauvres Acadiens, Il faudrait, par exemple, tâcher de répandre d’avance parmi eux le bruit qu'on veut les transporter, non pas en exil, mais au Canada. Une fois sous cette fausse impression, ils se rendront plus volontie.s. Si on pouvait les persuader de se livrer d'eux-mêmes! Mais cela n'est guère praticable. Il y a bien les dimanches pendant lesquels ils se réunissent tous à l’église, où l'on pourrait peut-être les cerner et les arrêter. Il y a aussi la nuit, qui a si bien servi pour les désarmer. Si on les surprenait dans leurs lits! Mais ils sont tellement éparpillés qu'on y réussirait difficilement, Enfin le juge a touché u' doigt le vrai moyen, celui qui a été adopté en dernier ressort : c'est d'envoyer aux Mines un fort détachement

1 Cette description a été publiée dans un des rapports de la Société Historique de la Nouvelle-Ecosse, d’après les manuscrits du Dr Brown (Collections of Nova Srotia Historical Society, vol. 1, p. 158); mais la dernière partie de la pièce a été transposée et remplacée par une autre, Ce n’est qu'après que j'ai eu publié dans les éditions précédentes qu'il y avait eu suppression, que le public a été . averti de l’erreur, J’ai reproduit cette pièce en entier dans le Canada Français, p. 130 et suivantes.

qui les fasse prisonniers, après les avoir convoqués en assemblée.

\ Jiest à noter qu’au milieu de toutes les infernales combinaisons du juge Morr.s, il n'est pas fait la moindre allusion au serment sans réserve dont on faisait tant de bruit en ce

moment-là même. Peu importait évidemment que les Acadiens prétassent oui ou non ce serment : ils étaient voués quand même à la déportation. key are at all adventures to be rooted out. Ce sont les propres paroles du juge Morris.

Le serment n'était qu'une raison apparente destinée à servir de prétexte pour colorer la condamnation qu'on était décidé à prononcer.

Je laisse maintenant le docteur Brown flétrir lui-même la hideuse pièce que je viens d'analyser, et juger le juge Morris :

« Ila écrit, dit-il, ce rapport en conséquence, à ce qu'il parait, de la demande du Conseil. Il est peu honorable à son cœur, car il est rempli de stratagèmes in-

justifiables, de cruels avis et de conseils barbares. » (Æe wrote this report... little honourable lo his heart, as à is replete with unguslifiable straiagem, cruel advice, and barbarous counsel) .

1 Dr Brown's MSS,. Add, MSS., 19,072, fol. 30. — Voir Ze Canada-Français, Doc. 1xÉDiTs, p. 137.

On sait que le colonel Winslow, qui commandait les milices envoyées aux Mines pour en expulser l£s Acadiens. était, comme Morris, natif du Massachussetts, Ainsi on voit que l'invention et l’exécution du plan destiné à troinper et à saisir les Acadiens pour les déporter sont dues particulièrement à deux Anglo-Américains, Morris et Winslow. Ce fut leur concours efficace et celui des soldats de la Nouvelle-Angleterre qui permirent au gouvernement d’Halifax de satisfaire la convoitise de leurs compatriotes à l'égard des terres des Acadiens, Cette convoitise datait d’un demi-siècle; elle avait été l'un des motifs qui avaieni engagé, en 1710, les provinciaux de la Nouvelle-Angleterre à s’enrôler dans l'expédition de Nicholson, — Collections of Nova Scotia Historical Society, vol, IV, p. 22,

On a voulu nier cette convoitise; mais en voici des preuves qu’on

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AU PAYS D’'ÉVANGÉLINE 97 J'aime à croire que les historiens qui ont cherché à

en justifier la déportation des Acadiens n'avaient pas en etui. mains toutes les pièces du procès que nous possédons Métis aujourd'hui ; mais je dois dire, à mon grand regret, que duos N celui qui en a fait le récit le plus retentissant, en avait Vs | souslés yeux la copie complète, pendant qu'il écrivait !. voués os 6 { aura peine à révoquer en doute. Elles sont officielles et émanent du et jé gouverneur Lawrence lui-même. Dans une proclamation datée du OTTIS. 41 janvier 1759, il dit :

tinée « Whereas since ye issuing of ye proclamtr dated ye 12th of qu'on | Octr 1758, relative to ye settlemt of ye vacated lands in ths prove, I have been informed by Thos Hancock, Esqr, Agent for ye aflairs £ of Nova Scotia at Boston, that sundry applicatrs have been made néme to him in consege thereof, by persons desirous of settlling on juge ye s® lands... » — British Museum. — Papers of D° Andrew Brown, designed for a History of Nova Scotia. Add. MSK 19,075, 06 fol, 287.

Dans un autre acte officiel, le même La ‘rence ajoute :.., Whe- OR Q reas, since the removal of the said French inhabitants, His Excel- S 1n- lency the governor, in order to make an effectual settlemert in the » (He province, and to strengthen the same, has been pleased to make as it grants of townships to many substantial and industrious farmers, Protestants, His Majesty’s subjects of the neighbouring colonies... and daily applying for grants of Townships.., » — British Museum. — Add. M$SS., 19,073, fol. 64, o.

La compagnie Hancock, de Boston, avait été celle qui, à la deir Le mende de Lawrence, avait fourni les navires sur lesquels avaient été déportés les exilés acadiens. C'était cette même compagnie à É être laquelle les Vew Englanders faisaient des demandes fréquentes Mor- (sundry applications), afin d'obtenir d’être mis en possession, par le éou+ gouverneur Lawrence, des terres laissées vacantes par les Acadiens. r les D'autres neighbouring colonists faisaient directement, dans ie même lains, but, des demandes quotidiennes (daily) à Lawrence lui-même. Que idats veut-on de plus?

ilifax Et de qui descendent ceux qui possèdent aujourd’hui les anciennes erres paroisses acadiennes? A peine quelques mois s'étaient-ils écoulés t été depuis la prise de Québec, qu'une flotte composée de vingt-deux beta navires chargés de Vew Englanders, convoyée par un Sloop armé Le de seize Canons, aborda aux rivages acadiens, et vint en prendre possession, u’on 1 Parkman, Afontcalm and Wolfe. Avec la masse de preuves, de

Comment en douter, puisque lui-même l'a proclamé ? Il n'y a qu’une triste réflexion à faire: c’est que des livres composés dans un pareil esprit sont fatalement condamnés à disparaître avec les préjugés qui les ont inspirés.

L'historien américain a voulu laver à tout prix ses compatriotes de la tache que l'Histoire leur avait infligée ; mais il n’a réussi qu’à l'agrandir. Il n’est pas de pire faute que celle de vouloir excuser ce qui n’est pas excusable,

pièces authentiques que l’on connaît, comment M. Parkman a-t-il pu se fermer les yeux au point d'écrire ceci, par exemple :

« Very few (of the Acadians) availed themselves of this right (of removing with their effects). » Un très petit nombre d’Acadiens se prévalurent du droit d'émigrer avec leurs effets. Comme si Nicholson, Vetch, Caulfeld, Doucet, Philipps, Armstrong, avaient laissé un seul jour ces malheureux libres de se prévaloir de leur droit !

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