‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme]Chapitre 30 sur 58 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Férocité de Lawrence. — Le capitaine Prebble au cap de Sable. — Les Acadiens pourchassés par Lawren:e. — Sa mort. — Retour des exilés à la Grand-Prée. — Nouvelles

déportations. — Blâme de l'Angleterre. — Émigration aux Antilles.

On a vu quelles avaient été les mesures prises par Lawrence pour empêcher le retour des exilés dans la Nouvelle-Ecosse ; il ne fut pas moins implacable pour les débris des Acadiens restés dans la Péninsule. Profitant du départ pour Boston d’un régiment américain, il donna au major Prebble, qui le commandait, l'ordre suivant, qui n’a pas besoin de commentaires : « Il vous est ordonné par les présentes de jeter l’ancre au cap de

| Sable, d’y débarquer avec vos troupes, et d'y saisir tout

ce que vous pourrez d'habitants et de les emmener avec

vous à Boston. En tout cas, vous devrez détruire et. | brüler les maisons des dits habitants, et emporter leurs

mobiliers et leurs troupeaux de toute espèce ; vous en ferez une distribution à vos troupes, en récompense de

| l'accomplissement de ce service. Enfin, vous détruirez

tout ce qui ne pourrait être facilement emporté !. »

1 Archives de la Nouvelle-Écosse. Ordre de Lawrence au major Prebble, Halifax, 9 avril 1756, p. 300.

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Cette invitation au pillage s'adressait à des milices qui avaient fait leurs preuves en ce genre d'exploits ; les ruines fumantes qui couvraient la péninsule étaient là pour le dire. Prebble n'eut cependant pas tout le succès qu'il attendait de l'expédition qui lui était confiée, « Le 23 avril, raconte l'abbé Desenclaves, témoin oculaire, un village fut investi et enlevé; tout fut brülé, et les animaux tués ou pris. » Entre autres exploits, « ils enlevérent la chevelure d’un des enfants de Joseph d'Eutremont, après avoir pillé et brülé sa maison ! ». Le reste des habitants eut le temps de fuir dans les bois.

Cette première descente fut suivie, bientôt après, d'une autre, où se commirent de nouvelles dévastation: : l'abbé Desenclaves y fut fait prisonnier avec plisieurs de ses paroissiens ?.

L'enlèrement de ce missionnaire acheva de découra-

1 Archives de l'archevéché de Quebec. Lettre de l'abbé Desenclares, 22 juin 1756, citée au long, p. 146.

2 L'abbé Desenclaves fut ret-nu prisonnier jusqu’en 1759, qu’il fut envoyé en France. Soulirant de la poitrine depuis plusieurs unnées, et épuisé par de continuelles secousses, il alla mourir peu après daus le Limousin, d'où il était ualif. Les tragiques événements, dont il avait élé témoin, lui causait une telle tristesse, qu’il avait résolu de n'en point parler et de chercher à en oublier jusqu'au souvenir, C'est lui-même qui nous l'apprend, dans une lettre qu'il écrivait de Honfleur (8 mars 1759) à l’évêque de Québec, et dans laquelle il exhalait une dernière plainte contre la corruption de l'administration française en Amérique, contre cette foule de « petits gentilshommes, qui ne subsistent que par les bienfaits de Sa Majesté très chrétienne, ne pensent qu’à faire leur bourse au dépens du public et des particuliers, ne veulent pas faire un pas pour défendre une place, dont la prise entraine après elle la ruine des plus belles espérances de la France... et la désolation d'environ seize cents familles, par la peite des biens, de la liberté et même de la vie pour le plus grand nombre...

» Mais désormais j'y penserai le moins que je pourrui, et en parlerai eucore moins. Sur la fin de mes jours, je ne dois plus peuser qu'à prier le Seigneur pour tous les Etats... »

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ser ce qui restait de la population du cap de Sable et des environs, dont le chiffre parait avoir été considérable. Sa position semblait en effet désespérée : elle ne pouvait attendre aucun secours extérieur ; elle était réduite à une profonde misère, et exposée chaque jour à la destruction. Dans cette extrémité, plusieurs chefs de famille, instruits du caractère humain du nouveau gouverneur du Massachusetts, M. Pownall, prirent le parti de lui adresser une humble supplique et d'en appeler à sa générosité. Ils en vinrent jusqu'à promettre de s'engager au service de l'Angleterre, si on l'exigeait absolument.

« Nous, vos humbles suppliants, y disaient-ils, nous vous adressons ces quelques lignes, dans l'espérance qu’elles obtiendront l'heureux résultat que nous en désirons. Nous souhaitons, par dessus toutes choses, que Votre Excellence ait pitié de nous, qui sommes vos semblables, réduits à la détresse, et que vous nous accordiez l'humble demande que nous implorons instamment de vous. Qu'il plaise à Votre Excellence de nous prendre sous son gouvernement et de nous établir ici sur cette terre où nous vivons. Nous regarderons toujours comme une stricte obligation de vous aimer et honorer jusqu'à notre dernier soupir ; et nous assurons Votre Excellence que nous sommes disposés de tout cœur à faire tout ce que vous exigerez de nous, autant qu'il nous sera possible. Si jamais aucun dommage est causé dans nos endroits par les sauvages, il devra nous être imputé. Nous sommes en tout environ quarante familles, formant à peu près cent cinquante âmes; les sauvages qui vivent entre ici et Halifax, ne dépassent pas le nombre de vingt, et ils sont disposés aussi à se joindre à nous. Enfin, si par malheur notre humble supplique n’était pas écoutée, nous nous soumettrons à ce que Votre Excellence jugera à propos dans sa bonté. Lt, si nous sommes condamnés à être bannis d'ici, nous

obéirons à Votre Excellence, et nous partirons, quoique ce départ nous soit aussi pénible que la mort ‘, »

Le gouverneur du Massachusetts fut ému de ce cri de détresse ; il profita de la présence du général Amherst à Boston, pour lui communiquer la requête des Acadiens. Ambherst en fut touché et voulut s'intéresser à leur sort ; mais les pétitionnaires relcvaient du gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, et il convenait de lui soumettre la requête. Pour toute réponse, Lawrence expédia sans délai un navire qui transporta les Acadiens du cap de Sable en Angleterre, où ils furent retenus prisonniers ?

Ïl se. hâtait en même temps de faire occuper les plus belles terres des Acadiens restées désertes depuis leur enlèvement. La crainte des sauvages et des bandes réfugiées auprès d'eux en avait défendu d l'abord l'accès, mais, après le triomphe final des armes anglaises, un mouvement de colonisation avait été organisé dans la Nouvelle-Angleterre, avec des garanties de sécurité et d'abondants secours matériels. Pas moins de vingt-deux navires chargés de colons, convoyés par un sloop armé de seize canons, abordèrent dans le bassin des Mines, je 4 juin 1760, et prirent possession de la contrée. A leur descente au rivage, les premiers objets qui attirèrent leur attention furent soixante chariots à bœufs, encor munis de leurs jougs, abandonnés là par leurs infortunés

1 Archives de la Nouvelle-Écosse, p. 306. Rquête des Acadiens du cap de Sable, 15 septembre 1758,

1 Le général Amherst ayant appris les horreurs commises au cap de Sable, en écrivit au gouverneur Lawrence pour lui témoigner sa JR désanprobation. Il lui sisnalait un certain capitaine Harsen cornme le principal coupable; et il ajoutait : « I shall always disapprove of killiug women and helpless children, » Abany, May 29th 1759. Sur quoi le Dr Brown fait cette réflexion : « Even women and helpless children butchered in Nova Scotia — relating to the Cap Sable Planters. The wiid, the Bey, the sportive d'Entremonts with their indian blood, » Dr 4. Brown’s JISS. Add. MSS. 49073, fol. 61.

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AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 213 propriétaires, au jour de l'embarquement. Sur la lisière du bois, des monceaux d'ossements indiquaient les endroits où leurs milliers de bestiaux avaient péri de faim et de froid dans le cours de l'hiver. Quelques familles acadiennes en haillons, la figure hàve comme des spectres, poussées sans doute par l'excès de la misère, osèrent se montrer et s’entretenir avec les nouveaux venus. Ælles n'avaient pas mangé de pain depuis cinq ans, et avaient vécu, cachées dans le voisinage, d’abord de la chair des animaux qui avaient survécu au premier hiver, ensuite de poisson et de légumes recueillis dans les clairières inaccessibles.

Le cabinet de Londres, qui n'avait pas trempé dans l'expulsion des Acadiens, qui même ne l'avait su qu'après coup, S'était vu forcé d’en subir les conséquences, et de laisser Lawrence achever sou œuvre de proscription. Le motif qu'il lui en donnait renferme une qualification sévère de sa conduite : « [l n’y a pas, disait-il, de venseance, quelque cruelle et désespérée qu'elle soit, qu'on ne doive attendre d’un peuple exaspéré, comme celui-ci a sujet de l'être des traitements qu'il a subis !. »

Lawrence dut se rappeler ces prévisions, lorsqu'il apprit les représailles commises sur terre et sur mer par des bandes de proscrits que sa conduite inhumaiïne avait poussés au désespoir. Des attaques furent dirigées avec succès sur divers points de la péninsule. Plusieurs petits vaisseaux furent armés, qui coururent sus aux nävires ennemis avec une persévérance et une audace inouies. Avant la fin de la campagne de 1759, pas moins de seize ou dix-sept vaisseaux, quelques-uns d’une grande valeur furent capturés et servirent de butin aux armateurs acadiens ?.

1 Archives de la Nouvelle- Ecosse, p. 301.

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Après la chute de Québec {1759 , les Acadiens avaient cru qu'ils seraient traités comme les Canadiens qu'ils auraient part aux conditions faites à ceux de ces derniers qui avaient accepté le nouveau régime. Ils y avaient d'autant plus de droit qu'ils avaient plus souffert.

Au mois de novembre 1759, environ deux cents d'entre eux, accompagnés de leurs missionnaires, les PP. Cocquart et Germain, descendirent des bois au fort Frédéric sur la rivière Saint-Jean. Ils présentèrent au commandant, le colonel Arbuthnot, une lettre attestant qu'ils | avaient prêté serment d'allégeance, à Québec, devant le | juge Cramahé, et un permis d'aller reprendre leurs terres, signé par Monckton. Ce dernier était le même qui com- | mandait à Beauséjour en 1755, et qui avait déshonoré ( ses épaulettes d’officier en exécutant les ordres de bannissement des Acadiens. Etait-ce le souvenir des scène: navrantes qu'il avait provoquées et le remords de sa conduite inhumaine qui l'avaient fait consentir à cet acte de justice? Essayait il de réparer une partie des malheurs qu'il avait causés, et cet acte fut-il suivi d’autres semblables? On aime à le supposer. Quoi qu'il en soit, sa conduite en cette circonstance contraste étrangement avec celle de Lawrence. A peine celui-ci eut-il reçu les informations d’Arbuthnot, qu'il répondit par un refus insultant. Ne pouvant contester l'authenticité des lettres de Monckton et de Cramahé, il prétendit que les Acadiens n'avaient pu les obtenir que par fraude, et il décida avec son conseil, instrument toujours docile entre ses mains, qu'ils seraient regardés comme des prisonniers de guerre et transportés au plus tôt en Angleterre. Il eut le soin de tenir cette résolution secrète, afin de les

vessels, some of them very valuable, have already fallen into their hands. Archives de la Nouvelle-Écosse, Lettre de Lanrence aux lords du commerce, p. 308,

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varder autour du fort, et de les avoir sous la main à l'arrivée des navires qui devaient les transporter. Cette précaution était presque superflue. car les Acadiens, ayant épuisé leurs dernières ressources, n'étaient plus en état de retourner dans les forêts où ils seraient bientôt morts de faim.

Vers le même temps, un égal nombre de fugitifs des environs de Peticoudiac et de Memramcouk, pressés aussi par la famine, vinrent faire leur soumission au colonel Frye, commandant du fort Cumberland (Beauséjour). Ils furent suivis peu après de plus de sept cents autres retirés à Richibouctou, Bouctouche et Miramichi. Frye eut l'humanité Ge leur fournir quelques provisions, sans lesquelles un tiers d’entre eux seraient morts de faim dans le cours de l'hiver. Mais il n’obtint cette autorisation de la part de Lawrence, que parce que celui-ci y voyait un moyen de les rassembler, de s'emparer d'eux comme prisonniers, selon qu'il avait été décidé dans son conseil, et de les déporter en Angleterre, à l'exemple de ceux de la rivière Saint-Jean. Il exigea des otages, comme garanlies de la présence, au printemps suivant, de tout ce qui restait dans cette région d'Acadiens, dont le chiffre s’élevait à douze cents âmes.

Un arrêt du même genre, édicté l’année suivante à Halifax, engloba dans la même proscription un autre sroupe de sept cents réfugiés au fond de la baie des Chaleurs, principalement à Ristigouche. Dès l'ouverture du printemps de 1760, des centaines de ces malheureux, proscrits pour la deuxième fois, furent dirigés les uns par terre, les autres par mer, sur ITalifax, où les casernes de la ville leur furent assignées pour prison ; d’autres furent condamnés par Lawrence à réparer les digues, rompues presque partout par suite de l'abandon où elles avaient été laissées. Ainsi les maitres de ces domaines, naguère si fortunés, se voyaient maintenant réduits à

l'état d'ilotes sur ces mêmes domaines, qu'ils étaient forcés de rouvrir de leurs propres mains à la culture, au profit d'étrangers, avant de repartir pour l'exil.

Ce fut le dernier acte de persécution de Lawrence, La mesure de ses iniquités était comble. [1 mourut peu après de la mort des persécuteurs, frappé dans la force de l'âge par un mal foudroyant, au sortir d'un bal public donné, parait-il, en réjouissance de la capitulation de Montréal.

Le révérend Hugh Graham, ministre protestant d'Halifax, écrivait, en parlant des soldats américains noté: d'infamie pour leurs cruautés envers les Acadiens : « On a observé que ces soldats, presque tous sans exception. terminèrent leurs jours misérablement, »

Telle fut aussi la fin de Lawrence. Ces châtiments ne rappellent:ils pas ce que raconte Lactance, en parlant de la mort des persécuteurs ?

Les deux principaux persécuteurs des Acadiens, avant Lawrence étaient morts comme lui misérablement : Armstrong se suicida dans un moment d'aliénation mentale (1739; ; on le trouva mort percé de cinq coups de sabre ; Mascarène finit ses jours dans la disgràce ct l'abandon (1760).

Le nouveau gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, Jonathan Belcher, ne valait guère mieux que son prédécesseur. Président du conseil de ce dernier, il avait souscrit servilement à tous ses actes arbitraires, et il eut d'autant plus à cœur de marcher sur ses traces ct d'achever son œuvre, qu'il y était poussé par la part de responsabilité qu'il avait prise dans la spoliation et au bannissement d'un peuple, et surtout par le besoin d'en effacer tout vestige. Pour lui, en effet, de même que pour Lawrence, chaque apparition d'Acadiens revenant de l'exil était une vision menaçante comme le spectre de Banco. Il en était chaque jour obsédé, car de nouvelles bandes d'Acadiens affluaient de toutes parts vers leurs

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anciennes propriétés, ne pouvant se persuader qu'ils les avaient perdues pour toujours ; d'autant moins que des permis d'occupation avaient été récemment donnés, comme <eux de Monckton,; qu'au surplus, un grand nombre de déportés n'avaient consenti à se rendre et à “embarquer, en 1755, qu'après avoir recu l'assurance qu'ils seraient réinstallés dans leurs biens après la guerre; et qu'enfin, le commandant général Amherst, jugeant de la situation plus froidement que les autorités de la Nonvelle-Ecosse, ne mettait pas d'opposition au retour des exilés ?,

Il en résultait des conflits entre ceux-ci et les nouveaux occupants, qui ne cessaient d'adresser des demandes de protection au gouverneur, [l eût été assez facile à celui-ci de tout concilier en offrant aux Acadiens des terres dans quelque région inoccupée de la province, comme le fit, un peu plus tard, le licutenant-gouverneur Franklin, second successeur de Belcher. Les Acadiens, qui depuis six ans, n'avaient pas eu où reposer la tête, et qui soupiraient plus que jamais aprèsla tranquillité, se seraient bientôt résignés à prendre ce parti. Ils en donnérent des preuves, du moment qu'on leur en fit la proposition ; mais ce temps était encore éloigné.

La législature de la Nouvelle-Ecosse se montrait aussi intolérante que le gouverneur Belcher, Elle lui adressa une pétition dans laquelle elle lui demandait de bannir une seconde fois les Acadiens. Le motivé de cette requête est un chef-d'œuvre d'ineptie, qui fait sourire de pitié quand il ne provoque pas l'indignation. Un des grands

‘ « Il n'est point de trahisons dont l'Anglais ne se soit servi contre l'habitant pour l'emmener... On n'enlevait, disait-on, les lamilles que pour les empêcher de porter les armes pour les Français... La paix ramènerait un chacun sur son ancienne habitation. » Lettre de l'abbé Le Guerne à M. Provost, 176.

? Archives de la Nouvelle-Écosse, p. 314, 318.

reproches qu'on y fait aux Acadiens est celui de l'ingratitude, parce qu'ils ne goûtent pas la mansuétude et les douceurs du régime britannique (The lenity... and the sureeis of the English Government).

On dénonce l’insolence qu'ils ont de venir réclamer leurs terres. On leur reproche leur religion, pour laquelle ils montrent la plus grande bigoterie, leurs principes politiques et leur attachement à la France, qui leur ont été inculqués depuis longtemps par leurs prêtres : toutes choses qui les empêcheront de devenir jamais de vrais bons sujets.

Tous les anciens griefs formuiés contre les Acadiens sont récapitulés dans cette requête ; mais. chose digne de remarque, il n’est allégué aucun acte de révolte ni de désordre commis par les Acadiens, depuis la capitulation de Québec.

On avait espéré que l'Angleterre se hâterait d'ordonner le transport des Acadiens; mais l'Angleterre n'était pas plus pressée de s’en embarrasser que ne l'avaient été les colons américains lors de la première expulsion, La Nouvelle-Ecosse se trouvait ainsi chargée d’un fardeau qu'elle s'était mis elle-même sur les épaules, et dont elle ne savait plus comment se défaire. Le trésor public était, en outre, obéré par les dépenses qu'entrainaient l'entretien et la nourriture de cette multitude de prisonniers, dont le nombre était tel, seulement à Halifax. qu'il fallait tenir à tour de rôle, le quart de la population de cette ville sous les armes pour les garder. Les citoyens, fatigués de cette servitude, demandaient à grands cris d'en être débarrassés. On avait cherché à soulager le trésor public en mettant à gages chez les particuliers une partie des détenus ; un bon nombre d’autres étaient employés à l'ouverture des chemins et à la réparation des digues.

1 Archives de la Nouvelle-Écosse, p. 316, 317.

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Belcher ne pouvait s'empêcher de reconnaitre la supériorité des Acadiens dans ce dernier genre d'ouvrage. Au cours d'une lettre qu'il écrivait au secrétaire d'Amherst, M. Forster, pour demander l'autorisation de les forcer à ce travail, il disait : « Il me parait de la dernière importance que les colons soient assistés par les Acadiens pour réparer les digues, d'autant plus que la subsistance de ces colons dépend de l'avancement de ces travaux, pour lesquels les Acadiens sont les plus habiles du pays. Cette puissante raison, jointe à la considération du grand service rendu à ces établissements au moyen des Acadiens, me presse de vous renouveler la demande de m'envoyer des ordres, afin quil n’y ait aucun retard dans le progrès de ces établissements. J'espère que j'éprouverai d'autant moins de difficulté à obtenir cette autorisation, que le secrétaire des affaires militaires m'a assuré récemment de votre part, que les Acadiens devront élre prêls à recevoir n'es ordres, À UNE DEMI - HEURE D'AVIS !. »

Après la lecture de cette lettre, on comprend pourquoi les Acadiens goûtaient peu les douceurs de ce régime, qui, à une demi-heure d'avis, les faisait esclaves d'étransers incapables d'exploiter les terres sur lesquelles euxmimes avaient vécu richement de père en fils. On comprend aussi quelle source de richesse eussent été ces mêmes Acadiens pour la Nouvelle-Ecosse, si on leur avait seulement donné un coin de terre à cultiver paisiblement. La conduite de Belcher et de son gouvernement était d'autant plus condamnable que, dès le 22 mars de la même année 1761, le général Amherst conseillait for. tement des mesures de conciliation à l'égard des Acadiens : « Je n'ai rien plus à cœur, écrivait-il au gouverneur, que l'intérêt et la sécurité de la province de la

! Archives de la Nouvelle-Écosse. Lettre de Belcheï au colonel

D Forster, p. 319,

Nouvelle-Ecosse; mais, dans les circonstances ou se trouve cette riche et florissante province, je ne vois pas qu’elle puisse avoir rien à craindre ou à redouter de Ja part des Acadiens, mais au contraire on pourra retirer de grands avantages en les occupant convenablement. Je dois avouer que j'incline à les laisser s'établir dans la province sous une législation convenable !. »

Au lieu de suivre ces sages conseils dictés par l’humanité, Belcher faisait armer deux vaisseaux pour aller chercher les Acadiens qui s'étaient réfugiés dans le goife et jusqu’au fond de la baie des Chaleurs, où ils vivaient de chasse et de pêche; sept cent quatre-vingt-sept individus, hommes, femmes et enfants furent capturés. Sur ce nombre, trois cent trente-cinq furent mis à bord des vaisseaux; les autres, faute le moyens de transport, durent être relàchés, sur promesse de venir se rendre, quand l'ordre leur en serait signifié.

Vers cette même époque, avaient lieu d’autres déportations du côté de la baie de Fundy, où avaient abordé plusieurs familles venues du fond de leur exil, à travers une série de dangers et de misères impossibles à décrire. La plupart étaient originaires des paroisses de la rivière aux Canards, de la Grand-Prée ou des environs immédiats. Il est facile d'imaginer quelles furent leurs émotions en mettant pied à terre au bassin des Mines. Elles revoyaient enfin les lieux natals, i +ù elles s'étaicnt crues bannies pour toujours. Que de sevyenirs se pressaient dans leur mémoire, à la vue de tout ce qui les entourait ! C'était ici que chacun de ces maïheureux'étai né, qu il avait grandi, qu'il avait vécu si longtemps heureux et paisible.

En traversant la Grand-Prée, il leur semblait que tou les points de l'horizon, si familiers à leurs regards, leur

! Archives de ia Nouvelle-Ecosse, p. 326,

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souhaitaient la bienvenue. Le cap au Porc-Epic dressait toujours là-bas ses falaises roussâtres, couronné de ses forêts primitives. De l'autre côté, la rivière Gaspareaux descendait toujours en serpentant dans la vallée. Vers les hauteurs de la Grand-Prée et de la Rivière-aux- Canards, ils distinguaient leurs terres. Mais qu'étaient devenues leurs maisons ? Qu'étaient devenus les villages et les églises de la Grand-Prée et de la Rivière-aux- Canards ? Hélas! tout avait été saccagé, brülé et rasé jusqu’à terre. Des maisons bâties depuis par des étrangers se dressaient çà et là.

I] ne faudrait pas connaitre le caractère des Acadiens, ni l'esprit de foi qui les distinguait si éminemment. pour supposer qu'un de leurs premiers soins n'ait pas été d'aller prier pour leurs morts, dans les cimetières où ils étaient abandonnés depuis si longtemps; nul doute qu'ils vinrent s’y agenouiller, prier et pleurer ; ce fut là leur plus douce consolation.

Qu'allaient-ils maintenant devenir? Allait-cn les laisser vivre en paix au sein de leur pays? Ou bien seraicut-ils encore pourchassés comme des bôtes fauves, voursuivis par la haine et un fanatisme implacable? Bien souvent ils s'étaient posé ces questions, pendant qu'ils cheminaient péniblement, de leur lointaïn exil jusqu'ici. Maintenant que la guerre était finie, ils se flattaient de l'espoir que l'apaisement se ferait autour d'eux ; ils ne furont pas longtemps sans connaitre l’horrible vérité. A peine s'étaient-ils montrés, avant même qu'ils eussent fait valoir leurs réclamations, ils furent violemment repoussés par les usurpateurs de leurs terres. Plusieurs durent se cacher pour éviter d’être pris et jetés en prison. D'autres moins heureux furent contraints, comme on l'a vu, de travailler à la réparation des digues, au profit de leurs spoliateurs. L’animosité de ces derniers était d'autant plus vive qu’ils n'avaient à leur opposer

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