N° IV
Lettre au duc de Nivernaïis sur la dispersion des Acadiens, 2 décembre 1762.
Cédés aux Anglais par la paix d'Utrecht, les Acadiens avaient conservé, avec leurs églises et leurs prêtres, le libre exercice de leur religion. Toujours séparés de ces nouveaux nouveaux maîtres par le culte et le langage et plus encore par un attachement inviolable à leur première patrie, ils vivaient comme les anciens patriarches, au milieu de leurs troupeaux, dans l'innocence et l'égalité des premiers siècles.
Jls fabriquaient eux-mêmes les étoffes grossières qui servaient à leurs vêtements, telles que de la toile et des draps bruns rayés de rouge. Leur commerce était proportionné à leurs besoins, et leurs besoins étaient aussi simples que leurs mœurs étaient frugales. Tous ceux qui les ont connus parlent encore avec attendrissement de leurs vertus et de leur bonheur. Au milieu des Anglais, leurs vœux furent toujours pour la France : Louis XIV, disaient-ils. put bien céder les champs où nous demeurons, mais l’amour de la Patrie se change-t-il par les traités ? Cet amour causa leur ruine et leurs vœux les perdirent !.
Les Acadiens possédaient 80,000 bêtes à cornes, 10,000 chevaux et plus de 160,000 moutons.
La déportation des Acadiens avait été imaginée dès 1746 ; Guillaume Shirley, qui était alors Gouverneur de la province de Massachusetts dans la Nouvelie-Angleicrre, publia en 1747, pour rassurer les Acadiens qui se disposaient à passer en Canada, une déclaration dont voici le préambule : « D’au-
tant que nous avons appris qu'il s'était répandu un bruit » parmi les sujets du Roy, les habitants français de la pro- » vince de la Nouvelle-Ecosse, qu’il se formait un dessein » de l:ur faire quitter leur demeure dans cette province, par
une déclaration du 16 septembre 1746, je leur signifiai que » ce bruit n’était point fondé et qu’au contraire, j'étais con- » vaincu du bon plaisir de S. M. de protéger tous ceux qui » continueront dans la fidélité et le devoir qu'iis lui doi- » vent, etc. »
Dans cette déclaration, Shirley annonce aux Acadiens que le Roy d'Angleterre ayant résolu de faire des travaux dans la province, pour les mettre à l’abri des incursions, il est enjoint aux dits Acadiens de fournir tous les secours qu'on doit attendre d'eux. En conséquence de celte déclaration, les Acadiens travaillèrent aux fortifications d’ffalifax et aux chemins militaires de la province, depuis 1749 jusqu’en 1751 ; et à peine les travaux furent-ils achevés qu'on leur proposa de prêter le serment d’allégeance, ainsi que celui de prendre
1 Va-t-on traiter de fantaisie cette peinture des mœurs acadiennes, faite sept ans seulement après la dispersion, et si bien conforme à ce qui en a été dit depuis? Que d'efforts n’a-t-on pas faits pour contester la vérité de ces témoignages? Ne pouvant cacher le crime, on a tâché de flétrir les victimes. Vote de l’auteur.
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les armes contre les Français ou autres lorsqu'ils en seraient requis. Jls refusèrent l’un et l'autre. En 1752, on démolit plusieurs de leurs chapelles pour en faire des forts palissadés et on les obligea de travailler à ces forts. Plusieurs familles ayant alors abandonné leurs habitations pour se retirer à l’île Royale, les Anglais qui avaient des postes sur tous les passages, prirent ces familles et les maltraitèrent, de manière que la haine et la défiance ne firent qu augmenter dans toute la colonie. En 1755, des détachements parcoururent toutes les habitations et s’empartrent des armes que chaque habitant avait pour sa propre défense contre les sauvages et pour celle de ses troupeaux contre les loups et autres bêtes carnassières. Les Acadiens députèrent au Gouverneur pour obtenir d’avoir deux fusils par paroisse. Le Gouverneur, pour réponse, mitles députés en prison, et, après bien des menaces, les engagea à faire assembler tous les habitants de la colonie depuis l’âge de 10 ans jusqu’à ceiui de 90, pour renouveler un serment dont on conviendrait.
A Ja fin, on embarqua toute la colonie pèle-mêle et sans égard pour la réunion des familles.
On vit, au commencement de cette guerre, une nation policée, une nation qui refuse l'humanité à toutes les autres, pour s’arroger à elle seule cette vertu ; on vit cette nation-là renouveler les anciennes barbaries des Gépides et des Hérules *,
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1! Archives des affaires étrangères, Paris.