CHAPITRE TROISIÈME
Les Acadiens après le traité d'Utrecht. — Lettre de la reine | Anne. — Le gouverneur Nicholson et ses successeurs re- À tiennent les Acadiens malgré eux. — Le Serment d'ullé- } geance. — Piège tendu par le gouverneur Armstrong pour M l'arracher. — L'Enseigne Wroth. — Serment de neutralité prêté sous Philipps. — Persécutions religieuses. — Cornwallis exige un serment sans réserve. — Charles Lawrence. — Son caractère. — Désarmement des Acadiens. — Le Plan du juge Morris.
Pour bien connaître quelle était la position des Acadiens dans la Nouvelle-Eçosse, à la date de leur expulsion, il est nécessaire de remonter jusqu’au traité d'Utrecht (1713), et de bien se rendre compte des événements qui ont marqué l'existence de ce petit peuple depuis cette époque jusqu'à l’année devenue célèbre par leurs malheurs. J'en avais tracé une courte esquisse dans la première édition de ce Pèlerinage. J'ai voulu la compléter depuis, et l'on va voir dans les pages suivantes par quelles recherches je me suis aperçu que cette histoire était entièrement à refaire, et comment je suis parvenu à la rétablir dans son vrai jour. |
« Il est très remarquable, dit Haliburton, dans son
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Histoire de la Nouvelle-Écosse, de voir qu'on ne trouve aucune trace de cet événement important (la dispersion des Acadiens) dans les archives du secrétaire d’Etat d'Halifax. Je n'ai pu découvrir que la correspondance ait été conservée, ni que les ordres, rapports et mémoires y aient été gardés... Les détails de cette affaire semblent lavoir été soigneusement cachés, quoiqu'il ne soit point maintenant facile d'en trouver la raison, à moins que les auteurs de cette transaction aient eu honte de leur acte, comme au reste ils le devaient !. »
Ce passage de Haliburton a donné lieu à de vives réclamations de la part de quelques écrivains anglais. J1s ont soutenu que Haliburton s'était trompé, que rien n'avait été détruit ni caché, et que, si ses recherches étaient restées infructueuses, c’est qu’alors les documents étaient enfouis dans des greniers où ils avaient été oubliés.
D Quoi qu’il en soit, les pièces existantes étaient classi-
fiées en 1860, lors du voyage que fit M. Rameau à Halifax en vue de mettre la dernière main à son Æistoire l'une Colonie féodale. L'archiviste d'alors semblait avoir pris à tâche d’éveiller les soupçons du public.
« J'arrivai en septembre à Halifax, m'écrit M. Rameau ; mon ami, M. Beamish Murdoch, m'obtint la permission de consulter les archives du gouvernement, et on m’assigna un rendez-vous pour le lendemain. Je me présentai à l'heure dite ; on me montra sur une table
1«Itis very remarkable, that there are no traces of this important event to be found among the records, in the Secretary's Office of Halifax. Î could not discover that the correspondence had been preserved, or that the orders, returns and memorials had ever been mi hled there. The particulars of this affair seein Lo have been carefully concealed, although it is not. easy to assign the reason, unless the parties were, as in truth they well might, be ashamed of the transaction, » À Haliburton's Nova Scotia, vol, I, p. 196.
Née —
un certain nombre de registres et de volumes ; mais on me prévint qu’il m'était interdit d'en prendre aucune copie ni extrait. En conséquence, je ne devais avoir ni papier, ni plume, ni crayon. On me plaça près d'une table qui était au milieu d’une salle dans laquelle travaillaient huit ou dix commis ; on ne me donna aucun siège afin que je ne pusse pas m'asseoir, et qu'aucun de mes mouvements ne pût échapper aux employés.
» Voilà dans quelle condition j'ai pu consulter les archives pendant les huit ou dix jours que j'ai passés à Halifax.
» Je vous avoue que cette manière de frire me rappela involontairement ce que raconte Haliburton à propos des mécomptes qu'il avait éprouvés lui-même, en consultant ces mêmes archives, et aussi les soupçons qui lui vinrent à l'esprit, sur la honte que l’on pouvait éprouver à communiquer certains papiers qui auraient dû s’y rencontrer, et qu’il n’y trouva pas. J'ai remarqué comme lui les lacunes qui existaient à certaines époques dans ces archives ; lacunes que les extraits publiés à Halifax en 1869 n’ont pas comblées. Peut-être, du reste, pourraiton trouver dans d’autres dépôts publics, des doubles de quelques-unes des pièces qui manquent à Halifax... »
M. Rameau n’est pas le seul à qui des doutes soient venus en parcourant le volume d'Archives de la Nouvelle- Evosse, publié par le gouvernement de cette province, sous la direction de M. Aïkins ! ; et c’est précisément pour éclaircir ces doutes que je me suis rendu à Londres, afin d'y faire des études comparatives au Public Record Office et au British Museum. Je dois dire tout d’abord que la facilité avec laquelle on a accès à ces archives forme un contraste frappant avec le système de défiance établi à Halifax. Je dois ajouter ensuitc que j'ai acquis
1 Selections from the Public Documents of the Province of Nova Scotia. Halifax, 1869. 1 vel. in-12, 755 pages.
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la preuve que nos soupçons n'étaient que trop fondés.
Le Choix des Documents publiés à Halifax a été évidemment fait en vue de justifier le gouvernement de la Nouveile-Ecosse de la déportation des Acadiens. Pour cela, on a éliminé systématiquement et laissé dans l'ombre les pièces les plus compromettantes, celles qui pouvaient le mieux établir les droits des Acadiens. Qu'on remarque bien que le compilateur de ce volume n’a pas le droit de plaider ignorance, car il indique lui-même en plusieurs endroits qu'il a étudié les pièces officielles du Public Record Office, afin de les confronter avec celles d'Halifax.
J'ai confronté à mon tour la compilation d’'Halifax avec les originaux du Public Record Office, et j'ai constaté des omissions considérables et tellement essentielles qu'elles changent complètement la face des choses. J’ai fait transcrire et collationner avec soin les pièces omises, et je m'en suis servi pour établir sous son vrai jour et dans une lumière qui n’a jamais été connue jusqu’à présent la question la plus importante de toute l'histoire de l’Acadie, celle du serment d’allégeance, qui a été le pivot sur lequel ont roulé toutes les difficultés et qui a fini par amener la dispersion des Acadiens. Afin de ne rien négliger de ce qui pouvait éclaircir cette question, j'ai fait copier à Paris fous les documents relatifs à l’Acadie qui se trouvent aux archives des différents ministères. J'ai pu par ce moyen mettre en regard les témoignages des deux partis, ceux des Anglais d’un côté, ceux des Français de l’autre, les compléter les uns par les autres, et en faire ressortir la vérité des faits avec une surabondance de preuves qui n’admet pas de doute.
On a peine à réprimer un mouvement d'irritation contre la France en songeant avec quelle insouciance
elle a abandonné l'une après l'autre ces belles colonies d'Amérique. Après l'Acadie est venu le Canada ; après le Canada, la Louisiane. De ce vaste continent dont elle possédait les trois quarts, il ne lui reste plus que les petits rochers de Miquelon.
L’Acadie fut la première sacrifiée : c'était la plus aneienne, peut-être la plus intéressante, certainement la plus importante si l’on considère les conséquences de son abandon. On livrait par là les avant-postes à l'ennemi ; et on lui laissait de ce côté les frontières ouvertes, préparant ainsi fatalement la conquête du Canada.
Et puis, de quel vaillant petit peuple la France se désintéressait en cédant l'Acadie ! Et cela au lendemain de la lutte incomparable que ce peuple venait de soutenir pour rester français |
Trois fois de suite, dans l’espace de quatre ans (1704 à 1707), il avait repoussé, devant les murs croulants de Port-Royal, des forces trois et quatre fois plus nombreuses que les siennes.
Enfin son dernier commandant, l'intrépide Subercase, assiégé de nouveau, en 1710, par une armée de trois mille quatre cents hommes, c’est-à-dire plus nombreuse que la population tout entière de l'Acadie, n'avait cédé qu'après avoir fait une résistance héroïque et obtenu la capitulation la plus honorable. La petite garnison, qui ne comptait pas deux cents hommes, était sortie du fort tambour battant, arme au bras, drapeaux déployés au vent. Sa résistance avait paru d'autant plus surprenante au général Nicholson que cette poignée d'hommes était si dénués de tout, si désuenillés, qu'on les eut pris plutôt pour des mendiants que pour des soldats. T'el était l’état d'abandon dans lequel la France avait laissé les derniers défenseurs de l’Acadie.
Par le traité d'Utrecht conclu en 1713, l'Acadie fut
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cédée définitivement à la Grande-Bretagne, et les colons français de cette province, qui reçut alors le nom de Nouvelle-Écosse, passèrent sous la couronne de l'Angleterre. Mais, par une clause spéciale du traité, « il était expressément convenu qu'ils avaient la liberté de se retirer ailleurs, dans l’espace d’un an, avec tous leurs effets mobiliers... Que ceux néanmoins qui voudraient y demeurer et rester sous la domination de la Grande-Bretagne, devraient jouir de l'exercice de ja religion catholique et romaine, autant que le permettaient les lois de la Grande-Bretagne ».
Peu de jours après la signature du traité {11 avril 1713), la reine Anne, ayant appris qu'à sa demande le roi de France avait accordé la liberté à des prisonniers détenus aux galères pour cause de religion, voulut lui en témoigner sa satisfaction en octroyant aux habitants français de la Nouvelle-Ecosse des conditions plus favorables que celles qu'on avait stipulées dans le traité. Elle fit adresser, en conséquence, au général Nicholson, gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, une lettre dans laquelle elle lui donnait des ordres qu'il est important de citer textuellement : « Vous permettrez, y disait-elle, et allouerez à ceux de ses sujets (du roi de France) qui ont des terres et des emplacements en notre gouvernement d'Acadie, qui ont été ou qui sont attachés à nous en vertu du dernier traité de paix et sont dans la volonté de devenir nos sujets, de retenir et posséder les dites terres et emplacements sans aucun paiement, loyers ou troubles quelconques, aussi pleinement ou abondamment et librement que nos autres sujets font ou peuvent posséder leurs terres et biens, ou de les vendre s'ils aiment mieux se retirer ailleurs !. » En présence d'ordres aussi formels, il semble que le gouver-
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1 Archives des Affaires étrangère
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neur de là Nouvelle-Ecosse n'aurait dû songer qu'à les exécuter. Il n'en fit rien cependant; et ce fut là le commencement des infidélités commises par des subalternes qui ne devaient étre que trop imitées plus tard et devaient finir par consommer la ruine des malheureux Acadiens.
Dès que ceux-ci eurent appris que leur pays avait été cédé définitivement à l'Angleterre, ils avaient résolu unanimement de l’abandonner et d'aller se réfugier soit à l'île Royale, soit à l’île Saint-Jean. Ils étaient d'autant plus portés à prendre ce parti que, d’une part, le gouvernement français, voulant les attirer à l'île Royale, leur offrait des secours pour s'y transporter avec leurs effets et s’y établir; et que, de l’autre, ils avaient à se plaindre des procédés du général Nicholson. Au reste, la conduite de ce gouverneur n'avait pas soulevé moins de mécontentement parmi les Anglais qu’il mmandait à Port-Royal, que parmi les Acadiens. «N° ospérions, écrivait l’un d’eux, qu’à son arrivée le gouverneur paierait la garnison, et mettrait la place sur un bon pied : mais au contraire il nous a jetés dans la plus grande confusion. Il a renversé les fortifications, mis dehors les Français, et chassé tous les Anglais qu’il a pu, de façon que la place est presque déserte. En un mot, si ses ordres avaient été de ruiner le pays, il n'aurait pu agir mieux qu'il n’a fait!. »
De son côté, le colonel Vetch mandait aux lords du commerce :
« Je crois de mon devoir d’avertir Vos Seigneuries, en vue du bien public, de l’état où se trouve le pays de la Nouvelle-Ecosse... Les habitants français sont en
1 Public Record office. Extract of a letter from M. Adams to Capt. Steele. Jan. 24th 1714-15. — Pièce omise dans le vaine d'Archives de la Nouvelle-Écosse, publié à Halifax.
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quelque sorte forcés de quitter le pays par suite des traitements qu'ils ont reçus de M. Nicholson !. »
Nicholson s'était flatté que les Acadiens n'abandonneraieñt pas facilement les fertiles terres qu'ils occupaient, aussi fut-il surpris autant que déconcerté en apprenant qu'après avoir mürement délibéré, en assemblées publiques, sur le parti qu'ils avaient à prendre, ils avaient résolu unanimement de partir sans délai. Ils lui avaient signifié leur résolution par leurs députés, et joignant l'action à la parole, ils s'étaient mis immédiatement à construire des bateaux et des chaloupes pour se transporter avec leurs familles, leurs bestiaux et leurs effets.
Les conséquences d’une telle détermination étaient. fatales pour la nouvelle province que Nicholson s’enorgueillissait d’avoir conquise pour l'Angleterre. Elle perdait par là l'importance qu'on y attachait. En effet, les Français partis, la Nouvelle-Ecosse n’était plus qu’un désert hanté par des tribus sauvages, ennemis traditionnels et irréconciliables des Anglais?, Port-Royal, la
1 Letter from Col. Veteh to the Board of Trade, March 9th 1714-15. — Pièce omise dans le vol. d’Archives de la Nouvelle-Écosse, publié à Halifax,
? « Les sauvages des missions françaises des costes de l’Acadie sont ennemis si irréconciliables de la nation anglaise que toutes nos barangues les plus pacifiques ne peuvent leur imprimer de ne point troubler son commerce; ils pilient et ont pillé plusieurs de leurs bâtiments, empêchent (de pêcher) dans les havres de la dite coste de l’Acadie. Un vaisseau de douze à quatorze canons s'étant perdu sur une petite île dans la baye française, Saint-George, duquel les équipages se sauvèrent à terre avec la plus grande partie de leurs marchandises, les dits sauvages y ont abordé au nombre de vingt hommes armés et se sont rendus maîtres de tout ce qu'ils ont pu emporter avec eux, après en avoir chassé les dits... équipages angluis, desquels ils ont même tué un homme et lorsqu’on leur a demandé la raison qui les oblige de tuer des gens qui ne se défendaient point, ils ont répondu que c’était pour faire peur aux autres
seule place fortifiée dont la subsistance dépendait des colons, serait forcément abandonné !.
Nicholson ne le comprit que trop, et, pour éviter ce désastre, il ne craignit point de violer le traité de paix et de désobéir ouvertement aux ordres de sa suuveraine. Il mit les Acadiens dans l'impossibilité de vendre leur terres et leurs effets en défendant aux Anglais de rien acheter d'eux. Il interdit l'accès des ports aux navires français qui devaient leur apporter les agrès nécessaires aux embarcations qu'ils avaient construites. Il leur fit défense d'écrire à Boston, pour en faire venir; il alla jusqu’à faire saisir leurs bateaux et leurs chaloupes. En
et, pour autoriser leur violence, ils disent que tous les sauvages de leur nation meurent aux Mines, et que c’est par un poison que les Anglais leur ont donné; le sieur Gaulin les a menacés de ne plus les confesser s'ils ne restituaient leurs pillages. Cela ne leur a imprimé aucun scrupule de conscience : bien au contraire ils lui ont dit qu'ils ne lui demandersient jamais plus rien. Je vous assure, Monseigneur, que ce sont là des animaux bien difficiles à conduire, J'ai écrit à leur chef tout ce que je devais sur ce sujet per la voie de M. Gaulin. J'aurai l'honneur d'envoyer la copie de ma lettre à Votre Grandeur pour qu'elle s'aperçoive que je ne néglige rien de ce qui doit calmer la férocité de ces peuples.
» De Costchelle,
» Au Port Dauphin, le 9me bre 1715. »
Archives de la Marine et des Colonies, Ile Royale. Correspondance générale, Lettre au Conseil de Marine, années 1712-1716, Vol, I, fol. 128, verso. — Ces rapports du Conseil de Murine portent pour signatures :