‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme]Chapitre 36 sur 58 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

Délaissement des Acadiens. — Secours providentiel. — Ré-

organisation. — Les exilés de la révolution francaise en Acadie. — MM. Desjardins et Ciquard.

On se souvient de ce passage d'Ævangéline, où Long fellow compare l’Acadien chassé de ses foyers au chevreuil poursuivi par le chasseur au fond des bois :

... Where are the hearts that...

Leaped like the roe, when he hears in the woodland the

{voice of the huntsman ?

Si le poète américain avait connu toute l'histoire du peuple acadien, telle qu'on la sait aujourd’hui, il aurait plutôt comparé ce peuple à un essaim d’hirondelles dont la tempête a renversé les nids, et qui disparait au loin pour un temps, mais qui, attiré bientôt par un invincible besoin, revient s’abattre au méme lieu, et recommence à bâtir ses demeures, avec une patience qui ne connaît pas le découragement. C'était ce travail silencieux et fécond qui s’opérait, à la fin du siècle dernier, aux endroits où se voient aujourd’hui les groupes français des provinces Maritimes. Il n'avait pas fallu moins de vingt-

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cinq ans, pour que les familles errantes dans l'intérieu r des terres ou revenues de tous les points de l'horizon se fussent fixées définitivement au sol, Tous les genres d'obstacles avaient retardé leur établissement ; d'abori des proscriptions réitérées, puis, le refus de titres de propriété, enfin le défaut de moyens pour se livrer à la culture.

On sait ce qu'il en coûte aux colons de nos jours pour ouvrir des terres, avec toute Ia protection, souvent même l'assistance matérielle qu'ils recoivent du gouvernement et de leurs familles. Les Acadiens ne pouvaient compter sur aucun de ces avantages. À peine avaient-ils eu, pendant les premiers temps qui suivirent leur arrivée, de quoi se vêtir et s'empêcher de mourir de faim. {ls se trouvaient, les uns entourés d’un monde hostile, les autres complètement isolés, comme, par exemple, ceux de l'ile Madame, au sud du Cap-Breton, qui s'y étaient réfugiés en secret, et avaient risqué de s'établir sur des terres sans titres de propriété !. Leurs seules ressources consistaient dans leurs bras et leur volonté ; mais leurs poignets étaient plus forts que les nœuds des érables qu'ils abattaient, et leur volonté était plus forte que leurs bras : elle avait la ténacité de leurs onvictions.

Tout accès aux charges publiques leur était fermé, et leur existence politique devait se borner à étre oubliés on à se faire pardonner leur présence. Ils n'avaient pas même l'avantage de se concerter ensemble, la vlt-

1 Un petit nombre d’entre eux avaient obtenu, quelque temps après leur arrivée, des titres temporaires.

En 1760, un voyageur français trouva à l’ile Madame cent treize habitants. « Ils vivent comme ils peuvent, écrivait-il, sur un sil stérile, soutenus seulement par le travail de la pêche. » Et il ajoutait en terminant : « Nous quittâmes ce pays sans regrets, exceplé celui d’y laisser tant äe familles dans la misère. »

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260 UN PÈÉLERINAGE

daient grâce à Dieu d’avoir été ces témoins de la foi, et de grosses larmes tombaient de leurs yeux. Un de leurs prêtres avait pu leur dire un jour avec vérité : « Vous êtes comme les chrétiens des premiers temps ; vos catacombes, à vous, ce sont vos déserts et vos forêts, Persévérez comme vos pères dans la foi. »

C'était pour garder cette foi et la transmettre à leurs enfants, qu’à leur retour au pays, leur première sollicitude avait été de demander des missionnaires.

On a vu avec quelle joie ils avaient accueilli M. Bailly, et quels fruits de bénédictions avaient opérés parmi eux ses successeurs, MM. Bourg et Le Roux. Ces deux derniers furent les seuls prêtres qui les visitèrent résulièrement jusqu'en 1790, c'est-à-dire durant plus de quinze ans.

Les évêques de Québec, dont l'immense diocèse s’étendait devuis Détroit jusqu'à Halifax, c'est-à-dire, sur un espace de plus de cinq cents lieues, n'avaient pas méme

un nombre suffisant de prêtres pour satisfaire aux besoins È

les plus pressants. Les tentatives que ces évêques avaient faites, en différents temps, pour recruter des sujets en France, avaient toutes échoué; car l'Angleterre, qui nourrissait continuellement le projet de protestantiser le Canada, y avait mis une opposition formelle et systématique. Ce n'était même que par un heureux concours de

circonstances que M. Le Roux avait pu arriver jusqu

Québec ; et il ne s'était maintenu à Memramcouk que grâce au profond isolement où 1] se trouvait et à l'extrême prudence de sa conduite. Mais, à la date où nous sommes parvenus, les Acadiens se voyaient à A veille de manquer entièrement de missionnaires. L'abh Le Roux, accablé d'années et de travaux apostoliques, À n'avait plus pour longtemps à vivre ; et l'abbé Bourg. quoique jeune encore, avait contracté des infirmités qu devaient bientôt lui interdire la vie de mission. Qu'al}

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laient done devenir leurs ouailles ? Dieu voulait-1l abandonner la race acadienne au moment où elle sortait de ses ruines ? Allait-il la laisser périr, après l'avoir préservée, comme par miracle, de l'anéantissement ? Les peres et les mères de famille, inquiets sur leur postérité, se demandaient, comme autrefois les enfants d'Israël, d'où leur viendrait le salut : Unde veniet auxilèum mit? Sur l'avis de leurs pasteurs, inquiets comme eux de l'avenir, ils s’assemblaient le soir et récitaient en commun des prières, surtout le chapelet, pour fléchir le ciel et demander des ouvriers évangéliques. De quelle manière lurent-ils exaucés? Comment l'Eglise du Canada se ouva-t-elle tout à coup riche d’une nouvelle famille spirituelle, qui lui permit d’en doter les plus déshérités des siens? D'où lui vinrent ces fils qu’elle n'avait pas enfantés ?

Nous sommes ici en face d’une de ces harmonies de la Providence, qu'on ne peut contempler sans admirer ses merveilleux procédés. Une tempête avait dispersé le peuple acadien : une tempête devait lui apporter le salut, Il était réservé à des exilés de venir recueillir et sauver : ei restait d’un peuple exilé. À ce peuple, confesseur

la foi, Di: devait des apôtres, confesseurs de la foi comme lui. :’our faire mieux éclater cette harmonie de là Providence, on vit le gouvernement anglais changer tout à coup de politique, et mettre autant d'empressement à envoyer des prêtres au Canada, qu'il en avait is, la veille, à les exclure.

La révolution française sévissait alors dans toute sa lureur, et jetait, sur les rivages d'Angleterre, une masse d'émigrés et de prêtres, échappés à la guillotine. Les admirables exemples de vertu que donna le clergé prosmit, parmi lequel on comptait les plus grands noms de France, ne tardèrent pas à faire tomber les préjugés qu'avait eus jusqu'alors le peuple anglais contre tout ce

qui était catholique. Son mépris se changea en estime et sa haine en sympathie. La générosité que déploya l'Angleterre, en cette cirecnstance, lui acquit l'admiration du monde entier. Les particuliers rivalisérent avec Je oouvernement pour soulager les victimes de la Révolution. « Quel touchant spectacle, dit à ce sujet un écrivain français, quel admirable exemple a donné aux autres nations cette nation hospitalière, quand on la vue tout entière, clergé et laïques, roi et sujets, grands et petits, accourir au devant des confesseurs d'une religion qui n'était pas la sienne, s'empresser de les accueil. lir, de soulager leur douleur, de subvenir à leurs besoins. d'en adoucir les maux 1!» Parmi les moyens d'assistance proposés par a presse anglaise, fut celui de fonder, au Canada, une colonie d'émigrés et de prètres francais.

Mer Hubert, évêque de Québec, se hâta de profiter de ce mouvement de l’opinion pour demander au cabmet de Londres, l'autorisation de faire venir quelques-uns de ces prêtres, qu'il S'engageait à employer dans son diocèse ; il obtint cette autorisation sans difficulté, Mal: cré les ressources restreintes dont il disposait, il fi passer immédiatement des fonds en Angleterre, afin de subvenir aux frais de voyage d'un certain nombre de ces prêtres.

Deux ecclésiastiques français n'avaient pas attendu ee temps favorable pour se rendreen Amérique ; ils s'ételent fait transporter des îles Miquelon à Halifax, où les autorités avaient fermé les yeux sur leur présence. Par une singulière coineidence, ïls arrivèrent précisément à l'heure où l'abbé Bourz quittait la Nouvelle-[ecosse : et ils auraient pu, pour ainsi dire, reconnaitre la trace de ses pas, encore fraiche, sur le rivage où ils venaient de débarquer.

1 Le cardinal de la Luzerne. Œivres complètes, t, 11, p. 114.

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Une petite colonie irlandaise établie à Falifax, et composée de loyalisles américains et de soldats licenciés de l’armée anglaise, avait obtenu, peu de temps auparavant, l'exercice libre de leur relision et l'autorisation de faire venir de Cork un prêtre de leur nation, Le P. Jones, de l'ordre des capucins!, homme instruit et fort distingué, avait bâti pour eux une église et exercait, à la place de l'abbé Bourg, les fonctions de vicaire général de l'évêque de Québec. Le P. Jones s'empressa d'accepter les services de ces deux prêtres, munis des meilleures recommandations. L'abbé Allain alla évancéliser le oroupe acadien le plus inaccessible et le plus delaissé de tous : celui des îles de la Madeleine, L'abbé Lejamtel de la Blouterie eut en partage l'ile du Cap-Breton, et se ixa à Arichat, où vint bientôt le rejoindre un autre exilé de France, l'abbé Champion, comme lui du diocèse d'Avranches,.

En 1394, l'abbé Desjardins succéda à M. Bourg dans la baie des Chaleurs, où il fut bientôt suivi par MM. Levaivre et Orfroy.

L'abbé Castanet accepta la mission de Miramichi : l'abbé Joyer, celle de Caraquet ; l'abbé Sisouwne, celle de la baie Sainte-Marie ; enfin l'abbé de Calonne, frère du ministre de Louis XVI, les missions de l'ile Saint-Jean, où il eut pour compagnon l'abbé Pichart,

On peut id quel essort donnèrent à ces missions ces hommes instruits, quelques-uns même savants, accomplis de toutes manières, éprouvés par les persécutions, et exercant leur zèle ardent sur un peuple simple, avide de leur parole, et ouvert au sentiment religieux. C’est à ces confesseurs de la foi que la race acadienne doit son organisation ; ce sont eux qui ont été les vrais fondateurs de sa nationalité.

1 Archives de l'archevrché de Québec. Lettre de l'abbé de Calonne à l'évêque de Québec, 1801.

au UN PÉLERINAGE

Quand le dernier survivant de cette petite phaiange en Acadie, l'abbé Sigogne, se coucha pour dormir son dernier sommeil, il Y à aujourd'hui quarante-trois ans, le peuple acadien pouvait compter sur l'avenir, L'œur’e qu'ils ont accomplie paraissait, de leur vivant, bien humble et bien obscure; mais quand on la regarde au-

Jourd'hui, quand on la mesure à ses résultats, on vor

combien elle était grande et fructueuse. Is croyaient n'éerire leur nom qu'au livre de Dieu, et ils Font éerit aussi au livre des hommes,;Leur mémoire, entourée de bénédietions, vivra autant que le peuple dont ils ont préparé la destinée,

La vie de mission de chacun de ces prêtres se ressemble : elle se compoxsait de cette multitude d'oceupations pastorales qui font les jours pleins, mais incolores et untformes, Aueun événement remarquable n'est venu la traverser, [y a done peu d'intérêt à suivre chacune de ces earrières l'une après l'autre, On ne peut qu'en détacher un petit nombre de faits qui se recommandent à l'attention,

L'abbé Desjardins, qui vint finir ses jours à l'Hôtel- Dieu de Quéhee, était frère de l'abbé du même non, qui devint vicaire général de l'archevêque de Paris, et qui, en 1593, avait été envoyé par l'Angleterre pour se concerter avec les gouverneurs des provinces du Canada sur l'établissement d'une colonie d’émigrés francais.

Les goûts d'artiste de l'abbé Desjardins nous ont valu les plus beaux tableaux d'église que possède la province de Québee, Ces tableaux, enlevés pendant la Révolution, lors de Ia profanation des temples, avaient eté enfouis dans des greniers où ils étaient exposés à périr. Quelques-uns mêmes, coupés en deux, comme la magnifique toile de Philippe de Champagne, Ze Repas chez le Phurisien, qui orne l’église des Ursulines de Québec, servaient d'enveloppe à des ballots de r11rchandises. Pendant un

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sejour en France, l'abbé Desjardins se mit à la recherche de ces tableaux, et en recueillit un bon nombre, qui furent acquis par les fabriques de nos paroisses.

L'amour de l'art chez M, Desjardins ne nuisait ecpendant en rien à l'amour du devoir : aucun de ses confrères ne le Surpassait en zèle et en activité, [n'y a pour s'en convainere qu'à jeter un coup d'ail sur les rapports de missions qu'il éerivait de la baie des Chaleurs à l'évêque de Québec, conjointement avee l'abbé Castanet, le com pasnon ordinaire de ses courses. Ces rapports sont des modeles du genre et indiquent autant de sollicitude que d'intelligence,

Veut-on savoir à quel genre de vie l’astreignaient ses devoirs de pasteur ? [le dit lui-même dans une note lussée à son successeur,

J'en extrais les passages suivants, qui font connaitre l'état de cette mission :

«M, Orfroy me demande quel était l'ordre que j'observais dans mes visites et les différents temps où j'allais dans chaque mission, Le voiei : je restais à Caraquet les mois de novembre, décembre, janvier et quelquefois la moitié de février, C'était ordinairement le temps où je faisais faire la première communion, J'étais dans l'usage de reecvoir les enfants à ma table ce jour-là. Vers la mifévrier, je partais pour Miramichi et autres lieux circonvoisins, et j'étais ordinairement un mois et demi dans ma tournée, C'était à la Bartabogue! que je résidais le plus longtemps. Je m'en revenais de là à Caraquet, et y restais ordinairement quinze jours ou trois semaines. Je partis ensuite vers le milieu d'avril, sur les glaces, pour me rendre à Nipisiguit, où j'étais un mois où cinq semaines,

1 L'étymoiogie de ce mot est assez singulière pour être notée :

c'est une corruption du nom d’un individu qui à habité cet endroit, Burthelemi Borgne,

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» En général, tous les \cadiens y sont bons, excepté ceux qui ont été en Canauu, qui ne les valent pas. Il sera aisé à Monsieur le missionnaire de les distinguer.

» De Nipisiguit, je revenais à Caraquet, et les premières années, je m'empressais pour me trouver vers la Pentecôte à la mission des sauvages ; mais ensuite le concours n'ayant plus lieu à cette fête, je me contentais de me rendre àladite église des sauvages à la Sainte- Anne, où le concours est le plus grand. J'avais le soin et le temps auparavant de faire ma mission chez Îles Anglais ; et à la fin de cette mission, de me rendre pour ladite Sainte-Anne à l'église des sauvages. Je ne restais guère plus de huit à dix jours à cette misson après [a Sainte-Anne, vu qu'ils sont très pressés de s’en aller par défaut de vivres,

» Nigawek ou Tabouïamtek se faisait desservir avec les sauvages, l’été; mais l'hiver à Nigawek, où il y a une chapelle. Il n’y a guère en cet endroit que deux familles qui donnent de la consolation aux missionnaires : ce sont celles de Francois et de Jean Julien. Le fils ainé de ce dernier, Francois, est un des meilleurs Indiens. L'incomparable Madeleine, sa femme, est l'interprète des sauvages, lorsque le missionnaire ne sait pas la langue; elle est quelquefois plus sévère que le missionnaire.

» Je revenais, vers le 10 d'août, à Tracadie, où je demeur:is environ huit jours.

» Je m'arrétais un jour à Pokmouche, et je m'en revenais à Caraquet, où je restais quelquefois trois senaines, quelquefois plus. Vers la mi-septembre ou un peu plus tard, je partais pour Nipisiguit, où j'étais environ un mois, Jusque vers la Toussaint, époque à laquelle je revenais à Caraquet.

» Quoique j'aie dit que je voyageais l'hiver, néanmoins, si monsieur le missionnaire voulait me croire, il ne le

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AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 267 ferait que pour des malades, vu que les visites d'hiver ne sont pas ordinairement très fructueuses, à cause des fréquents mauvais temps ; à moins qu'il ne se sente porté à aller se cabaner avec les sauvages pour les convertir,

e qui serait une bien Dre re. M. Castanet à séjourné “pe de deux mois de suite parmi ces sauvages. »

Dans une lettre tait :

L'Eglise de Bonaventure n’est point heureusement dans un besoin si pressant que celle de Tracadietche Carleton) ; et les facultés de ses habitants sont grandes. La nouvelle bâtisse se continue avec beaucoup d'activité ; et l'espoir d'obtenir un prêtre pour prix de leur zèle ranime l'émulation des braves gens de

à Mer Plessis, M. Desjardins ajou-

Bonaventure.

J'ose vous assurer, Monseisneur, qu'ils sont plus dans le cas de faire vivre un missionnaire, que les gens de Caraquet, et qu'il y aurait grandement de quoi l'employer dans la desserte du Le de la baie, jusqu à la rivière aux Renards, Un autre aurait bien aussi suffisamment à s'occuper des missions de Ristigouche et Tracadietche. La population augmentant ici dans une progression étonnante, et les sauvages ayant été jusqu'ici infiniment trop négligés, demandent des soins tout particuliers. Il n'est pas possible qu'un seul prêtre, chargé de tant d'ouvrage, le puisse bien faire, et qu'il tienne lui-même longtemps, aux voyages pénibles que la distance des lieux read si difficiles. J'ai passé presque tout mon hiver en courses d'ici à Bonaventure, à cause des maladies fré- “uentes qu'il y à eu de ce côté. J'aurais désiré aller

jusqu'à Percé, et l'hiver serait en effet le vrai temps

pour y catéchiser ces pauvres gens qu'on à peine à réunir dans l'été; mais comment se résoudre à abandonner pour quelques ouailles une si grande partie de son troupeau ? Deux prôtres, Fa voudr aient travailler de concert au salut des âmes, le 1

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avec beaucoup plus de succès et de sûreté pour euxmémes !, »

Les besoins pressants dont se plaignait ici M. Desjardins se faisaient sentir bien plus encore du côté de Memramcouk, où M. Ciquard ne put être appelé qu'en 1803, La mort de M. Le Roux, arrivée dix ans auparavant, y avait été une perte irréparable. Depuis lors cette paroisse avait été desservie très irrégulièrement, et par des curés qui ne connaissaient qu'imparfaitement la langue et le génie du peuple. Tandis que les dangers y augmentaient chaque jour par l’affluence d'une immigration protestante venant de tous côtés, la vigilance pastorale y avait diminué, et la paroisse était tombée dans un état de décadence qui faisait tout craindre pour l'avenir. Pour comble de désastres, le feu avait pris à l'église durant l'absence du dernier desservant ; et, comme le toit était en chaume, tout fut consumé en si peu de temps qu'on eut peine à sauver les ornements et les vases sacrés, La nouvelle église n’était pas encore achevée, quand : Mgr Denaut jeta les yeux sur l'abbé Ciquard pour venir reprendre l'œuvre interrompue de l'abbé Le Roux.

Mer Denaut avait compris qu'il ne fallait pas moins qu'un fils de M. Olier et un disciple de M. Emery ?, pour y relever les ruines de cette mission.

Aucun des prêtres français, venus ici à la suite de la Révolution, n'avait eu une carrière aussi pleine de vicissitudes que celle de M. Ciquard.

Natif de l'Auvergne, il était entré au séminaire de Saint-Sulpice de Paris, en 1783, et avait été envoyé l'année suivante au séminaire de Montréal. Le Canada se trouvait alors sous le régime tyrannique du général Haldimand. Dès que ce gouverneur eut été informé de l'arrivée de ce prêtre français, il le fit redescendre à

1 Archives de l'archevéché de Québec. Lettre de M. Desjardins.

? Archives de l'archevéché de Québec. Lettre de M. Ciguard.

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AU PATS D'ÉVANGÉLINE 269

Québec et de là, à la Malbaie, où il avait ordre d’attendre un navire qui devait le ramener en Europe, L'abbé Ciquard espéra échapper à la vigilance du gouverneur en désertant à travers les bois e en franchissant les montagnes qui le séparaient de Québec, d'où il regagna Montréal sans être reconnu. Il ne put s’y tenir si bien caché, qu'il ne fut découvert par les limiers du général, qui, cette fois, le fit conduire sous bonne garde jusqu'à soixante lieues au-dessous de Québec, dans l'ile du Bic, d'où il le fit embarquer un mois après pour l'Europe. Il était supérieur du séminaire de Bourges, jorsque la Révolution vint l'en chasser en 1791, FI passa à la Nouvelle- Orléans, et de là, à Baltimore, où Mgr Carroll lui confia là mission abénaquise de la rivière Passamaquoddy. La lettro suivante donne quelque idée de ses travaux apostoliques N

« .. Cinq canots de Penobscot formaient notre tlottille. Leurs équipages se composaient de quinze hommes, sept femmes, cinq enfants et moi.

» Nous avons campé dans le bois pendant trois nuits employées à traverser le désert, Nous avons eu beaucoup de pluie, et les moustiques nous ont fort tourmentés ; mais je n'ai recu de leurs attaques aucun inconvénient sérieux. Les deux dernières nuits, j'ai dormi sans interruption depuis le moment où je me suis couché jusqu'au lever du jour. Nous n'avions pas le temps de bâtir des wiqu'ams (cabanes); nous dormions sous l'abri d'un eanot, et je m'en trouvais très bien. Une vieille Indienne, qui faisait ma cuisine à Quoddy, était à ma suite ; elle a pris de moi le plus grand soin. Depuis le vendredi midi jusqu'au lundi soir, nous n'avons pas vu une seule habitation ; toujours des arbres et de l'eau ! Ce n’était cependant pas une vue désagréable, La terre était presque toute couverte de grands bois qui réjouissaient nos yeux par leur magnifique verdure ; et sur le sol s'étalait une

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herbe splendide, comme je n’en ai jamais vu. Mon esprit cherchait à entrevoir le temps où cette contrée sera toute colonisée. Je me plaisais à l'idée qu'elle pourra devenir l'asile de la vertu et de l'innocence, maintenant persécutées presque partout. Plein d'espérance et désireux de la consacrer en quelque sorte, je célébrai la grand’ messe et les vèpres avec mes bons Indiens, en l'honneur de la sainte Trinité.

» Nous avons traversé six lacs, dont deux assez larges, à travers lesquels coule la rivière Schoudick, De la fin du dernier lac au ruisseau Penobscot, comme disent les sauvages, on compte que la route est d'environ quatre milles ; mais je crois bien que j'en ai fait douze. Vous ne pouvez pas avoir une idée de l'état de cette route ; les yeux perçants des Indiens peuvent à peine en découvrir la trace. Il faut toute leur agilité et toute lent force pour: surmonter les obstacles qui l'embarrassent, chargés comme ils sont de leurs canots et de leurs bagages, De grands arbres, dont quelques-uns sont pourris et cèdent sous le pied qui les presse, encombrent la voie, Ici, c’est un marais fangeux ; là, des rochers glissants, Je suis tombé une douzaine de fois, mais sans me faire de mal. Je me croyais bon marcheur ; et les Indiens disent que je le suis certainement pour un homme: blanc, mais quand je me compare à eux, je crois que je me traine à peine comme un limacon.

» ... Dès que mes pieds ont eu touché la terre, les Indiens se sont mis à tirer des coups de fusil en signe de joie. Ils m'ont fait un accueil tout à fait amical et touchant. Nous sommes ensuite allés à l’église. Après avoir offert mes remerciements à Dieu et l'avoir prié de bénir ma mission, après avoir adressé quelques paroles aux sauvages, J'ai été introduit dans mon presbytère, Il est près de l'église. Tous deux sont bâtis sur une colline, audessus des cabanes indiennes, Ma maison (et je le dis

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avec orgueil, car bien du temps s'est écoulé depuis que je n'ai été dans ma maison , ma maison donc a environ dix pieds carrés en suriace et huit en hauteur. L'église estun peu plus large, mais pas beaucoup plus haute, Il n'yentre pas d'autres matériaux que de l'écorce, avec quelques troncs d'arbres et des bâtons en croix pour la soutenir, La seule ouverture est la porte ; aussi l'église est-elle sombre ; à peine peut-on lire à l'autel, La seule pièce d'ameublement qui existe dans la maison est une erande table faite de planches grossières. J'ai mis, la nuit dernière, mon matelas sur la table, et j'ai dormi passablement. L'église est tapissée de deux pièces de drap, l'une écarlate, l’autre bleue, auxquelles sont attachées, avec des épingles, quelques images.

» Les Indions étaient, hier, si joyeux de me voir, qu'ils oubliaient de manger. [ls n'avaient rien préparé pour notre repas, Heureusement j'avais mes deux barils de biscuits ; on nous a apporté d'une ferme voisine du bon lait et du bon beurre, de sorte que nous avons pu diner et souper parfaitement. Aujourd'hui, je suis traité avec des pigeons sauvages.

» ,.. J'ai chanté une grand’messe pour les morts, et j'ai parlé contre l’ivrognerie. J'ai déclaré à mes Indiens, que je ne recevr'ais à la communion que ceux qui auraient été longtemps sans boire, par exemple, une année, Je crois que j'aurai peu de communions ; mais je ne veux pas exposer les sacrements à une profanation certaine.

» Les sauvages ont chanté toutes les parties de l'office auxquelles le peuple mêle sa voix ; et ils l'ont fait exactement sur le même ton que nous. Au ÀAyrie, ils ont gardé les mêmes mots. Quel courage et quelle patience dans les premiers missiounaires |.

» Ce que les autres appellent misère, est pour moi le luxe de la vie; et cela me convient extrêmement bien. L'autre nuit, je me suis éveillé presque à la nage dans

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mon lit ; la violence de la pluie avait fait un trou dan: le toit de ma cabane, et j'avais été inondé. Ce baiïin froid m'a fortifié ; au lieu de me donner un rhume, il ne m'a rendu que plus vigoureux et plus dispos.

» ... La corruption a augmenté parmi les sauvages, mais cela est dù à ce qu'ils n’ont pas de prêtre pour les gouverner.

» ... Ce sont littéralement de petits enfants, mais bien élevés. Je pense qu'ils seront obéissants et soumis à l'avenir ; ils l'ont été depuis le peu de temps que je suis leur père. Ils m’aiment ; je leur suis attaché ; je le suis beaucoup à quelques-uns, et je ne les quitterais pas sans les arroser de mes larmes'. »

Le manque absolu de moyens d'existence obligea l'abbé Ciquard d'abandonner, quoique bien à regret, ces pauvres sauvages, après les avoir desservis deux ans ; et il se rendit au dé:ir de l’évêque de Québec qui l’appelait au milieu de l’intéressante colonie acadienne de Madawaska.

Il y était encore en 1803, lorsque Mgr Denaut l'en arracha pour le fixer à Memramcouk, dont la mission comprenait en même temps celle de Peticoudiac et de Ménoudie. Les habitants de ces localités avaient alors

à lutter contre un nouveau genre de vexations qu'ils dem

n'avaient pas prévu. Le gouvernement de la province, got,

sans égard pour leurs travaux, et sans songer que son #

| premier devoir était de protéger ces défricheurs du sol, au

les avait sacrifiés à des étrangers, auxquels il avait con- bear

| cédé des titres de propriété sur les nouvelles circons- geux

| criptions territoriales formées de ce côté de l’isthme. Les Jour

Il seul,

| 1 Mgr de Cheverus, évêque de Boston et plus tard cardinal- pas €

| archevêque de Bordeaux, visita cette mission après M. Ciquard, et Crair

| Ï pendant que celui-ci était encore à Madawaska, Ces deux esprits terril ba: 1

également justes se rencontrent sur tous les points dans leurs obser-

La cher vations sur ces miIssi)ns sauvages,

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nouveaux seigneurs exigcaient de leurs tenanciers le rachat de leurs terres, ou des rentes si onéreuses qu'un grand nombre en furent ruinés. Ceux de Ménoudie, en particulier, furent presque tous dépossédés, et forcés d'aller reprendre leur dur métier de défricheurs sur le chemin de Memramcouk, à Shédiac, ou dans les environs.

Telle était la situation de ces missions à l’arrivée de l'abbé Ciquard, Les malheureux colons avaient toutes les peines du monde à subvenir aux premiers besoins de leur missionnaire. Celui-ci se trouva souvent dans un état de pauvreté qui lui rappelait son séjour chez les sauvages. Il se dévoua cependant avec un admirable courage, et acheva d'user ces forces, durant les neuf ans qu'il eut à desservir cette rude mission ; mais il eut la consolation, dans ies dernières années de son séjour, d'y voir refleurir les beaux jours du règne de M. Le Roux.

Jusqu'à la tin de sa vie, l'abbé Uiquard eut la ferveur d'un séminariste. Il ne lisait jamais les lettres de son évêque, qu'agenouillé sur les marches de l'autel, afin, lui écrivait-il, d'être prêt à déposer au pied du crucifix tous les sacrifices qu’on jugerait à propos de lui imposer.

Voici en quels termes ce vieillard plein de mérites demandait à son ancien supérieur de Baltimore, M. Nagot, un petit réduit pour y aller mourir : |

« Je n’ai plus d'espérance d'être jamais reçu et admis au séminaire de Montréal, quoique M. Le Roux le désire

beaucoup ; le gouvernement anglais, toujours ombra- :

geux, s’y oppose, et par là, me voilà condamné pour toujours à vivre dans ces pénibles missions, pour y mourir seul, abandonné et privé de tout secours. Je ne crains pas d'y vivre, puisque c’est la volonté de Dieu, mais je crains bien d'y mourir, et c'est pour moi une triste et terrible perspective. Comment espérer un autre sort ? Où chercher un autre asile ? En quel endroit pouvoir trouver,

re, cer for rtrgrmardinr er

Pr s s à s 1QR É 4 Fa ZI TZ ETES ET = EX. a ne ler A = n Ê x

Prier

auprès de mes confrères, un petit réduit pour y fair: pénitence et y finir mes jours ® Ühez vous ? Je le désire, mais je n'ose ni l'espérer ni le demander, parce que je ne puis que vous être inutile. Mais si je suis inutile partout et en tout, j'oserais assurer que je ne serai jamais a charge à personne, ni incommode, ni envieux nulle part. Le genre de vie que je mène depuis que je suis dans ces pays déserts et sauvages, ainsi que mes missions, m'ont trop appris pour cela à me contenter de peu, soit pour la vie et l'habillement, aussi bien que pour le logement et le service ; car je me sers, ou du moins je sais me servir moi-même, vivre seul ou en compagnie.

» Hé! combien de fois je me suis vu réduit à n'avoir pour tout logement qu’une pauvre et chétive cabane sauvage, à vivre de ce que la Providence m'envoyait, et où j'étais, le jour comme la nuit, aveuglé par la boucane, dévoré par les mouches, piqué par les poux; le jour, assis sur la sellette, la nuit, couché ou étendu par terre sur quelques branches de sapin, pour me reposer des fatisues du jour ; et passer ainsi, presque dans l'insomnie ou dans les pénibles travaux du ministère, des mois entiers sans interruption.

» Combien de fois, même dans mes courses, me seraisje trouvé heureux et content, si j'avais pu rencontrer quelque vieille masure ou cabane sauvage, pour m'y mettre à l'abri des orages et y passer la nuit; n'ayant pour lit que la terre nue, pour couvert, la calotte des cieux, ou tout au plus dans le mauvais temps, un petit canot renversé ou quelques écorces levées à 12 hâte, ou les branches de quelque arbre, faible abri contre le froid. la neige ou la pluie. Je n’avais alors que la compagnie de quelques sauvages ; j'étais seul et abandonné a moimême, éloigné de plus de cent lieues de tout prêtre ; et maintenant après dix-sept ans de pareil genre de vie, ne

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Mgr Plessis, à qui l'abbé Ciquard | projet de retraite, lui ARR CUIOMUNNNUr. RON d'estime et d’ Fs e, lui répondit avec des témoignagrs naire en f cu section si paternels, que le bon mission € € 4 DD son STE Un. jusqu'aux larmes. L'évêque obtint qu'il avait Si bi de (1812), et lui procura ce repos Fe . ee Se mérité, en lui confiant l'agréable et FU ee erte de Saint-François du-Lac. Enfin, dans ses Ro s années, il lui facilita l'entrée de cette terre promise du séminaire de Montréal, qu'il n'osai | espérer. , qu'il n'osait plus

1 Archives de l’ :

jee. archevèché de Québec. Lettre de M, Ciquard, 4 mai

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