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pour aller pendant la nuit enlever les armes offensives et défensives aux habitants du lieu des Mines et de la Riviére-aux-Canards, ce qui a été exécuté, et le lendemain on leur signifia un ordre de s’assembler pour députer et envoyer soixante et dix de leurs chefs à Halifax, pour répondre aux questions qu'on leur devait faire. Ils se conformèrent à l'ordre et partirent le surlendemain pour se rendre auprès du gouverneur. Après leur départ, arriva un ordre à Annapolis Royale qui fut signifié le dimanche six juillet à la porte de l’église, à la sortie de la messe paroissiale, lequel ordre enjoignait à tous les habitants de porter leurs armes au fort, et qu'ils eussent à s’assembler pour nommer trente députés qui iraient incessamment joindre à Halifax ceux des autres paroisses ; dès le lendemain les armes ont été portées, et les députés ont parti le mercredi d'ensuite. Après leur départ, on a demandé les canots. qu’on a fait brüler.
» Lorsque les députés de toutes parts furent rendus au nombre d'environ cent, on les fit comparaitre devant le conseil du roy ou on leur signifia d’abord qu'on ne voulait d'eux ni propositions ni explications, Ceux d’Annapolis voulurent montrer leurs privilèges accordés par la reine Anne et ratifiés par le roy règnant, mais inutilement, le gouverneur leur répondit qu'il ne voulait d'eux qu’un oui ou un n0n. Il leur fit la question suivante qui est des plus simples : Voulez-vous ou ne voulez-vous pas prêter serment au roy de la (Grande-Bretagne de prendre les armes contre le roy de France son ennemi ? La réponse ne fut pas moins laconique que la question. ?Puisque,dirent-ils, on ne nous demande qu'un oui ou un non, nous répondons tous unanimement non, ajoutant seulement que ce qu'on exigeait d'eux allait à les dépouiller de leur religion et de tout.
» À l'instant le gouverneur donna ordre de ies transporter sur une petite ile, environ à la portée d’un bou-
es et Rinain èr et our S se our art, i le > de les sent ent pales lé-
au t le Du- 1ala le ux jui LS tre se le,us
let decanon d'Halifax, où on les conduisit comme des criminels, et où ils ont demeuré jusqu'à la fin du mois d'octobre, nourris d'un peu de mauvais pain et abreuvés de très mauvaise eau, privés de la liberté de recevoir aucun secours de personne, comme de parler à qui que ce fût.
» Le gouverneur s'imaginait que cette dureté amollirait le courage de ces généreux confesseurs, mais il jgnorait la grâce qui faisait leur force ; il les trouvait toujours anssi fermes que jamais. [l prit la résolution de se transporter en ladite ile avec un nombreux cortège, suivi de tous les instruments de supplice pour essayer d'amollir leur courage à la vue de ce spectacle; il se les fit représenter au milieu de cet appareil de tyran, ct leur demanda s'ils persistaient dans leurs réponses. L'un d’entre eux répondit que oui et plus que jamais, qu'ils avaient Dieu pour eux et que cela leur suffisait. Le gouverneur tira son épée et lui dit : Znsolent, tu mériles que
Je le passe mon épée au travers du corps. L'habitant lui
présenta sa poitrine en s'approchant de lui, et lui dit : Frappez, Monsieur, si vous l'osez, je serai le premier martyr de la bande : vous pouvez bien tuer mon corps, mais vous ne tuerez pas mon âme. Le gouverneur dans une espèce de furie demanda aux autres s'ils étaient du même sentiment que cet insolent qui venait de répondre ; tous par acclamation s’écrièrent : Oui, Mon. sieur, oui, Monsieur ! ete. Le gouverneur se retira tout dépité de son mauvais succès qui le couvrait d'autant plus de honte et de confusion qu'il avait avancé qu'il viendrait à bout de réduire ces mutins. Il prit sans doute dans la suite l'avis de messieurs les amiraux, et en conséquence on renvoya ces habitants chacun chez eux; quelques-uns disaient que le premier amiral avait condamné le gouverneur, parce qu’on ne devait pas traiter ainsi les députés d'une nation.
… » C'en était point assez pour les Anglais de harceler les habitants, ils pensèrent qu'en enlevant les prêtres ils disperseraient plus aisément le troupeau; en conséquence le Conseil donna ordre, le premier d'août, d'enlever les trois missionnaires qui étaient dans la province; c'est pourquoi on envoya trois détachements de chacun cinquante hommes. Celui des Mines fut enlevé le quatre ; celui de la Rivière-aux-Canards se cacha pendant quelques jours pour aller dans les églises consommer les saintes hosties, et se rendit lui-même au fort de Pigiauit, le dix, pendant que son détachement le cherchait encore. Celui d'Annapolis fut pris le six, en disant la messe, qu’on lui laissa achever. Heureusement qu'en entendant tomber les crosses de fusils tout à l’entour de l’église, il se défia de l'aventure, et consomma les saintes hosties ; à peine eut-il achevé la messe, que l'officier commandant lui signifia de la part du roy de le suivre. On visita la sacristie et le presbytère, d’où on enleva tous les papiers, registres, lettres et mémoires, etc. Le missionnaire fut conduit dans une habitation distante d’un quart de lieue, où il fut consigné jusqu’au lendemain matin que devait venir un autre détachement pour l'accompagner. Il ne lui fut permis, airsi qu'aux deux autres, que de prendre des chemises, mouchoirs, serviettes et vêtements absolument nécessaires, que des habitants furent chercher, parce que les presbytères furent interdits sur-le-champ aux prêtres. On rassembla les trois missionnaires dans une prison commune au fort de Pigiquit et de là on les conduisit à Halifax avec cent cinquante hommes de troupes. On ne peut exprimer quelle fut la consternation du peuple lorsqu'il se vit sans prêtres et sans autels. Les missionnaires donnèrent ordre de dépouiller les autels; de tendre le drap mortuaire sur la chaire et de inettre dessus le crucifix ; voulant par là faire entendre à leur peuple qu’il n'avait plus
que Jésus-Christ pour missionnaire. Tous fondaient en larmes et réclamaient la protection du missionnaire d'Annapolis, en le suppliant de les mettre sous la protection de leur bon roy, le roy de France, protestant que Sa Majesté très chrétienne n'avait pas dans son royaume des cœurs plus sincères que les leurs, ce que le missionnaire leur promit autant qu'il serait en son pouvoir, ignorant lui-même sa destinée. Aussitôt que les prêtres furent enlevés, les Anglais arborèrent pavillon sur les églises, et en firent des casernes pour servir au passage de leurs troupes.
» Les missionnaires arrivèrent donc à Halifax dans ce bel accompagnement, tambour battant. On les conduisit sur la place d'armes où ils furent exposés pendant trois quarts d'heure aux railleries, mépris et insultes !. »
Lorsque, après la prise de Beauséjour, Monckton
communiqua au colonel Winslow, les instructions secrêtes qu'il avait recues du gouverneur Lawrence pour l'expulsion des Acadiens, les Anglo-Américains étaient sous l'impression toute vive de l'humiliante défaite de Braddock à Monongahéla. Les alarmes et le surcroît d'animosité qu'avait excités ce désastre expliquent en partie la manière barbare dont cet ordre fut préparé et exécuté.
Mais il faut bien avouer aussi qu'il était difficile de trouver un groupe d'hommes mieux faits pour tramer et accomplir une telle entreprise ; chefs et soldats étaient animés du même esprit. Lawrence, qui, comme je l'ai déjà dit, en fut le principal organisateur, s’est peint lui-
1 Les trcis missionnaires furent détenus séparément sur la flotte de l'amiral Boscawen, et envoyés ensuite à Portsmouth, en Angle-terre, où il leur fut permis de noliser-un petit navire qui les transporta à Saint-Malo,
même dans une proclamation signée de sa main en 1756, Par cette proclamation il promettait une récompense de trente livres sterling pour chaque prisonnier sauvage, du sexe masculin, au-dessus de seize an, amené vivant ; vingt-cinq livres pour chaque scalpe de guerrier sauvage, et la même somme pour chaque sauvagesse ou enfant amené vivant !. C'était le même Lawrence qui reprochait aux Acadiens de lui enlever l'amitié des sauvages.
Murray, dont on connuitra le caractère par la suite de ce récit, écrivait à Winslow en lui parlant des troupes : « Vous savez que nos soldats détestent les Acadiens, et que, s'ils peuvent seulement trouver un prétexte pour les tuer, ils les tucront ?, »
1 Histoire de la Nouvelle-Écosse, par B. Murdoch, vol, 1, p. 308.
2 Journal de Winslow, p. 107. |
B:amish Murdoch, dens son ÆZistoire de la Nouvelle-Erosse, vol, 11, p. 47, cite le juzement de l'amiral Knowles sur les soldats an::lo américains qui composaient la garnison de Louisbourg où il commandait : « He calls the New-England soldiers lazy, dirty end obstinale. Every once I found, here, from the generals down tothe corporals, were sellers of rum. »
L’extrait suivant d'une lettre du rév, Hugh Graham au Dr Brown, d'Halifax, datée de 1791, achèvera de faire connaître le caractère des soldais américains :
« À. party of rangers of a regiment chicfly employed in scourng the country of the deluded French who had unfortunately falitn under the bann of Biitish policy, came upon four Frenchmen wio had with all possible caution, ventured out from their skulkiug retreats to pick seme of the stroggling cattle or hidden treasure. The solitary few, the pitiable four, ha 1 just sat down wcary and faint on the banks of the desert stream in order to refresh themselves with some food aud rest, when the party of Rangers surprised and apprehended them, and as there was a bounty on Indian scalps, a blot, too, on England escutcheon, the soldiers soon made the supplicating signal, the officers turned thcir backs, and the French were instantly shot and scalped, A party of the Rangers brought in one day 25 scalps, pretending that they werc [ndiaus, and tie commanding officer at the fort, then Col. Wilmot, afterwards Governor
Embarqué le 14 août, à Beauséjour, avec un détachement de trois cent treize miliciens de la Nouvelle-Angleterre, Winslow descendit la baie de Chignectou, et, profitant de la marée, pénétra dans lo bassin des Mines, où il vint jeter l'ancre en face de la Grand-Prée.
Le vétéran américain qui avait accepté cette mission indigne d’un soldat n'avait pas l'âme tranquille, car il avait la conscience du rôle odieux qu'on lui faisait jouer, et de la flétrissure qu'il allait attacher à son nom. Plusieurs passages de son Journal laissent entrevoir les remords qui l’agitaient, Au reste, il aurait fallu avoir dépouillé tout sentiment humain pour n'être pas ému à la pensée de tant de-malheurs dont il allait être un dos premiers auteurs. Sans doute, à ses yeux, les Acadiens étaient de grands criminels; 1ls avaient résisté aux
Wilmot (a poor tool) gave orders that the bounty should be paid them, Capt. Huston who had at that time the charge of the military chest, objected such proceedings both in the letter and spirit of them, The Colonel told him, that according to law the French were all out of the French, that the bounty on Indian scalps was according to : « Law, and that tho° the law might in some instances be » strained a little, yet there was a necessity for winking at such » things. » Upon account, Huston, in obedience to orders, paid down £250, telling that the « curse of God should ever attend such » guilty deeds., » A considerable large body of the French were one lime surprised by a party of the Rangers on Pcticoudiac River; upon the first alarm, most of them threw themselves iuto the river and swam across, and by way the greater part of them made out to elude the clutches of these bloody hounds, tho’ some of them were shot by the merciless soldiery in the river. Ît was observed that these Rangers, almost without exception, closed their days in wretchcduess, and particulary a Capt. Danks who even rope to the extreme of his commission in every barbarous proceeding. In the Cumberland insurrection {late war) he was suspected of being « Jack on both sides of the bush, » left that place, Cumberland, in a small jigger bound for Windsor, was taken ill on the passage, thrown down into the hold among the ballast, was taken out at Windsor, is half dead, and had little better than the burial of a dog. He lived under a general dislike and died without any to regret his death. »
promesses aussi bien qu'aux menaces; ils étaient un perpétuel danger pour son pays. Mais il se disait aussi que leur entêtement, qu'il qualifiait de stupide, avait pour mobile un sentiment que les hommes ont toujours respecté : celui de la religion et du patriotisme. Il ne pouvait se dissimuler qu’il y avait de la sincérité dans leur croyance, quelque superstitieuse qu'elle lui parût, et dans leur patriotisme, puisqu'ils lui sacrifiaient leurs intérêts ; et il pressentait que l'avenir serait plus sévère pour sa conduite que pour celle de ses victimes.
« J'en ai pesant sur le cœur et sur les mains, écrivaitil... J'ai hâte d’en avoir fini avec cette besogne, la plus pénible dans laquelle j'aie jamais été employé !. »
Autour de lui se déroulait une nature riante, où tout respirait le calme et le bonheur de la vie champêtre. L'horizon bleuâtre des montagnes qui ferment au nord le bassin des Mines, et les âpres falaises, couronnées de forêts, du cap Clomedon qui en protège l'entrée, étaient noyés dans l'atmosphère chaude et vaporeuse du soleil d'août. Les eaux du bassin, gonflées par le flux, s’éparouissaient comme une nappe de lumière en emplissant les digues et les rivières aux Canards, des Habitants, da Gaspareaux, dont les rivages étaient animés par des groupes de jeunes gens et d'enfants attirés par la curiosité.
Au bord de l’eau s’étendait à perte de vue la Grand- Prée toute jaunissante de moissons, ou animée par les
1 Things are now very heavy on my heart and hands... 1 impatiently wait... thai once at length we may get over this troublesome affair, which is more grievious to me than any service I was ever employed in. — Journai of Winslow, p. 97, 134.
Le commandant de Port-Royal, John Handfeld, à qui Winslow écrivait ces dernières paroles, était poursuivi par le même sentiment de honte, et lui répondait : I heartily join with you in wishing that we were both of us got over this most disagreable and troublesome part of the service. — Journal de Winslow, p. 142.
at un disait ipide, s ont isme., cérité le lui aient ; plus mes.
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1 tout être.
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troupeaux qui paissaient le riche gazon ; et au-delà, sur les pentes verdoyantes des coteaux qui entourent le bassin était disséminées les maisons simples et rustiques des Acadiens, avec les villages de la Grand-Prée et de la rivière aux Canards, surmontés des clochers de leurs églises, qui se dessinaient sur l'arrière-plan des hauteurs boisées qui encadrent l'horizon !.
Les habitants, dispersés dans leurs champs, interrompaient par intervalles leurs travaux pour se demander ce que signifiait l'arrivée de ces nouvelles troupes. Malgré les avertissements qui leur étaient venus de divers côtés, ils ne soupconnaient évidemment pas l’'épouvantable catastrophe qui était sur le point de fondre sur eux. Dans quelques jours cependant, ce vallon si paisible et qui abritait tant de familles heureuses, allait devenir le coin le plus désolé du monde.
Winslow ne fit d’abord que jeter l'ancre devant la Grand-Prée ; il remonta la rivière Pigiquit (aujourd'hui l'Avon), et débarqua ses troupes au village de Pig'quit où avait été bâti, comme on le sait, un fort en palissades nommé fort Edouard, d'où le capitaine Murray avait l'œil sur la population environnante. Winslow fit dresser les tentes de ses soldats autour du fort, et passa quelque temps auprès de Murray, pour concerter avec lui les moyens de préparer le piège qu'ils avaient à tendre, sans éveiller les soupçons des Acadiens ; puis il redescendit à la Grand-Prée.
En l'absence du missionnaire, il fit venir quelquesuns des principaux paroissiens, et leur enjoignit d'enlever les vases sacrés de l’église, car il voulait s’en servir
1 Voici ce que Hopson, successeur de Cornwallis, disait en parlant de l'apparence des villages acadiens : « The... inhabitants... are pretty well settled having good houses, gardens and other ground, » Mova Scotia archives, p. 200. Governor Hopson to Lords of Trade, 23 July, 1754.
112 UN PÈÉLERINAGE
pour faire son quartier général!. Cette profanation par laquelle Winslow inaugurait son arrivée était de sa part une imprudence de nature à trahir ses intentions hostiles, et qui aurait dû, ce semble, éveiller la méfiance des habitants. Ceux-ci cependant n'en furent guère émus, ce qui prouve bien ce que valait le régime de douceur dont se vantaient les autorités officielles en reprochant aux Acadiens de s'y être montrés ingrats. Mais les Acadiens avaient fini par s’endurcir aux vexations et à s'endormir au bord de jl'abime. On ne peut même s'expliquer comment ils n’aperçurent pas cet abime ouvert sous leurs pieds, dès le jour qu'ils avaient reconnu le piège qu'on leur avait tendu pour leur arracher leurs armes. À quoi ne pouvait-il pas s'attendre de la part d’eni.emis qui n'avaient pas reculé devant un tel mnyen, maintenant surtout que, désarmés, ils
étaient à leur merci ?
Quoi qu'il en soit, ceux-ci n'eurent plus qu’à attendre
1 On a vu que, dans le but de priver les Acadiens de leurs conseillers les plus éclairés, et par là de mieux assurer le succès du complot, Lawrence avait donné ordre de s'emparer d’avance des missionnaires soit par la ruse, soit par la force ouverte.
Ces actes de violence n'avaient pas trop surpris leurs faroïissiens, car ceux-ci étaient habitués à voir leurs prêtres en butte aux persécutions, 11 faut bien avouer aussi que les Acadiens, aveuglés par tant d'intérêts qui les attachaient à leur pays, refusaient obstinément d'ouvrir les yeux à l’évidence, Ils avaient été inutilement avertis depuis longtemps. Le plus clairvoyant de leurs missionnaires surtout, l’abbé Le Loutre, avait en vain accumulé sur sa tête toutes les colères et toutes les haines de leurs ennemis, en démasquant sans relâche leurs projets ; les prédictions de cette autre Cassandre n’avaient pas été plus écoutées que celles de la fatidique Troyenne. Simples et droits, les Acadiens étaient faciles à tromper; leurs oppresseurs, plus perfides que les Grecs, le savaient, et ils ne reculaient devant aucune trahison pour y arriver. On a vu, par ce qui précède, et l’on verra encore, par certaines citations qui vont suivre, dans quel réseau de mensonges les maiheureuses victimes avaient été enveloppées.
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une occasion favorable pour tendre leur dernier piège et les y faire tomber. Elle était venue.
Winslow transforma l'église en arsenal et en salle d'armes, dressa les tentes de ses soldats sur la place publiqué, et s'établit lui-même dans le presbytère. Pour prévenir toute surprise, il fortifia son camp d’une enceinte de palissades, et il écrivit au gouverneur Lawrence, qui lui avait exprimé la crainte que les habitants en fussent alarmés : « Ces travaux ne leur ont pas causé la moindre inquiétude, car ils y ont vu la preuve que le détachement doit passer l'hiver au milieu d'eux ‘. » Et Winslow concluait en disant que, les révoltes n'étant pas encore terminées, il était convenu avec Murray d'attendre jusqu’au vendredi suivant pour publier l’ordre du gouverneur.
Le 30 du mois, Murray, venu du fort Édouard à la Grand-Prée, s'enferma dans le presbytère avec Winslow pour conclure les derniers préparatifs. I] fut convenu que Winslow sommerait toute la population mâle des environs de la Grand - Prée de venir le rencontrer à l'église, pour entendre l'ordonnance du roi, et que Murray ferait de même à Pigiquit. Winslow fit alors entrer les officiers qu'il avait sous ses ordres, leur fit prêter serment de garder le secret, et leur communiqua ses instructions et ses plans. Aucun d'eux ne fit d'ohjections et Murray reprit le chemin du fort Edouard.
Dans la journée du dimanche, le dernier que les pauvres Acadiens avaient à passer en paix au sein de leurs familles, Winslow eut la satisfaction d'observer qu'il n’y avait aucun mouvement inusité dans le village. La seule contrariété qu'il éprouva fut de voir que les moissons n'étaient pas encore toutes rentrées, ct qu'une partie allait peut être échapper à la destruction. Il avait
1 Journal de Winslow, p. 85.
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pu le constater durant une tournée qu'il venait de faire dans le voisinage avec une cinquantaine de ses hommes.
Des croisées ouvertes du presbytère, il était témoin ce jour-là d’une scène qui ne pouvait manquer de se graver dans sa mémoire, et qui lui revenait sans doute lorsqu'il traçait certains passages de son journal où l’on devine les pensées troublantes qui l’obsédaient, comme ce qui suit, par exemple : « Nous aurons bientôt les mains pleines de l'affaire désagréable qui nous oblige à chasser des gens de leurs anciennes habitations, lesquelles, dans ceüte partie du pays, ont une très grande valeur !. »
C'est que, malgré lui, il établissait un contraste terrible entre la douce pastorale qu’il avait sous les yeux et les scènes de désespoir qu'il allait provoquer dans quelques jours. Ce contraste lui apparaissait d'autant plus violent qu'on était précisément à l'époque de l’année où le bassin des Mines offrait le coup d'œil le plus séduisant, et que, du point de vue où il était, il embrassait tout l'ensemble et les détails de ce charmant paysage avec le mouvement rural qui l’animait.
On se sentait au milieu d'une atmosphère de quiétude et de sérénité, dans cette solitude lointaine et ignorée du monde, autour de cette nappe d’eau, à peine moirée par la brise, abritée comme un lac, là bas, par des hauteurs bleuissantes, plus près par le promontoire abrupt du cap au Porc-épic, ici par un cercle de pentes douces terminées par la Grand-Prée, On y entendait beugler les vaches qui remontaient vers les étables où les attendaient les laitières. Il n’y avait pas jusqu’au chant du grillon, caché dans l'herbe, qui ne fit songer au bonheur domestique.
Ce bonheur, il est vrai, n'avait pas atteint ce degré
1 Shall soon have our hands full of disagreable business to remove people from their ancient habitations which, in this part of the country, are very valuable. -— Journal de Winslow, p. 72.
de perfection, cet idéal qu'ont voulu y voir certains auteurs qui en ont fait des tableaux de fantaisie : l’ Acadie n'a jamais été l'Arcadie. Les Acadiens avaient leur part des misères et des défauts qui sont l'apanage de l’humanité.: Un bon nombre d’entre eux étaient processifs comme les Normands leurs pères, jaloux les uns des autres, comme les Canadiens leurs frères. Ils n'étaient pas toujours dociles, obéissants à leurs missionnaires, comme l’ont supposé quelques auteurs aussi loin en cela de la vérité que les idéalistes qui les ont représentés comme des hommes parfaits ; mais, en général, ils étaient bons, affables et serviables. L'esprit français toujours gai, toujours vif, prompt aux réparties, s'était conservé parmi eux, bien qu'ils n’eussent d’autre instraction que les solides principes du christianisme. Modérés dans leurs goûts, simples dans leurs habitudes, ils avaient peu de besoins, et ils étaient contents de leur sort. L'incomparable fertilité de leurs terres, moins difficiles à ouvrir et à cultiver que celles du Canada, leur donnait en peu d'années assez d’aisance pour établir leurs enfants autour d’eux et pour jouir d’une vieillesse heureuse. Quant à leur moralité, elle n’a pas besoin d’autres preuves que l'étonnante fécondité des familles, qui n’a été égalée que par celle des pasteurs boers du Transvaal !,.
1 Voici un témoignage non suspect de la pureté des mœurs et du caractère des Acadiens, écrit en 1791, par M. Brook Watson, qui avait commandé le détachement envoyé à la baie Verte pour en enlever les habitants et brûler les maisons.
Qu'on lise à l’Appendice, no IIT, la description des mœurs acadiennes par Moïse de les Derniers, et l’on verra jusqu’à quel point ces deux témoignages, dus à des protestants, se confirment l’un par l’autre,
« C'était un peuple honnête, industrieux, sobre et vertueux ; rarement des querelles s’élevaient parmi eux. En été, les hommes étaient constamment occupés à leurs fermes ; en hiver, ils coupaient du bois pour leur chauffage et leurs clôtures, et faisaient la chasse; les femmes s’occupaient à carder, filer et tisser la laine, le lin et le
La population de la Grand-Prée était répandue par essaims dans le village, ou apparaissait aux fenêtres ouvertes et devant les portes des maisons. Çà et là s’élevaient des cris joyeux d'enfants attroupés sous les arbres des vergers chargés de fruits, ou des voix de femmes qui chantaient pour endormir leurs nouveau-nés. Quelques vieillards, assis sur les clôtures, fumaient tranquillement leurs pipes en devisant du lendemain ou des
chanvre que ce pays fournissait en abondance. Ces objets, avec les fourrures d'ours, de castor, de renard, de loutre et de martre, leur donnaient non seulement le confort, mais bien souvent de jolis vêtements, ['s leur procureient aussi les autres choses nécessaires ou utiles au moyen du commerce d'échange qu'ils entretenaient avec les Anglais et les Français. Il y avait peu de maisons où l’on nc trouvât pas une barrique de vin de France. Ils i’avaient d’autres teintures que le noir et le vert; mais, afin d'obtenir du rouge dont ils étaient remarquablement épris, ils se procuraient des étoffes rouges anglaises, qu'ils coupaient, échifuient, cardaient, filatent et tissaient en bandes dont étaient ornés les vêtements des femmes. Leur pays était tellement abondant en provisions que j'ai entendu dire qu'on achets:: un bœuf pour cinquante chelins, un mouton pour cinq, et un minot de blé pour dix-huit deniers. On n'encourageait pas les jeunes gens à se marier à moins que la jeune fille ne pût tisser une mesure de drap, et que le jeune homme ne pôt faire une paire de roues. Ces qualités étaient jugées essentielles pour leur établissement, et ils n’avaient guère besoin de plus, car chaque fois qu’il se faisait un mariage, tout le village s’employait à établir les nouveaux mariés. On leur bâtissait une maison, défrichait un morceau de terre suffisant pour leur entretien immédiat ; on leur fourpissait des animaux et des volailles ; et la nature, soutenue par leur propre industrie, les mettait hientôt en moyen d’aider les autres. Je n’ai jamais entendu parler d’infidélité dans le mariage parmi eux. Leurs longs et froids hivers se passaient dans les plaisirs d’une joyeuse hospitalité. Comme ils avaient du bois en abondance, leurs maisons étaient toujours confortables. Les chansons rustiques et la danse étaient leur principal amusement, » — Collections of Nova Scotia Historical Society, vol. Il, p. 132.
Voi'à ce qu’avaient fait des Acadiens les prêtres dont on a cherché, de nos jours comme de leur temps, à flétrir la réputation. On juge de l'arbre par ses fruits.
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endu pour geait L tisune ‘ éta- > fois ir les morfourleur *s, Je eux.
d’une leurs et la
Nota
rché, juge
derniers événements. Leurs sentiments sur la gravité de la situation étaient partagés; mais l’idée d’une spoliation et d’un enlèvement en masse n’entrait pas dans leur esprit, ou du moins, leur paraissait une de ces extrémités à laquelle on n'oserait jamais en venir. Des groupes de garcons ot de jeunes filles, vêtus de leurs habits du dimanche, passaient, en causant, aux abords de l’église ; les jeunes gens habillés d’étoffe tissée à la maison; les jeunes fiiles portant jupon et mantelet, coiffées de chapeaux de paille tressée de leurs mains. Bien des couples qui, en ce moment, so faisaient des aveux cet formaient des projets d'union, étaient loin de se douter qu'ils étaient à la veille d’être séparés pour ne plus jamais se revoir.
Dans la journée du mari, Winslow prétexta une excursion en chaloupe du côté de Pigiquit, pour s'assurer auprès de Murray que rien n’y avait transpiré de leur euet-apens ; et ils s’entendirent pour faire aux deux endroits l'assemblée à trois heures de l'après-midi, le vendredi suivant. Ils rédigèrent ensuite la sommation aux habitants, qu'ils firent traduire par un marchand de l'endroit nommé Beauchamp.
La voici:
« John Winslow, écuyer, licutenant-colonel et commandant des troupes de Sa Majesté, à la Grand-Prée, les Mines, la rivière aux Canards et les lieux adjacents.
» Aux habitants des districts sus-nommés, aussi bien aux anciens qu'aux jeunes gens et aux petits garcons.
» Comme Son Excellence le gouverneur nous a instruit de sa dernière résolution concernant les matières proposées récemment aux habitants en général, en personne, Son Excellence désirant que chacun d'eux fût parfaitement informé des intentions de Sa Majesté, qu'il nous a aussi ordonné de vous communiquer telles qu'elles nous ont été données :
» Nous ordonnons donc et enjoignons strictement par ces présentes à tous les habitants, aussi bien des districts sus-nommés que de tous les autres, aux vieillards de méme”qu'aux jeunes gens, et aussi à tous les garçons de dix ans, de venir à l’église de la Grand-Prée, vendredi, le cinq courant, à trois heures de l'après midi, afin que nous leur fassions part de ce que nous avons reçu ordre de leur communiquer ; déclarant qu'aucune excuse ne sera admise sous aucun prétexte que ce soit, sous peine de confiscation de leurs biens meubles et immeubles.
» Donné à la Grand-Prée, le deux septembre en la vingt-neuvième année du règne de Sa Majesté, A. D. 1755 !. »
Une proclamation semblable fut rédigée au nom de Murray, pour les habitants du district de Pigiquit.
La veille de l'assemblée, les deux commandants dépéchèrent leurs officiers vers les principaux centres pour afficher cette proclamation. Ils trouvèrent partout les habitants sans défiance, oczupés dans les champs à achever leur récolte.
Le lendemain, dès l'heure de midi, tout le détachement américain était sous les armes devant le portail de l'église de la Grand-Prée, les fusils chargés, prêts à faire feu. Dans la matinée, une distribution de poudre et de balles avait été faite aux soldats.
Winslow, en grand uniforme, entouré de son étatmajor, stationnait devant le presbytère. Ses regards inquiets se tournaient souvent vers les différents chemins qui conduisaient à la Grand-Prée, et il ne put réprimer sur ses traits l'expression de la joie secrète qu'il éprouva lorsqu'il les vit se peupler de longues files d'habitants, les uns à pied, venant des environs, les autres en voi-
1 Journal de Winslow, p. 90.
tures, arrivant de Gaspareaux, de la rivière aux Canards et de l'intérieur des terres.
Winslow, dont le portrait a été conservé, n'avait pas la tournure d’un colon américain; puissant de taille, il paraissait plutôt un gros Anglais, joufilu, rubicond, avec des yeux à fleur de tête, vrai type qui convenait à une pareille exécution,
A trois heures précises, quatre cent dix-huit Acadiens de tout âge étaient réunis dans l’église, Quand les derniers furent entrés, et les portes fermées et gardées, le commandant, accompagné de quelques officiers vint se placer debout dans le chœur, devant une table sur laquelle il posa ses instructions et l'adresse qu'il avait à lire,
Il promena un instant ses regards sur cette foule de figures hâlées par le soleil, qui le fixaient dans un anxieux silence ; puis il leur lut l'adresse suivante que traduisait à mesure un interprète :
« Messieurs, j'ai recu de Son Excellence le gouverneur Lawrence les instru-tions du roi, que j'ai entre les mains. C'est par ses ordres que vous êtes assemblés pour entendre la résolution finale de Sa Majesté concernant les habitants français de cette sienne province de la Nouvelle-Ecosse, où depuis près d’un demi-siècle vous avez été traités avec plus d’indulgence qu'aucun autre de ses sujets dans aucune partie de ses Etats. Vous savez mieux que tout autre quel usage vous en avez fait.
» Le devoir que j'ai à remplir, quoique nécessaire, m'est très désagréable et contraire à ma nature et à mon caractère, car je sais qu’il doit vous être pénible, étant de même sentiment que moi. Mais il ne m’appartient pas de m'’élever contre les ordres que j'ai reçus; je dois y obéir. Ainsi, sans autre hésitation, je vais vous faire connaître les instructions et les ordres de Sa Majesté, qui sont que vos terres et vos maisons et votre bétail et vos
troupeaux de toutes sortes sont confisqués par la Couronne, avec tous vos autres effets, excepté votre argent et vos objets de ménage, et que vous-mêmes vous devez être transportés hors de cette province.
» Les ordres péremptoires de Sa Majesté sont que tous les habitants français de ces districts soient déportés ; et, grâce à la bonté de Sa Majesté, j'ai reçu l'ordre de vous accorder la liberté de prendre avec vous votre argent et autant de vos effets que vous pourrez emporter sans surcharger les navires qui doivent vous recevoir. Je ferai tout en mon pouvoir pour que ces effets soient laissés en votre possession, et que vous ne soyez pas molestés en les emportant, et aussi que chaque famille soit réunie dans le même navire, afin que cette déportation, qui, je le comprends, doit vous occasionner de grands ennuis, vous soit rendue aussi facile que le service de Sa Majesté peut le permettre. J'espère que dans quelque partie du monde où le sort va vous jeter, vous serez des sujets fidèles, et un peuple paisible et heureux.
» Je dois aussi vous informer que c'est le plaisir de Sa Majesté que vous soyez retenus sous la garde et la direction des troupes que j'ai l'honneur de commander !, »
Winslow termina son discours en les déclarant tous prisonniers du roi.
Il est plus facile d'imaginer que de peindre l’étonnenent et la consternation des Acadiens en écoutant cette sentence, Ils comprirent alors que les avertissements qu'ils avaient refusé de croire étaient trop fondés, et que cette assemblée n'avait été qu'un infime piège où ils s'étaient laissé prendre. Cependant ils ne réalisèrent pas du premier coup toute l'horreur de leur situation : ils se persuadèrent que l’on n'avait pas réellement l'intention
1 Journal de Winslow, p. 94.
de les déporter, Ils ne pouvaient se figurer qu'il eùt pu se trouver un ministre anglais à Londres pour conseiller au roi d'Angleterre de tendre un tel piège et de signer un pareil arrêt. Et ils avaient raison : c'était un audacieux mensonge. Jamais pareil ordre n'était parti d’'Angleterre. L'initiative en était due à Lawrence, poussé par se; subalternes anglo-américains, qui voulaient à tout prix assouvir leur haine contre les Acadiens.
La révélation de ce fait prendra par surprise bien des lecteurs accoutumés à croire le contraire ; cependant elle est appuyée sur les documents officiels les plus authentiques, sur les dépèches mêmes du ministre de Londres au gouverneur Lawrence en personne,
Après la prise de Beauséjour, celui-ci s'était empressé d'en annoncer la nouvelle en Angleterre, et, dans sa dépiche, il insinuait en termes assez vagues son projet de déporter les Acadiens en masse.
Le secrétaire d'Etat, sir Thomas Robinson, ne comprit pas toute la portée de ses paroles, mais il en fut alarmé, et il se häta de lui répondre : « On ne voit pas clairement si vous avez intention d'enlever tous les habitants français de la péninsule... ou bien si vous entendez parler seulement de ceux des habitants trouvés à Beauséjour, quand ce fort a été évacué par la garnison... Quelle que soit votre intention, il n’y a pas de doute... que vous avez considéré les conséquences pernicieuses qui pourraient résulter d’une alarme qui aurait pu être donnée à tout le corps des Français neutres, qu'une insurrection soudaine pourrait étre le résultat du désespoir, et aussi quel nombre additionnel de sujets utiles pourrait être donné, par leur fuite, au roi de France. Par conséquent, il ne peut trop vous être recommandé d’user de la plus grande précaution et de la plus grande prudence dans votre conduite vis-à-vis ces neutres, et d'assurer ceux d’entre eux en qui vous pouvez avoir confiance, particu-
lièrement lorsqu'ils prêteront serment à Sa Majesté et à son gouvernement, QU'ILS PEUVENT DEMEURER DANS LA TRANQUILLE POSSESSION DE LEURS TERRES, SOus une législation convenable !, »
Cette réponse est en date du 13 août 1755, c'e:t-àdire précisément au moment où Lawrence mettait à exécution son complot et déchainait ses limiers américains,.
On voit maintenant sur qui retombe la responsabilité de la déportation des Acadiens. Le cabinet de Londres y fut complètement étranger ; il recommandait à ce moment-là même, avec la plus vive instance, les mesures de paix et de conciliation. Cette déportation fut due au zèle indiscret de ses représentants en Amérique, qui, obsédés sans cesse par leur entourage, fléchirent devant son fanatisme, et, disons-le aussi, devant sa frayeur.
Il n’y a pas un mot dans cette dépêche qui ne soit une contradiction de la conduite de Lawrence. Ce fait est si remarquable que nous croyons devoir nous arrêter un instant à étudier cette dépêche pour mieux faire ressortir cette contradiction.
Et d'abord elle dévoile que Lawrence avait dissimulé son projet de bannissement général : « Il paraît, dit-elle, par votre lettre du 28 juin, que vous avez donné des ordres au colonel Monckton de chasser en tous cas, hors du pays, les habitants français désertés (de leurs terres). On ne voit pas clairement, ajoute la dépêche, si vous avez l'intention d'enlever tous les habitants français de la péninsule, dont le nombre s'élève à plusieurs mille... ou bien si vous entendez parler seulement de ceux des habitants trouvés à Beauséjour, quand ce fort a été évacué par la garnison ; ce dernier projet parait plutôt
‘4 Archives de la Nouvelle-Écosse, p. 279.
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avoir été votre intention, puisque vous ajoutez que, st M. Moncklon désire l'assistance des habitants français désertés, pour metlre les lroupes à l'abri, vu que les casernes du fort français ont élé démolies, il pourrait leur faire faire tout le service en leur pouvoir.
N'est-il pas manifeste, d'après ce passage, que Lawrence avait dissimulé son plan dans sa lettre ?
Ensuite quelle ligne de conduite lui trace le secrétaire d'Etat ? Sont-ce les mesures d'intimidation et de rigueur qu'il lui conseille ? Tout au contraire, il lui impose Île plus strict devoir (à cannot be loo much recommenudei! to you) d'agir avec la plus grande précaution et une extrême prudence, non seulement pour ne pas alarmer les Acadiens et exposer l'Angleterre à perdre, par leur fuite, ces sujets utiles ; mais de plus il lui enjoint de les rassurer, particulièrement ceux qui viendront prêter serment d'allégeance, et de leur garantir la tranquille possession de leurs terres. « Ce qui m’a engagé à attirer votre attention toute particulière sur cette partie de votre lettre, ajoutait sir Thomas Robinson, qui évidemment redoutait les violences de Lawrence, c’est la proposition qui m'a été faite, pas plus tard qu'au mois de mai dernier, par l'ambassadeur de France, savoir: « Qu'il soit accordé » trois ans aux habitants français de la péninsule pour
s'en retirer avec leurs effets, et que tous les moyens de
faciliter ce transport leur soient aussi accordés. Les
Anglais, ajoutait l'ambassadeur, devraient regarder
sans nul doute cette proposition comme très avanta-
geuse pour eux. » À quoi il a plu à Sa Majesté de faire la réponse suivante, que je vous envoie pour votre particulière information, savoir : « Qu'en ce qui regarde la proposition d'accorder trois ans aux habitants français de la péninsule pour émigrer, ce serait priver la
Grande-Bretagne d’un nombre très considérable de
sujets utiles, si une telle émigration s’étendait aux
Français qui habitaient cette province au temps du cor » traité d'Utrecht ct à leurs descendants. » N'e Voilà quelles étaient les instructions émanées du cabi- ter. net de Londres. Îl n’y a pas à se méprendre sur l'esprit des qui les avait dictées: c'était un esprit d'apaisement et écer de pacification. cait
On reste épouvanté quand on les compare avec la con-
duite tenue par Lawrence. Où étaient, de sa part, les 1 mesures de précaution et d'extrême prudence pour ne | L pas alarmer ces swets utiles ? ee
N’avait-il pas, au contraire, fait tout en son pouvoir NE pour les pousser à ce désespoir dont le secrétaire d'État dép lui marquait les peruicieuses conséquences ? Ainsi qu'on qui l'a vu, toutes leurs armes leur avaient été confisquées, . À et jusqu'à leurs canots de pêche et toutes leurs autres Fe embarcations. Quand leurs députés étaient venus à Ha- : lifax, dans le cours de l'été, pour supplier Lawrence de tot leur restituer ces objets, il les avait accablés de reproches ; et de menaces, en refusant de les leur rendre !. Est-il sas étonnant qu'après de pareils traitements, 1ls aient été B>0 cffrayés de prêter le serment sans réserve qu'il exigeait P
d'eux avec la rigueur d'un proconsul romain ? Et ce qu'il y a de plus incroyable, c'est qu'après toutes ces intimidations, lorsque ceux d’entre eux qui se décidèrent enfin à prêter ce serment si redoutable à leurs yeux, se présentèrent devant Lawrence, celui-ci, au lieu de les accueillir avec une extrême précaution et prudence, el de leur assurer la tranquille possession de leurs terres, les repoussa avec hauteur en leur disant « qu'il était trop tard, et que désormais ils seraient traités comme des récusants papistes » ; et il les fit mettre en prison ?.
Nous le demandons, qu’y a-t-il de commun entre cette
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1 Archives de la Nouvelle-Écosse, p. 247 et suivantes. 4 Id:m, p. 256.
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conduite barbare et les instructions du cabinet de Londres ? N'est-il pas évident qu'il y avait chez Lawrence une détermination bien arrêtée de se débarrasser à tout prix des Acadiens, ces ennemis invélérés de notre religion. comme écrivait le même Lawrence dans la dépêche où il annonçait leur déportation !.
1 Archives de la Nouvelle-Écosse, p. 281.
Lors de la première édition de ce Pèlerinage, j'ignorais que le D: Brown, dont je ne connaissais les manuscrits que par les rares fragments ‘publiés dans les rapports de la Société Historique de la Nouvelle-Écosse, avait interprété absolument comme je l’ai fait la dépêche de sir Thomas Robinson, et montré la flagrante contradiction qui existe entre sa teneur et la conduite de Lawrence,
Après avoir transcrit cette dépêche, le Dr Brown ajoute : This important : Government at least innocent.
Et un peu plus loin :
« The Board of Trade extremely guarded — no blame imputable to them on the subject,
» The Board of Trade and Plantations in their dispatch, in answer to governor Lawrence, take no notice of his proposal of removing the Frenrh inhabitants. They industriously avoid it, — British Museum. Brown's MSS. — Add, 19,073, fol, 42 et 43.
Pourquoi le D' B:own attachail-il tant d'importance à disculper le gouvernement anglais de toute participation à l'exil des Acadiens ? C’est qu’il connaissait toute l'étendue de ce crime et les circonstances odieuses qui l’avaient accompagné.
« Ï can take upon me, dit-il, from a painful examination of the whole matter, to assert that Raynal neither knew nor suspected the tenth part of the distress of the Acadians — and that, excepting the massacre of St. Bartholomew, I know of no act cqually reprehensible as the Acadian removal that can be laid Lo the charge of the French nation. In their colonies nothing was ever dene, that at all approaches to it in cruelty and atrociousness, »
« Saturday Aug. 13th, 1791. »
Avant d’ètre remarquée par le Dr Brown, l'usurpation de l’auturité royale, dont s'était renau coupable le gouverneur Lawrence, à l'insu du cabinet de Londres, l’avait été par l’abbé Le Guerne au lendemain même de l'enlèvement des Acadiens.
« M. Lawrence, dit-il, gouverneur de Chibouctou,.. se détermina, vers le commencement d'août, sans consulter la cour de Londres... à exécuter l’ancien plan des Anglais, qui étoit d’expayser
{| {| à à | Al {| a
Ah! s'il y avait eu à Halifax un vrai représentant du cabinet de Londres, les Acad'ens n'auraient pas été bannis, et cette tache n'aurait pas été infligée à la civi-
lisation. | Les événements de la guerre, qui se précipitèrent durant les années suivantes, détournèrent l'attention
les Acadiens et de les disperser dans les différentes contrées de la Nouvelle-Angleterre, comme il l’a fait depuis. »
Lettre de M. l'abbé Le Guerne, missionnaire de l’Acadie, trouvée récemment à l’archevêché de Québec, par M. l’abbé Gagnon, archiviste.
Cette lettre renferme une relation tout à fait distincte de celle du même missionnaire déjà cilée, et qui se trouve au ministère de la Marine, à Paris.
Lawrence savait très bien qu’il n’avait pas le droit de présumer de la volonté du gouvernement anglais. Il n'avait qu’à ouvrir les dépêches adressées depuis longtemps à ses prédécesseurs pour lire les ordres les plus formels à cet égard, comme celui-ci, par exemple, que j'ai déjà cité, p. 120.
« ... You are not to attempt their removal without His Majesty’s positive order. » — Archives de la Nouvelle-Ecosse, p. 58. Et cette recommandation à lord Cornwallis : « ... We doubt not but that you will continue using all possible means that may prevent the French inhabitants retiring from the province. » Zd., p. 611.
Lawrence n'ignorait pas ces ordres formels, puisqu'il écrivait luimême aux lords du commerce :
« ... 1 would be very far from attempting such a step {the removal of the Acadians) without your Lordshin’s approbation. » Zd., p. 15, Lawrence to the Board of Trade, Aug. 1511754,
Et cette approbation que Lawrence sollicii:, les lords du commerce la jui refusent dans leur réponse : « We canot... disent-ils. .. give a final opinion... with regard to those ix!abitants, until we have laid the whole state of the case before His Majesty and received his directions upon it, » Zd., p. 235, Lords of Trade to Governor Lanrence, Whitehall, Octr. 29, 1754.
Le cabinet de Londres n’avait pas osé signer l'ordre d'expulsion, parce qu’il se rappelail que la position fausse faite aux Acadiens était due à son attitude et à celle de ses agents à ieur égard, surtout au serment de neutralité que plusieurs des gouverneurs leur avaient permis de prêter. L'honneur de l'Angleterre était engagé dans ce dilemme : ou protéger les Acadiens, ou les laisser partir librement.
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des ministres anglais, et leur firent accepter les faits accomplis !.
1 Certains historiens, particulièrement M. Parkman, ont avancé qu'on n’avait eu recours à la déportation qu'après avoir épuisé tous les moyens de douceur. Le cabinet anglais était loin, comme le prouve la dépêche de sir Thomas Robinson, d’être de ce sentiment.
Au reste, la persécution religieuse qu’avaient eue à subir les Acadiens en différents temps, et dont nous avons cité quelques exemples, mitige singulièrement ce prétendu régime de douceur,