‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme]Chapitre 32 sur 58 · PÈRE · texte numérisé non relu

PÈRE

suivant ca qui paraissait être le sentiment du général Amherst! ».

Croira-t on qu'après cela la Nouvelle-Ecosse se soit obstinée à tenir les Acadiens en servage, qu’elle n'ait pas abandonné ses projets de déportation, et qu’elle ait continué d'en importuner l'Angleterre? C’est dans ce but qu'elle ne voulut pas les établir sur des terres, qu'elle les fit éparpiller sur toute la péninsule, et les mit au service des colons, dont plusieurs poussèrent l'inhumanité jusqu’à refuser de leur payer des gages ?. |

On frémit à l’idée du sort infligé à ces infortunés. Huit ans étaient révolus depuis qu'ils avaient été arrachés de leurs riches et paisibles demeures ; et, après avoir enduré tant de souffrances et de fatigues pour y revenir, ils s’en étaient vus arrachés de nouveau, trainés de prison en prison, déportés une seconde fois, et enfin ramenés pour être réduits à l’état de parias parmi leurs oppresseurs.

On est ému à la lecture d’Evangéline ; maïs, quand on connait toute l’histoire des Acadiens, on est forcé d’avouer: que la fiction de Longfellow est bien au-dessous de la vérité. Qu’était-ce en effet que le sort de la fiancée de Gabriel, comparé à celui de tant de jeunes filles fiancées

comme elle, et de plus, captives? Qu'étaient-ce que ses malheurs comparés à ceux de tant de mères de famille, dont les maris, dont les enfants étaient morts les uns après les autres, sur les chemins de l'exil, et qui n'avaient pas même la liberté d'aller y rejoindre leurs parents ?

La plupart des Acadiens avaient fini par prendre en

1 «,,, it vas neither necessary nor politic to remove them, as

they might, by a proper disposition, promote the interest of the colony, and be made useful members of society, agreeable to what appears to be the sentiments of General Amherst, » AWVova Scotia Archives. — Minutes of the Proceedings of the Lords of Trate. p. 337.

2 Archives de la Nouvelle-Ecosse, p. 338,

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horreur le séjour de l’Acadie. Eux qui avaient tant désiré d'y rentrer n'aspiraient plus maintenant qu’à en sortir. Lorsque, à la suite du traité de Paris (1763), ils apprirent que leurs compatriotes, détenus en Angleterre, avaient obtenu la liberté de rentrer en France. grâce aux soins du duc de Nivernais et de l'abbé Le Loutre, ils concurent l'espoir d'aller les y rejoindre et firent des démarches en conséquence. Ils avaient été déclarés prisonniers de guerre comme eux, il n'était que juste qu'ils fussent mis sur le même pied. Il semble d’ailleurs qu’on aurait dû saisir avec empressement cette occasion de s'en débarrasser, puisqu'on ne voulait pas les souffrir dans la Nouvelle-Écosse; mais, chose presque incroyable, sur le simple soupçon, d’ailleurs non fondé, que le secrétaire du duc de Nivernais, M. de la Rochette, s'était occupé de leur rapatriement, le gouvernement anglais en prit ombrage, et adressa d’énergiques protestations à la cour de France. Lord Halifax, président du bureau de commerce, écrivit en même temps au gouverneur Wilmot, successeur de Belcher, de veiller de plus près sur les Acadiens, afin d'arrêter toute tentative d'évasion. Le recensement des différents groupes de cette population, avec leurs lieux de résidence, dressé à cette occasion, indique que Wilmot, dont la politique ne différait pas de celle de ses prédécesseurs, avait suivi ponctuellement les ordres du noble lord !.

Familles Individus

1 À Halifax et aux environs................. 232 4.056 Comté de King, fort Edouard.............,.. … 11 227 AMNEPON Scans Pre dalhee ses 23 91 Fort Cumberland.............. TT EL 388

Il y avait, en outre, dans l'ile Saint-Jean (Prince-Edouard) 300 autres Acadiens. Governor Wilmot to Lord Halifax, March, 22, 1164, p. 346.

Ce dernier acte de tyrannie acheva d’exaspérer les Acadiens. Ils se soulevèrent avec indignation, dressèrent des réclamations, déclarant qu’ils ne préteraient jamais serment d’allégeance, qu'ils étaient et qu’ils voulaient rester Français et catholiques, qu'ils étaient prêts à tout souffrir pour cela, et qu'ils en avaient donné des preuves.

Pour bien comprendre toute la portée de ces réclamations, il faut se rappeler que le principal motif de la déportation des Acadiens, en 1755, avait été un motif religieux ; je veux dire l'accusation de papistes récusants portée contre eux, parce qu'ils avaient refusé de prêter serment. Or, le gouverneur Wilmot exigeait d'eux maintenant le serment d'allégeance sous une nouvelle formule, qu'ils croyaient contraire à la foi catholique !.

Ceux qui se décidèrent ensuite à prêter ce serment, le firent avec de grandes craintes, et ne se tranquillisèrent qu'après avoir consulté M. Bailly, missionnaire canadien que leur envoya, en 1367, l'évêque de Québec.

En terminant leur requête, les Acadiens avaient demandé qu'on leur fournit les moyens de passer aux Antilles, où 1ls savaient rencontrer de leurs compatriotes partis de la Géorgie et de la Caroline du Sud.

Sur un refus de Wilmot, ils préparèrent secrètement une expédition, et partirent, au nombre d'environ six cents, dans l'automne de 1764. Le gouverneur ferma les

yeux sur les préparatifs de cette expédition, ou du moins

n'y mit guère d'obstacles, car ce départ était tout ce qu'il désirait. [ écrivait à Londres, vers cette méme date, qu'on ne pouvait choisir de lieu plus favorable que les Antilles, pour les y envoyer. Le motif qu’il en donne est à noter : c’est que plus ils seront loin, mieux ce sera pour la sûreté de la Nouvelle-Ecosse, et que le climat

1 {The Council) drew up the form of such an oath in terms lest liable io an equivocal sense. mot to Halifax, p. 540.

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des Antilles est mortel pour les hommes du Nord : qu'un grand nombre d’Acadiens, qui avaient voulu s'y établir, y étaient inorts des fièvres, et que les fièvres viendraient bien vite à bout de ceux-ci !.

Peu de temps avant ce départ, un autre groupe de cent cinquante personnes des environs de Canseau s'était soustrait à la vigilance des magistrats, et avait fait voile pour Saint-Pierre et Miquelon. C'est aussi vers cette date que dut avoir lieu l’embarquement des derniers restes de la population de l'ile Saint-Jean, composée en grande partie des habitants de Cobequid et de Beaubassin, qui s’y étaient réfugiés, les uns à partir de 170, les autres au moment même de la proscription.

Les progrès de cette colonie sont assez faciles à suivre jusqu'à la prise de Louisbourg et du Cap-Breton (26 juillet 1758), dont elle dépendait et dont elle subit la destinée, Mais à partir de ce jour, son histoire est plus ou moins enveloppée de mystères. L'ile Saint-Jean ne comptait pas moins de cinq à six mille habitants, avec de vastes étendues de terre en culiure, où paissaient plus de six mille têtes de bestiaux. Son principal centre était défenda par un fort et une garnison commandée par M. de Villejoin, gouverneur de l'ile. Après la capitulaon de Louisbourg, dans laquelle, comme je viens de le dire, avait été comprise la cession de l'ile Saint-Jean, les clefs du fort Laäjoie avaient dû être remises au colonel Rollo, envoyé avec une flotte pour soumettre la colonie.

1,,. The farther they are distant, the greater our safety... ... Great numbers of them have lately died at cupe Français (West Indies)...

. As that climate is mortal to the natives of the Northern countries, the French will not be likely to gain any considerable alvantage from them. Letters from Wilmot to Lord Halifax, p. 345, 349, 351,

Wilmot réitéra par trois fois la demande de déporter les Acadiens aux Antiiles, Archives de la Nouvelle- Ecosse, n. 346,

À la grande consternation des habitants, qui espéraient rester sur leurs terres, ordre leur fut signifié d’évacuer l'île jusqu'au dernier. C'était un acte aussi impolitique que barbare, car il privait l'Angleterre de cinq ou six mille colons endurcis à la misère, qui auraient bientôt peuplé toute l'ile et qui aujourd’hui déborderaient sur les parages voisins. Mais c'était une conséquence de l’inqualifiable conduite de Lawrence, qui n'avait pas manqué de conseiller fortement cette mesure aux commandants anglais, afin de faire disparaitre toute trace de son crime.

La nouvelle conquête allait d'ailleurs relever du gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, et par conséquent les réfugiés acadiens allaient encore une fois retomber dans les griffes de Lawrence.

Quelles tristes scènes accompagnèrent les nouveaux embarquements ! On ne le saura peut-être jamais, car à peine en reste-t-il quelques vestiges. On peut cependant se figurer le désespoir des malheureux Acadiens, qui avaient encore présentes à l'esprit les horreurs de la première déportation faite trois ans auparavant. Un certain nombre s'étaient enfuis à l'approche de l'ennemi; mais ceux qui avaient mis pied à terre à Miramichi, où s'était assemblée une partie des réfugiés, furent obligés de s'en revenir parce qu’on y mourait de faim.

Après le départ de M. de Villejoin, embarqué au port Lajoie avec la garnison et sept cents habitants qui devaient être transportés à Louisbourg et de là en France, il restait encore quatre mille colons dans l'ile Saint-Jean. Quel fut le sort de ces infortunés ? Il était entendu que tous devaient aussi être envoyés en France, mais de fait il n’y en eut qu'un petit nombre qui y parvinrent. La mer en engloutit une partie ; le climat des tropiques en dévora une autre pendant qu'on les transportait!. Le

1 Au retour de la paix, le gouvernement français fit des tentatives

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AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 229 plus grand nombre, au moment de se décider, aima mieux s’exposer à périr de faim et de misère dans les îles et sur les plages voisines plutôt que de se confier à un ennemi qui les avait tant de fois trompés,

pour créer une colonie acadienne dans la Guyane. Il chargea de cette négociation un Canadien, le sieur Perrault, qui avait visité les détenus à Halifax. Dans une des lettres qu’il écrivit à ceux qui s'étaient réfugiés à Saint-Pierre et Miquelon, on remarque les passages suivants :

« ... Vous me dites que les offres que le ministre vous a failes à Cayenne vous paraissent très avantageuses, mais qu'un pays aussi chaud que celui de cette colonie vous coûterait trop cher, que vous l’aez éprouvé par le climat excessivement chaud où les Anglais vous avaient transportés,

» Vous n'avez peul-être pas examiné qu’avant d'arriver dans ce climat, vous étiez tous plus morts que vifs par les mauvais traitements que les Anglais vous faisaient dans leurs vaisseaux, où vous étiez si pressés, que ce n’est que par un effet de la divine Providence, si quelqu'un de vous en est échappé. On peut donc conclure de là que c’est plutôt la misère qui vous a tués que la chaleur du pays...

» ... Vous me dites que le nombre de vos Acadiens est petit après en avoir perdu la majeure partie par la faim, la prison, et les mauvais traitements des Anglais,

» Vous me confirmez dans ce que je vous marque à mon premier point, que c’est la misère qui vous a tués, et non la chaleur du pays,

» Vous m'exposez les maux que les Anglais vous ont fait souffrir pour faire changer les sentiments et l'affection que vous avez envers le roi de France,

» C'est parce que vous êtes de bons sujets, que le rai notre bon maître veut bien vous recevoir dans le sein de son royaume. Il veut vous faire oublier les peines que vous avez endurées, par le bon traitement qu’il veut vous faire dans un endroit où vous pourrez pesser vos jours heureusement, et où vous ne serez plus exposés à subir le même sort que vous avez ci-devant éprouvé... »

Voici maintenant queljues-unes des réflexions des Acadiens en réponse à M. Perrault :

«... Un pays aussi chaud que celui de Cayenne nous coûierait trop cher, de même que les pays chauds nous ont coûté où les Anglais ont transporté nos gens...

» .. Nous préfèrerons toujours la vie à tout, et jamais nous

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S'il faut en croire le récit d'un certain capitaine Pile commandant du navire l'Achille. vers la fin du siècle dernier, un chargement entier de déportés périt en mer dans les circonstances les plus lamentables,.

« Le capitaine Nichols, dit-il, commandant un transport venant d'Yarmouth, fut employé par le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse pour enlever de l'ile Saint-Jean trois cents Acadiens avec leurs familles. Avant de mettre à la voile, il représenta à l'agent du gouvernement qu'il était impossible que son navire, dans l'état où il était, püt arriver sans danger en France, surtout à l'époque avancée de la saison où l’on se trouvait. Malgré ses représentations, il fut forcé de lex recevoir à son bord, et d'entreprendre le voyage. Arrivé à une centaine de lieues des côtes de l'Angleterre, le navire faisait eau à tel point que, malgré tous les efforts de l'équipage. il était devenu ir ‘ossible de l'empêcher de sombrer. Quelques minutes : t qu'il s’enfoncât, le capitaine fit venir le missionnaire qui se trouvait à bord, et lui dit que le seul moyen de sauver la vie d'un petit nombre était de faire consentir les passagers à laisser le capitaine et les matelots s'emparer des chaloupes. Le missionnaire fit une exhortation aux Acadiens, leur donna l’absolution et les amena à se soumettre à leur malheureux sort. Un seul Français s’embarqua dans une des

n’accepterons le parti de quitter ce climat, c’est le sentiment commun de tout notre monde, quoique le nombre en soit petit, après en avoir perdu la majeure partie, tant par la faim, la prison et les mauvais traitements des Anglais, pour nous faire accepter leur parti, et changer de sentiments pour notre grand roi, Mais rien n°y a pu réussir; l'affection pour notre patrie l’a emnorté sur toutes les peines des fers et toutes sortes de mauvais traitements que nous avons soullerts de l’ennemi ; ainsi, le petit nombre que nous sommes étant réchanpés de tant de maux et rentrés dans le sein de notre patrie, nous espérons que notre bon roi de France, notre père, voudra bien nous traiter comme ses pauvres enfants et fidèles sujets... »

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chaloupes, mais sa femme lui ayant reproché qu'il l'abandonnait avec ses enfants, il revint à bord. Peu d’instants après, le navire s'engloutit avec tous ses passagers. Les chaloupes, après avoir couru mille dangers, arrivèrent dans un port situé à l'ouest de l'Angleterre !. »

En terminant son récit, le capitaine anglais a cru lui donner du piquant en faisant jouer un rôle ridicule au missionnaire, et en disant qu'il avait lâchement abandonné ses compagnons d'infortune. Malheureusement pour le narrateur, ce détail n’a pas de vraisemblance, Quant au fait en lui-même, il parait confirmé par une lettre de Brook Watson, déjà citée, où il est dit que treize cents Acadiens périrent vers ce temps, les uns dans un naufrage, les autres de la variole à Southampton et dans les

‘ports voisins, où ils avaient été débarqués.

En parlant de ces désastres, Watson fait une réflexion mélancolique qui fait bien voir l'esprit juste et droit de cet homme de bien : « Ce peuple infortuné, dit-il, livré par la France sans son consentement, fut, à cause de son attachement à des principes, que tout noble esprit regarde comme digne de louanges, arraché de son pays natal, chassé par la nation qui réclamait son obéissance, et rejeté par celle dont il descendait et dont il suivait la religion, les coutumes et les lois avec le plus profond attachement ?. »

Vers le temps que le navire du capitaine Nichols périt en mer, et dans les mêmes parages où il fut engloutit, cinglait un autre navire, chargé, lui aussi, d’Acadiens de l’île Saint-Jean. Ceux-ci n'avaient pas attendu les dernières persécutions pour fuir de leur pays; ils en étaient partis dès l'automne de 1758, au nombre de cent

Collection de la Société Historique de la Nouvelle-Écosse, vol, IT, p. 148.

? Zhid,, vol. IT, p. 132.

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soixante-dix-neuf. Surpris par une tempête en arrivant sur les côtes de France, ils avaient trouvé un refuge dans le port de Boulogne-sur-Mer (26 décembre), où le gouvernement s'était occupé de leur subsistance et de leur établissement, soit dans les provinces, soit dans les colonies !. Ils étaient repartis de Boulogne le 22 ncvembre 1764, et avaient peut-être croisés, sans être aperçus, le malheureux vaisseau où tant des leurs allaient disparaître. Ce groupe d’Acadiens était en route pour la Guyane française ?, où il s'établit, et où queiques-uns de leurs descendants se rencontrent encore et se rappellent leur origine.

Pendant la révolution de 93, quelques exilés français, abordés à Sinnamari, vinrent demander l'hospitalité à une famille acadienne. Ils furent reçus avec empressement. « Soyez les bienvenus, leur dirent ces braves gens ; nos ancêtres ont été, comme vous, bannis de leur pays, et ils nous ont appris à secourir les infortunés. Asseyez-vous à notre foyer ; nous sommes trop heureux de pouvoir vous offrir toutes les consolations dont nous sommes capables. »

1 Archives commerciules de Boulogne-sur-Mer.

? Bulletin de la Société acatémique de Boulogne.

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