CHAPITRE VINGTIÈME
Les paroisses de la baie Sainte-Marie. — La tombe de l’abbé Sigogne. — Mœurs acadiennes. — L'anse aux Grosses Coques. — Les premières familles venues de l'exil. — Madeleine Du bois.
9 juillet. — De Pomcoup à Sainte-Marie, une demijournée de promenade en voiture, et une heure en chemin de fer.
Mon premier soin, en arrivant, après avoir passé par l’église, est d'aller m'agenouiller au cimetière, sur la tombe de l'abbé Sigogne. Elle est marquée par une simple table de marbre, couchée horizontalement sur le sol et entourée d'un grillage en fer. Le gazon qui l'avoisine est durci par les genoux de la piété reconnaissante.
Si celui qui en est l'objet, et qui n’a vécu que pour Dieu et le prochain, avait cherché l'estime des hommes, eùt-il souhaité une gloire plus pure, une mémoire plus douce et plus aimée? Mais il avait placé plus haut ses espérances ; il aspirait à la gloire qui ne passe pas. Toutes les voix qui s'élèvent sur cette tombe proclament qu'ii a conquis l’une et l'autre.
Qu'est-il advenu des cent vingt familles qu'il trouva courbées sous sa bénédiction, le jour où il mit le pied au bord de la baie Sainte-Marie ? Devenues sous sa garde de vrais enfants d'Israël, elles se sont multipliées comme les étoiles du firmament. Six paroisses magnifiques, outre une mission, s’échelonnent aujourd'hui le long de cette baie : Saint-Vincent de la rivière aux Saumons, Méteghan, Saulnierville, Sainte-Marie, Saint-Bernard, Sainte-Croix, et la mission de Corbury.
Le total de la population francaise de cette région, en y comprenant l’ancienne mission du cap de Sable, comprise également sous L. juridiction de l'abbé igogne, s'élève aujourd'hui à près de vingt mille âmes.
Si ce peuple est resté attaché au catholicisme et à la France, nul n’y a plus contribué que l'abbé Sigogne. Voilà sa couronne, £t laucent in portis opera ejus.
L'abbé Gay, curé de Sainte-Marie, est un Savoyard du pays de Mer Dupanloup et un de ses élèves. Il s'en est montré absolument digne durant les trente années qu’il a exercé le ministère pastoral dans la Nouvelie- Ecosse. C'est dire qu’il est le vrai continuateur de l'œuvre de l'abbé Sigogne.
Pendant la soirée, promenade au soleil couchant, sur la pointe de l'église, d'où l'on a une très belle vue de la baie Sainte-Marie, large et profond bras de mer enlacé entre deux immenses côtes s'élevant en pente douce, réjouies par les villages français groupés de distance en distance. À nos pieds, la grande mer déferle en lames vertes à crinière d'écuine, et roule sur les galets avec des bruits sonores. La brise, qui s'endort avec le soleil qui se couche, laisse tomber de ses ailes les moiteurs iodées des varechs et des goémons.
« Quel spectacle incomparable, me dit l'abbé Gay, que la fin du jour au bord de la mer! j'en jouis habituellement, et je ne m'en lasse jamais, »
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La pointe où nous sommes assis est l'emplacement de l'ancienne église incendiée en 1820 ; à l'endroit même où s'élevait l'autel, l'abbé Sigogne a fait placer la pierre commémorative dont il parle dans une de ses lettres, à l'occasion de la première visite d'un évêque sur cette côte. Sur une des faces latérales, l'abbé Sigogne a gravé lui-même ces mois dans la pierre : Aie ststit ara Christo. C'est sur cette pierre qu'on fait chaque année, selon l'intention de l'abbé $Sigogne, le dernier reposoir où s'arrête la procession de la Fête-Dieu.
Les coutumes sont à peu près les mêmes de ce côté que de celui de Tousquet, quoique le peuple s'adonne plus à la culture qu’à la pêche, à laquelle il n’a guère recours que pour les besoins de la famille. La terre y étant meilleure, les habitants paraissent plus prospères. C’est la même pureté de mœurs, les mêmes habitudes domestiques ; la majorité des femmes portent encore la cape normande.
L'usage des métiers dans les familles est le même qu'au temps de la Graid-Prée ; une partie des vêtements et du linge de ménage est fabriquée avec les tissus de laine et de toile faits à la maison.
Les habitants de chaque paroisse se regardent comme les enfants d’une même famille, et se soutiennent, s’entr'aident les uns les autres. Ils ne connaissent point l'existence des asiles ni des hôpitaux; iis y suppléent par la charité. Cela est si bien entré dans leurs mœurs, qu'ils ne soupçonnent même pas ce qu'il y a d’héroique dans certains actes que la pitié leur inspire. Ainsi un père et une mère, chargés d'enfants, n'hésiteront point à adopter un ou deux orphelins et s'étonneront si on leur en témoigne de l'admiration.
« On ne peut pas les laisser mourir de faim », vous répondront ils tout simplement.
En revenant de la butte à Comeau, le curé de Tous-
quet m'a fait remarquer le champ d’une veuve, que se: voisins avaient cultivé tout entier pour elle.
Dès qu'une famille reste sans père ni mère, les orphelins sont adoptés dans la paroisse,
Les pauvres infirmes passent en pains bénils de maison en maison, c’est-à-dire, que chacun à son tour leur donne l'hospitalité.
Que dire de la piété filiale des Acadiens ? Les vieux parents, loin d’être considérés comme un fardeau par leurs enfants, sont à leurs yeux une bénédiction, C'est la coutume qu'ils séjournent six mois à tour de rôle chez chacun d'eux.
10 juillet. — Excursion à Saulnierville et à Méteghan. deux des plus belles paroisses détachées de $Sainte. Marie.
Partout l'harmoneuse langue française, les physionomies et les coutumes de l'ancienne mère-patrie ; partout l'urbanité d'autrefois saluant l'étranger sur la route. chapeau bas, avec cette ampleur et cette grâce que savait y mettre un chevalier de Drucour, ou un Grandfontaine. de Port-Royal.
A voir ces gens, à les entendre, on a peine à croire qu'un siècle et demi de conquête soit passé par là.
Pour eux, Windsor, Woifeville, Annapolis n'existent pas; c’est toujours Pigiquit, la Grand-Prée et Port- Royal.
À chaque instant, nous rencontrons sur le chemin de magnifiques paires de bœufs attelés au joug, que leurs
guides rangent d'un coup d'aiguillon pour nous laisser passer, car 1ci on ne se sert presque pas de chevaux pour
le travail.
Il y a quelques semaines, pendant un séjour au la du Bourget, j'arrétais, sur la route d'Aix-les-Bainx, des paysans conduisant leur attelage, et je m'entretenais avec eux. Je me demande quelle différence il y a
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entre les physionomies et les habitudes que j'avais alors sous les yeux, et ce que je vois, ce que j'entends aujourd’hui.
Au retour de Méteghan, l'abbé Gay m'invita à descendre chez M. Louis Bourque, un des patriarches de sa paroisse, qui à passé sa jeunesse sous le toit même de l'ancien curé de Sainte-Marie.
Lorsque l'abbé Kigogne arriva d’'Halifax au cap de Sable, en juillet 1799, il recut d'abord l'hospitalité chez un des habitants du lieu, M. Joseph Bourque, qui vivait près de l’église. Il y remaraua un enfant de trois ans qui lui parut intelligent et avancé pour son âge. Il demanda aux parents de lui confier cet enfant, leur promettant qu'il l’instruirait lui-même, et que, s’il avait de la vocation pour l’état ecclésiastique, il en ferait un prètre.
Après quelques hésitations, les parents y consentirent, etle jeune Louis Bourque suivit l'abbé Sigogne à Sainte- Marie,
Durant seize ans, il vécut au presbytère, où il servit d'enfant de chœur et fit un cours d’études ; mais alors, ne se sentant pas de vocation pour la prétrise, il s'en ouvrit à l'abbé Sigogne, qui l’aila à s'établir et à so marier dans la paroisse.
M. Louis Bourque n'oublia jamais les bienfaits de son protecteur, fut toujours son meilleur soutien dans les ufaires publiques, et devint enfin l'exécuteur de ses dernières volontés,
M. Bourque est aujourd'hui un vieillard nonagénaire, d'une santé faible, mais jouissant encore de toutes ses facultés. Comme tous les vieux, il vit plus dans le passé que dans le présent. Il se sent rajeunir lorsqu'il en cause et qu'il en remue les cendres. Zaudalor lemportis aetè,
Le père de l'abbé Sigogne, me dit-il, était révolutionnaire et maire de Lyon; il fit tous ses efforts pour con-
vaincre son fils de prêter serment à la constitution. Ce fut probablement à son influence qu'il dut d'échapper à la guillotine. [1 était sur l'échafaud, le couperet sur la tête, quand le bourreau recut l’ordre de laisser descendre sa victime, L'abbé Sigozne se tint assez longtemps caché en France, avant de passer en Angleterre, où il vivait depuis deux ans, lorsqu'il fut appelé en Amérique.
L'abbé KSigogne avait voué une éternelle reconnaissance à l'Angleterre, en souvenir de la générosité et des égards dont lui et ses compagnons d'exil y avaient été l'objet.
L'expression de ce sentiment, qu'il se plaisait à faire connaitre, lui avait valu l'estime de la population anglaise de la Nouvelle-Ecosse, et une influence à Halifax, qui fut en plusieurs circonstances fort utile aux Acadiens, et même aux familles sauvages que l'abbé Sigogne avait prises sous ses soins,
Ces familles venaient deux fois par année, en été et en hiver, de toutes les parties de la péninsule jusqu’au détroit de Canseau, pour recevoir les enseignements du Noutchinen, c'est-à-dire du missionnaire.
La pointe de l’église, ordinairement déserte, prenait alors un air d'animation et d'étrangeté qui rappelait quelque chose des temps préhistoriques. De longues files de canots d'écorce, seul moyen de transport dont se servaient les Peaux-Rouges, étaient échoués sur le sable de la grève. Auprès se dressait tout un village de cabanes, également d’écorce, dont la toiture conique, ouverte par le sommet, laissait échapper des nuages de fumée.
Dans l’intérieur de ce village et aux alentours, circulait ou stationnait la population sauvage, si différente des blancs par ses habitudes de réserve et de gravité silencieuses. :
Durant huit à dix jours, l’église de Sainte-Marie
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AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 353 retentissait de chants, de prières et d'instructions en langue micmaque.
Aux fêtes de Noël, qui étaient une des époques de leurs réunions, c'était aux sauvages seuls que l'abbé Siwogne réservait l'honneur de chanter la messe de l'aurore ; ils exécutaient ces chants en leur langue, avec une beauté de voix et une perfection musicale qu'on était loin d'attendre de ces enfants de la nature,
Grâce au zèle de l'abbé Sigogne, il s'était opéré parmi ces sauvages une grande réforme en peu d'années ; les anciens lui en témoignaient leur reconnaissance, en disant que les jours de l'abbé Maillard étaient revenus.
Les réminiscences du « grand dérangement » sont encore vivaces et précises le long de la baie Sainte- Marie.
Ce littoral fut fréquenté, peu de temps après la Dispersion, par quelques-uns des fugitifs errants dans les bois. La crainte d'être surpris les empéchant de se montrer le jour, ils profitaient des nuits claires pour s’aventurer au bord de la mer, où ils ensemencaient de pommes de terre quelques petits prés entourés de hauts jones, appelés par eux herbes à outardes, dans lesquels ils se cachaient à la moindre alerte. L'automne arrivé, ils revenaient aux mêmes heures de la nuit faire la récolte,
Parmi ces Acadiens vivait une jeune fille qui avait été séparée de ses parents d’une manière assez singulière. Elle n’était connue que sous son nom de baptême, Madeleine, auquel on avait ajouté le surnom de Du bois, parce que c'était dans les bois qu’elle avait été élevée.
Lors d'une incursion des Anglais, elle se trouvait seule à la maison au moment où ses parents, qui travaillaient dans les champs, furent faits prisonniers et eurent la douleur d'être jetés sur un navire, sans qu'on leur permit d'aller chercher leur malheureuse enfant.
Quelques sauvages, étant entrés dans la maison peu 4 temps après, la trouvèrent pleurant dans son berceau, Ils l'emmenèrent avec eux dans la forêt et l’adoptèrent, Elle était déjà grande quand elle fut rencontrée par une famille qui se croyait alliée à la sienne, celle de Jean- Jeannotte Comeau, qui l'adopta à son tour et la maria ensuite à un Acadien du nom de Manuel Mius, dont les descendants sont aujourd'hui nombreux dans le pays. La première escouade d'exilés venus pour se fixer définitivement à la baie Sainte-Marie arriva au printemps de 1766. Elle était compoiée d’un très petit nombre de familles, dont les principales avaient pour chefs Paul Dugas, Pierre-Ambroise Melançcon, Amand Melan-
con et Charles Le Blanc, surnommé Joppé. Ces familles
furent suivies immédiatement après par plusieurs autres: celles de Poney Gaudet, de Jean Belliveau, de Jean- Jeannot Melancon, de Prudent Robichaud, de Claude et René Sauluier, de Salomon Maillet, d’'Amand Lanowe, d'Amable Doucet, de Justinien Comeau, d'Hilarion
Boudreau, de Joseph Thériault, de Pierre Doucet, de
Pierre Le Blanc, lequel avait neuf enfants, etc... Presque toutes ces familles arrivaient du Massichusetts ou des environs.
Dès que le retour de la paix eut débarrassé les Acta: }
diens de la surveillance exercée sur eux dans les coionies anglaises, ces familles s'étaient donné rendez-vous à la frontière. Elles y furent rejointes par un bo
nombre d’autres, et tous ensemble s'engagèrent dans les |
forêts qui couvraient l'immense territoire situé à l'oûex de la baie de Fundy. Elles parvinrent à ‘es franchir malgré des difficultés et des misères qui ne furent ét lées que par leur courage et leur persévérance.
Arrivés à Memramcouk, un certain ombre y voyant |
des compatriotes déjà établis abandonuèrent leur projel d’ailer plus loin, et se fixèrent au milieu d'eux. Le reste
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de la caravane reprit sa pénible marche, passa successivement devant Beaubassin, Cobequid, Pigiquit, le bassin des Mines et Port-Royal.
La plupart de ces tristes pèlerins étaient originaires de l’un ou de l’autre de ces endroits. Ils revirent, — on peut imaginer dans quels sentiments, — les lieux où il étaient nés, les terres qu'ils avaient occupées onze ans ‘auparavant, l'emplacement de leurs foyers ; mais, hélas ! ils étaient devenus étrangers dans leur propre pays. L’attitude menacante des nouveaux propriétaires disait assez jusqu'à quel point leur présence était importune et odieuse, et combien 1l eùt été inutile d'élever des réclamations. [ls se décidèrent donc à dire adieu pour toujours à ces domaines de leurs pères, où leurs cœurs étaient restés si profondément enracinés, et où, maloré les apparences, ils avaient toujours espéré vivre encore.
Quelques-uns laissèrent partir leurs compagnons et s'arrétèrent assez longtemps à Pigiquit ne pouvant se résoudre à perdre de vue le bien paternel, et se bercant toujours d'espérances qui devaient être décues.
À Port-Royal, la caravane se divisa en deux bandes : l'une prit la voie d ner pour gagner la baie Sainte- Marie, l’autre conuaua par terre, suivie de quelques chevaux achetés en route, et qui portaient les plus faibles sur leur échine (sic).
À une lieue au-dessus de la pointe de l'église, s'ouvre une petite baie appelée l’anse aux Grosses Coques, à cause des énormes palourdes, excellentes à manger, quon y trouve, et qu'on ne pêche nulle part ailleurs dans la baie Sainte-Marie,
C'était un précieux voisinage pour les voyageurs réduits à la dernière pénurie sur cette plage déserte, éloinés de tout lieu d’approvisionnement,
Las de leur long pèlerinage, ils y firent halte; et, après avoir délibéré, 1ls résolurent de s’y établir.
Avec cette foi vive qui suivait partout les Acadiens, ils dressèrent à la hâte une croix rustique, et, agenouil. lés à l’entour, tandis que le soleil disparaissait derrière les arbres, — car le soir était venu, — ils entonnèrent
le Vexilla Regis afin d'implorer la bénédiction du ciel sun
leur nouvelle colonie.
Tel fut le premier jour de la Ville-Française, no
primitif de Sainte-Marie et qui s'étend aujourd'hui à toute la colonie acadienne de la baie.
Grâce à l’habileté traditionnelle des Acadiens pou toute espèce de métiers, et particulièrement pour le ouvrages de charpenterie, ils eurent bientôt construit des maisonnettes, avec des troncs d'arbres équarris à la hache et posés pièce sur pièce.
Vingt jours après leur arrivée, naquit le premier er
fant acadien qui ait vu le jour à la baie Sainte-Marid
depuis la Dispersion. Joseph, fils de Paul Dugas, de venu un des bons habitants du lieu, fut toujours, «à mémoire de ce fait, entouré d'une considération parti
culière qu'il méritait d’ailleurs. Il vécut jusqu'à l'âge avancé de quatre-vingt-douze ans, n'étant mort qu'et
On montre encore à l’anse aux Grosses Coques, à milieu d'un verger, l'emplacement de la première cha4 pelle érigée par les colons, à l’arrivée de l’ahbé Bailly
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