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leur avaient tant reproché leur prétendue rébellion contre l'Angleterre parce qu'ils ne voulaient pas lui sacrifier leur foi et leurs traditions, venir les exciter à la révolte au nom de vulgaires intérêts.
Aucun motif n'eût justifié cette trahison de la part des Acadiens ; on respectait leur religion, leurs sentiments, leurs propriétés; ils n'avaient jamais demandé autre chose.
A l'exemple de leurs frères du Canada, ils refusèrent, Alors, ces Américains s'en prirent comme autrefois à leurs missionnaires. L'abbé Bourg, qui les desservait, faillit être tué. On a vu comment, à Memramcouk, l'abbé Le Roux fut assoilli le pistolet sur la gorge.
Bientôt le pays fut envahi par des hordes indiscipiinées, qui se livrèrent à tous les désordres. Ceux des Acadiens qui habitaient du côté de l’isthme furent même forcés d'aller de nouveau se cacher dans les bois, lors de l'incursion des insurgés venus pour attaquer le fort Cumberland.
Le bon sens du peuple acadien a stigmatisé d'un mot cette guerre fratricide d’Anglais contre Anglais : il l'appela la guerre folle ; et encore de nos jours, il ne la désigne pas sous un autre nom.
On sait comment, après cette guerre, ces swjels uliles furent récompensés de leur loyauté. La province qu'ils habitaient, connue depuis sous le nom de Nouveau- Brunswick, était devenue le refuge des partisans que l'Angleterre avait gardés aux Etats-Unis, Il n’est pas sans intéêt de remarquer ici, en passant, qu'au nombre de ces fugitifs était la famille de Winslow, dont on sait le rôle à la Grand-Prée : il subissait, dans les siens, le châtiment de l'exil qu'il avait infligé aux innocents Acadiens.
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AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 367 troupes soldées par l'Angleterre, et licenciées par elle à l'issue de la guerre.
Ceux des malheureux Acadiens qui ne furent pas dépossédés immédiatement devinrent la proie de ces étrangers ; ils brülaient leurs clôtures, volaient leurs bestiaux ; pendant les plus grands froids de l'hiver, ils cuvraient la nuit leurs caves pour faire geler leurs provisions de pommes de terre. Ils allaient jusqu’à enlever de force les femmes dans les maisons.
Un soir, quelques Acadiens revenant de veiller chez un de leurs voisins apercurent des loyalistes qui trainaient avec eux une jeune fille dont ils avaient bandé les yeux. Les Acadiens se précipitèrent pour la délivrer, etn’y parvinrent qu'après avoir essuyé plusieurs coups de pistolet.
Les sauvages qui habitaient encore la mission de Sainte-Anne, et qui comme toujours vivaient en paix à, côté des Acadiens, ne furent pas plus exempts qu'eux de ces indignités ; ils finirent même par être dépouillés de leur réserve ?,
Un jour, quelques loyalistes, flânant au bord de la rivière Saint-Jean, avisèrent un canot conduit par des Indiens, remontant la rivière.
— J'ai bonne envie, dit l'un d'eux, en levant son fusil, de loger une balle dans la tête de cette squaur ; et avant que ses compagnons qui voulaient l'arrêter eussent eu le temps de détourner son arme, le coup était parti et la sauvagesse était tombée raide morte dans le canot,
A peine la nouvelle de ce crime fut-elle répandue dans la mission sauvage, que toute la tribu se souleva comme un seul homme; les chefs allèrent en députation auprès des loyalistes et les sommèrent de leur livrer le meurtrier, les menaçant, en cas de refus, d’une guerre à mort.
1 Voyage de Mgr Plessis en 1815.
Les loyalistes intimidés le livrèrent, et aussitôt 1l fut trainé dans leur village, dépouillé de ses vêtements, attaché à un poteau, et brülé vif.
L'établissement de la rivière Saint-Jean était devenu un enfer inhabitable pour le petit nombre d'Acadiens restés sur leurs terres. Les uns allèrent rejoindre les dépossédés qui venaient de fonder la colonie de Madawaska ; les autres, au nombre desquels étaient Pierre Cormier et sa famille, traversèrent le désert de forêts qui les séparait de l jsthmo de la Nouvelle-Ecosse, et se réfugièrent auprès de leurs frères de Memramcouk.
22 juillet. —- De Cocagne à la gare de Richibouctou par la route de Bouctouche ; vingt-deux milles, Plaines sans phy+ionomie, traversées par des rivières qui ont des proportions de fleuves.
Il y a dix ans, Bouctouche était une paroisse arriérée, sans organisation.et sans importance. Aujourd'hui, Bouc. touche est une des paroisses les plus florissantes et les plus progressives de tout ce canton.
Cette transformation est due à un seul homme, venu là sans autres ressources que son intelligence et son dévouement. Dans ce court espace de temps, il a tout chanvé, tout créé.
La paroisse de Bouctouche était loin des grandes voies de communication ; aujourd'hui, grâce a l'influence de l'abbé Michaud, une ligne de chemin de fer la ratrache au réseau de l’Intercolonial. Une superbe maison d'éducation, bâtie par ses soins, se remplit d'élèves qui viennent y recevoir une instruction aussi solide que pratique. L'église, détruite par un accident, se rebâtit sur de plus belles proportions. Un vaste terrain, conquis en partie sur la mer, sert de ferme modèle, où les habitants viennent apprendre à cultiver la terre avec intelligence et profit.
Tout cela s’est fait sans ostentation, sans la moindre
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On rencontre sur ce littoral des familles dont les ancêtres, jetés dans les colonies méridionales, ont eu l'incroyable courage de traverser tout 'e continent pour revoir leur pays.
Un détachement d’une trentaine d’Acadiens, partis de la Caroline du Sud, mais relégués, peu après leur débarquement, dans l'intérieur du pays, où ils étaient en butte à la malveillance, résolurent de s'échapper et, selon leur propre expression, « d'aller frapper sur la rivière du Canada ».
Au nombre de ces hardis fugitifs étaient Joseph Bastarache et sa famille, de Port-Royal, dont les descendants peuplent aujourd’hui la paroisse de Bouctouche, et conservent précieusement le souvenir des pérégrinations de leur ancêtre. J’en ai entendu le récit de la bouche même de Louis Bastarache, arrière-petitfils de l’exilé, beau grand vieillard encore vert, aussi bon chrétien qu’excellent charpentier, esprit fin et original, et dont je regrette de ne pouvoir traduire le langage pittoresque.
— «Tenez, me dit-il, en plantant le large taillant de sa hache à équarrir dans un madrier, asseyez-vous sur cette lambourde je vais vous conter cela. Quand même je me reposerais wx petit ; je donne une corvée pour rebâtir notre église qui a été brülée l’année passée par le tonnerre.
» J'ai entendu, toute ma jeunesse, raconter cette uistoire par mon grand-père, et je me la rappelle comme
d'hier, Quand j'entends aujourd’hui les miens se plaindre:
de la dureté des temps, je leur dis : Taisez-vous, mes enfants, vous ne savez pas ce que c'est que la misère ; ce que vous appelez misère aujourd'hui, c'eût été le paradis pour les vieux du temps passé.
» Ils s'étaient donné rendez-vous cette fois-là, à la tombée de la nuit, dans un champ de blé-d'Inde, en dehors du village. Chacun avait apporter tout ce qu'il avait pu trouver de provisions. On ne marchait que la nuit, de crainte d'être découvert. Le jour, on se cachait dans les fourés ou dans les grandes herbes, jusqu'à ce qu'on eût gagné le bois. Là, on tint conseil et on juge: qu'il valait mieux se diviser en deux bandes pour trouver plus facilement de quoi vivre. L'une inclina plus au sud. Quelle fut sa destinée? Se décida-t-elle chemin faisant à gagner la Louisiane, ou périt-elle de faim, ou bien tomba-t-elle entre les mains de quelque tribu sauvage qui la retint en captivité ou la fit mourir dans les supplices? On n'en a jamais entendu parler dempuis.
L'autre escouade composée de seize personnes faillirent plusieurs fois avoir le même sort. Après avoir traversé de grandes montagnes, toujours en se dirigeant vers le nord, ils arrivèrent à une rivière qui coulait du côté du soleil couchant. Pendant qu'ils construisaient un radeau pour;la descendre, un des voyageurs, qui s'était éloigné du camp, fut apercu au haut d'un rocher d'où il les Auchait en leur faisant signe de venir. Il avait découvert un vieux canot fait d'un tronc d'arbre abandonné sur le rivage ; ce fut une bonne aubaine pour eux. Ils l'étanchérent en le calfatant avec des morceaux de leur linge, cet s'en servirent pour porter une partie de leurs gens et diriger le radeau.
Grâce à leur habitude de chasse et de vie dans les bois, et à la précaution qu'ils avaient eue de se munir de quelques fusils, ils n’eurent pas trop à souffrir de la famine, mais d'aucuns pâtirent terriblement des fièvres de ces pays; à peine s'ils pouvaient se trainer. Une nuit, l’une des femmes, plus faible que les autres, mourut d'épuisement. Son mari, qui faisait pitié à voir, ne vou-
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AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 371 lait plus quitter la tombe où on l'avait enterrée sur le bord de la grève. Il fallut l'en arracher de force.
Enfin, après bien des jours, ils arrivèrent à l'embouchure de la rivière. Leur désappointement fut grand, quand ils reconnurent que le fleuve où elle se jetait couait vers le Sud. Ils étaient donc bien loin de la rivière du Canada : e était. le Mississipi. Comme ils y entraient, ils apercurent, au détour d'une pointe, un village sauvage et plusieurs canots qui faisaient force de rames pour les cerner. En un clin d'œil, ils furent entourés, faits prisonniers, trainés à terre, au milieu de cris et de menaces qui faisaient voir quel sort les attendait : on les avait pris pour des Anglais.
Un des Acadiens fit remarquer à ses compagnons qu'il y avait un blanc parmi ces sauvages, et, en même temps, il le désignait du doigt. Celui-ci, entendant parler francais, leur adressa la parole et apprit bientôt leur histoire. C'était un Canadien, coureur de bois, marié à la fille du chef de’ cette tribu. Touché de leur infortune, il les prit soas sa protection et les conduisit à sa cabane.
— N'ayez garde de sortir d'ici, leur dit-il, en les quittant, car votre vie est en’danger. Je vais aller trouver le chef et essayer d'obtenir votre liberté. Peut-être serai-je longtemps, car il n’agira pas sans le conseil des anciens, et c'est un consentement bien difficile à gagner.
La nuit était venue quand il fut de retour.
— Mes amis, leur dit-il, réjouissez-vous, j'ai obtenu votre grâce, mais non sans difficulté ; il m'a fallu lutter
ute la journée. Vous êtes libres d'aller où vous voudrez.
— Nous sommes incapables de continuer notre route, ui répondirent les Acadiens, après lui avoir témoigné leur reconnaissance. Nous n’avons absolument rien à manger.
— Votre misère est finie, répartit le brave Canadien,
soyez sans inquiétude. Dans huit jours mes canots arriveront du Canada pour emporter mes fourrures. Vous partirez avec eux, sans qu'il vous en coûte rien.
Quelques uns de ces Acadiens se fixèrent au Canada ; les autres, comme Joseph Bastarache, se laissèrent entraîner par l'amour du pays, et redescendirent dans les parages du golfe, où l'on retrouve aujourd'hui leurs descendants.
Les établissements acadiens ont ici une importance que ceux déjà parcourus ne peuvent que faire pressentir. Ils s'étendent le long du golfe Saint-Laurent sur une ligne immense et ininterrompue, qui va depuis la baie Verte jusqu’au fond de la baie des Chaleurs, c’està-dire sur un espace de plus de deux cents milles. Ils composent à eux seuls plus de la moitié de la population totale des Acadiens.
Par une singulière coïncidence, cette population est disposée à peu près comme une armée prête à livrer bataille. Le corps principal de cette armée fait face à la mer et s'appuie à droite sur l’isthme de la Nouvelle- Ecosse, à gauche, sur la baie des Chaleurs, où il touche les populations françaises du Canada. En avant sont placés trois forts détachements : le premier de dix mille âmes sur l'ile du Prince-Edouard ; le second non moins important de chaque côté du détroit de Canseau; et le troisième de vingt mille à l'extrémité de la Nouvelle- Ecosse. L'arrière-garde se compose du groupe compact de Madawaska,
Cette armée, toute pacifique, n’a qu'un cœur et qu'une äme ; elle a le même cri de ralliement qu'avaient ses pères : Dieu et Patrie ; et elle est prête à mourir comme eux pour la même cause.
Si on voulait pousser plus loin la comparaison, on pourrait dire que cette armée ne manque ni d'officiers habiles, ni de chefs pour la commander. Il y en a plu-
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sieurs dont les noms sont déjà connus ; d’autres n'attendent que le temps pour se distinguer à côté d'eux.
Cette armée a sur chacune de ses ailes, un corps d'élite qui sert en même temps de sentinelle avancée : ‘un à Shédiac, l'autre à Bathurst; je veux dire les petites vhalanges qui dirigent le Courrier des Provinces Maritimes et ie Moniteur Acailien, lesquelles luttent au premier rang pour la cause commune.
Le succès de cette cause ne fait guère de doute aujourd'hui ; et quiconque étudiera l’histoire des Acadiens, présentée sous son vrai jour, ne saura s'empêcher d'y applaudir.
Il n'est pas de lecteur impartial qui, après avoir lu ces pages, ne se dise à lui-même en fermant le livre : Ce peuple est aussi étonnant par ses vertus que par ses malheurs,