CHAPITRE DIX-NEUV!ÈME
Tousquet et ses traditions. — La Butte à la Croix. — L'abbé Maillard et les exilés de la Nouvelle-Angleterre. — La famille Pothier. — Le village de Belleville. — Sainte-Anne du Ruisseau. — Le dialecte acadien. — La baie d'Argyle. — Les d'Entremont de Pomcoup. — Mathieu Kénini.
4 juillet. — Visite et causerie chez quelques-uns des anciens. Les Acadiens doivent vivre vieux, si j'en juge par le nombre d’octogénaires et même de nonagénaires qu'il y a dans Tousquet. Le plus intéressant de ces vieillards est Frédéric Le Blanc, âgé de nonante-six ans, petit-fils de Pierre Le Blanc, établi avec sa famille aux Petites-Côtes, sur la rivière Gaspareaux, et relégué à Salem après la Déportation.
— Voici, me dit le père Le Blanc en m'indiquant une jeune fille assise auprès de lui, voici un souvenir vivant de Longfellow : c'est ma nièce, Evangéline Doucet. Elle est fiancée, elle aussi, comme l'héroïne du poète. Les Acadiens ont un culte d’admiration et de reconnaissance pour Longfellow, qui a si bien chanté leurs infortunes.
Le père Le Blanc a passé toute sa jeunesse avec les fils des exilés, et tient de leur bouche les faits du siècle dernier qu’il raconte.
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Les plus nombreuses familles de Tousquet sont les Pothier, les Le Blanc, les Boudreau, jies Surette ; viennent ensuite celles des Corporon, des Cotreau, des Mius, des Richard, des Doucet. Toutes ces familles conservent plus ou moins le souvenir des migrations de leurs ancêtres.
D'après ces traditions, le nombre des familles acadiennes qui ont vécu dans les bois, à la suite de la Dispersion, fut plus grand qu'on ne le suppose généralement. De ce nombre était Victor Babin, aïeul d'Euphrosine, veuve de Cyrille Pothier.
— Mon grand-père, avec sa famille et plusieurs autres, me racontait la vieille nonagénaire, s'était enfui du bassin des Mines et avait erré aux environs, se nourrissant des animaux qui avaient résisté au froid, et qui étaient devenus presque sauvages, ensuite de pêche, de vibier, de racines.
La misère qu'ils eurent à souffrir est impossible à imaginer, plusieurs n'en trouvèrent la fin que dans la mort.
Enfin, poussés par le désespoir, quelques-uns se décidèrent à se dévouer pour les autres et se rendirent au fort anglais, qui n'était pas éloigné. Ils furent fort mal accueillis ; on finit cependant par leur accorder quelques provisions, en y mettant pour condition qu'ils viendraient tous se rendre prisonniers.
Un individu plus humain que les autres, touché de leur’ détresse, les aborda à l'écart et leur dit de ne point reparaître ; ajoutant que, s’ils revenaient avec leurs compagnons et leurs familles, c'en était fait d'eux : ils seraient tous déportés.
La petite troupe de proscrits se dispersa alors ; les uns allèrent se réfugier du côté de Memramcouk, les autres à Arichat et jusqu’à Louishourg. Quelques-uns, parmi lesquels Victor Babin et Anselme Bellefontaine avec
leurs familles, prirent du côté de la mer et vinrent s’arrêter à Chezetcouk.
Lorsque la guerre fut finie, ils se montrèrent à Halifax,
et vécurent en vendant le produit de leur chasse, de leur: piche, avec des écorces employées à l'usage des tanneries. Les femmes et les enfants, de leur côté, se livraient en été à un petit commerce de fruits et de baies sauvages cueilllis dans les savanes et sur les montagnes, : Malgré le peu de ressources que leur offrait cette côte stérile, ils y étaient attachés cependant, à cause du voisinage où ils s’y trouvaient du seul missionnaire resté dans ses parages : le vénérable abbé Maillard, fixé à Halifax, en qui ils avaient une confiance illimitée, et qui leur donnait des conseils d’une prudence et d'une sagesse consommées.
Un dimanche que le bon missionnaire avait dit la messe pour les sauvages des environs, il fit venir les Acadiens qui y avaient assisté, et après s'être soigneusement renfermé avec eux dans son appartement, il les exhorta par les paroles les plus touchantes à rester attachés plus que jamais à leur foi, et termina en leur disant ces mots qui les frappèrent de consternation.
— Mes enfants, sauvez-vous d'ici le plus tôt possible, sinon, avant peu, vous serez réduits à un état pire que celui des esclaves.
Victor Babin et ses compagnons se jetèrent en pleurant aux genoux du saint prêtre et lui demandèrent sa dernière bénédiction.
Is équipèrent, aussitôt qu'ils purent, une embarcation. et vinrent aborder dans la rivière Tousquet.
Une poignée de leurs compatriotes les y avait précédés (1766) : les uns, comme les Enard, les Corporon, descendus de leurs campements dans l'intérieur de la péninsule, les autres, comme les Boudreau, les Le Blanc, venus du Massachusetts.
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A une petite distance de l'église, on vénère encore, sous le nom de butte à la Croix, le lieu où fut dite la première messe pour ces nouveaux colons, probablement par M. Bailly, dont les iles voisines de la butte à Comeau portent encore le nom.
A son départ, M. Bailly avait conféré à l’un des anciens, Amable Boudreau, surnommé depuis l'évêque Amable, le pouvoir de faire les mariages, les baptêmes et même d'accorder certaines dispenses,.
C'est au pied du calvaire, érigé sur la butte à la Croix, que durant les beaux jours, on se donnait rendez-vous les dimanches que l’évêque Amable faisait le prône, les annonces et récitait l'office du jour.
Ces assemblées patriarcales, orzanisées au passage des missionnaires pour suppléer à leur absence, ont été le moyen providentiel qui a maintenu la foi des Acadiens, Elles avaient été instituées même chez ceux qui avaient été amenés en captivité dans les colonies anglaises ; et cela grâce aux soins du saint abbé Maillard, resté seul à la garde de ces malheureux débris, comme il l'était déjà de ceux de la Nouvelle-Ecosse.
D'Halifax il correspondait secrètement avec quelques uns de leurs groupes, et leur adressait des épitres vraiment apostoliques, qui étaient lues dans les assemblées des fidèles avec un respect qui rappelait celui des premiers chrétiens, lorsqu'ils écoutaient les épitres que leur écrivait l'apôtre saint Paul.
Dans une de ces lettres, toute pleine de l'esprit de cet apôtre, adressée à Louis Robichaud, à qui il avait confié la direction des fidèles de Salem, l'abbé Maillard disait :
« Je ne manque point cette occasion pour vous faire savoir combien je désirerais d'être à proximité de vous et de tous les autres catholiques dispersés çà et là dans les contrées de Boston et ailleurs, pour votre consolation à tous et la mienne. Mais il convient que nous vivions
plus que résignés entièrement à la volonté du Seigneur, en nous soumettant surtout de bon cœur à tout ce qu'il lui plaira de faire de nous.
» J'approuve volontiers que vous receviez le consentement mutuel exprimé par la parole des parents de tous ceux et celles qui veulent s'unir en mariage. Mais faites cela en présence de témoins requis à cette fin.
» Je sais que tout cela vous donnera des misères, cependant vous n’en serez que mieux devant Dieu, qui, un jour à venir, y aura égard, si vous avez, en tout ceci, intention de servir le prochain et de m'aider en même temps pour l'amour de lui.
» Comme nous avons ici une grande liberté pour vaquer aux fonctions de notre sainte religion, dans notre oratoire de la grande batterie d'Haïifax, nous avons par conséquent la consolation de conserver le Saint-Sacrement devant lequel nous entretenons jour et nuit un luminaire. Et pour le pouvoir faire longtemps, j'écris à tous nos frères de Chignectou, de Pigiquit, de Louisbourg et d'’ailleurs, qu'ils aient à se joindre à nous pour cette dépense; et qu'ils prouvent par là qu’ils nous sont unis pour ne faire tous ensemble qu’un seul pain et qu’un seul et même corps en Jésus-Christ, qui est notre chef.
» Maïs remarquez qu’en cela je ne m'adresse qu’à ceux qui sont pénétrés de la vérité de ce grand et redoutable mystère. Je laisse à part les indifférents. Remarquez en outre que je ne demande pas des sommes, mais seulement qu'un chacun fournisse selon ses facultés Un liard donné d'un bon cœur à cette intention, vaut une pistole à celui qui ne peut faire plus.
» Proposez, s'il vous plait, cet article dans votre assemblée de prières au saint jour du dimanche.
» Vous rendrez ainsi hommage au temple du Seigneur où se célèbreront tous les jours les saints mystères, aux-
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quels vous avez part, puisque aussi bien que nous, vous êtes membres de l'Eglise catholique.
» J'ai soin tous les dimanches de vous avoir présents en esprit, et de vous regarder alors comme joints à nous dans l'action du saint sacrifice, J’en fais mention expresse en présence de tout le peuple fidèle qui m'entoure. Faites de même dans vos prières communes.
» Faites bien mes compliments à votre épouse, à votre sœur Nanniche et à toute votre famille, aussi bien qu'à tous ceux qui ne m'ont pas encore oublié 1,
» À Halifax, 17 septembre 17362, »
9 juillet. — Promenade sur la butte à Comeau et sur pointe à Pinkney ; excursion dans les îles de Tousquet, entrevues à travers une gaze de brumes légères qui noiïent leurs contours et les enfoncent dans des lointains factices, semblables à des décors de théàtre.
Sur l'ile au Massacre, où jadis fut cernée et anéantie une tribu micmaque, visite d’une attrape aux maquereaux, immense réseau de filets tendus à grands frais par une compagnie acadienne, les frères Pothier. Une autre pêcherie semblable est construite aussi par eux dans le voisinage, près du rocher aux Vaches.
Les frères Pothier sont des armateurs de Tousquet d’une hardiesse tout américaine. Leur vaste établissement que j'ai visité au cap des Corporons, dont, par parenthèse, la falaise opposée porte le nom sauvage de Kébec ou Chébec, est une des curiosités de l'endroit, Ils possèdent une flotte de onze navires, sans compter ceux qu'is louent chaque année pour compléter leurs expéditions, soixante-dix dories ? et barzes pour la pêche à la morue, servies par des centaines de marins et de pêcheurs
1 Documents et manuscrits recueillis par M. Placide Gaudet, de Shédiac.
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acadiens. Leurs exportations aux Antilles s'élèvent en moyenne à cent cinquante mille dollars par an.
L'esprit d'entreprise des frères Pothier n'a d'égal que leur esprit de générosité et de zèle pour tout ce qui touche aux bonnes œuvres et aux intérêts religieux.
Les proscrits dont ils descendent vinrent à travers les forêts d'Halifax, où durant quelque temps ils avaient été détenus en otages. Aux plus mauvais jours, ils avaient erré dans les montagnes des environs du détroit de Canseau, obligés de faire continuellement la sentinelle, de peur d’être surpris.
Deux des jeunes filles ayant eu l'imprudence de s'aventurer trop loin à l'orée du bois, l’une d'elles fut prise par une bande de r'angers commandée par un scélérat bien connu, et immédiatement pendue à une arbre. La douleur et la colère qui s’emparèrent des Pothier, quand on leur apprit cet acte d’atrocité, sont inexprimables, Avec cette énergie et cette persévérance dont leurs descendants ont hérité, ils jurèrent de venger ce crime sans nom, et se mirent à la poursuite du meurtrier. Pendant des mois, ils l'épièrent nuit et jour à la manière des sauvages, si bien, qu’enfin ils réussirent à mettre la main sur lui. Le garotter, lui mettre une corde au cou, et l'accrocher au premier arbre, fut l'affaire d'un instant.
De Tousquet à Sainte-Anne du Ruisseau /Æel Brool:), autrefois Sainte-Anne du cap de Sable, la physionomie du pays n'a rien de remarquable.
La prédilection des Acadiens pour le saule, cet arbre mélancolique si bien en harmonie avec leur destinée, n’est pas moins prononcée aujourd’hui qu’au temps jadis. Partout où il y a des Acadiens, vous êtes sûr de voir des plantations de saules, qu’ils désignent à tort sous le nom d'osters. Ils en font des avenues le long des chemins; ils en entourent leurs vergers, dont ils aiment la culture
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autant que leurs pères. Parfois, on voit un de ces énormes saules dresser son tronc noueux auprès d'une maison, l'embrasser de ses branches et lui faire un dôme de son pâle feuillage.
A voir comme ils en plantent sur les tombes, on dirait qu'ils ont deviné la pensée du poète des Nuits :
Mes chers amis, quand je mourrai, Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré,
Sa pâleur m'en est douce et chère Et son ombre scra légère
A la terre où je dormirai.
Avant d'arriver au village de Sainte-Anne, le chemin longe un de ces petits lacs pittoresques dont le pays est rempli. Ce lac, long et étroit, semé d’ilots sauvages, au bord duquel s’échelonne le joli village acadien de Belleville, serpente comme l'anguille, dont il porte le nom, entre des promontoires chargés de noir feuillage, dont la tête s’allonge en fronçant le sourcil au-dessus des eaux.
Placez par l'imagination quelques wigwams sur ces caps ou au fond de ces anses, sur ie lac quelques canots l'écorce pagayés par des Miciuacs, et vous retrouverez cette nature dans toute sa sauvagerie primitive.
Le village de Belleville est en partie formé par la famille de M. Léon Pothier, qui n’a pas eu moins de dixsept enfants, et qui porte encore vaillamment ses soixantequinze ans.
— Comment avez-.ous fait pour établir si bien votre ronbreuse famille, lui demandai-je, pendant que sa femme, aussi vaillante que lui, nous apportait pour souper un beau plat de gaspareaux fumés, avec deux jattes de lait couvert d'une crème dorée.
— Ah! me répondit-il, on ne meurt pas d’avoir travaillé, car il y a longtemps que je serais au cimetière.
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Après sept ans d'une vie de pêcheur aux iles de la Madeleine, je me suis vu partir d'ici, avec quinze jours de vivres sur le dos, pour aller camper dans les bois et y couper du chêne pour les navires. Bien des fois, quand je revenais le samedi à la maison, je me suis senti tellement exténué de fatigue, que je me suis assis au bor du chemin pour y mourir, La pensée de ma femme ct de mes enfants qui m'attendaient là-bas me ramenait à la vie.
Aujourd’hui la demeure de M. Léon Pothier, entourée d'un superbe verger, et celles de plusieurs de ses enfants, sont les plus belles de ce joli village.
6 juillet. — C’est sous le nom du cap de Sable, lequel est situé à une grande distance d'ici, vers l'extrémité sud-est de la Nouvelle-Ecosse, qu'était connue autrefois, comme je l'ai dit plus haut, la mission devenue aujourd’hui la florissante paroisse de Sainte-Anne du Ruisseau. Autour d'elle s’est formé un essaim de missions destinées à composer de nouvelles paroisses, comme le sont déjà devenues celles de Tousquet et de Pomcoup. La mission de l’ile de Surette et celle des Fourches de la rivicre Tousquet dépendent de Sainte-Anne ; celles de la butte à Comeau et de la pointe à Pinkney, de Saint-Michel de Tousquet ; enfin celle de Pomcoup-est relève de Kaint- Pierre de Pomcoup.
L'avenir n’est pas éloigné où l’on comptera ici huit paroisses distinctes, provenant du seul accroissement des quatre-vingts familles qu'y avait trouvées l'abbé Sisgogne à son arrivée; c'est-à-dire, une paroisse par chaque groupe de dix familles. Telle est la fécondité de la race française en Amérique.
A mesure que l'on pénètre au cœur de cette brave population, on va de surprise en surprise ; on s'émerveille de voir comment, en dépit d'une séparation séculaire, tout s'y est conservé intact : La langue, le
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caractère, les coutumes, les traditions, le souvenir de la l'rance, et quel souvenir! J'ai vu des voix se briser en sanglots, des yeux se remplir de larmes au récit de ses malheurs,
— Mes ancêtres ont toujours été fidèles à la France, me disait le vieux Michel Surette ; ils ont été ruinés, chassés, dispersés à cause de cet attachement, N'importe, si c'était à recommencer je ferais comme eux.
Et, avec une précision de détails vraiment merveilleuse, il me racontait comment son trisaieul, Pierre Surette, avec sa femme Catherine Breau, était parti de La Rochelle, vers 1710, pour se fixer à Port-Royal; comment de là ils avaient établi leurs enfants à Pioiquit; qu'ils y étaient huit, tous établis sur de beaux biens, l'un à la suite de l’autre ; cinq garcons, Olivier, Amand, Pierre, Joseph, Paul, grand-père de Michel ; et trois files : Anne, mariée à Dominique Pothier, Marie, épouse de Jean Bourque, et Madeleine, mariée à Joseph Babin. Tous s'étaient enfuis avec leurs familles pour éviter d'être pris par les Anglais.
Après des traverses sans nombre, les uns émigrèrent de Chezetcouk à Cocagne, d’autres à l'ile du Prince- Edouard, tandis que les quatre frères, Olivier, Joseph, Pierre et Paul, vinrent avec leurs familles d'Halifax à Sainte-Anne,
Je dépasserais de beaucoup les limites que je me suis tracées, si je voulais raconter toutes les traditions et ancedotes q'e je recueille d'une famille à l’autre. Je ne dirai done ni les déchirements de la famille des Bourque, enbarquée au bassin des Mines, les hommes sur un navire, les femmes et les enfants sur un autre; ni la douleur des deux frères, Jean et Francois Bourque, et de leur sœur, échappés aux poursuites et réfugiés à la baie des Chaleurs, lorsqu'ils apprirent par des lettres écrites du fond de la Caroline du Sud, que leur père et
398 UN PÉLERINAGE leur mère étaient morts de chagrin et de misère, laissant des enfants à la mendicité,
Je ne dirai pas non plus par quel stratagème les trois frères Landry s'échappèrent, avec quelques autres de la prison du fort Lawrence, ni comment, après s'être perdus de vue, leurs petits enfants se sont retrouvés en 1854, les uns fixés à Memramecouk, les autres à Saint- André de Kamouraska. Le recueil de toutes ces traditions formerait à lui seul un volume,
8 juillet. — De Sainte-Anne du Ruisseau à Pomcoup. il y a une vingtaine de milles, par des chemins bien eutretenus. Le docteur Landry, avec qui je fais le trajet, est un Acadien instruit, parfaitement renseigné sur le pays, qui possède par conséquent toutes les qualités qu'on puisse souhaiter dans un compagnon de voyage. C'est de plus un ancien compagnon de collège qu'à ma grande surprise j'ai trouvé établi à ces confins du monde.
Le docteur Landry m'’entretient longuement du dialecte acadien, et me cite une foule d'expressions originales, particulières à la contrée, Pour comprendre là nature de ce dialecte, il faut se rappeler que la colonisation de l’Acadie s’est faite avaut la formation définitive de la langue française, et que toute émigration de France a cessé à partir du jour où l’Acadie a passé sous la couronne d'Angleterre (1713). Les colons, qui avant comme après la conquête de leur pays, n'ont guère eu de moyens d'instruction, et qui ont toujours vécu dans l'isolement, ont dû nécessairement garder le vieux parler de leurs pères. Rien, en effet, n’est plus frappant ni plus curieux à observer que leur conversation, pour quiconque est familier avec la langue du seizième siècle. Ainsi, les Acadiens se servent encore de l’ancien style de numération : seplante, octinle, nonante. Ce vieillard, diront-ils, doit avoir seplante trois ans, oclante-cinqg, où honante-six ans.
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AU PAYS D'ÉVANGÉLINE nt
Ils adouciront certaines lettres ou certaines syllabes : la lettre r, par exemple, sera remplacée par Z. Ils disent nolue au lieu de morue. Nicolas Denys, dans sa Descriplion de l'Amérique Septentrionale, écrit invariablement le mot molue, tel que les Acadiens le prononcent aujourd'hui,
Ils adoucisient les finales omine, onne. Ainsi, personne, homme, automne, deviennent persoune, houme, auloumne. Je counais celle boune femme.
Cette prononciation qui donne une extrême douceur au discours, et qui a malheureusement disparu du français moderne, se retrouve dans les vieux auteurs, Au treizième siècle, Walter de Bibblesworth l'employait dans les vers suivants :
L'enfant convent de chatouner Avant ke sache à pées aller *.
C'est-à-dire, l'enfant va d’abord comme le chat, à quatre pattes, avant de marcher sur ses pieds,
Chalonner — ce mot est encore employé dans le même sens au Canada, particulièrement sur la rive nord du Saint-Laurent, au-dessous de Québec. Aux Eboulements, dans l'ile aux Coudres, entre autres endroits, on entend continuellement dire d’un enfant qui essaye de se trainer : Le pelit commence à chalonner.
L'emploi du pronom singulier avec le pluriel du verbe, si fréquent chez les Acadiens, est connu encore aujourd'hui en France beaucoup plus qu'ici.
Le maréchal de Vieilleville, dans ses Mémoires, fait dire à Henri IT :
« Cela n'avions jamais entendu, et ne tenions pas ceux de Rieux de tel rang et de tel estoc?, »
1 Jistory of domestic manners and sentiments in England during the Middle Ages, par Thomas Wright, Londres, 1862, p. 1. ? Mémoires du sir de Vieilleville, p. 93. — Ze vieux langage,
940 UN PÊÉLERINAGE
Henri IV disait comme Henri IT : J’ons le courage, J'aimons le bon vin.
Voici d’autres expressions acadiennes d’origine latine ou provenant dn vieux français. Il y a beaucoup d'éloëzes, d’éclairs. L'éloëze l'a frappé ; du latin elucere, briller. Ce terme était employé au quatorzième siècle.
Les haricots s'appellent faillots, du latin faba, fabalix, tige de fève.
Où trouver un plus joli mot que #méliver, pour dire couper le grain, de latin melere, faire la moisson ?
Pour exprimer l'action de calmer un enfant qui pleure, on dira : Je vais l’'amounceter ; allez donc l'amouneler ; adoucissement du verbe admonester.
On dit wng ou yung pour un, dempuis pour depuis, de meshui pour désormais, maintenant; comme on disait aux quinzième et seizième siècles.
Montaigne écrit : « [l osait dire que ses réponses devaient Mmeshui servir de lois. »
Et Chaulieu :
Naguère avais dans un accès de goutte, Juré de par le benoît saint Martin,
Que ne boirais, quelque cher qu'il m’en coûte, De meshui plus un pauvre coup de vin.
On dit encore dévaler l'escalier, le côteau, pour descendre l'escalier, le côteau ; à l'exemple de Ronsard qui écrivait :
Je semble au mort qu’on dévale en la fosse.
Ce cheval, dit-on, est de bon karage, est de harage, pour signifier de bonne race; du latin Aara, étable, d'où est venu le terme français haras.
étude manuscrite par M. P. B. Casgrain, auteur de Zetellier et son temps.
purage, , Jatine éloëzes, ler, Ce fabalia,
ur dire
ant qui l'amot-
e depuis, »n disait
nses de-
ûte,
our dessard qui
e har«ÿe, a, étable,
plier et Son
Les vieux mots, hucher, bailler, nenni, ou mieux nâni, sont d'usage habituel, ainsi que le verbe mander.
Voici quelques bribes d'un dialogue entre un vieillard et un enfant, tel que noté à Pomcoup.
LE VIEILLARD. — Petit, ton père m'a-t-il manré de venir ?
L'ENFANT. — Näni.
Le vigiLLARD. — Va le Aucher sur la grève.
L'ENFANT. — Qu'est-ce que vous me baillez pour la course ?
LE VIEILLARD. — Plus que tu penses ; mais dépêchetoi ; le soleil est couché il commence à sombrir.
On donne le nom de feu chalain aux éclairs de chaleur.
Une autre expression dont je n'ai pu découvrir l'origine est celle-ci : attendez un petit élan, je vais me reposer un petit élan, pour un instant.
Les Acadiens, livrés en si grand nombre à la pêche, ont introduit dans leurs discours une foule de termes de marine. Ils ont sur ce point des hardiesses qui étonnent même des oreilles canadiennes, comme celles-ci par exemple : Ça hulera si j? n'y vais pas. Va dire au sacristain d’arüner l'autel, c'est-à-dire d'orner l'autel.
Je pourrais extraire de mon carnet bien d’autres expressions pittoresques, notées au cours de mon voyage, si Je ne craignais de nuire au Glossaire acadien que prépare en ce moment un ancien élève du collège de Memramcouk, M. Pascal Poirier, dont j'ai déjà dit le nom et les travaux.
Le patois, #i répandu en France, est inconnu ici aussi bien qu’au Canada ; mais, ici plus encore qu’au Canada, la langue souffre de l'introduction des mots et des locutions anglaises, qui viennent des rapports plus fréquents que chez nous avec les peuples de cette langue, au milieu desquels les Acadiens sont éparpillés. On ne dit cepen-
dant pas, comme à Paris, le Aall pour le vestibule, les rails pour les lisses de chemin de fer, n1 les #'agons pour les chars, etc., etc.
Ce défaut disparaîtra, du moins en partie, comme il commence à disparaitre chez nous, depuis qu’il est signalé et battu en brèche par toutes les voix de la presse et de l’enseignement.
Je ne veux ajouter qu'un dernier mot, avant de clore sur ce sujet. La conservation de la langue francaise chez les Acadiens, dans les conditions exceptionnelles que l’on connaît, est un fait aussi surprenant que celui de leur renaissance ,
Les Acadiens peuvent dire à la France avec plus de fierté encore que le poète canadien :
Nous avons conservé le brillant héritage Légué par nos aïeux, pur de tout alliage, Sans jamais rien laisser aux ronces du chemin *.
L'église du Ruisseau s'éloigne rapidement de nous, pendant que le docteur Landry et moi, nous cansons langue et vieilles souvenances.
Après avoir traversé un canton peu défriché, assez monotone, la route perce un épais fourré, et débouche
1 L'extrait suivant d’un Uémoire sur la dispersion des Acadiens, écrit par un contemporain, fait voir jusqu’à quel point on était convaincu alors que la race acadienne était bien morte pour toujours.
« Voilà, dit-il, l’histoire abrégée de ce malheureux peuple. n'eæiste plus ; son souvenir même est presque effacé, Puisse cet écrit le rappeler à tous les Français, et leur inspirer les sentiments d'horreur qu’une dispersion aussi cruelle doit exciter ! Si je connaissais un homme en place, je ne cesserais de lui dire : « N'oubliez jamais les Acadiens et souvenez-vous toujours des Anglais. » 4rchives des Affaires étrangères, Paris, Lettre au duc de Nivernais, 2 décembre 1762.
? Octave Crémazie, Œuvres complètes, p. 115.
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peuple. 1} se cet écrit sentiments Si je con- « N'oubliez glais. » Areo Naivernas,
tout à coup sur la magnifique baie d'Argyle. Des côtes élevées qu'on suit, l'œil plonge sur cette vaste nappe d’eau, peuplée d'ilots d’une variété infinie de formes et d'aspects. Il n’y a de comparable à ce ravissant paysage, que celui des Mille-Iles du Saint-Laurent, tant vanté par les touristes, Çà et là, à travers les canaux étroits et tortueux glissent des bateaux pécheurs, dont les voiles à cette distance ressemblent à des ailes d'oiseaux de mer.
Les effets de lumière et d'ombre qui se produisent en ce moment sur cette scène lui donnent une apparence vraiment féerique. Tandis que l'intérieur de la baie est inondé de clarté, sous un ciel resplendissant, les iles lointaines et les extrémités des caps, ensevelies dans une sorte de crépuscule, apparaissent à peine à travers les vaporosités qui dorment sur l’océan.
Dès qu'on a perdu de vue la baie d’Argyle, on aperçoit le havre de Pomcoup, dont ce port n’est séparé que par une étroite et longue presqu'ile. C'est de chaque côté de ce port spacieux et sur les falaises qui le dominent, qu'est assise la colonie française de Pomcoup, en grande partie peuplée par les d'Entremont, la plus ancienne et la plus remarquable des familles acadiennes. Ils retracent leur origine jusqu'à Etienne de La Tour, et sont alliés avec les «escendants du fameux baron de Saint Castin.
La population de Pomcoup selivre aujourd'hui, comme de tout temps, à l'exploitation de la pêche toujours inépuisable sur cette côte. Elle possède une flotte considérable, et compte un bon nombre d'armateurs qui se distinguent dans le haut commerce de la Nouvelle-Ecosse. Tous les d'Entremont sont familiers avec l'histoire de leur famille, dont ils sont très fiers. Au temps de leur exil dans le Massachusetts, ils durent, à l'illustration de leur mom et à l'influence dont ils jouissaient parmi leurs compatriotes, certains égards qui rendirent leur déten-
tion plus tolérable, et qui furent quelquefois utiles aux autres Acadiens.
On dit que tous les d'Entremont, à peu près, ont gardé un air de distinction qui rappelle la noblesse de leur race. Je le crois sans peine, si j'en juge par ceux d’entre eux que j'ai connus ;. la plupart sont de beaux hommes, alliant aux allures fières du marin les bonnes manières du gentilhomme de campagne. Le meilleur représentant de la tradition parmi eux, depuis la mort de Simon d’Entremont', est en même temps un des meilleurs types de la famille.
Mathurin d'Entremont est un robuste gaillard, dans la furce de l’âge, à l'œil plein de feu, aux traits réguliers, portant une barbe abondante qui lui donne un air de gravité précoce. |
Comme tous ceux qui ont la passion des souvenirs, il est inquisiteur, et 1l ne se contente pas de glaner autour de lui. À force d'écrire à différents maires, en France, il est venu à bout de retrouver la trace des siens, que les perturbations du siècle dernier y avaient rejetés. 11 vous donnera aussi bien des renseignements sur les d'Entremont de Paris et de Nantes, que sur les Granger, ses cousins de Cherbourg. Il vous dira qu’un d'Entremont, fils d’un exilé, devint officier dans la marine royale : qu'il eut pour fils Désiré-Burdin d'Entremont, né à Orléans en 1791, grand-père de Charles-Ozouf d'Entremont, né à Nantes, actuellement au 104° régiment d'infanterie en garnison au Mans,
Il vous apprendra qu'un capitaine Granger, commandant d’un navire probablement de Port-Royal, se trouvant en croisière aux environs de Pomcoup, peu après l'enlèvement des habitants, et étant descendu à
1 Simon d'Entremont fut le premier Acadien nommé député à l'assemblée législative de la Nouvelle-Ecosse,
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terre avec une partie de son équipage, vit sortir du bois et accourir une jeune fille qui les avait reconnus pour des Français. Cette jeune fille, âgée seulement de vingt ans, était une Mius d'Entremont, qui avait fui à l'approche des Anglais. Elle avait vu piller et brüler le village et le manoir des d'Entremont. Les scènes affreuses dont elle avait été témoin l'avaient mise presque hors d'elle-même, et elle n’aspirait qu’à fuir le théâtre de tant d'horreurs.
Emmenée en France, elle devint l'épouse du capitaine Granger.
Ses descendants habitent Cherbourg, et l'un d'eux, Désiré Granger, a encore en sa possession le plan du manoir seigneurial acadien, dont la facade porte les armes et les initiales des Mius d'Entremont.
Pendant que Mathurin note ces souvenirs de famille, Hilaire d'Entremont, dont le goût pour les choses du passé le dispute à celui de son voisin, recueille les traditions indiennes du pays.
Voici ce qu'il a entendu raconter sous la tente de Mathieu Kénini, campé l’année dernitre 4 la lêle de Pomcoup. Mathieu Kénini est le petit-fils d'un chef micmac de renom dans sa tribu aujourd'hui réduite à quelques familles.
Une frégate anglaise avait jeté dans le port Rossignol, maintenant Liverpool, un détachement chargé d'aller exterminer quelques familles sauvages, cabanées à quatorze milles dans les terres au bord du lac. Le détachement était revenu au port sans avoir frappé coup, et de là envoyait des éclaireurs dans toutes les directions. Un parti de quatorze soldats avait fini par surprendre et emmener deux sauvagesses restées seules, pendant que leurs maris étaient allés à la chasse dans le voisinage. Ceux-ci, à leur retour, voyant leurs huttes désertes, se mirent à suivre les ravisseurs à la piste. Ils les décou-
vrirent le soir, campés pour la nuit dans une de ces grossières cabanes, construites en troncs d'arbres bruts, par les trevailleurs des chantiers. Avec cette oreille fine, particulière aux Indiens, les deux sauvagesses captives ne tardèrent pas à s’apercevoir de l’arrivée de leurs maris. Lorsque la nuit fut venue, et que le feu. allumé à la porte de la cabane, commença à s’éteindre, elles profitèrent du sommeil de plomb dans lequel les soldats à moitié ivres étaient plongés, pour leur enlever leurs armes et se glisser dehors. Un instant après, un terrible cri de guerre retentit, et les deux sauvages, placés de chaque côté de la porte, le tomahawk à la main, et soutenus par leurs femmes armées comme eux, attendirent leurs victimes. Les soldats éveillés en sursaut, et glacés d'épouvante en se voyant désarmés, furent assommés l'un après l’autre, dès qu'ils cherchèrent à s'échapper.
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