‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme]Chapitre 33 sur 58 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Le gouverneur Franklin. — Son humanité. — L'abbé Bailly de Messein. — Sa mission en Acadic. — Les d’Entremont. — MM. Bourg et Le Roux.

Le successeur de Wilmot adopta une ligne de conduite toute différente de celle de ses devanciers ; il se montra aussi bienveillant que ceux-ci s'étaient montrés barbares. Michael Franklin, qui s'était élevé, de la condition de simple marchand, aux plus hautes charges de sa province, parait avoir été un homme excellent; il avait dû gémir bien souvent de tout le mal dont il avait été témoin. Il n'épargna rien pour faire oublier aux pauvres Acadiens, restés dans la péninsule, les traitements dont ils avaient eu tant à souffrir. Au reste, il ne faisait qu'obéir anx injonctions du gouvernement anglais, qui, mieux informé du caractère et des dispositions des Acadiens, voulait le reconnaître en se montrant juste et équitable envers eux. « Vous ne manquerez pas, lui écrivait le ministre anglais, lord Hillsborough, de leur donxer les plus entières assurances de la faveur et de la protection de Sa Majesté et de ses bienveillantes intentions... Sa Majesté est pleine de tendresse et d'at-

tentions à l'égard de ceux qui ont fait des établissements au Cap-Breton, sous la protection de permis temporaires du gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, et elle veut qu’on veille avec un soin attentif à leur avancement!. » :

Franklin n’avait eu rien de plus pressé que de mettre en vigueur cette politique de conciliation. Dès la réception de cette dépêche, il écrivit à l'un des magistrats du bassin des Mines : « J’ai recu ordre de Sa Majesté de donner aux Acadiens les plus amples assurances de sa royale faveur et de sa protection. Et vous pouvez aussi leur donner, de ma part, la plus entière assurance que je repousse totalement et désavoue toute intention de les employer comme milice hors de cette province, et que de tels rapports n'ont pu venir que de la part d’esprits faibles et mal intentionnés. Vous pouvez de plus leur garantir quils seront traités, en tout temps, avec le même degré d’indulgence et de protection que Sa Majesté a pour ses autres sujets. Vous pouvez ajouter aussi que le gouvernement n'a pas le moindre dessein, soit de les molester, soit de les inquiéter au sujet de leur religion ?. »

Un mois après, le lieutenant-souverneur réitéra.t les mêmes recommandations au colonel Denson : « Quelques-uns des Acadiens, disait-il, du comté de King et de Windsor... m'ont informé qu’ils ont été enjoints de faire les exercices avec les milices ; ce qu’ils considèrent comme une charge trop dure pour eux, n'ayant pas d'armes, et étant incapables de les acheter immédiatement, s’il fallait le faire.

» En conséquence, je désire que vous les exemptiez d’être appelés et de faire ces exercices, jusqu'à ce que

1 Archives de la Nouvelle-Écosse, p. 352, 353. 2 Arrhives de la Nouvelle-Ecosse, Lettre du lieutenant-gouvernci: Franklin à M. Deschamps, 1er juin 1768, p. 353.

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En étudiant cette politique si humaine et si sage de Franklin, on ne peut s'empêcher de faire cette réflexion : Que de malheurs eussent été évités de part et d'autre : que d’embarras de moins pour l'Angleterre et la Nouvelle-Ecosse ; que de haines apaisées ; que de progrè: accomplis, si, à la place de Lawrence, il y avait eu, à Halifax, un gouverneur du caractère de Franklin! Au lieu de cent mille Acadiens dans les provinces maritimes, l'Angleterre y compterait aujourd’hui un million de plus de ces sujets fidèles et utiles !

Et dire qu’à l'heure qu'il est il se rencontre encore des apologistes de la conduite de Lawrence, même parmi des gouverneurs de la Nouvelle-Écosse ? ! On est bien forcé d'avouer que la science politique a encore des progrès à faire dans notre pays.

Franklin, qui avait été témoin de l'héroïque attachement des Acadiens pour leur foi, savait qu'il ne pouvait leur donner de meilleures preuves de ses bonnes intentions, et des gages plus rassurants pour l'avenir, qu'en accordant à leurs missionnaires toute liberté de les visiter et de les évangéliser. C’est, en effet, sous son administration, et à sa demande, que fut envoyé le premier missionnaire venu du Canada depuis la conquête,

‘ Archives de la Nouvelle-Écosse. Lettre du gouverneur Franklin au colonel Denson, 4 juillet 1768, p. 354.

2? Voir le discours prononcé par le gouverneur Archibald devant la Société Historique d'Halifax, novembre 1886.

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M. Bailly de Messein !, qui arriva à Halifax au moment où l'abbé Maillard y terminait sa longue vie d’apostolat.

L'abbé Maillard était le seul missionnaire dont la présence avait été tolérée dans la Nouvelle-Ecosse, depuis 1759.

Lorsqu'il avait été fait prisonnier, quatre ans auparavant, il n'avait pas tardé à faire tomber bien des préjugés autour de lui, par l'intérêt qui s’attachait à sa personne, à ses connaissances et à ses hautes qualités. Il finit par acquérir l'estime générale; et les meilleurs esprits recherchèrent son amitié. Il s'en servit pour rendre son ministère aussi utile que possible durant ces tristes années.

À l'issue de la guerre, il avait employé la grande influence dont il jouissait auprès des sauvages, pour leur faire déposer les armes ; et le gouvernement apprécia si bien ses services, qu'il lui accorda une pension annuelle jusqu'à sa mort (1768). Il fut regretté des protestants aussi bien que des sauvages et des Acadiens ; l'élite de la société d'Halifax voulut assister à ses funérailles.

Son successeur dans la Nouvelle-Ecosse était un homme de naissance, d’une éducation parfaite,et animé du zèle bouillant d’un jeune prêtre au sortir de son ordination. Malgré sa jeunesse et son peu d'expérience, l'abbé Bailly avait été choisi pour cette rude tâche, parce

1 M. Bailly devint plus tard précepteur des enfants de lord Dorchester, gouverneur du Canada, avec qui il passa en Angleterre. À son retour à Québec, quatre ans après, ii fut sacré sous le titre d'évêque de Capse, et nommé coadjuteur de Mgr Hubert, évêque de Québec. Il mourut avant d’être appelé à lui succéder. Mgr Bailly prit toute sa vie un grand intérêt aux missions de la Nouvelle- Ecosse. Il légua, en mourant, une forte somme pour le soutien de ces missions,

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qu'on espérait que ses qualités sociales le feraient accepter plus facilement des autorités ombrageuses d'Halifax. À son départ, l'évêque de Québec, Mgr Briand, lui avait obtenu du gouverneur du Canada, sir Guy Carleton, des lettres de recommandation pour le gouverneur de la Nouvelle-Ecosse. Franklin l'accueillit, en effet, dès son arrivée, avec bienveillance, et favorisa sa mission auprès des Acadiens !.

Ceux-ci commencaient à se grouper principalement le long de la baie Sainte-Marie, jusqu’au cap de Sable et du côté de l’isthme : à Memramcouk et à Peticoudiac. D'autres groupes s'étaient déjà formés au Cap-Breton et le long des rivages du golfe.

La juridiction de l’abbé Bailly s’étendait sur tout cet immense territoire, qu’il lui failait parcourir d'étape en étape. Il avait en outre à visiter la rive occidentale de la baie de Fundy, où se trouvaient des familles sauvages, et la mission de Sainte-Anne, formée des débris de la population de la rivière Saint-Jean, laquelle s'agrandissait rapidement par de nouvelles arr'vées de proscrits. Ce groupe, moins éprouvé que les autres, à cause de son éloignement, n'avait jamais été entièrement privé de secours religieux. Malgré cet avantage, il faut dire que cette colonie n'avait pas conservé le même attachement à la foi et la même simplicité de mœurs qu’on retrouvait ailleurs. La cause en était due à la présence d’un certain nombre d'exilés qui avaient mené longtemps une vie

1 M. Bailly avait fait la meilleure impression sur Franklin, qui écrivait au gouverneur Carleton : « His conduct has been hitherto irreproachable, and, to all appearance, bids fair to be of great benefit to this Province, by quieting the mind of the Indians who began to be very uneasy; and his mission had this further good tendency of reconciling the consciences of the Acadians, who have lately taken the oaths of allegiance to His Majesty’s Government. »

Nova Scotia Archives. Franklin to Carleton, August 17th 1768, p. 356,

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errante au milieu des villes et des campagnes, où ils avaient été aigris par les rebuts et privés de toute instruction religieuse.

L'abbé Bailly fut accueilli comme un sauveur par les Acadiens de la Nouvelle-Ficosse. Ce jeune prêtre, dont les mains étaient, pour ainsi dire, encore humides de l'onction du sacerdoce, leur paraissait comme la colombe de l'arche apportant la branche d'olivier, après le déluge de maux qui les avait submergés. Avec quelle joie, avec quel empressement, ils tiraient de leurs cachettes les objets du culte, les vurnements d’eglise, les calices, les ciboires, ete., etc. ! On dressait un autel rustique dans une des chaumières les moins pauvres. Les femmes et les enfants y apportaient quelques fleurs des bois où cueillies dans les parterres. Puis on se réunissait pour assister à la sainte messe et recevoir les sacrements. On faisait baptiser les enfants, dont un grand nombre, nés depuis plus de douze'ans, n'avaient jamais vu de prêtre. Que de douces paroles étaient échangées ! Que de larmes versées ! Mais celles-là n'étaient pas amères ; elles ressemblaient à ces gouttes de pluie qui tombent à travers les rayons de l’arc-en-ciel.

Cependant la saison des jours mauvais n’était par encore finie pour les pauvres Acadiens ; un autre genre de üuibulation avait commencé pour eux. A la persécution ouverte succédait une persécution sourde, fomentée par la malveillance des subalternes, malgré les volontés exprimées de l'Angleterre et du gouverneur'. Ainsi on

1 Il était bien dans la destinée des Acadiens d’être victimes des serviteurs infidèles de l'Angleterre, Sans vouloir exonérer celle-ci de tout bläme, on doit dire que les uns ont violé ouvertement ses vrdres, et que les autres ont méconnu ses intentions. A l’origine, ce fut Nicholson qui donna l'exemple, lequel ne fut que trop bien imité par ses successeurs; puis vint le fameux Lawrence, suivi de ses deux satellites, Beicher et Wilmot; enfin, c’est une sequelle infime qu

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mettait des obstacles au groupement des familles : on avait l'œil, par exemple, à ce qu'une terre octroyée à un Acadien, le fût entre deux propriétaires protestants !, et oncore cette terre devait-elle être située, non sur les côtes, mais dans l’intérieur de la péninsule. Au surplus, le mode de concession territoriale, à titre de simple permis temporaire, adopté par la Nouvelle-Écosse, n'était pas fait pour rassurer l'esprit méfiant des Acadiens, tant de fois trompés.

Qu'ils eussent raison de se défier de ces permis temporaires, la suite des événements en donna des preuves, Je n’en veux citer qu'une : en 1784, c'est-à-dire à près de trente ans d'intervalle, les dépossédés de 1755, fixés à la rivière Saint-Jean, furent de nouveau dépossédés au profit des loyalistes américains et de soldats congédiés, qui

n’a pas même de nom auquel on puisse attacher une flétrissure,

Au reste, ce fait n'est pas sans parallèle dans notre histoire, Qui ne sait qu'après la conquête, les Canadiens-Français ont failli succomber sous les mêmes conspirations ? Le premier gouverneur anglais, James Murray, n’a-t-il pas été dénoncé et rappelé, parce qu'il n’avait pas voulu écouter les clameurs, ni se faire l'instrument d’une tourbe d’aventuriers, la plupart anglo-américains, qui s’étaient abattus sur nos rivages comme des oiseaux de proie, et qui voulaient à tout prix faire des Canadiens un peuple d'ilotes, comme leurs pareils avaient fait des Acadiens? N'est-ce pas de ce même groupe qu'a surgi le régime oligarchique qui a fini par amener la révolte de 1837? Enfin, ne sont-ce pas leurs descendants qui ont incendié le palais du parlement à Montréal, en 1849, assailli et injurié le représentant de la couronne, parce qu'il avait osé se montrer impartial à l'égard des Canadiens? Il a fallu tous les excès commis par ces prétendus loyaux pour les perdre aux yeux de l'Angleterre, et mettre un terme à leurs calomnies,

1 Ce procédé n'était que la mise à exécution du plan diabolique proposé en 1748, c'est-à- dire sept ans avant l'expulsion des Acadiens, par Shirley, gouverneur du Massachusetts, Il proposait de plus, comme je l'ai déjà dit, d'accorder le denier de Judas à tout Acadien qui abjurerait le catholicisme. Après cela, on ose blâmer les missicunaires de l’Acadie d’avoir jeté le cri d'alarme,

n'eurent qu’à s’asscoir à leurs tables pour manger leur pain, et devenir, du jour au lendemain, rois et maîtres des propriétés arrosées par les sueurs de la race proscrite. Ces malheureuses familles, impuissantes contre la force, n’eurent plus qu’à reprendre le chemin des forêts. Elles remontèrent la rivière Saint-Jean, à trente lieues de toute habitation, et ouvrirent, la hache à la main, les plateaux de Madawaska, où elles se multipliérent avec la merveilleuse fécondité qu'on leur connait. Leurs descendants, plus nombreux qu’une ruchée d’abeilles, ont formé aux alentours une multitude d’essaims, devenus aujourd'hui de belles et riches paroisses,

On a un exposé de la situation des Acadiens et de selle des sauvages, à l’arrivée de M. Bailly, d'autant plus intéressant qu'il est saisi sur le fait, dans les lettres de missions, écrites par l'abbé Bailly lui-même à son évêque, Mgr Briand. En voici quelques extraits :

« Ekouipahan ‘, 20 juin 1768.

» Monseigneur,

» ... Si je n'ai point informé Votre Grandeur plus tôt de l’état de la mission confiée à mes soins, l’impossibilité en a été la cause. J'attends de la miséricordieuse bonté de N.-$S. Jésus-Christ, et j'espère que cette vigne, devenue stérile, portera bientôt des fruits abondants. La mission d'Ekouipahan, où je réside ordinairement, et où il paraît que le gouvernement veut me fixer, est presque toute composée de sauvages malécites, au nombre d'environ quarante et quelques familles assez bonnes. |

» Les femmes et les filles ne boivent point, ni les Æ

1 Ekouipahan, appelé aussi Ekoupag, était un village indien situé qu à quarante lieues du fort Menagouech « qui commande l’embouchure de la rivière Saint-Jean », Mémoire sur le Canada, Archives de là Marine, Paris,

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garçons, et il y a aussi quelques hommes tempérants, J'ai obtenu d'eux qu'ils n'apportent plus d'eau-de-vie dans le village. Il y a, aux environs du village, onze familles acadiennes, celles-là mêmes que Votre Grandeur a eu la bonté de confirmer à Sainte-Anne !. Les Acadiens qui sont restés parmi les Anglais sont encore très fervents ; leur seul défaut est un grand entêtement, soit pour rester chacun dans son canton et ne vouloir point se réunir, soit pour avoir des terres aux mêmes conditions qu'ils les avaient autrefois, ne relevant que du roi. C'est ce que les Anglais, oui les détestent, leur ont reproché. Le gouvernement ne veut point les concéder à cette condition, cependant on a exigé un serment de fidélité ; ils sont très difficiles à desservir, car ils restent chacun dans des cantons séparés ; l'été, sur les bords de la mer, à la pêche, l'hiver, dans les bois, à la chasse,

» La mission des Micmacs est de toutes la plus nombreuse ; il y a trois villages principaux, le plus proche est Richibouctou, à soixante lieues ; jamais il n”’3 a eu de missionnaires en ce lieu : les sauvages ont toujours été desservis par Miramichi où ils sont plus nombreux, et à cent vingt lieues d'ici. Le dernier missionnaire de cet endroit est, je crois, le P. Maurice de la Corne. Les murs de la chapelle subsistent encore, et les sauvages tiennent les ornements cachés ; jamais je n'ai pu les leur faire rapporter. Une grande partie de ces sauvages est venue ici ; l'autre est allée à Ristigouche, sur ce qu’ils avaient entendu dire que le P. Ambroise y était. Le village de Ristigou-he, étant de la province de Québec, s'il y avait un missionnaire en cet endroit, il pourrait, avec moins de difficultés que moi, desservir les îles Saint Jean, là Magdeleine, et le Cap-Breton, où il y a encore quelques Acadiens. Pour desservir ces îles, il me faut faire

1 Mission acadienne de la rivière Saiat-Jean.

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