CHAPITRE QUINZIÈME
Jean-Baptiste Doucet. — L'abbé Sigogne au cap de Sable et à Sainte-Marie. — Un désastre.
À l'autre extrémité de la Nouvelle-Ecosse, les riverains de la baie Sainte-Marie et du cap de Sable commencaient, avec le siècle, à renaitre à la vie sociale, sous la bénigne influence de leur nouveau missionnaire.
L'homme le plus remarquable qu'ait produit la Nouvelle-Ecosse, Haliburtsn, s'honorait de l'amitié de l’abhé Sigogne, dont ilfit l'éloge en plein parlement. L'abbé Sigogne a été, de tous les prêtres proscrits par la Révolution, celui qui a fait Le plus long séjour dans la Nouvelle-Ecosse, et qui y a laissé la trace la plus profonde. Encore aujourd’hui les habitants de la baie Sainte-Marie font des pèlerinages à son tombeau, si grande est la réputation de sainteté qu il a laissée après lui.
Ce fut un Acadien, fils de proscrits, proscrit lui même, dont la Providence se servit pour lui préparer les voies. Jean-Baptiste Doucet était un homme d’une belle intelligence, qui avait eu l'avantage, bien rare parmi les siens, de recevoir de l'instruction. Son honnéèteté proverbiale, jointe à une droiture d'esprit et une amabilité de caractère tout à fait rares, lui avait acquis l'estime
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universelle, et donné une grande influence, même parmi la société protestante. Il avait fini par entrer dans les bonnes grâces des gouverneurs, et il s'en était servi non seulement pour son propre bien, mais nour celui de ses compatriotes, [Il convainquit ces gouverneurs de la fidélité des Acadiens et de leurs bonnes dispositions. Grâce à lui, plusieurs d’entre eux reçurent des titres de propriété. Il fit plus : il obtint, en faveur des Acadiens exclusivement, une concession de six mille cinq cents acres de terre, en arrière de leurs propriétés. Lors de la visite épiscopale de Mgr Plesais, en 1815, l'éloge de cet homme de bien était encore dans toutes les bouches, quoiqu'il fût mort depuis assez longtemps.
Les habitants de cette côte n'avaient pas manqué de profiter de l'heureux changement qu’il avait opéré, pour faire de nouvelles instances afin d'obtenir un missionnaire, promettant même de payer son voyage d'Europe au cap de Sable ; car, de même que les Canadiens depuis la cession, les Acadiens n'avaient à leur portée d'autre élément d'organisation que le clergé catholique. Hors de là, point de salut pour eux, non seulement au point de vue religicux, mais au point de vue national. Il ne leur restait d'autre alternative que de sacrifier ce qui tient ie plus au cœur de l'homme : ses traditions, sa Jangue, tout ce qui distingue une race, en un mot, tout ce pour quoi ils avaient tant souffert.
Leur requête, envoyée en Angleterre, fut remise à Mgr De la Marche, évêque de Saint-Pol-de-Léon, chargé par le gouvernement britannique de distribuer les secours accordés aux prêtres exilés. Mgr De la Marche jeta les yeux sur l'abbé Sigogne, qui n’attendait que l'occasion d'exercer son zèle. Comme l'abbé Le Roux, M. Sigogne était du diocèse de Tours, plein d'ardeur comme lui, mais d'une plus haute intelligence et d'une
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À son arrivée au cap de Sable (4 juillet 1799), l'abbé Sigogne avait trouvé un esprit bien différent de celui qu'avait admiré l'abbé Bailly, trente ans auparavant. Ce « jardin spirituel » qu'il avait rêvé d'y faire fleurir, avait été abandonné presque complètement depuis une dizaine d'années, et produisait maintenant plus de ronces que de fruits.
La révolution américaine avait jeté de ce côté une partie de ceux qui avaient embrassé la cause de la Grande-Bretagne, et que la nouvelle république repoussait de son sein. Ce voisinage avait singulièrement affaibli la foi et les mœurs des Acadiens, surtout parmi la nouvelle génération, qui avait grandi sans instruction d'aucun genre, et qui avait été livrée presque entièrement à elle-même.
Le P. Jones qui, d'Halifax, observait la même démoralisation parmi ses ouailles de langue anglaise, écrivait tout alarmé à l'évêque de Québec :
« Si on ne prend des mesures pour supporter quelques missionnaires, la religion catholique sera bientôt morte en ce pays ; il faudrait des établissements réguliers à Saint-Jean, Shelburne, Annapolis, Windsor ; et deux ou trois visites par année dans les havres ; autrement, si on excepte un petit nombre d’Acadiens et de sauvages, il n'y aura plus de catholiques en ces provinces dans vingt ans d'ici. Mon cœur saigne quand je réfléchis à ce qui pourrait être fait, et que je ne vois personne venir de l'avant pour faire l’œuvre de Dieu. Ah! si le ciel me mettait en main le revenu de quelques bénéfices des vieux pays !
» D'autre part, tenez pour certain qu’il n’y a aucune partie du globe (la Nouvelle-Angleterre exceptée), où les préjugés soient plus intenses que dans cette province; les calvinistes écossais d’un côté, les différentes sectes américaines de l’autre ; et, ce qui est pire encore, les
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290 UN PÈÉLERINAGE
lois sont une terrible verge qui frappe les étrangers et leur donnent une idée défavorable de nous.
Quant à la mission du Cap-Breton, elle est beaucoup plus régulière que celle-ci, parce que là, l'Eglise catholique se compose de Francais et de sauvages, qui sont accoutumés à l'ordre et à la régularité, depuis les jours de l’immortel Maillard ; mais la mission du cap de Sable et de Sainte-Marie diffère beaucoup de ce qu'elle était au temps de l'abbé Bailly; elle se gâte par le contact des protestants et par l'absence de prêtres. Les gens de cette mission sont difficiies à mener. Is «sont de vrais Américains à l'égard de leur police ecclésiastique !. »
Il ne fallait rien moins qu'un homme d'une grande vertu, aussi fort en volonté que puissant en paroles, pour réveiller la foi qui commençait à s’éteindre chez ce peuple, pour remuer cette terre restée sans semence, et pour y ramener les années &G’abondance, Cet homme s'était rencontré dans l'abbé Sisogne.
Son apparence extérieure ne décelait point la force morale et physique dont il était doué. Il était d’une taille ordinaire, et fort maigre ? ; sa tenue modeste lui donnait même un air de timidité ; mais il avait de la flamme dans les yeux.
Tout était à créer ou à refaire dans sa mission, tant au regar(l du temporel que du spirituel. Les chapelles de Sainte-Anne et de Sainte-Marie qu'il avait à desservir, situées à cinquante milles l’une de l’autre, étaient en ruines et présentaient l'image de la décadence morale de leurs fidèles,
L'abbé Sigogne fixa sa résidence à Sainte-Marie, la
1 Archives de l’archeréché de Québec. Lottre du P. Jones à l'évéque de 0e et à M. Gravé de la Rive, de 1787 à 1795.
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plus importante des deux missions, celle-ci comptant cent vingt familles, tandis que l’autre n'en comptait que quatre-vingts. Du premier coup d'œil, il comprit que, pour cette société dont les liens s'étaient relñchés, il fallait une règle rigide ; il l'établit avec une sévérité qui peut paraitre étrange, mais dont les résultats ont fait voir l'excellence. L'abbé Sigogne, élevé dans les principes d’une théologie qui avait pour modèle l'enseisnement de l'abbé Collet, c'est-à-dire serré autant qu'il était possible de l'être, sans devenir janséniste, était d'un rigorisme excessif pour lui-même et pour les autres. Seul dans le misérable réduit qui lui tenait lieu de presbytère, il y vivait en anachorète. Le temps que ne lui prenaient pas ses ouailles, il le donnait à la prière, à l'étude et aux travaux manuels. Son obéissance était toute passive comme celle du militaire. En signe de respect pour l'autorité, il n’écrivait jamais à son évêque que prosterné à deux genoux.
On conçoit l'effet que devait produire un homme d’une pareille trempe de caractère, sur un peuple pour qui cet exemple était tout nouveau. Quand ils le voyaient célébrer les saints mystères, administrer les sacrements, se livrer à de longues oraisons avec un recueiliement angélique, ils restaient stupéfaits d'admiration. En chairc, c'était pour eux un prophète : son éloquence toute de ion les transportait, les suspendait à ses lèvres. Il les tenait, pour ainsi dire, entre ses mains, les pétrissait comme une cire. Il les faisait tour à tour trembler d'effroi en leur représentant les jugements de Dieu, ou plurer d’attendrissement en leur montrant le ciel, et en leur peignant les divines miséricordes. En peu d'années, la face de la mission fut changée ; les mœurs pures et simples des premiers Acadiens reparurent ; le zèle remplaca la tiédeur pour les choses de Dieu. L'église et le presbytère de Sainte-Marie furent rebàtis d'après ses
plans ; l'église ct le presbytère de Sainte-Anne mis en construction 1.
L'abbé Sigogne ne suspendait ses occupations que pour écouter le bruit des grands événements qui étonnaient alors l'Europe, et qui parvenait jusqu’au fond de sa solitude. Il n'aurait pas été Francais, s'il n'eût pas tourné souvent un regard de regret vers son cher pays de France, d’où il était banni depuis plus de dix ans.
« Je suis tenté quelquefois, écrivait-il, de prendre les moyens de retourner en France, où je suis aujourd’hui invité de la part des supérieurs du diocèse de Tours ?. »
L'homme de Marengo était alors à l'apogée de «a gloire. L'Europe s'était tue devant iui. Il avait fait la paix avec toutes les puissances ; il venait de signer le concordat avec l'Eglise. En apprenant cette nouvelle. l'abbé Sigogne écrivit à l'évêque de Québec :
« J'ai recu dernièrement d'Europe les pièces principales concernant le rétablissement de la religion en France; je m'en réjouis sincèrement ; j'admire et je bénis le courage et la soumission de Mgr d'Aix, ainsi que des évêques démissionnaires. Mais je m'afflige sen-
1 4 Mr. Sigogne is well pleased with the prospect before lim; the people are highly pleased with him ; so they ought. » Lettre du P, Jones, 20 octobre 1799.
Des deux missions de l’abbé Sigogne, la moins nombreuse, Sainte- Anne d'Argyle, paraissait celle où la réforme des mœurs était la plus urgente. Quoiqu'il n’y fit pas sa résidence principale, il avait déjà acquis, dès 1799, un tel ascendant sur les esprits, quil y fit adopter un règlement obviant à tous les désordres que les signataires, composés des principaux habitants, s'étaient engagés à observer sous la foi du serment,
(Voir à l’appendice de la première édition les principaux extraits de ce curieux document.)
3 Archives de l’archevéché de Québec. Lettre de l'abbé Sigoqur, 20 septembre 1801,
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siblement de l’asservissement où je vois évidemment réduite cette belle portion du troupeau de Jésus-Christ, pour laquelle j'ai eu le bonheur de souffrir l'exil, quoique indigne à cause de mes péchés. Je prends la liberté de recommander aux prières de Votre Grandeur l'Eglise de France, d'où vous tenez vous-même votre origine. J'écris ceci à genoux par respect, et comme pour vous prier d’exaucer ma demande que mon cœur me presse de faire ; j'écris les voux baignés de pleurs tirés par un sentiment de joie de la victoire glorieuse qu'a remportée la religion. »
Cet évêque à qui l'abbé Sigogne n'écrivait qu'à genoux, il ne le connaissait pas, il ne l'avait jamais vu; mais il connaissait son âme, il savait sa sollicitude paternelle, et il aimait à lui obéir, parce qu’il avait trouvé enlui une lumière dans ses doutes, un soutien dans ses peines. Ce fut une des grandes joies de sa vie de recevoir Mgr Denaut, lorsque, dans sa tournée pastorale de 1803, il se rendit jusqu'à Sainte-Marie et au cap de Sable.
« Permettez-moi, lui mandait-il peu de temps après, d'admirer votre zèle et de m'en féliciter moi-même. Le voyage difficile et long que vous avez entrepris l'été dernier, pour le salut des âmes, m'a agréablement surpris et édifié, J'ai reconnu un homme apostolique. Que le Seigneur soit à jamais béni de vous avoir inspiré le dessein, donné le courage, l’occasion et les moyens de visiter notre pays nouveau et écarté. Je crois que c’est le coin le plus difficile à visiter, étant si hors de portée.
» On a déterré, il y a quelque temps, ici, une très belle pierre bien polie sur une face ; elle sera apportée au plus tôt auprès de l’église pour servir de monument et perpétuer le souvenir de la première visite d'un homme apostolique en ce pays, en gravant dessus