‹ Un pèlerinage au payx de BrizeuxChapitre 6 sur 14 · L0R1EXT · texte numérisé non relu

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l'on domine la rade. Le tombeau, dans la partie basse et la plus découverte, en présence de l'Océan, est tout de granit rouge, de ce beau granit porphyroïde, nullement rare en Bretagne. C'est un sarcophage portant sculptée en épais reliefs, sur le couvercle, une palme avec une couronne de lauriers, et que surmonte une large croix dont les branches courtes, découpées en trèfle, rappellent les vieilles croix moussues si fréquentes sur les chemins bretons. Pour toute inscription, ce seul mot : A Brizeux. A la base de la croix s'appuie le médaillon du poète, au-dessus duquel se courbe, comme pour l'ombrager, un faisceau de branches de chêne.

La première édition des œuvres de Brizeux donnait un portrait de l'auteur dans son âge mûr, mais avec des traits mous où ne se lisait guère qu'un caractère de contrainte et d'ennui. En tête de l'édition de Lemerre, une eau-forte représente le poète dans sa jeunesse, la tête émergeant des larges plis d'une majestueuse cravate à la mode de 1830. Ce visage imberbe, sans modelé, aux grands yeux d'enfant maussade, ressemble à un portrait de fantaisie.

Heureusement, grâce à l'obligeance de la famille du marquis de Belloy", nous avons sous les yeux un dessin dont l'auteur nous est inconnu, mais d'une main nullement vulgaire. Cette fois, on ne peut s'empêcher de croire à une ressemblance. La tête trèsjeune, presque de face, est imperceptiblement pen-

chée, comme par un mouvement instinctif de timidité : le front, d'une belle carrure, monte haut et droit ; le nez élégant, aristocratique, par une courbe à peine indiquée et par l'attache un peu saillante du bas, rappelle celui de Lamartine ; les lèvres — l'inférieure un peu épaisse — vont sourire et respirent la bonté ; le menton, d'une ténuité fine, s'ombrage à peine d'une touffe naissante. Les yeux sont admirables, grands, profonds, ils éclairent tout le visage d'une expression d'in telligence, d'ingénuité et en même temps de rêverie, C'est vraiment ainsi qu'on se figure Brizeux en fleur, Breton de sentiment, commençant à goûter les élégances parisiennes, et méditant déjà les idylles de Marie. Quant au médaillon du tombeau, sculpté par Etex que le poète avait connu en Italie, il offre, de l'aveu de tous, une image frappante de Brizeux arrivé à sa pleine maturité. Malgré l'épaississement de l'âge, on peut y discerner encore le Brizeux de la première jeunesse. La tête est solidement assise, les cheveux aplatis encadrent sévèrement le visage ; le front puissant, que les années ont légèrement déprimé aux tempes, porte sur des arcades sourcilières proéminentes. Le nez qui s'en détache en ligne presque droite prête un grand air à la partie supérieure du visage. Un sillon s'est creusé dans les joues en les marquant d'une légère empreinte de tristesse; le menton parait manquer de relief, surtout à cause de la moustache qui déborde sur les lèvres.

L'attrait de cette physionomie, c'est le contraste de la douceur qui en rayonne et de la force marquée par une ossature vigoureuse : celui aussi de la dignité et du naturel, de la fierté et de la discrétion. M. Briault rendait la vie à la froide image, en nous disant les cheveux blonds du poète, son teint coloré, sa taille un peu au-dessous de la moyenne, et encore, privilège assez souvent départi aux poètes, qu'il pût, jusqu'à l'année de sa mort, tromper les plus perspicaces sur son âge. Ainsi Henri Heine, chargé de plus d'un demi-siècle, sur un lit dont il ne sortait pas depuis longtemps, montrait le visage d'un étudiant allemand.

On sait qu'Alfred de Musset avait désiré qu'on plantât sur ses os un saule pleureur, souhait qui ne surprend point de la part du grand poète chez qui les saillies les plus folles touchent aux sanglots, et dont les ironies sceptiques s'accompagnent si souvent de larmes purifiantes. Brizeux, d'instinct, avait choisi le chêne :

Vous mettrez sur ma tombe un chêne, un chêne sombre, ( > i Le rossignol noir soupirera dans l'ombre.

< îes choix classent d'une façon significative ces deux génies si étrangers l'un à l'autre, ainsi que leurs deux patries. C'est M. Briault qui, de sa main, a planté le rejeton symbolique ; déjà il dépasse la croix et va couvrir avant peu tout le sépulcre.

Au moment de quitter le cimetière, nous sommes surpris par le chant d'une voix claire, et qui voyonsnous ? Une jeune fille, en corsage bleu, au visage tout rose sous sa large coiffe de lin , qui . d'un pied alerte et ferme sur la bêche; creusait une fosse en gazouillant une chansonnette. Du premier coup, nous nous sentimes révolté devant cette ironie de la jeunesse en gaieté, occupée à pareille besogne; mais, nous rappelant combien le poète aimait ces frais visages de son pays, notre disposition en fut changée. Nous pensions que s'il eût pu soulever sa pierre, la voix de la jeune fille l'aurait charmé plus encore que le chant du rossignol. A ce moment, la marée montait étincelante. Cette clarté, ce bruit de flots et de vents. cette jeune fille semblant verser dans le trou sombre le trop plein de sa vie, nous voilèrent les côtés sinistres, et ravi par la divine antithèse, nous n'étions plus au Brizeux poussière sous nos pieds, mais au Brizeux vivant, immortel.

Nous n'avons pu voir à Lorient, à notre vif regret, la mère de Brizeux qui, de plusieurs années, survécut à son fils. C'est d'elle — les témoignages s'accordent.

— que tenait le poète. Heureuse destinée, lorsque existent ces rapports intimes dénature entre une mère et son fils, tous deux bien doués.

Presque toujours, pour l'homme privé de ce secours, certaines vibrations délicates de l'âme restent inconnues. On ne peut s'empêcher de penser, par exemple, que si Sainte-Beuve eût reçu sa principale initiation, non-seulement d'un père distingué par l'esprit, mais plus encore d'une mère supérieure dans l'ordre du sentiment , il n'eût pas laissé à désirer par rapport à la noblesse morale.

Cette harmonie entre Brizeux et sa mère dut être pour beaucoup dans l'intimité qui les lia l'un à l'autre. Comme l'Arioste, il mérite d'être signalé dans l'histoire des lettres par la nature exquise de sa piété filiale. Nous ne savons si jamais poète a trouvé en parlant de sa mère un ton aussi tendrement ému. Dès le début, il l'avait associée en vers charmants à son œuvre préférée, au poème de Marie :

Prends ce livre qu'ici j'écrivis plein de toi,

Et tu croiras me voir et causer avec moi!

Tes conseils, mes regrets, nos communes pensées,

Y sont avec amour et jour par jour tracées.

Ce livre est plein de toi ; dans la longueur des nuils,

Qu'il vienne, comme un baume, assoupir tes ennuis :

Si ton doigt y souligna un mot frais, un mot tendre,

De ta bouche riante, entant j*ai dû l'entendre;

San miel avec ton lait dans mon âme a coulé ;

Ta bouche, à mon berceau, me l'avait révélé!

Quelqu'un qui connut beaucoup Brizeux, à l'époque de son second voyage en Italie, lui a rendu ce témoignage dans une lettre que nous avons sous les yeux : « Le culte de notre ami pour sa mère tenait de l'adoration. Sur ce sujet il se transfigurait. Je l'ai vu pleurer comme un enfant le lendemain du jour où elle avait quitté Florence que nous habitions alors. » Un des frères du poète, en effet, tombé malade à Gênes, avait vu sa mère accourir du fond de la Bretagne. Elle avait ensuite rejoint Brizeux, mais vint l'heure de la séparation. Le déchirement de cet adieu a inspiré une des pièces les plus émouvantes de la Fleur d'or.

Bien plus tard, en 1856, comme il était malade, il écrivait à un ami : « Je veux prendre le chemin du Midi, mais il y a là cette pauvre mère qui désire plus que moi ma guéri son, et qui cependant, chaque matin, me barre le passage. Après cinq mois qu'on s'embrassait chaque jour, elle ne peut se résoudre à ma séparation. » Et toujours ainsi jusqu'à la dernière année de sa vie, quand sous le coup d'un projet qui devait la rapprocher de Paris, mais ne s'exécuta point, il s'écrie : « Grand bonheur î »

Il faut reconnaître que la piété filiale n'arrive pas chez tous à ce degré, même dans les cœurs les mieux faits. Les natures où la passion l'emporte sur la tendresse sont moins disposées à être profondément envahies par ces affections pures, ou du moins n'est -ce que plus tard, quand, la fièvre tombée, l'image des

ascendants se lève éclairée d'un jour nouveau, et qu'on s sent navré de regrets.

Lorsqu'on se souvient du culte de Lamartine pour sa mère, on le trouve moins spontanément sincère que celui de Brizeux. Malgré soi, en lisant les Confidences, on se demande si l'artificiel est vraiment exclu des harmonieuses phrases où se célèbre la mémoire maternelle. Quant au Manuscrit de ma mère, on ne peut le suivre sans se prosterner en esprit devant la pieuse femme, mais non moins sans en vouloir un peu au jeune Alphonse pour les angoisses que parfois il ne prit pas souci de lui épargner. De la mère de Brizeux, il est permis d'affirmer que jamais elle ne dut aux oublis de son fils de verser une seule larme.

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Brizeux jusqu'à sa huitième année ne quitta pas Lorient. Sa mère alors l'envoya à l'école du curé d'Arzannô. Elle ne se doutait guère de l'influence que le parti auquel elle s'arrêta allait exercer sur la vocation de ce fils déjà préparé par le sang breton et l'âme maternelle.

Arzannô est un village situé à 12 kilomètres de Quimperlé. en plein pays bretonnant. Cette paroisse avait pour curé l'abbé Le Nir, un de ces prêtres comme notre jeunesse en a vu survivre quelquesuns : orthodoxes } mais tenant du xvinc siècle un

esprit cultivé et large, ne se croyant pas obligés, pour demeurer catholiques, de penser, de prier, de s'habiller à la manière romaine: caractères trempés, très-français, et — en ce qui concerne M. Le Nir — aussi très bretons. Il avait, dès après la Résolution, professé au petit collège de Quimperlé. Nommé à la cure d'Arzannô, un de ses neveux et un autre enfant l'y suivirent. Ainsi commença son école où Brizeux arriva en lSli.

Et maintenant mettons- nous en route pour Arzannô.

Notre première station fut à Quimperlé , vieille petite cité, aux maisons de granit couvertes d'ardoises, ce qui donne aux villes de Bretagne un air de deuil. surtout lorsqu'on vient du Midi où les maisons sourient si blanches sous leurs tuiles rouges. Elle n'en est pas moins charmante et poétique dans son enceinte de feuillage, sur sa presqu'île montueuse formée par i'Ellé et l'Isole que leur rapide courant ne parvient pas à troubler. Les deux rivières réunies, à l'extrémité de la ville, forment le Létâ qui. plus large et plus lent, coule vers la mer. entre les bois et les prairies. Nous eûmes le temps de faire une promenade de ce côté. Les eaux se gonflaient refoulées par la marée ; quelques barques de pèche, aux voiles d'un jaune d'or, remontaient doucement entre les murs de feuillage, et dans les prés, des chevaux paissaient en liberté. Un immense repos planait sur ces campagnes humides.

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Brizeux lésa célébrées dès la première page du poème de Marie. C'est de là qu'il se promet départir lui aussi pour aller revoir Arzannô :

J'irai, j'irai revoir les saules du Lètà, Et toi qu'en ses beaux jours mon enfance habita, Paroisse bien-aimée, humble coin de la terre Où l'on peut vivre encore et mourir solitaire.

Le lendemain, nous suivions pédestrement la route qui conduit à « la paroisse bien-aimée », tantôt entre des champs récemment moissonnés, tantôt entre des vergers où les pommiers à cidre laissaient voir à travers leurs feuilles d'innombrables fruits semblables à de grosses fleurs d'or ou de pourpre. Bientôt du sommet d'une de ces ondulations à pentes molles que présentent presque tous le-; grands chemins de Bretagne. nous découvrions la tour octogone de l'église d' Arzannô, en granit, découpée à jour comme tous les clo chers du Finistère, et surmontée d'une flèche aiguë.

Depuis longtemps, ce coin de terre nous attirait. Bien avant notre vingtième année, un mince volume in-8°, intitulé Marie, nous tomba sous la main. Il renfermait sans doute des choses dont nous ne pouvions

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avoir la pleine intelligence, mais nombre de page-, et particulièrement celles inspirées par la mémoire de Marie, nous attendrirent d'un sentiment inconnu, étrangement doux, qui ouvrait devant nous des horizons infinis de bonheur. Depuis, en relisant Brizeux, nous avons ressenti souvent comme un vague retour de ces émois inexprimables.

Nous n'arrivions donc pas en étranger; la jeunes.-*1 du poète animait tout autour de nous. Par une illusion s ntanée, comme si nous allions le retrouver au milieu d'une troupe d'enfants pressée aux côtés d'un prêtre vénérable, nous l'entendions nous dire :

Mes amis d'autrefois, aujourd'hui dispers Et comme moi, peut-être, en bien des lieux froissés, Revenez, comme moi, vers cette maison sainte : Notre jeunesse encor revit dans son enceinte.

Notre première visite fut pour l'église à l'entrée du village. Lambrissée de chêne, comme la plupart des églises bretonnes, soixante ans ont passé sans y rien changer. Les vieux bancs vermoulus où viennent s'as seoir les enfants sont probablement ceux où ils prenaient place autrefois. Voici l'autel surmonté de son retable en boi< doré, au pied duquel les écoliers servaient le prêtre :

Jours aimés ! jours éteints ! Comme un jeune lévite. Souvent j"ai dans le chœur porté l'aube bénite, Offert l'onde et le vin au calice, et, le soir, Aux marches de l'autel balancé l'encensoir.

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Le cimetière entoure l'église. Du côté droit et faisant pendant à la sacristie, l'ossuaire, qui est demeuré dans les coutumes bretonnes, s'appuie à la muraille même du temple. L'édicule est divisé en de nombreux compartiments appartenant chacun à quelque famille. Là se conserve ce qui reste des grands - parents. comme la cendre des ancêtres, dans un colombarium romain. Les Bretons n'ont aucune répugnance à reconnaître dans ces fragments de squelettes, soigneusement étiquetés, les reliques d'un être qui leur fut cher. Nous avons rencontré, en Gornouailles, un bon recteur qui trouvait naturel de tenir exposé, sur sa cheminée, le crâne de sa mère. A Arzannô, on voit sur chaque tombe un cube de granit creusé comme une coupe, sorte de bénitier dans lequel, chaque dimanche, l'eau sainte est renouvelée. Ces petits réservoirs, entretenus pleins par les pluies de la semaine, attirent les oiseaux. Cet usage parait un vestige de rites pratiqués chez les peuples primitifs, alors qu'on déposait dans les tombeaux les provisions pour les besoins du trépassé. Il nous a été affirmé qu'on vient encore, la nuit, dans quelques paroisses reculées, remplacer l'eau bénite par du lait, du cidre, du maïs ou du froment. Brizeux a voulu faire allusion à la vieille coutume lorsqu'il a dit :

Religion des morls ! n*ai-je pas vu plus tard, Un lait pur arroser le cercueil d'un vieillard?

Au centre du cimetière est dressée une croix de granit, très ancienne. Sur le piédestal en forme d'autel, repose une pietà, œuvre grossière, mutilée, verdàtre de lichens. De hauts frênes, aux feuilles légères et mobiles, répandent sur les tombes une ombre moins triste que celle des cyprès, ces obélisques noirs, si fréquents dans les enclos funèbres du Midi.

Cependant, laissant le cimetière et suivant la route un instant, nous rencontrons, vers les dernières maisons du bourg, l'ancien collège d'Arzannô, aujourd'hui encore presbytère de la paroisse. Xous tenons d'un neveu cle l'abbé Le Nir. de celui-là même qui l'accompagnait lorsqu'il vint prendre possession de sa cure, qu'à l'arrivée, ils trouvèrent la demeure inhabitée. Tel était le dénûment, que le sacristain fut obligé d'établir deux lits de paille sur le plancher pour les enfants. Une cour ombragée par deux larges noyers et enceinte d'un mur délabré couvert de lierre, sépare c'e la route le vieux presbytère. On aurait peine à comprendre comment, dans ce modeste logis aux fenêtres étroites, pouvaient prendre place tous les écoliers,

si l'on ne se rappelait que le groupe des pensionnaires n'était pas nombreux, plusieurs enfants arrivant chaque matin des fermes aisées du voisinage.

Une maison d'éducation à cette date n'exigeait pas le confortable d'à présent, à plus forte raison une maison bretonne et d'un caractère tout campagnard. On ne s'en trouvait pas plus mal, soit dit en passant. Plusieurs petits collèges de ce genre furent institués à la même époque de divers côtés, ailleurs qu'en Bretagne, et ont laissé à leurs jeunes hôtes — nous le savons par plus d'un témoignage — une mémoire délicieuse. Il est vrai que, tous les coins mis à profit, on s'en tirait comme on pouvait, mais point de rigidité dans la règle, un régime en quelque sorte patriarcal, fait de simplicité, de liberté, de bonne volonté. On se levait de grand matin, on courait laver son visage et ses mains en plein air, à l'eau fraîche du puits, et la prière dite, chacun de choisir, à sa convenance, une place pour l'étude : s'il pleuvait, dans les chambres, sur les paliers, dans les escaliers, même au fenil; s'il faisait beau, dans le jardin, sous la tonnelle, sous le pommier ou au soleil :

C'était, tout le matin, c'était un long murmure, Gomme les blancs ramiers autour de leurs maisons, D'écolirs, à mi-voix répétant leurs leçons.

Certes, semblable éducation n'était pas « homicide » , la santé n'y perdait rien, ni le travail : Le travail arriva qui sut tout adoucir.

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Le caractère surtout s'en trouvait à merveille. Les volontés, plus inclinées que forcées, essayaient peu à peu leurs ressorts, toutes les facultés tendaient à croître. Aux heures du repos les portes s'ouvraient, et dans la lande voisine les enfants s'ébattaient, comme une volée d'oiseaux tapageurs. Ecoutez le poète :

Hélas! je fus l"un d'eux. Dans ma douleur présente,

J'aime à me rappeler cette vie innocente ;

Leurs noms, je les sais tous : Albin, Elu, Daniel.

Alan du bourg de Scaer, Ives de Ker-ihuel,

Tous jeunes paysans aux costumes étranges,

Portant de longs cheveux flottants, comme les anges.

Il n'y a plus d'école au presbytère d'Arzannô, mais les petits-fils de ceux qui jouèrent avec Brizeux, portent encore les longs cheveux flottants, comme leurs devanciers de l'abbé Le Nir; que dis-je ? comme ces jeunes bardes qui fréquentaient, il y a deux mille ans. l'école druidique de Quimperlé. dont on prétend reconnaître encore les restes.

Mais où donc est « la grappe du Scorff. la fleur de blé noir ? »

Pendant l'été, la cloche convoquait les enfants au

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catéchisme que le pasteur faisait lui-même. On y venait des hameaux, des métairies et de l'école aussi. D'un côtelés petits garçons :

Mêlant nos grands cheveux, serrés l'un contre l'autre, Nous écoutions ainsi la voix du digne apôtre.

De l'autre, les petites filles. Sans doute, à l'église on était attentif, mais à l'arrivée, à la sortie, il y avait occasion de se rencontrer ; la tentation de s'émanciper un peu devenait irrésistible. Les petits garçons de courir après les fillettes, la joyeuse bande de folâtrer.

Voilà comment Brizeux entrevit Marie, et comment s'éveilla son cœur.

Les hommes capables de ressentir un véritable amour, même en pleine jeunesse, sont rares; moins nombreux encore ceux qui peuvent se sentir épris dans un âge plus précoce. Ces amours-là ne ressem • blent pas à beaucoup d'effervescences plus tardives ; ils ne viennent guère ni de l'imagination ni des sens : la sensibilité avant tout les allume. Les complexions d'artistes ou de poètes, presque seules., y sont prédisposées, mais non pas toujours. Si d'autres sentiments moins éthérés peuvent plus tard bouleverser notre vie intérieure, celui du premier printemps reste donc avecson caractère unique, qui est d'être d'une sève absolument pure. Les amours de la jeunesse ont fréquemment leur raison d'être dans quelque attrait de l'ordre sensible; mais, au seuil de l'adolescence, la faculté

aimante se met en jeu d'elle-même. La vision à laquelle le cœur s'attache est moins l'objet terrestre que le type immatériel appelé, à notre insu, par une soif à jamais inassouvie. « Le fantôme visible ». c'est nous qui le parons de sa beauté, et le rêve du cœur s'incarne dans une réalité trop souvent imparfaite, mais dont les ombres, à ce moment, nous échappent parce que nous sommes éblouis par le ravissement intérieur. Brizeux l'a dit lui-même :

Savais-je, en ce temps-là, pourquoi mon cœur l'aimait, Si ses yeux étaient bleus, si sa vois me charmait? Non. j'aimais une jeune et douce créature.

Ces sentiments spontanés, en harmonie avec la nature virginale d'un enfant ignorant de soi-même et du monde, ne brûlent pas le cœur, mais le fondent de tendresse, le détrempent de douceur. Ah! sans doute, il faut en souffrir : peut-on aimer sans connaître le tourment? Que le cœur parfois est malade ! mais quelles infinies délices ! Ce sont des amours qui rendent bon et doux pour toute la vie.

C'est des impressions laissées par un sentiment de cette nature qu'est né plus tard le poème de Marie.

Quelques-uns ont soutenu que la fiction y tenait la première, presque l'unique place, a Je crois que Marie a été un être idéal plutôt que réel », nous écrivait ce neveu de l'abbé Le Nir, dont nous avons déjà parlé. L'excellent homme ne peut se figurer qu'une paysanne

ait pu inspirer la moindre attention au fils d'un bourgeois de Lorient. « Marie devait aller pieds nus, comme les autres, continue sa lettre, et n'était sans doute pas plus proprement vêtue. Quel aurait pu être le prestige pour Brizeux?» Telles réflexions «sentent bien un peu le magasin », eût dit M. de Maistre, et nous ne nous y arrêterons pas J. Brizeux ne l'a pas caché :

p]IIe arrivait pieds nus à l'église du bourg-.

Des esprits élevés ont vu toutefois, dans le livre de Marie, moins le chant d'une passion réelle, qu'une pure œuvre d'art, et, en particulier, dans la personnalité de la jeune fille, une allégorie de la Bretagne. On ne peut guère discuter une opinion suggérée seulement par une manière de sentir. Pour nous, après avoir relu Marie, à Arzannô même, ce livre n'est point un roman, quoique le poète — erreur dont il se repentit aussitôt — lui eût d'abord donné ce titre ; point une invention mêlée de réel à petite dose, où les personnages et les récits sont arrangés exclusivement en vue d'un effet à produire, mais plutôt la Vita nuova de Brizeux. Nulle histoire, nulle intrigue ; des

1 Le neveu de l'abbé Le Nir n'en est pas reoins un homme très digne t. es honorable, admirablement tenace lorsqu'il obéit au sentiment du devoir, réalisant bien par son caractère le Justum d'Horace, quoique à vrai dire il ne semble pas qu'Horace, malgré les leçons d'Arzannô, ait été sa lecture favorite.

paysages, des souvenirs empruntés à la libre vie d'Arzannô, entremêlés de pensées et de réflexions en rap port avec l'état moral du poète au moment où il composa son livre , et toute cette poésie vivifiée par l'amour d'un adolescent pour une adolescente.

Quelle fut l'intensité réelle du sentiment chez Bri zeux ? Lui seul aurait pu le révéler. Interrogé à ce sujet, il se taisait ; d'où il ne faudrait pas conclure qu'il eût peur d'avouer n'avoir jamais pris Marie au sérieux. Il en ressort seulement, lorsque l'on connaît son caractère, que. par fierté pudique, il répugnait à déflorer la virginale mémoire. Il n'entendit jamais qu'on jouât devant lui avec ee nom sacré. Un jour même, à propos de sonnets célébrant des amours légères, le nom de Marie ayant été prononcé, le doux barde éclata en traits courroucés.

On a dit encore que ses anciens condisciples de chez l'abbé Le Nir ne s'étaient jamais aperçu de ses préférences: mais c'est que. plus le sentiment était vrai, plus cette discrète nature, développée au-dessus de son âge. se gardait de lui chercher des confidents et de laisser surprendre ses naïfs abandons par quelque espiègle témoin. Puis, il faut dire qu'on échangeait moins de paroles que de regards :

Et sans chercher comment, sans nous rien deman 1er» L'office se passait à nous hien regarder.

Cà et là seulement quelques rencontres plus intimes

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qui. justement parce qu'elles furent rares, ont marqué clans ce court printemps. Les vers du poème sont restés imprégnés de regrets.de tendresses, de larmes, inconnus des simples illusions. Marie est vraie, plus vraie que Graziella, plus vraie qu'Elvire. plus vivante que ces figures si froides dans leur beauté, parce qu'elles sont sorties des efforts de l'art et de l'imagination bien plus que de la mémoire du cœur.

Rien de frappant encore comme la survivance émue de Marie à travers la vie morale du poète.

Les oeuvres exclusivement artificielles ne laissent pas après elles ces longs rayonnements. Sans doute, le poème réel ne peut durer ; il passe comme une fleur d'avril, il passe, mais il laisse des parfums qui reviennent par bouffées, longtemps après, jusqu'à la fin. On les respire, à ces heures où l'âme se sent pour un moment délivrée., au lendemain d'une grande douleur, pendant une convalescence, sous la réaction produite par quelque grande déception de cœur, en écoutant le dimanche le son des cloches, en regardant la mer, en songeant que la mort bientôt viendra : une vision se lève dans le lointain et se rapproche ; on revoit l'enfant aimée, vêtue encore de sa robe blanche, éclairée d'une lumière qu'on n'a depuis jamais rencontrée, et l'on tressaille. C'est le rêve d'une vie antérieure, d'un paradis qu'on ne peut se figurer avoir habité ici- bas.

Il ne faut pas conclure que l'imagination n'ait pas

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joué son rôle ordinaire, qu'elle n'ait rien embelli, rien coloré, ni que le symbole soit banni du poème d'Arzannô. Marie, la Bretagne, ou encore le type de la beauté idéale dans l'art, tel qu'il se le représentait, se sont souvent confondus dans l'inspiration de Brizeux. L'amour a engendré l'allégorie. Dante n'aima-t-il pas d'abord Béatrix enfant, avant de l'adorer dans la gloire céleste? L'amour mystique que le grand poète entretint toute sa vie pour l'adolescente florentine, partit d'un sentiment très-réel et très-fort qui se combina dans la suite avec ses inventions poétiques et ses études de philosophie. Ainsi , dans la poésie de Brizeux, le type réel est devenu un type idéal. Il a chanté sur un même mode toutes les belles choses et tous les divins sentiments, et la Bretagne et Marie :

Toujours le beau nom de Marie Se mêle au nom de ma patrie.

Quelle que soit la part du convenu dans cette persistance d'un tendre souvenir à travers l'œuvre entière de Brizeux. la tonalité et l'âme de ses chants lui sont venues de son culte pour la paysanne d'Arzannô. A l'heure dont nous parlons, cette poésie ne fut qu'un germe fermentant dans le sein d'un enfant inconscient de sa vocation : mais c'est en ce temps- là qu'il accorda

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sa harpe, comme les bardes ses ancêtres au bruit du vent pleurant dans la lande :

Je fus poète alors ; sur mon àme embrasée

L'imagination secoua sa rosée,

Et je reçus d'en haut le don extérieur

D'exprimer par des chants ce que j'ai dans le cœur,

Les parents de Marie habitaient un hameau appelé le Moustoir. La route qui y conduit s'ouvre presque en face du presbytère. Nous nous y engageâmes aussitôt à la suite du petit Brizeux :

La sauvage fuyait, et moi, jeune amoureux, Je courais sur ses pas au fond du chemin creux. Longtemps je la suivais sous le bois, dans la Imde... Enfin je m'arrêtais, ne pouvant plus la voir ; Elle, courant toujours, arrivait au Moustoir.

Les chemins creux sont une des particularités les plus poétiques des campagnes bretonnes. Celui du Moustoir descend profond, raviné, herbeux, entre deux hauts talus de terre végétale, que transpercent çà et là des blocs de granit, et chargés de fougères, de

genêts et de buis. Les branches des chênes plantés au bord des champs s'entrecroisent sur la tète du passant, et nous marchions à couvert dans une fraîcheur que n'ont jamais versée les plus épaisses charmilles. Par intervalle seulement, un rayon entre deux branches éclate sur les gazons humides. Le chemin traverse un bois de chênes et débouche enfin sur un groupe de petites maisons couvertes de chaume, noyées dans le feuillage des chàtaigni

Voilà un vrai hameau breton. Nous l'explorons sur un sol piétiné, défoncé, et nous arrivons, grâce seulement au lit épais de fougères jetées sur les fondrières les plus inabordables, devant une maison toute de granit, mais dont la toiture cependant n'est que de chaume. Sa porte ogivale, ses fenêtres à croisillons, la font remonter à l'époque prospère de la Bretagne, au commencement du seizième siècle. Dans la cour, six batteurs de blé aux longs cheveux, aux gilets croisés tombant sur les hanches, agitent vigoureusement le fléau, ayant hâte de profiter de la journée chaude. Saluons le maître, un paysan de tenue simple et digne, cheveux gris flottants, mais vert encore. C'est un ancien élève de l'abbé Le Nir, un camarade de Brizeux, c'est Daniel. Qu'on se souvienne de ce vers:

Leurs noms, je les sais tous : Albin. Elu, Da.iiel.

Ce dernier est le plus souvent nommé dans Marie ; tendons-lui la main, nous sommes un pèlerin de Bri-

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zeux et l'on peut répondre de son cordial accueil. Le bon Daniel, en effet, à peine lui avions-nous indiqué comment nous nous trouvions chez lui, commença à essuyer ses larmes. Nous entrons dans une vaste salle aux solives enfumées d'où pendent de gros quartiers de viande salée. L'ameublement en est entièrement breton. D'abord, deux lits en forme de riches armoires, au bas desquels, et en faisant partie, court une sorte d'escabeau ou plutôt un long petit coffre qui sert pour atteindre la couche élevée et surmontée d'un dais sculpté J .

Entre les deux lits s'étale l'armoire à linge, ornementée en relief de fleurs, d'oiseaux, d'étoiles, parla main adroite mais naïve de quelque ingénieux sculpteur rustique. Tous ces meubles, en beau châtaignier, frottés chaque jour, bien luisants, sont le luxe des paysans aisés de Bretagne. Presque au centre de la salle, un coffre allong-', dont la surface glisse sur une rainure, forme table entre deux coffres moins hauts et plus étroits qui servent de bancs pour les convives.

1 Dans un passage de son étude sur le poème des Bretons, un critique, M. Magnin, rendant compte de la mort du fermier Hoël, s'arrête devant ces deux vers :

Le vieux prêtre* à ce morne salut,

Comme pressé d'agir, monta sur le bahut...

et se demande ce que cela veut dire; c'est qu'il n'avait jamais vu de mobilier breton. Quiconque a remarqué une fois ce bahut qui longe le bas des lits, chez les paysans de Bretagne, comprendra sans peine l'idée du poète et son expression

Une jeune fille, la fille de Daniel, blonde, au visage de transparence vermeille, se dépêche, modeste, souriante, pour nous préparer la galette de blé noir, et, par moment, active le feu qui pétille sous une cheminée vaste comme celle d'un manoir. Elle apporte le cidre, mais un cidre de choix, cacheté, mousseux, le Champagne des gros ménages bretons.

Ouvrant le volume de Marie, nous le présentons au vieux compagnon du poète, qui lentement met ses lunettes et se trouve arrêté par une nouvelle effusion de larmes. Peut-être bien, de voir le nom de Daniel imprimé et comme associé à la gloire de Brizeux, était pour quelque chose dans ces pleurs, mais, à coup sûr. bien davantage l'attendrissement des souvenirs. La réalité des récits de Marie nous est confirmée par ce témoin en chair et en os, et qui n'a pas l'idée démentir, nous l'attestons. Il commentait naïvement ce qu'il lisait, et les larmes d'abonder plus que jamais.

Nous apprenons que Marie descendait de petits nobles campagnards, comme il en existait beaucoup encore au dix- huitième siècle, classe rapprochée du peuple paysan, particulière à la Bretagne. La famille avait possédé un manoir, mais on avait dû vendre et se résigner à prendre ferme. Il est possible qu'il en fût resté à ce foyer quelque vestige d'une certaine culture, comme une lueur qui distinguait la petite paysanne. Nous croyons démêler que Marie était d'une grâce rustique, douce plutôt que rieuse, mais char-

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mante aux jours de fête, avec son corsage rouge, sa robe bleue, et sa large coiffe aux ailes relevées, selon la coutume du canton. Les robes bleues sont encore de mode à Arzannô ; la fille de Daniel en portait une le jour de notre visite.

Daniel parla de la belle voix de la petite fille. Les enfants chantaient avant le catéchisme un cantique en langue bretonne, et le chant de Marie — l'ami de Brizeux insistait sur ce point — l'emportait sur tous les autres. Ces cantiques de caractère primitif, trèssimples, sur le mode mineur, vont à l'âme de tout Breton de race. M. Renan lui-même a dit. à propos de ceux qui se chantaient de son temps au séminaire de Tréguier, qu'il ne peut les écouter aujourd'hui encore « sans que son cœur se fonde. » 11 en est un, le cantique du ciel, dont le motif, de quelques notes seulement, est d'une douceur si plaintive, qu'à l'enten dre, un jour de pardon, répété par la foule, ceux qui ne sont pas Bretons ne peuvent, non plus, résister à l'émotion. Nous en avons fait l'expérience. L'air est admirablement approprié à la mélancolie toute celtique des paroles. Voici la traduction du premier couplet :

Je vois le c!el ouvert.

Le ciel ma patrie !

Je voudrais m'envoler,

Comme une colombe blanche.

Brizeux, toute sa vie, chaque fois que ce chant arri-

vait à ses oreilles, ne se tenait point de pleurer. Peutêtre croyait-il entendre, dans le lointain, la voix claire delà fille du Moustoir.

Marie s'occupait-elle de Brizeux? Nous croyons discerner dans la réponse que, plus volontiers, elle jasait avec lui et que, devenue grande fille, elle ne se rappelait pas sans en être touchée cet écolier qui lui cueillait des fleurs et la recherchait avec une attenion tendre. Mais s'en souvint-elle plus tard, longtemps ? On sait ce qui arriva :

Un mari... des enfants... c'était tout !

Et cependant, elle est immortelle, cette Marie ! C'est que, sans comparer Brizeux à Dante, ni Marie à Béatrix, de même que l'enfant de Florence, la fille d'Arzannô s'est transfigurée dans le cœur et le génie d'un poète. Elle n'est pas morte dans sa fleur comme Béatrix. mais qu'importe ? elle resta dans l'âme de Brizeux l'objet d'un culte idéal.

Est-elle belle encor comm e au fond de mon àme ?

demandait-il plus tard, dans une des plus touchantes idylles du poème, à Daniel qui se préparait à venir à Paris, en le priant d'aller la voir pour lui en rapporter des nouvelles d'après ses propres yeux. Pour le poète, elle ne vieillit jamais. Elle ne fut plus le féminin réel, une paysanne enlaidiepar l'âge et le travail.

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mais le fénakin idéal, une lumière, une forme à part clans ce qu'il nous est donné d'apercevoir ici -bas de la beauté divine. Par elle, Brizeux trouva le type d'un art ancien et nouveau, rustique et délicat, d'une poésie qui a fait l'unité de sa vie littéraire, et dont l'originalité est si personnelle que, malgré les admirations qu'elle a suscitées, elle n'a point engendré d'imitateurs. 0 Marie, voilà ce qui a fait votre immortalité !

Le pays d'Arzannô est accidenté ; l'étranger n'y reconnaît pas aisément sa route. Daniel voulut luimême nous accompagner. A quelques pas de sa demeure, il s'arrêta pour nous montrer, attenante à un hangar vermoulu, une petite maison dont le chaume étalait un parterre de mousses et d'herbages. C'est là qu'habitait Marie enfant. La porte se trouvait fermée ; nous ne pûmes franchir le seuil qu'en pensée, non sans nous rappeler ces admirables vers adressés à Marie endormie :

A midi, quand j'entrais dans ta chaumière sombre. Tu dormais, succombant à la chaleur du jour ; Tes cheveux dénoués flottaient noirs et sans nombre; Je te vis, et sur moi planaient encor dans l'ombre Les grandes ailes de l'amour.

Nous continuons notre route, enjambant les haies, franchissant les talus, et nous atteignons l'étang du Ror'h, c'est-à-dire un barrage du Scorff où le cou-

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rant, après s'être déversé en partie sur la grosse roue verdâtre d'un moulin, s'élargit en nappe tranquille, sur laquelle flottent quantité de nénuphars éclatants. De petites vaches bretonnes, portant robe noire tachetée de blanc, tête fine, le traversent; les unes se mirent dans l'eau claire : les autres se retournent, le rnufïïe effronté, pour nous regarder. En aval du moulin, la rivière se perd sous bois en bouillonnant autour de petits îlots chargés d'iris d'un jaune d'ambre.

Le poète avait une préférence pour ce ravin inondé de verdure ; il aimait à s'y égarer, quand il revenait a Arzannô. Daniel nous confirma sans s'en douter un des récits du poème de Marie. C'était quelque temps après le mariage de la jeune fille. Brizeux. alors à Lorient. était venu surprendre son ami au moment où la famille partait pour la messe de minuit. Ils montèrent ensemble au bourg, par une belle lune d'hiver. Le lendemain Brizeux erra, la plus grande partie du jour, aux environs du Ror'h et ne rentra que clans la soirée. En écoutant, il nous semblait retrouver le passage de la pensée rêveuse du poète, surtous les détails de cette fraîche nature.

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A ce moment, nous nous séparâmes à regret de Daniel et, prenant la rive droite, nous nous dirigeons vers le pont Kerlô, bien connu des lecteurs de Marie. Plus de cultures, mais des bois ou des landes granitiques où poussent les myrtilles. Tantôt des pentes abruptes dont la rivière ronge le pied, tantôt une prairie à moitié submergée. Les rameaux des trembles, des saules, des bouleaux se balancent dans les eaux vertes, d'aspect froid. La plupart de ces rivières bretonnes coulent encaissées entre des bords d'une solitude sauvage et silencieuse. Elles doivent rappeler, en de moindres proportions, les fiords de la Norvège. On dirait des rivières des premiers jours du monde. Il ne semble pas qu'elles dussent avoir un caractère différent, lorsque les premiers Celtes campèrent sur leurs bords. Enfin un sentier, tout à fait au bord de l'eau, dans les broussailles, nous conduisit au pont Kerlô.

Le pont Kerlô, sur le Scorff, n'était formé, au temps de Brizeux, que de quelques troncs de chênes recouverts d'un peu de terre, auxquels s'était suspendue

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toute une végétation d'arbustes et de lianes, luxuriante sous la rosée constante du flot. Nous en avons vu à Lorient un dessin exécuté par M. Guiyesse, un des plus anciens amis de Brizeux qui l'en avait remercié par la pièce intitulée le Paysagiste :

Tendre et pieux art'ste,

Vous dessiniez ces lieux ou par l'ànie j'existe.

Le progrès, hélas ! même en ce coin reculé, a remplacé la poétique passerelle par un massif pont de granit. Nous étions de mauvaise humeur à ce moment contre messieurs des ponts et chaussées, en nous

rappelant ce vers de notre barde :

De la tombe d'Arthur ils feraient une borne.

Cependant la mémoire de Brizeux elle-même nous permet de leur pardonner, car il a dit aussi :

La science a le front tout rayonnant de flammes, Plus d'un fruit savoureux est tombé de sa main. Eclaire les esprits sans dessécher les âmes, 0 bienfaitrice; alors viens tracer nos chemins.

Le pont Kerlô est devenu de pierre, mais le paysage n'a guère changé. La vallée, à cet endroit, laisse le Scorff déborder à l'aise. Là des espaces découverts, garnis de ces hautes bruyères de l'Ouest, aux larges grelots purpurins; ici un fouillis d'arbustes k feuilles vernissées, d'où s'élancent les salicaires en rouges

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fusées, les spirées au panache blanc, les lysimaques aux étoiles d'or. Sur la lisière du bois une bordure de lobélies bleues, et sur les pentes osseuses, entre les rochers, les longs épis pourpres des digitales.

Si autour du pont Kerlô les fleurs abondent, plus encore les oiseaux. La Bretagne est la patrie de la race ailée, non- seulement à cause de ses espaces boisés, mais parce que tout chasseur breton serait honteux de courir sus aux petits oiseaux. Nulle part, en France, autant de gazouillements n'égayent les feuillées. S'en donnait-on à cœur joie, ce jour- là, même au gros de la chaleur, sous les arbres du Scorff! Les eaux moirées de bandes de lumière laissaient voir les bris de granit rougeâtre qui en tapissent le fond. Une troupe de petits garçons aux longs cheveux baignaient leurs pieds dans la rivière, et plus loin, sur la côte, les coiffes blanches de trois ou quatre petites filles imitaient un vol de colombes rasant les taillis. Tout au fond, la vallée se rétrécit, s'élève, et sur la croupe delà colline, un bouquet de pins maritimes se dessine sur le ciel.

Le pont Kerlô a inspiré à Brizeux une de ses plus gracieuses idylles. Pour en savourer toute la fraîcheur, il faut la lire au bord du Scorff, par une belle journée de l'été. Avec quelle douceur nous respirions le souvenir lointain des deux enfants, plus pénétrant que les senteurs émanées des prairies et des bois d'Arzannô! Brizeux est mort; depuis notre pèlerinage.

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Marie à son tour est allée dormir en terre bretonne ', et Daniel à l'ombre des frênes du cimetière, mais la nature ne perd rien de sa jeunesse ; c'était la même fête qu'au jour où l'écolier de l'abbé Le Nir et la fille du Moustoir, en ce même lieu, jouaient reflétés par le cristal du Scorff.

Le soleil se rapprochait de l'horizon ; nous nous décidâmes à remonter vers le bourg. Le large disque ne projetait pas sur les vagues de verdure au milieu desquelles nous marchions, les effluves étincelants des couchants du Midi, mais les teintait seulement d'un or très-doux. De même, clans l'histoire de Marie ne rayonne pas l'ardente passion. Il est vrai — nous l'avons dit — qu'il s'agit d'un sentiment printanier, et que la lumière d'avril brille plus en douceur que celle de juin. Si l'on veut cependant s'expliquer dans Brizeux cette absence de chaleur, il faut considérer qu'au pays des chênes, on n'aime point de la même façon qu'en celui de l'olivier. L'amour en

1 A Guilliçromaivh, villap-e 6Vs environs d'Arznnnô.

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Bretagne n'est pas tant une* effervescence qu'un sentiment timide, patient, tendre, un feu obscur qui cependant envahit, pour les dessécher, jusqu'aux sources de la vie. Moins tyrannique que la passion méridionale, connaissant moins la jalousie, il cherche sa plus suave volupté dans l'abnégation et le sacrifice. Sans crise aiguë, c'est une nostalgie, un mal inguérissable. Il n'inspire pas le suicide, mais il lui arrive de tuer quand même, lentement, sûrement.

Des tendresses tout intérieures, qui prennent plaisir à se nourrir d'elles-mêmes, ont moins d'affinité avec les sens. Voilà pourquoi, dans la race bretonne, les passions sont d'une nature, ou plus exclusivement éthérée, ou plus exclusivement grossière. Il semble qu'elles connaissent moins ces états intermédiaires où le cœur et les sens mutuellement se répondent. Un ancien barde converti, moine dans un couvent de Cornouailles, auteur d'un poème sur les vertus des saints d'Irlande, a dit, pour louer l'un d'eux : « Il aima les belles vierges au cœur pur ». trait curieux des vieilles mœurs celtiques, et qui, à coup sûr, scandaliserait et laisserait incrédule le plus mystique des moines d'Italie ou d'Espagne.

Ce caractère de l'amour au pays de Brizeux n'est pas, on le voit, un raffinement psychologique. C'est un cri spontané que celui du poète :

Heureux les cœurs saisis d'un amour virginal !

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et comme de nature, qu'il se sent porté à aimer de préférence

Les vierges, les enfants et les anges de Dieu,

Ce qu'on voit de plus dous, en tout temps, en tout lieu.

La tonalité tempérée de la passion, dans les scènes d'Arzannô, est donc naturellement liée à la fraîcheur et à la grâce attendrie qui sont la saveur originale du livre.

Pour mieux comprendre cette action de la race, il serait bon de lire un petit poème provençal , par M. Théodore Aubanel. Il a pour titre : La Grenade entr ouverte : le poète amoureux a cédé au besoin d'entr'ouvrir son cœur gonflé, de même que le fruit du grenadier finit par laisser éclater son écorce en montrant, à travers la blessure, ses belles perles roses. Le malheur est que les vers sont en langue provençale, mais une traduction littérale, en regard du texte et de la main de l'auteur, permet, même aux profanes, d'en saisir le sens et l'esprit.

Aussi bien que Marie, la Grenade n'est qu'un recueil de pièces détachées reliées par l'unité d'une figure ; un même sentiment les pénètre, et l'objet de la flamme est une adolescente. Seulement, tandis que l'histoire de Marie se perd dans son mariage avec un jeune fermier du canton, celle de Zani se perd dans le couvent où elle court se faire nonne : sincérité des deux côtés; chacun chante dans le mode que lui dicte

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son état psychologique, diraient quelques-uns, physiologique, diraient quelques autres.

Lorsque Brizeux écrit Marie , déjà des années se sont écoulées depuis le départ d'Arzannô; la mémoire du cœur seule inspire la composition. Chez M. Aubanel, au contraire, la poésie n'est qu'un trop-plein débordant au jour le jour, sous le coup d'une passion dans toute sa force. Sous ce ciel si chaud, on ignore les ravissements que donnent, dans les pays moins aimés du soleil, la première apparition du printemps ; on pa>se de l'hiver, presque sans transition, aux journées torrides. De même, l'amour, si printanier qu'il soit, y fermente de suite en plein été. Ses tendresses sont des jets de laves ; ses larmes, son sang, roulent du feu. Quelques emprunts feront voir comment la Grenade entr ouverte est l'antithèse absolue de Marie.

Brizeux, se rappelant ses premières rencontres avec l'enfant du Moustoir, la représentait ainsi :

Oh î quand venait Marie, ou lorsque le dimanche, A vêpres, je voyais brilier sa robe blanche, Et qu'au bas de l'église elle arrivait enfin, Se cachant à demi sous sa coi fie de lin, Volontiers j'aurais cru voir la Vierge immortelle, Ainsi qu'elle appelée, efc bonne aussi comme elle.

En regard, voici le portrait de Zani :

Avec son frêle corsage et sa robe de laine, Couleur de 1 1 grenade ;

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Avec son front uni et ses grands yeux si beaux, Avec ses longs cheveux noirs et son visage brun. Je la verrai tout à l'heure, la douce vierge Qui me dira : Bon vèpre. — ô Zani, venez vite! O gentille, ô douce, ô grande fée !

L'écolier d'Arzannô raconte ailleurs son dernier adieu à Marie :

Un jour d'avril, ainsi sous le porche de pierre, Tandis que dans l'église on faisait la prière, Je parlais à Marie en secret et tout bas ; Mais elle m'écoutait et ne répondait pas : Elle était devant moi distraite et sérieuse. Oh! non. ce n'était plus Marie, enfant rieuse, Qu'à son corsage plat, son pied vif et léger. On eût prise de loin pour un jeune berger. Enfin me regardant avec un doux sourire, Comme une sœur aînée un frère qui l'admire, Grave et tendre à la fois, elle me dit adieu. Puis, entrant dans l'église, elle a]la prier Dieu. Avec ces mots d'adieu, tout finit

Autrement brûlant l'adieu des deux amoureux de Provence :

Nous ne nous verrons plus ! — Et pourquoi ? — Je vais partir.

Et où vas -tu ? — Je vais me faire nonne. —

J'ai peur pour toi, mignonne : qu'as-tu dit ?

Tu seras malade, oh ! tu es si jeune !

Prends garde à ton cœur tendre, pauvre lt\

Tu seras malade... eh bien! moi. je mourrai.

Ce jour-là, le dernier, nous n'en dîmes pas davantage.

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Brizeux, dans une pièce dont nous avons parlé plus haut, confie en ces termes à Daniel le soin d'aller vi siter Marie en son nouveau ménage, avant de quitter la Bretagne pour Paris :

Mais avant de partir, si tu le peux, va voir Celle qui demeurait chez sa mère, au Moustoir, Comme si tu voulais avant ton grand voyage Visiter tes amis de village en village. Assis dans sa maison, alors regarde bien Si quelque joie y règne et s'il n'y manque rien, Si son époux est bon, sa famille nombreuse, Et si dans son ménage enfin, elle est heureuse. Regarde chaque objet pour me les dire un jour, Et que dans ton récit je les voie à mon tour,....

L'amant de Zani veut aussi revoir sa bien-aimée ; voici dans quels accents ce cœur haletant va bramer aux portes du couvent qui la lui a ravie :

Du monastère ouvrez les portes, 0 nonnes, je veux entrer ; Ouvrez-les ! mon âme est assez forte Pour la voir sans pleurer.

Sous ta coiffe aux blanches ailes, Encore plus brune, plus pâle encore, C'est bien toi qui dans la grande sille, Comme l'ange de l'hôpital, Passes au milieu des malades :

Les malades te disent : ma sœur !

Cela les aide en leurs souffrances ; Et quand vient l'heure qui épouvante,

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Quand vient l'heure où il faut mourir,

De ces joues amaigries,

Et de ces pauvres paupières

Qui n'auront plus de regard,

Doucement tu essuies les pleurs

Et les amères sueurs glacées.

Oh ! je te boirais dans un verre d'eau,

Je te dévorerais de baisers Et passerais à te contempler Ma vie entière à tes genoux !

De loin, de près, ô femme, femme, Tu seras tout pour moi! Mes larmes Xe font qu'attiser mon cœur qui brûle, Et de souffrir ne suis jamais las, Et ma torture est mon soulagement.

Oh ! pourquoi donc tout est-il comme par le passé,

Mon Dieu, maintenant qu'elle n'est plus ici '.

Pourquoi es-tu si verte, ù terre ?

O ciel, pourquoi es-tu si bleu?

Terre et ciel, pourquoi êtes-vous en fête!

Et pourquoi, si je lève mon front,

Tant de bonheur me reste-t-il encore.

Quand je te vois, ô saint soleil

Si ardent, si roux, si beau?

Dans presque tout le livre courent ces mêmes frissons. Nous n'avons entendu nulle part retentir si poignante l'angoisse amoureuse, si aigu le cri de la soif infinie. C'est l'amour, le grand amour éperdu. Et certes quand, des bords du Scorff, on entre dans cette région de feu, pour parler avec Dante, « l'esprit de la vie tremble en nous avec tant de force, que le mou-

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vements'en fait ressentir jusque dans nos plus petites veines. » Ali ! si M. Aubanel eût chanté son mal en bonne poésie française, nul doute qu'il n'eût pris, pour le lyrisme et la profondeur de la passion, une place supérieure, très- distincte, peut-être unique, parmi les poètes de notre pays.

Et cependant, et malgré tout, comme de ces élégies brûlantes on revient sans regret à Marie et à Arzannô ! Le soleil est un peu pâle, mais une chaleur douce, une rosée matinale, rajeunissent le cœur dans un air salubre. Chose étrange, ces grands incendies du Midi, une fois éteints, les cendres se refroidissent assez promptement. Les profondes tendresses celtiques exer cent d'ordinaire une influence plus durable sur la direction morale de la vie.

Quoi qu'il en soit, il est curieux de comparer l'un cà l'autre l'auteur de la Grenade entr ouverte, aujourd'hui marié, père de famille et imprimeur-libraire de notre Saint-Père le Pape, en Avignon, quoique demeuré poète à ses heures, et l'auteur de Marie jusqu'au bout dévoué à l'art, et sur tous les chemins de sa vie retournant la tête pour aspirer l'odeur des landes bretonnes.

Daniel nous avait parié d'un autre condisciple de Brizeux, demeurant encore à Arzannô, celui dont le nom est si fraichement encadré dans ces deux vers de Marie :

Et j'entends sous le mur le petit Pierre Elô Qui chante en écorchant son bâton de bouleau :

Elô, le poétique petit Elô vivant encore, on comprend notre avidité de le rencontrer. Comme, au bourg, nous nous enquérions de lui : « Vous allez le voir », nous fut-il répondu, et soudain se montre un vieux paysan à large encolure, aux longs cheveux blancs, les mains clans les poches de son grand gilet breton. Il se soutenait à peine. Fortement influencé, ce jour-là, comme on dit en Bretagne, il fut incapable de répondre à la moindre question ; la seule parole tombée de sa langue embarrassée fut celle-ci :

« Oui, c'est moi qui m'appelle Elu. »

Toutefois, disons-le, Elô, moins intelligent que Daniel, n'a jamais eu à Arzannô la réputation d'un ivrogne ; l'état où nous le vîmes n'était qu'une surprise. c< Mais que voulez-vous, nous disait à ce sujet un de nos amis bretons, ces paysans ont le vice natio-

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nal, celui que les premiers bardes reprochaient déjà aux héros du pays de Galles, qui, une fois terminée la moisson d'Anglais et de Saxons, fêtaient leur victoire et la fêtaient si bien, que les réserves ennemies les égorgeaient à leur tour sans défense. » Pourtant nous n'irions pas jusqu'à avancer avec celui que nous venons de citer, que l'ivrognerie bretonne est presque un vice d'honnête homme, si on le compare aux habitudes crapuleuses de certaines campagnes des autres provinces. Si injustes qu'aient été à cet égard les touristes parisiens, exagérant les faits, généralisant les exceptions, il faut reconnaître que les conséquences physiologiques et morales de l'ivrognerie en Bretagne sont trop souvent lamentables, et qu'un des grands obstacles au relèvement des bas-fonds de la race vient de là.

Pour nous remettre, avant de descendre à Quimperlé, en communication avec l'esprit de Brizeux, nous voulûmes, assis près de la croix du cimetière, jeter un dernier regard sur le pays de son enfance.

La vie en plein air, dans ces campagnes — il nous semblait le mieux comprendre en ce moment — dut contribuer au développement de ce qu'on a appelé le génie virgilien du poète : la contrée est d'une incomparable fraîcheur :

Non liquidi gris 'gibus fontes, non graminadesunti.

1 Là, ni les clares fontaine.-, ni les herbages ne manquent aux troupeaux.

A chaque pas, Virgile revient à la mémoire, au sein de cette nature pastorale, devant ces horizons reposé?. Sans doute il faudrait amollir les lignes, donner plus de transparence à l'atmosphère, bleuir les lointains ; malgré tout, il y a quelques ressemblances entre les sites boisés d'Arzannô et certaines portions des paysages mantouans :

O verdure, ù fraîcheur, douceurs virgiliennes !

N'oublions pas non plus l'abbé Le Nir. Ce maître austère et doux s'encadrait à merveille dans une nature dont la sauvagerie n'exclut pas la grâce mélancolique. Il avait le culte passionné de Virgile. Le Nouveau- Testament excepté, c'était son poète favori qui exerçait presque exclusivement la mémoire des écoliers capables de le traduire quelque peu, et Brizeux, à la fin, quoiqu'il eût à peine douze ans. était du nombre. Un ancien élève de l'école, depuis curé dans le diocèse deQuimper, nous a raconté que, dans leurs promenades, l'abbé Le Nir engageait fréquemment ce qu'il appelait le jeu des vers. Il récitait une tirade de Virgile, et la palme appartenait à celui qui,, avant les autres, trouvait à répondre par un vers dont le premier mot était celui-là même par lequel avait fini la citation du maître. Les commentaires ne se faisaient pas attendre, auxquels s'entremêlaient les leçons d'une piété évangélique, on pourrait dire virgilienne. Pareil enseignement» naïf et enthousiaste, à travers

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les lancliers, dans les chemins creux, devait ouvrir ces jeunes âmes à l'intelligence de la nature, à la sympathie universelle, en même temps qu'au sens littéraire.

Le fait est que Brizeux dès lors adora Virgile. On se figure qu'il l'associa peut-être à la pensée de Marie et qu'il lui arriva de se dire, à l'heure où se ravivait la chère mémoire :

Sepibusin nostris,parvdm te roscidamala

vieil cum matre legentem.

Aller àb undecimo tum vnejam acceperat annus ; Jam fragiles poteram a terra contingere ramos *.

La douzième année avait commencé et le jeune amoureux dut quitter Arzannô. C'est comme en compagnie de l'adolescent gardant au fond de lui-même des impressions que la vie ne devait jamais effacer } que nous aussi nous reprimes la route de Quimperlé. Avant de poursuivre notre pèlerinage, demandonsnous en quelques mots ce qu'il advint de celui qui devait être le poète de Marie.

1 Tu n'étais qu'une enfant quand je te vis avec ta mère, cueillir

dans nos vergers les pommes couvertes de rosée j'entrais dans ma

douzième année, et déjà de la terre je pouvais atteindre aux fragiles rameaux.

Après quelque temps de pension à Vannes, Brizeux termina ses études au collège d'Arras. que dirigeait alors un de ses oncles, M. Sallentin. Son séjour en

cette maison ne lui laissa pas une mémoire amère, car plus tard il désira la visiter :

Un jour je voulus voir

Les toits du vieux collège, et la cour, le parloir Où, le cœur haletant, sous un ciel de fumée Je vins, enfant rêveur, de ma lande embaumée.

Il retrouva rétablissement changé en un hospice pour les vieillards. Des souvenirs du passé et des émotions du présent qui se mêlèrent dans cette visite, le poète tira le Vieux Collège, pièce dédiée à son oncle l'ancien principal, fort belle par l'accent profond et les vues morales.

Brizeux. en quittant Àrras, revint à Lorient pour être conduit au supplice dans une étude d'avoué. Les vocations d'artistes trouvent aujourd'hui moins de contradiction. C'est qu'elles sont devenues rares, tandis qu'en ce temps-là, pas de petit bachelier qui n'eût

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en poche son volume de vers et ne rêvât de devenir au premier jour un Victor Hugo ou un Lamartine.

Brizeux, cependant, put au bout de trois ans briser sa chaîne et venir étudier le droit à Paris. Il tombait au milieu d'une génération dont l'élan rappelait les joyeuses confiances de 89. Moins nombreux qu'aujourd'hui étaient ceux qui savaient lire, mais on lisait davantage, surtout plus sérieusement, avec plus d'âme et sans se tenir en garde contre les nobles émotions. La vie fermentait dans un renouveau universel.

Brizeux eut à rechercher quelque temps sa voie, enveloppé qu'il se trouvait par des influences contra dictoires. Mais, ce qui marque déjà ses facultés pondérées et prédit son tact littéraire futur, instinctivement il se tint en garde contre le mouvement romantique qui entraînait la plupart des jeunes lettrés dans son orbite. On le vit s'essayer par des Mémoires de Mademoiselle de laVallière, une suave figure au regard mouillé de larmes, qui répondait à sa complexion intime. Il comprit, toutefois, que d'écrire en prose ne lui permettait pas de mettre en valeur tout le fonds qu'il avait reçu.

On a souvent confondu, à tort, la prose poétique et lapoésie dont le rhytme est un attribut essentiel. C'est par le rhytme que la poésie répond mieux que la prose aux harmonies de l'univers. La vie de la nature se développe dans le nombre; les jours, les nuits, les saisons se répondent comme les mesures cadencées, les

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