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versets, les strophes d'un poème, pour former la musique du monde. Le vrai poète trouve en vers, par une pente instinctive, la forme la mieux appropriée à sa pensée. Il peut écrire en prose, trop fréquemment à la condition de perdre en élévation, en vigueur, en précision, comme l'oiseau privé de ses ailes. Le rhytme lui est de nécessité pour exprimer dans ce qu'elle a de plus divin sa plus personnelle manière de voir et de sentir. Yoilà ce qui fait la supériorité de sa vocation, ce qui explique l'influence de la grande poésie sur l'àme humaine, et aussi pourquoi Brizeux eut raison de renoncer à chercher dans la prose sa renommée.
Il reçut de son sens intime un avertissement moins sûr lorsqu'il tenta d'aborder le théâtre, à la Comédie Française, par un acte en vers, intitulé : Racine, ou la troisième représentation des Plaideurs. Samson y remplit le rôle deBoileau, et David celui de Racine. Il faut dire que Brizeux, quoique ayant pris à la composition de cette bluette théâtrale la part la plus importante, eut un collaborateur, — Buzoni, porte l'édition de 1827, Charles Magnin. lit-on au contraire dans quelques biographies. Arnould, celui qui épousa plus tard une célèbre comédienne, nous a affirmé au contraire un des amis de Brizeux, comme le tenant du poète lui-même. Qu'on s'étonne après cela qu'il y ait plusieurs manières d'écrire une même histoire.
Quoi qu'il en soit, on sent que l'auteur principal est bien jeune encore : il avait vingt- quatre ans à peine.
Le vers manque d'éclat et de fermeté. L'amour de la gloire, cette soif précoce des âmes de valeur, s'y laisse pressentir :
L'artiste n'attend rien que de sa renommée.
Devant le public non encore démocratisé de ce temps-là, et qui avait quelque culture, le premier souci des jeunes écrivains n'était pas les droits d'auteur, mais la louange, prseter laudem nullius avari. La comédie dont nous parlons vise, en partie, les positifs et l'esprit bourgeois, thème alors à la mode ; nous venons de voir que le jeune Breton avait un motif de leur en vouloir. Mais ce qui la distingue avant tout, c'est le souffle moral qui caractérisera plus tard le vrai Brizeux.
Il comprit que sa vocation n allait pas de ce côté. Le théâtre convient à merveille à l'esprit gaulois, tel qu'il s'est développé sur le sol qui a pris le nom de Gaule, en même temps souple, hardi et fin, mais peu à ces branches de la même race, moins avancées vers le sud, restées plus primitives et qu'on est convenu d'appeler celtiques. La chanson, le récit, l'ode, l'élégie sont au contraire l'expression naturelle de leur génie discret et sincère. En attendant, Brizeux continuait de se chercher lui-même.
Un courant celtique traversait le mouvement littéraire, et l'imagination française en semblait renou-
velée. Chateaubriand, le grand maître alors . avait de l'âme rêveuse de sa race. Àtala et René n'ont pas été engendrés d'un sang gaulois. Lamartine n'échappait pas à cette influence, lui qui nous raconte ses délices à lire Ossian dans sa jeunesse. Qui, plus que Brizeux, aux ancêtres venus d'Erin, se trouvait prédisposé à recevoir de ce côté des impressions prépondérantes ?
Au temps des vacances, il revoyait ÀrzannO et le Moustoir, et lisait à son tour Ossian, au sein d'une nature en harmonie avec le ciel, les paysages et le ton général des poèmes écossais. Les souvenirs d'enfance s'éveillaient en lui avec une intensité extraordinaire d'émotion. Le cadre aussi bien que le sujet lui étaient dès lors donnés.
Marie, ainsi, naquit, non à Paris, comme on l'a insinué, mais en Bretagne. Elle n'est pas seulement habillée à la manière de son village, elle a l'âme cel tique. Tellement sont bretons le poète et l'amoureux créateurs de cette idylle que, dans les chantspopulaires de la Bretagne, inconnus alors de Brizeux, il se rencontra, lorsque M. de la Villemarqué les publia plus tard, des passages rappelant Marie d'une façon saisissante; quelques-uns ressemblaient presque à une traduction textuelle. Ces ressemblances sont- elles le fait de M. de la Villemarqué lui-même, comme d'aucuns, croyonsnous, l'en ont soupçonné? Brizeux avait-il été bercé de ces chants et la réminiscence s'en réveilla-t-elle, à son insu, dans son imagination ? Toujours est-il qu'il
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fut ravi, et disait à ce sujet : « C'est ma vieille nature celtique qui a parlé. »
Est-ce à dire que Marie ne soit qu'un livre de poésie rustique et bretonne? Brizeux ne pouvait pas ne point rester de son temps, puisqu'il chantait son propre cœur, sous peine de n'écrire qu'une œuvre en partie artificielle. Quelques-unes des pièces dont se compose le poème reflètent donc les idées alors dominantes, mais sans atténuer sa forte originalité.
D'autres morceaux, la plupart de quelques vers, sont distribués çà et là comme les strophes d'un même chant ; « on j sent la pensée qui médite à côté de Fil lusion qui chante. » Telles, par exemple, les citations suivantes :
Quand le temps sur nos fronts efface par degré
L'enfance et les reflets de cet âge doré,
Arrive la jeunesse avec toute sa sève,
Et par un jet nouveau le corps monte et s'élève,
Et toujours monte ainsi, jusques à son été
Au faîte radieux de sa virilité :
Et la pensée aussi va croissant d'âge en âge :
Mais un regret la suit à travers son voyage,
Hélas ! car rien ne vaut le peu qu'on a quitté :
Tout ce qu'on gagne en force, on le perd en beauté.
Quand on est plein'de jours, gaiment on les prodigue Leur flot bruyant s'épanche au hasard et sans digue, C'est une source vive et faite pour courir.1 Et qu'aucune chaleur ne doit jamais tarir :
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Pourtant la chaleur vient, et i'eau coule plus rare ;] La source baisse; alors le prodigue est avare: Incliné vers ses jours comme vers un miroir, Dans leur oude limpide il cherche à se revoir ; Mais, en tombant, déjà les feuilles l'ont voilée, Et l'œil n'y peut saisir qu'une image troublée.
Quoique sans lien apparent avec le sujet principal, loin de détonner, ces vers nous font entrer plus avant dans la personnalité morale du poète. C'est pourquoi on ne lit pas Marie seulement avec l'intérêt qu'inspire une exquise oeuvre d'art, mais on se sent ému comme en écoutant une voix amie qui, sur un mode mélancolique et doux, parle à nos souvenirs, à nos regrets, à nos désirs, dans ce qu'ils ont de plus profond et de meilleur.
Le livre, à plusieurs reprises, a été remanié et amélioré. C'est ainsi qu'il ne renfermait pas d'abord les Batelières de l'Odet, étude de mœurs d'après nature, lorsque Brizeux, en compagnie de quelques jeunes tilles du pays, avait descendu cette rivière de Quimper jusqu'à l'Océan. Quimper plaisait k Brizeux qui plusieurs fois y fit séjour. Dans une lettre où il l'appelle « le paradis de la Bretagne et certes un des paradis de la France ». il raconte cemment le soir « il aime à voir, tout eu fumant et causant, la rivière, les prairies, les collines boisées et le bon. évéque qui lit son bréviaire sur les murs crénelés de son évècbé.» C'est à l'emboucburede l'Odet que setrouve Loc-Tûdi, petit
village dont un ancien condisciple d'Arzannô, l'abbé Moëllo, aujourd'hui encore chanoine à Quimper. était recteur, au temps des Batelières. Jusqu'à la fin,Brizeux eut pour ami celui dont il disait :
Au bourg de Loc-Tùdi je connais un saint prêtre ; Enfants, nous avons eu longtemps le même maître.
De même il ne composa que plus tard la pièce qui termine le poème et rappelle sa visite à Arzannô, pendant la nuit de Noël, récit exact, puisque les principaux détails nous en ont été spontanément redits par Daniel. On devine, particulièrement aux derniers vers si souvent cités :
Non, nous ne sommes pas les denriers des Bretons...
que cette pièce doit appartenir à la période où la note bretonne s'accentuait chez le poète qui déplus en plus, par système et par entraînement, s'identifiait avec son pays. L'ampleur et la virilité de l'accent y marquent une pensée qui s'est mûrie. A ce moment Brizeux avait commencé son poème des Bretons. Quoi qu'il en soit, la troisième édition, en 1840, fixa Marie dans sa forme définitive.
Brizeux, pour satisfaire un souci croissant de vé rite, dans la nature, l'art, l'homme moral, entreprit de visiter l'Italie. Ce voyage qu'aujourd'hui le plus mince étudiant accomplit, bride abattue, en quelques semaines, devenait alors un événement important dans la vie d'un petit nombre de privilégiés. On s'y préparait, on étudiait, on prenait son temps, et cela valait la lecture de bien des livres.
Gomme la plupart des poètes du Nord, Brizeux fut attiré vers le Midi. Il se plaisait à l'attribuer au va-
gue ressouvenir de sa race venue d'Orient. N'est-ce pas plutôt que les choses ne se comprennent bien que par le contraste ? De même que le soleil diapré les plages de la Méditerranée d'innombrables fleurs aux chaudes couleurs, il fait jaillir d'un cerveau germain ou saxon toute une flore d'images et de pensées, germes qui eussent éternellement dormi sous les froids nuages du Nord.
Le poète fit son premier voyage avec M. A. Barbier, l'auteur des ïambes; peu d'années après et plus tard encore, il le renouvela seul. Ses visites à l'Italie, ce joyau du monde, l'enivrèrent de vie; la première surtout fut un perpétuel ravissement :
Quand le front porte encor sa chevelure blonde, 0 délices de voir et d'aller par le monde ! D'aller tout à la fois pensif et confiant,
Laissant l'àme s'ouvrir à tout ce qui féconde.
De ces années studieuses et mouvementées. Brizeux tira un volume intitulé d'abord les Ternaires, parce que,a-t-ondit, quelques pièces y rappelaient la forme et parfois l'esprit des Triades, anciennes poésies galliques, écrites en tercets monorimes. Plus tard, le volume remanié et complété quitta son nom de sens obscur pour prendre celui de Fleur d'or, image charmante qui rappelle les ajoncs éclatants des landiers de Bretagne et des genêts-joncs aux tiges fines, qui embaument au printemps toute l'Italie, des flancs du
Vésuve aux chemins de la Toscane. Sans doute ce sont eux qui ont inspiré la pièce suivante, un jour que le poète longeait le golfe de la Spezzia :