‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme]Chapitre 18 sur 58 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Triste abandon des Acadiens. — Leurs Missionnaires. — Winslow à la Grand-Prée. — Caractère des Acadiens. — Proclamation de Winslow. — Dépêche de sir Thomas Robinson.

La conspiration ourdie dans l'ombre par le juge Morris, de concert avec le conseil d'Halifax, parait d'autant plus révoltante qu'elle était tramée en haine et pour la ruine du plus inoffensif des peuples.

Cette ruii1e de la malheureuse Acadie approchait. La tempête qui allait arracher ses enfants du sol était sur le point de fondre sur elle.

A la veille de cette catastrophe, quand avaient lieu les obsèques de quelque paroiïssien, soit à la Grand-Prée, soit à Port-Royal ou ailleurs, et que les chantres de l'église entonnaient la prose des Morts, le Dies ire,

Jour de colère, Jour de calamité et de misère,

si alors, comme a&u temps Israël sa. Jétémi ic se fut élevé de la foule,-nè:se' serait-il pas 'éerid.À & Peuple aveugle et insensé, tu pleuros celui que tu. eonduis en

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terre ! Envie plutôt son sort. Le jour dr sa délivrance est venu. Pleure plutôt sur toi-même, car ton arrêt de mort est prononcé. Tes jours sont comptés. Ce glas funèbre qui sonne, c’est pour toi. Tu chantes, sans le savoir, tes propres funérailles ? »

Par une singulière fatalité, jamais peut-être peuple naissant ne fut placé dans une position où il aurait eu plus besoin d'amis et de protecteurs, et jamais on en vit qui en füt privé davantage.

Déte:tés par les Anglais qui voyaient toujours dans les Acadiens des ennemis secrets toujours prêts à les trahir, délaissés par les Français, du moment que ceuxci ne pouvaient plus se servir d'eux comme d'instruments, ils n'avaient de véritables amis que les missionnaires dont les conseils leur paraissaient les plus désintéressés. Peut-on leur reprocher d’avoir eu complète: ment tort en écoutant leurs avis?

Les missionnaires n'ont-ils pas été les seuls qui leur soient restés fidèles dans leur malheur? L'abbé Maillard, par exemple, l’un des plus remarquables, n’a-t-il pas continué à servir ceux qui s'étaient réfugiés dans les parages du golfe? N'’est-il pas mort au milieu d’eux, usé de fatigues et de privations ! ?

L'abbé Desenclaves n'a-t-il pas vécu dans les bois avec ceux qui avaient cru trouver une retraite du côté du cap de Sable, jusqu’à ce que, traqué par les Angiais, il cût été fait prisonnier avec les siens, et jeté sur les côtes de la Nouvelle Angleterre ?

Et l'abbé Le Loutre lui-même dont la conduite fut inexcusable à certains égards, et qui s'attira les justes reproches de son évêque, n'eut-il pas, du moins, le mé-

l'A:ITatifax, où: 4 mrourut.en 1708. jl fut assisté à ses derniers momthés ‘rar dés! Ndtens ei dés sauvages, L'élite de la société d'Iattfax, éivilé et miüitdire; le‘gouvérneur et le Conseil firent cor- Lèpe à sort gérpueñ! 5. +1":

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rite de payer de sa personne, d'exposer sa vie bien des fois pour ses ouailles ! ? Si les Acadiens l'avaient écouté lorsqu'il les pressait d'émigrer, lorsqu'il leur disait qu'ils étaient sur un volcan, qu'ils n'avaient pas de pires ennemis que ceux qui les entretenaient dans une fausse sécurité, n'aurait-il pas échappé à la déportation ? Et, au moment de la crise, si sa bravoure et son infatigable énergie eussent été secondées par Vergor, n'aurait -il pas pu rallier les Acadiens et les sauvages des environs de Beauséjour, empêcher la chute de ce fort, et par là même rendre impraticable l'attentat des Mines ? A son retour en France, après sa captivité en Angleterre, n'a-t-il pas passé le reste de ses jours à réunir les Acadiens dispersés dans les ports d'Angleterre, et. à les former en paroisse à Belle-[le-en-Mer ?

I est risible de lire les attaques dirigées dans le temps et aujourd'hui même contre les missionnaires des Acadiens, On leur a fait un crime impardonnable de leur attachement a la France, attachement qu'ils auraient entretenu chez les Acadiens Quslques-uns ont sans doute manqué de prudence et ont poussé trop loin leur ièle patriotique, leur devoir leur imposant une certaine réserve ; mais n'était-ce pas une intolérable tyrannie que d'exiger davantage ? Les Prussiens de nos jours tiennent une main de fer sur le clergé de l'Alsace Lorraine ; mais qui songe à faire un crime à celui-ci de rester fidèle à la France, et d'entretenir le peuple dans ce sentiment ?

Il faut lire les documents relatifs à l’Acadie pour se faire une idée des tracasseries et des insultes aux: quelles étaient soumis les missionnaires. Outre qu'on exigeait d'eux un serment sévère, ils étaient soumis

1 Le gouverneur Cornwallis avait offuit cent livres sterling pour sa tôle,

102 UN PÈÉLERINAGE

à un espionnage continuel, et ils n'avaient pas même la liberté de sortir de la province sans un permis spécial.

C'étaient des hommes modérés !, écrivait d'eux, en 1791, un des agents les plus actifs de la Déportation, M. Brook Watson. Et cependant, sur une vingtaine de missionnaires qu'eurent les Acadiens, de 1713 à 1755, huit furent bannis, et plusieurs autres jetés en prison.

L'évêque de Québec, dont le clergé était peu nombreux, avait toutes les peines du monde à envoyer des prêtres dans ces ergastules de la Nouvelle-Ecosse. Le clergé, qui trouvait un ministère pastoral beaucoup plus facile au Canada, refusait de s’y rendre ; et l'évêque avait fini par déclarer qu'il n'enverrait plus de missionnaires chez les Acadiens. Ce ne fut qu’à force de supplications de leur part qu'il consentit à s'occuper d'eux plus longtemps.

Je laisse maintenant l’abbé Daudin, curé d'Annapolis, raconter lui-même les événements qui précédèrent immédiatement la Déportation.

Ce récit, extrêmement curieux, est extrait d’un manuscrit tout à fait inconnu, provenant de la bibliothèque de M. de Malesherbes, et appartenant aujourd’hui à M. le marquis de Bassano, qui a bien voulu le mettre à ma disposition. Je le reproduis presque en entier, à cause de son originalité, quoiqu'il renferme quelques répétitions de ce qui précède.

« Depuis le mois d'octobre 1754, dit l'abbé Daudin, le gouvernement anglais a fait entrevoir aux habitants de l’Acadie en la Nouvelle-Ecosse une conduite bien différente de celle qu'on avait tenue envers eux jusqu'alors, ce qui donna occasion aux dits habitants de soupçonner quel'jue chose de sinistre, et en effet ils ne se sont point

1 Collections of the Nova Scotia Historical Society, vol. IT, p. 150.

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AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 103 trompés ; on ne répondait plus à leurs requêtes, on ne rendait plus de justice ; pour un oui ou pour un non, la prison servait de réponse, on ne parlait aux habitants que pour leur annoncer leur désastre futur et prochain ; on leur disait qu'on les ferait esclaves, qu'on les disperserait comme les Irlandais ; bref tout leur annoncait la destruction de leur nation ; on ne parlait que de brûler les maisons et de ravager les campagnes.

» Cependant les habitants ne se sont point découragés, et ont cultivé mieux que jamais leurs terres ; les plus abondantes moissons qu'on ait jamais vues dans le pays le prouvent assez; ils ont eu seulement recours à la prière, qui est la seule arme qu'ils aient employée contre les Anglais...

> ...(Après la prise du fort de Beauséjour), ils affectérent de commander les habitants, les dimanches et les fêtes, pour aller au fort aiguiser tous leurs instruments de guerre, en leur disant que c'était pour les détruire, après qu'ils auraient coupé par morceaux leurs frères réfugiés chez les Français !.

» Cet appareil commençait à répandre l’alarme dans des habitants qui ne voyaient aucun secours pour seconder l'envie qu’ils avaient de se défendre. Le courage et le zèle ne manquaient point, mais ils ne voyaient aucune apparence de secours. (Ceux des Mines) apprirent, la veille de Saint-Jean-Baptiste, que le fort de Beauséjour était pris, et dès lors ils commencèrent à pleurer leur sort, prévoyant bien l'extrémité à laquelle on les réduirait dans la suite.

» Quelques jours après la nouvelle de la prise de Beauséjour, le gouvernement envoya un ordre au commandant du fort de Pigiquit de former plusieurs détachements

! Ceci n’était pas une vaine menace. Les troupes anglo-américaines se livraient à ces horribles boucheries, J'en cite des exemples au chapitre dix-septième. Mote de l'auteyy

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