CHAPITRE SIXIÈME
Continuation du Pèlerinage. — Les Acadiens en Géorgie. — En Louisiane. — Un planteur acadien.
Plus d’un an et demi s’est écoulé depuis que j'ai quitte le pays d’Evangéline. Je devais revenir au printemps pour continuer mon pèlerinage ; mais il est plus facile de former des projets que de les réaliser. Deux voyages consécutifs en France et en Italie m'ont forcé d’ajourner jusqu’à présent cette excursion qui offre un genre d’attrait différent, mais non moins vif qu'un séjour sur le vieux continent, à condition toutefois d’être bien au fait du passé de l’Acadie, principalement depuis la date du grand dérangement. C'est ce qui m'engage à raconter, avant d'entreprendre la seconde partie de ce pèlerinage, la suite des faits qui se sont écoulés depuis l'embarquement des exilés sur les vaisseaux où je les ai laissés, jusqu'à l'époque de la réorganisation du peuple acadien.
J'ai déjà dit que l’histoire de l'Amérique du Nord offre peu d'événements aussi dramatiques que l’expulsion des Acadiens de leurs foyers. Cet événement a inspiré les penseurs aussi bien que les poètes, et il serait trop long d’énumérer les noms de tous les historiens qui
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l'ont raconté. La plupart l'ont fait avec un sentiment de juste sympathie pour les victimes . et ceux qui leur ont été hostiles, n'ont pas même osé exonérer de tout blâme les auteurs de cet attentat. Ils ont seulement essayé d’atténuer la faute par des palliatifs plus ou moins plausibles.
Mais la déportation en masse accomplie dans l'automne de 1755, ne fut pas l'acte le plus odieux commis contre les Acadiens. Ce ne fut que le commencement d'une persécution à outrance et systématique poursuivie durant les années subséquentes, et qui se continua longtemps après la signature du traité de paix de 1763. Ce fait important n’a jamais été mis en lumière, car les documents les plus propres à éclairer ceite question n'ont été tiiés de l'oubli et livrés à la publicité que dans ces derniers temps. Au premier rang, parmi ces pièces, il faut placer le volume d’Archives avec lequel nous avons déjà fait une ample connaissance ; je veux dire le Choix des documents publics de la Nouvelle-Ecosse, imprimés en 1869. Bien que cette collection, ainsi que je l'ai déinontré, ait été faite dans un esprit excessivement défavorable aux Acadiens, et que le choix des pièces ait été entièrement fait dans cet esprit bien que, par suite, le volume ne se compose guère que de témoignages venant de partis adverses, il contient cependant des preuves aussi nombreuses qu'irrécusables d’un système de proscription qu'on à peine à imaginer,
Charles Lawrence, gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, y fut entrainé presque fatalement par suite de la position ‘ fausse qu’il s'était faite, en ordonnant l'expulsion des Acadiens avant d’avoir recu du cabinet de Londres les ordres qu'il était tenu d'en attendre.
J'ai raconté, dans les chapitre; précédents, la capture et l'embarquement de la population acadienne sur des navires qui devaient, la disperser dans les différentes colo-
nies anglaises, depuis le Massachusetts jusqu'à la Géorgie. À peine ces malheureux y furent-ils débarqués, qu’on vit éclater les conséquences que devait nécessairement entrainé l’acte précipité de Lawrence. Rien n'avait été prévu pour leur réception, et leur débarquement fut le signal d’un mécontentement général et de murmures dans toutes les colonies. Les principaux ports de mer se virent tout à coup inondés d’une masse d'individus sans abri, la plupart sans moyen d'existence, et cela à l'entrée de l'hiver. Deux mille avaient dû être débarqués à Boston ; trois cents dans le Connecticut ; deux cents à New- York ; trois cents à Philadelphie; deux mille au Maryland ; mille en Virginie; cinq cents dans la Caroline du Nord; mille cinq cents dans la Caroline du Sud ; quatre cents en Géorgie. Chacun de ces Etats se trouva ainsi chargé d’un lourd fardeau auquel il n’était pas préparé. De violentes protestations furent adressées à Lawrence. Le Massachusetts fit en vain un appel au New-Hampshire pour se débarrasser d’une partie des proscrits qui lui étaient échus. Quoique suppliée au nom de l'humanité, cette colonie refusa, en donnant pour prétexte son voisinage de la frontière. Le féroce Lawrence écrivit à Boston de s'emparer des enfants pour en faire des prosélytes : « Il vous sera ainsi plus aisé, disait-il, d’en faire, à mesure qu'ils grandiront, de bon sujets », c’est-à-dire des protestants. « On les a placés (les Acadiens), écrivait l'abbé Le Guerne, sur les côtes de Boston, où ils ont le chagrin de voir jusqu’à leurs plus tendres enfants dispersés au service des particuliers ‘. »
On sait que la Géorgie avait été fondée pour servir de refuge aux infortunés, mais il était expressément déclaré dans la charte qu'aucun catholique romain ne pouvait s'y établir. Aussi, dès que le gouverneur Reynolds eut
1 Lettre de l'abbé Le Guerne, 10 mars 1756.
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appris l’arrivée de quatre cents Acadiens, il résolut leur bannissement, mais, comme l'hiver était commencé, il les cantonna par petits groupes dans la colonie. En attendant le printemps, ils s'occupèrent à construire, avec l'autorisation du gouverneur, un certain nombre de grossiers bateaux, sur lesquels ils s'embarquèrent au mois de mars, animés par l'espérance de remonter le long des côtes de l'Atlantique jusqu’à leur pays natal. Avec un courage et une persévérance presque sans exemple, un bon nombre finirent par atteindre New-York, et même le Massachusetts, soutenus et encouragés dans leur pénible marche par de touchantes paroles et de plus touchantes attentions 1.
Les quinze cents Acadiens débarqués dans la Caroline du Sud furent d’abord distribués dans les établissements, mais les autorités locales s’'émurent bientôt du sort injuste et cruel dont ils étaient victimes, et leur fournirent, aux frais de l'Etat, des navires pour les transporter ailleurs. Une partie d’entre eux put ainsi aborder en France. Quelques-uns s'établirent dans la colonie; un plus grand nombre, imitant leurs compatriotes de la Géorgie, essayèrent de retourner en Acadie®?; d'autres enfin conçurent le hardi projet de franchir les vastes solitudes qui les séparaient du golfe du Mexique, et d'aller se fixer en Louisiane, parmi les créoles d'origine française, ou parmi d’autres exilés qui allaient s’y rendre en passant par les Antilles. Montés sur des bateaux construits de leurs mains, ils se confièrent aux eaux qui coulent vers le couchant et vont tomber dans le Mississipl.
Longfellow n'est que l'interprète de la pure vérité lorsqu'il dit :
1 Srevens, Æistory of Georgia, vol, I, pp. 413, 417. ? STEvENS, Âistory of Georgia, vol. I, p. 413.
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« Plus loin que la Belle-Rivière, au-delà des rivages de l'Ohio et de l'embouchure du Wabash, sur les ondes dorées du large et rapide Mississipi, flottait une barque ;oute pleine, guidée par des rameurs acadiens. C'était un groupe d'exilés ! On eût dit le radeau d’une nation naufragée, d'abord dispersée le long de la côte, puis rattachée de nouveau. Unis par les liens d’une croyance commune et d’une commune infortune, hommes, femmes et enfants, guidés par l'espérance ou par de vagues rumeurs, allaient chercher dans les riantes prairies des Opélousas leurs parents et leurs proches chassés comme eux des rives acadiennes. Les jours succédaient aux jours, et sans cesse le fleuve impétueux roulait sur des sables submergés, entre des plaines désertes ombragées de forêts. Nuit après nuit, ils campaient sur ses bords, à la lueur de leurs feux. Ils glissaient avec le courant, tantôt sur l'écume des rapides, tantôt entre des iles verdoyantes où le cotonnier étalait la pourpre de son panache...
» Enfin ils approchèrent des régions où règne un été perpétuel, où, à travers la côte Dorée, parmi des bosquets d'orangers ct de éitronniers, le fleuve serpente en courbes majestueuses vers le Midi. Eux aussi dévièrent de leur course ; ils entrèrent dans le bayou Plaquemine, où ils se perdirent bientôt dans un réseau de lagunes dont les eaux ternes et paresseuses se répandent en toutes directions. Au-dessus de leurs têtes, des taillis de cyprès entremélaient leurs arches pleines d'ombre, et balancçaïent dans les airs leurs écheveaux de mousses semblables à des bannières ji aux voûtes d’antiques cathédrales. »
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rent cependant pas encore des retraites assez sûres pour ces malheureux traqués comme des fauves; plusieurs continuèrent leur route jusqu'aux bords de l’Atchafalaya et du bayou la Fourche.
Cés premières bandes furent suivies, en 1765, de plus de cinq cents des leurs, venant les uns directement de la Nouvelle-Ecosse, d’où ils avaient été chassés de nouveau, les autres des Antilles, particulièrement de Saint- Domingue, où ils avaient été décimés par la famine et par les épidémies. Ils fondèrent aux bords du Mississipi les paroisses de Saint-Jacques et de l’Assomption. Quelques-uns poussèrent jusqu’à cent et deux cents milles à l'ouest de la Nouvelle-Orléans, et s’arrétèrent dans le pays des Attakapas, aux bords du bayou Tèche et du bayou Vermillon. Là, comme partout ailleurs, le souvenir de leur belle patrie les poursuivait toujours ; ils voulurent le perpétuer sous les nouveaux cieux où ils avaient trouvé la paix, en donnant à deux de leurs colonies le nom de l’Acadie, ce nom si harmonieux à leurs oreilles et si cher à leur mémoire.
Durant la dernière guerre civile, les créoles acadiens se sont battus, avec la même bravoure que leurs pères, dans les rangs des Confédérés. Un régiment presque tout composé d’Acadiens était commandé par un Acadien, le général Mouton, qui avait gagné ses épaulettes sur les champs de bataille, Après une des victoires remportées dans le Midi par les Confédérés, le général passait devant les lignes d’un régiment ennemi qui venait de se rendre, et lui ordonnait de déposer ses armes, lorsqu'un peloton fit traitreusement feu sur lui et le renversa mort de son cheval,
Le général était fils d’un des hommes les plus in fluents de l'Etat, M. Alexandre Mouton, membre du Sénat de Washington, et ensuite gouverneur de la Louisiane,
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Les principaux renseignements sur les créoles mentionnés ici m'ont été fournis à la Nouvelle-Orléans par ke savant historien de la Louisiane, M. Charles Gayarré. Louisianais lui-même, M. Gayarré a vécu toute sa vie au milieu des Acadiens. Ils ont, dit-il, parfaitement gardé le type national avec sa bienveillance native, son caractère pacifique et religieux, un peu amolli par la nature énervante du pays. [ls sont restés peuple agriculteur comme leurs ancêtres. C'est plaisir de les entendre parler leur vieux français avec un reste d'accent acadien, des mots pittoresques et des expressions su- L rannées qui font sourire. Ils parlent sans amertume du grand dérangement, et gardent souvenance de l’Acadie, d qui évoque toujours dans leur esprit l'impression de l'Eden perdu !. d Après avoir recueilli ces notes de M. Gayarré, j'ai voulu voir de mes propres yeux ces familles créoles, aussi intéressantes par la fidélité des fils que par les malheurs des pères. Je les ai trouvées les mêmes aux Attakapas qu'aux bords du Mississipi. L’habitant actuel de Peticoudiac et de la baie Sainte-Marie reconnaitrait son accent et ses coutumes. Au village de Thibaudeau, ( j'ai vu les descendants du meunier de Chipoudy arriver le dimanche à la porte de l'église en petite charrette, comme au temps de Port-Royal et de la Grand-Prée. La robe noire du prêtre se rendant à la sacristie pour chanter l'office divin, rappelait les missionnaires de Pigiquit, de Beauséjour, ou du cap de Sable. Dans la
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1 Parmi les familles acadiennes de la Louisiane, on remarque les À} Hébert, Thibaudeau, Cormier, Doucet, Thériault, Roy, Comeau, À Mouton, Préjean, Simoneau, Pelletier, Breau, Gaudry, Broussard, Graudet, Blanchard, Guilbault, Bourgeois, Roussel, Gotrau, Martin, Robichaud, Daigle, Richard, On cite parmi les familles les plus nombreuses, celles des Landry, Bernard, Le Blanc, Arseneau. Ces deux dernières forment toute une population à Royville, sur le Vermillon, dans la puroisse de Lafayette,
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paroisse de Landry, j'ai entendu l’arrière-neveu du brave notaire Le Blanc, Télémaque Le Blanc, raconter l'odyssée de ses grands parents, depuis le bassin des Mines jusqu'à Philadelphie, de Philadelphie aux Antilles, du cap Français à Bâton-Rouge, et de Bâton-Rouge aux Attakapas. |
Au bord du bayou Tèche, sous un énorme chêne vert d'où pendaient des festons de cette mousse grise qui donne un aspect si mélancolique aux paysages louisianais, une femme,' entourée de ses enfants jouant parmi les lataniers, blanchissait du linge dans l'onde voisine, en chartant une ballade qui a retenti bien souvent le long de la baie de Fundy. Sa voix qui nous arrivait de loin avec les notes de l'oiseau moqueur perché dans la cime du chêne, disait les couplets de la claire-fontaine :
Sous les feuilles d’un chêne
Je me suis fait sécher.
Lui ya longtemps que je t'aime Jamais je ne t’oublierai.
Sur la plus haute branche Le rossignol chantait...
Tu as le cœur à rire Moi je l’ai-t-à pleurer.
Grâce à une lettre d'introduction qui m'avait été donnée par M. Gayarré pour son ami, l’ancien gouverneur de la Louisiane, j'eus l'avantage de faire la connaissance de cet aimable octogénaire. Ruiné par la guerre et par la libération de ses esclaves, il avait pu refaire une partie de sa fortune par la vente de terrains aux compagnies de chemins de fer. Il était rentré dans sa belle habitation de l’île Copal, sise au bord du bayou Vermillon, dans un massif d'orangers, de copals, de
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citronniers, de figuiers et de chénes verts. Auprès subsiste encore le camp des esclaves devenus libres, petit village formé de maisonnettes uniformes. L'habitation elle-même est un vaste édifice à double étage, courouné d’un belvédère et entouré de vérandas soute- | nues par des colonnades. |
On connait l'hospitalité à la fois patriarcale et princière des planteurs du sud. Exquis dans ses manières, intarissable dans son discours agrémenté de mille réminiscences d’un autre âge, M. Alexandre Mouton, ] qui a siégé longtemps au sénat des Etats-Unis, est un ] gentilhomme qu'e: croirait arrivé d'hier des rives de la Seine ou de la Durance. Sa fille Iphigénie, ange de piété comme Evangéline, se lève chaque matin dès l'aurore, pour aller entendre la messe à Vermillonville, et > entretenir la lampe du sanctuaire. Les proscrits dont elle descend sont un exemple de plus de cette dislocation des familles avadiennes qu’on cherche à nier aujourd'hui, mais dont la tradition se garde partout où il y a des Acadiens. Sans se laisser décourager par les recherches infructueuses de ses devanciers, la génération actuelle a écrit au Canada, en France et ailleurs, pour savoir ce qu'étaient devenus quelques-uns des siens, disparus depuis la Dispersion, et dont on n’a jamais pu retrouver la trace!.
Pendant que nous causons sous la véranda, la fanfare d'un cuivre éclate sous bois, et uu cavalier, monté sur un cheval texien, débouche de l'avenue au grand galop. Le bon vic!lard regarde venir, avec un sourire decom- À
1 Le premier ancêtre de cette famille, venu en Acadie, était natif de Marseille, et avait été maître d'hôtel chez M. de Grignan, intendant de Provence. Il avait, par conséquent, bien connu Mme de Sévigné, qui, comme on le sait, passait souvent des mois à Grignan chez son gendre. Registres de Port-Royal; acte de mariage de Jean Mouton et de Marie Girouard, 7 janvier 1711.
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plaisance, ce jeune caballero, au costume pittoresque avec ses guêtres en cuir de daim, fièrement cambré sur sa selle mexicaine à pommeau saillant et à larges étriers. L'étranger s'arrête brusquement en face de l'habitation, et nous salue en enlevant avec grâce le sombrero qui le couvre: « C'est mon fils, Sosthène, qui arrive du larget, me dit le vieillard. Il vient de surveiller la marque de mes troupeaux. »
Cette scène me remet en mémoire le passage de Longfellow où il décrit Basile, le forgeron de la Grand- Prée, devenu gardien de troupeaux dans les prairies.
Just where the woodlands met the flowery surf of the prairie,
Mounted upon his horse with Spanish saddle and stirrups,
Sat a herdsman, arrayed in gaiters and doublet of deerskin,
Broad ad brown was the face that from under the Spanish sombrero Gazed on the peaceful scene, with the lordly look of its master.
! La ressemblance des prairies avec l'océan leur a fait appliquer, en Louisiane, plusieurs termes de marine. Ainsi, pour une course dans la prairie, on dit : aler au large, revenir du large. Une habitation entourée de son bouquet d'arbres s’appelle une île : l'êle Copal, ile Grévemberg, etc. A la Nouvelle-Orléans, on désigne de même sous le nom d’éles ou d'élets un päté de maisons. On vous dira, par exemple, vous avez trois îlets, six îlets pour vous rendre à la cathédrale au Mississipi.
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