AU PAYS DE BRIZEUX
lorsque tout a été dit par les plumes classées, de Gustave Planche à Sainte-Beuve, surtout par MM. Lacaussade et Saint-René Taillandier, amis intimes du poète, n'aurait point d'excuse. Ces pages ne sont que la rédaction de notes tracées aux principales stations d'un pèlerinage fait en évoquant le poète à chaque pas, des bois à la mer, et leur mérite unique est dans la sincérité. Il nous semblait que, l'œuvre de Brizeux à la main, nous comprenions mieux la Bretagne, comme, en parcourant la Bretagne, nous percevions davantage, dans ses fines nuances, la voix secrète de son poète. Nos impressions écrites sous l'influence d'une double initiation, ne révéleront pas un Brizeux nouveau, mais peut-être contribueront-elles à mettre un peu plus en lumière cette physionomie si particulière et si sympathique.
La famille de Brizeux venue, à ce que Ton croit, d'Irlande après la révolution de 1688, se trouvait au dix- huitième siècle, établie en un gros bourg appelé Faouet, situé dans le pays de Vannes. L'aïeul du poète, vrai Breton, honnête homme et grand buveur de cidre, y exerçait les fonctions de notaire. Un de ses fils, chirurgien de marine, fut le père" de celui qui, plus qu'aucun des anciens bardes, devait par ses chants illustrer sa race. Il s'était fixé à Lorient. C'est là que naquit Brizeux, le 25 fructidor, an XI de la République, — 12 septembre 1803, — rue Poissonnière, à 4 heures du matin, et non point à Scaer, comme l'ont
dit quelques biographes, et c'est au cimetière de cette même ville que, cinquante-cinq ans plus tard, il est venu se reposer.
Lorient, berceau et tombe de notre poète, se trouvant de plus à la porte de la région que nous voulions visiter, nous y sommes accouru d'un trait. Une autre raison nous le conseillait. Dans ses dernières années, Brizeux reçut plusieurs fois l'hospitalité chez un jeune habitant de la ville, M. Briault. On comprend notre envie d'interroger, avant d'aller plus loin, un ami entré tard dans l'intimité du poète, mais, à ce titre, non le moins cher.
Nous voilà donc en quête du toit qu'aimait Brizeux. Bientôt près du port marchand, dans une rue solitaire, nous frappions à la porte d'une maison blanche avec des volets verts. Au regard franc, un peu triste de M. Briault, nous reconnûmes « le doux rêveur ». en même temps que le meilleur des hommes. Après la mort de Brizeux, il fit imprimer, mais seulement pour être distribué aux amis du poète et aux siens, un petit, volume de vers, tous consacrés, du premier au dernier, à la chère mémoire, et dont la forme comme le sentiment accusent une parenté de nature avec le poète si tendrement regretté1.
Nous ne tardâmes pas à entrer dans la chambre qui d'ordinaire était réservée à Brizeux. Son luxe, c'est le
i Depuis ce pèlerinage. M. Briault a quitté Lorient pour se fixer à Paris.
jardin sur lequel s'ouvre la fenêtre, un des rares jardins de Loriento Ce paisible abri attirait le poète et le fixait, quand son penchant pour l'école buissonnière n'était pas le plus fort. Il n'aimait pas Lorient, il est vrai1, « cette ville plate, sèche, toute administrative, colonie d'uniformes de la marine dans un coin de la Bretagne. » Mais c'est là qu'habitait sa mère et que la chambre où nous nous trouvions l'accueillait. « Ma ressource, continue-t-il, est la bibliothèque d'un jeune poète de mes amis. Je me suis remis aux anciens, à Ovide, bel esprit efféminé qui ne fait que de l'eau claire. » Il ne lisait pas seulement dans cette chambre, il composait. C'est là qu'il écrivit plusieurs des pièces datées des années dernières de sa vie, et qu'il acheva son Élégie de la Bretagne.
Notre hôte nous présenta sa jeune femme et ses deux enfants, et tout le soir, en famille, on s'entretint de Brizeux; Madame Briault, avec non moins d'élévation que son mari, éclairait notre curiosité par des réponses où abondaient les intuitions délicates. Les femmes, lorsque heureusement douées elles ont reçu une éducation suffisamment libre, sont plus capables peut-être
* Brizeux a écrit peu de lettres, en général fort courtes, d'une écriture qui est comme un reflet de lui-même, sans ambition, simple soignée cependant et agréable à voir, régulière, mais librement; les ratures y sont rares. La plupart de nos citations viennent des lettres adressées à M. le marquis de Belloy, un intime du barde, très noble nature, poète dramatique distingué. Quelques autres ont été empruntées à l'élude de M. Lacaussade sur Brizeux.
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que les hommes de bien juger les poètes, particulièrement ceux de la trempe de Brizeux, car il en est de la poésie comme de l'amour, la tête y joue trop souvent le rôle principal, et Brizeux fut poète plus encore parla sensibilité que par l'imagination. La vue de ce jeune ménage, où il se sentait aimé, dut, par moments, l'attendrir jusqu'au fond de l'àme.
Quel homme, parmi ceux condamnés à vieillir sans famille, m^me quand pour mieux servir une cause chère à sa jeunesse, art, science, religion, il a librement sacrifié les joies du foyer, quel homme, si viril qu'on le suppose, ne se sent faiblir devant une jeune femme qui caresse un entant? Ces sentiments, on les cache fièrement, mais est-on toujours assez fort pour les contenir? Telle devait être, il nous semble, la disposition intime de Brizeux, le jour où il écrivit, dans sa chambre de Lorient. ces quelques vers :