LE VOYAGEUR
Non, laisse l'oranger embellir le rivage, Pour ces parfums si doux je suis barbare encor : Mais sur ma terre aussi poussent des landiers d*or, Et j'aime la senteur de cette fleur sauvage.
Mais la fleur d'or symbolise davantage encore « cette fleur de l'esprit et de l'ait que le barde est allé cueillir au pays du soleil. » Là sont assemblé.-; des sujets fort divers d'inspiration et de ton, mais où se manifeste une recherche plus inquiète de la forme.
Les vocations d'écrivain ne sont pas rares sur les terres brumeuses. C'est que la clarté de l'imagination suffît pour nous initier à la justesse, au pittoresque de l'expression, comme à la vérité de l'image. Mais les arts plastiques aiment à fleurir sur les rivages que dore le soleil. C'est lui. le grand flambeau, non pas qui crée la netteté des lignes, l'harmonie des reliefs et le fini des contours, mais qui les révèle. Or, l'art du vers tient de la sculpture. Brizeux, par un privilège qui n'est pas toujours départi à ceux de sa race, possédait un sens délicat de la forme, l'intelligence des proportions.
La vue de la nature méditerranéenne, surtout du grand musée appelé l'Italie, acheva d'affiner en lui le sens at tique. « J'erre, écrivait-il à un de ses amis, regardant au-dessus de ma tête ces grandes frises toscanes. L'architecture, la sculpture me tiennent. » Au milieu de ces adorations, il se sentit de plus en plus obsédé par le tourment du sculpteur.
Et de fait, Breton toujours par le caractère médiatif , on eût dit qu'il tenait à présent d'un sculpteur de la Renaissance. Où trouver à plus haut degré le sentiment du dessin et le fini de la ciselure, plus de sérénité et d'élégance que dans le camée suivant :
J'ai vu tes quatre enfants, tes quatre filles blondes. S'en aller à l'école avec leurs têtes rondes, Leurs cheveux blonds et courts, et toi dans le chemin, Comme leur grande sœur, lu leur donnais la main.
L'ouvrage terminé, le soir, à la même heure, J'ai vu tes quatre enfants regagner leur demeure. Leurs livres avec ordre attachés sous leurs hras, Songeant à leurs leçons qu'elles disaient tout bas ; Et toi, les retrouvant si fraîches, si légères, Tu revenais joyeuse avec tes écolières.
C'était soir et matin, durant ce bel été, Comme un chœur gracieux, égayant la cité.
Brizeux, dans son culte pour la forme pure, se mit à viser à la concision, mais tellement que sa pensée y perdit quelquefois en clarté. Doudan, un maitre en critique esthétique, dans son horreur de la banalité, considère qu'une certaine obscurité est inhérente à la vraie poésie. Dans tous les cas, chez le Brizeux de la Fleur d'or, l'obscurité ne tient pas toujours à la profondeur, pas même à la subtilité de l'idée, mais, en partie du moins, au procédé de composition. C'est de parti pris que le poète, familiarisé depuis peu avec les concisions et les allégories de Dante dont il venait de donner une excellente traduction, usa du raccourci presque jusqu'à l'abus, en esprit de réaction contre les incontinences poétiques alors en vogue.
70 BRIZEl'X EN ITALIE
En cela Brizeux subissait l'esprit de sa race. Les Celtes ont avant tout le génie lyrique. Ainsi procédaient les anciens bardes, par phrases brèves, sans articulation, à la manière des prophètes. « Ils vont par élan et s'arrêtent, nous écrivait quelqu'un qui les a amoureusement étudiés et qui est de leur lignée : ce n'est pas faute d'haleine, c'est comme le sentiment de L'infini qui les reprend à chaque bond et leur fait rêver plus de choses qu'ils n'en ont dit. » De plus, l'idiome breton lui-même est simple, elliptique ; il manque de relatifs. Brizeux ne parla pas cette langue dès sa première enfance, mais de ses ancêtres ne tenait- il pas quelque prédisposition aux formes qu'elle affecte? Puis il se trouva si jeune mêlé à la population d'Àrzannô qu'il dut y apprendre instinctivement le basbreton comme sa langue maternelle, longtemps avant de l'étudier livre en main.
Pour avoir l'intelligence vraie de Brizeux, à certains endroits, il faudrait donc faire abstraction de l'esprit et des formes classiques dont notre cerveau est rempli. En songeant h cette lutte qui dut se livrer en lui. sans qu'il s'en doutât peut-être, entre les deux natures, entre le poète né celte et le poète français du dix-neuvième siècle, on s'explique mieux la gêne qui accompagne parfois ses vers et son emploi assez fréquent du sous- entendu. Il est certain du reste, que si l'inspiration de Brizeux naissait rapide, la mise en œuvre lui coûtait > étant de ceux qui ne peuvent s'a-
vaneer dans une composition, tant qu'ils n'ont pas à peu près achevé ce qu'ils laissent derrière eux.
Ce fond de sève celtique donne aussi la raison pourquoi chez le barde moderne, en maintes pièces, la verve à peine en train nous parait tourner court. Son chant n'étant souvent qu'une émotion traduite, il est dans la nature du morceau d'être bref, à la condition cependant d'être parfait. Tel est justement le mérite de ces pièces de quelques vers seulement, dont Brizeux eut toujours le goût, mais auxquelles il ne manque presque jamais de donner une forme achevée. A ce point de vue, qui serait tenté de chercher querelle au poète, lorsque en quatrepetiteslignes.il se justifie de ses brièvetés :
Court est le chant de la mésange, Mais qu\l s'élève aux cieux mélodLn.x et clair! Un mot suffît au blâme, un mot à k louange. Dites, mes bons amis, est-il long le Pater?
De quelque dimension du reste que soient ses chants, chez Briseux, le rêveur, l'homme de nature aimante, l'emporte sur le penseur. Même devant les pièces d'une idéalité abstraite, on ne reste point absolument froid ; mais ses émotions les plus communicatives lui viennent toujours de la Bretagne. Par elles on peut se convaincre que Marie est bien le sang et la substance de Brizeux, et que ce livre contient en germe toute la pensée future de l'écolier d'Arzannô.
Comme la Bretagne avait préparé Brizeux à sentir plus vivement la grâce des rivages latins, l'Italie lui rendait plus chères les sauvages beautés de son Armorique. Alors que son départ approche, la vue d'un navire qui vogue à l'horizon du côté de la Grèce lui inspire quelques vers :
Dauphin léger, fuyant vers les blanches Cyclades, Mes rêves te suivront dans tes joyeux détours ;
Sous les caps élégants aux belles colonnades,
Du poète et du peintre éternelles amours.
Orner, ô ciel d'azur, si doux aux cœurs malades!
C'est pourtant volontiers qu'il ajoute : Et moi pour l'Occident je pars, et pour toujours.
Reprenons avec Brizeux le chemin de sa patrie, en nous arrêtant à Paris dont, quel que fût son plaisir à revoir la Bretagne, il ne pouvait cependant point se passer :
Étonnement de l'àme et des yeux lorsqu'on rentre Dans cette ville active et qu'en vain nous fuyons ; Certain orgueil nous prend, on dit : Voici le centre, L'ardent foyer qui lance en tout lieu ses rayons.
Bien plus tard il écrivait : « Quoi que j'en aie, le bruit que fait là-bas votre grande ville, me préoccupe sur
mes côtes. » Il semblait, a-t-on dit, que devant sa pensée, « Paris arec ses dômes et ses tours se montrât constamment tout au fond en perspective, comme une ville de bruit, vue de quelque silencieuse vallée.» Le poète, qui avait épuisé de bonne heure, dans ses voyages d'Italie, le petit patrimoine de son père, vivait d'une très modique pension que lui servit d'abord la cassette royale, sous le règne de Louis-Philippe, ensuite la cassette impériale, et à laquelle, sur la fin, le ministère de l'instruction publique ajouta une somme annuelle de huit cents francs pour un travail sur l'origine des noms de lieux en Bretagne, qu'il eut le temps de terminer avant sa mort. Ses ouvrages ont rapporté sans doute quelque profit à ses éditeurs, mais certainement presque aucun à lui-même. C'est assez dire par quels soucis d'économie il se trouvait d'ordinaire assiégé. Il les supporta toujours sans amertume, et, loin de laisser soupçonner quelque gêne d'argent, il avait sur ce chapitre des pudeurs d'honnête homme auxquelles on ne touche pas, même par la pensée. La noblesse de sa nature l'éloignait des goûts d'un bohème, et ce besoigneux ne faisait pas de dettes. Il se levait très rarement avant midi, non par cette habitude chère aux lettrés pauvres, qui permet de supprimer le déjeuner, mais parce que, dès sa jeunesse, il s'était plu à travailler le matin dans son lit. Il composait aussi le soir en errant fort tard sur les quais ou dans les rues de Paris, un peu partout du reste, nul poète
n'ayant eu moins besoin d'une plume pour faire des vers.
Se procurer quelque gain ne lui eût pas été difficile en acceptant un engagement de rédaction dans une entreprise littéraire, une revue par exemple, comme d'autres hommes de lettres des plus dignes, comme Maurice de Guérin lui-même, ne s'en faisaient pas faute ; divers motifs l'arrêtèrent. Peut-être comprit-il que pour ce régime de travaux forcés sa plume ne savait courir ni assez drue ni assez contente d'elle-même ; de plus il faut tenir compte du caractère de la race.
Dans l'ordre du sentiment, la famille celtique occupe un rang supérieur ; elle est faite pour les passions désintéressées, elle a des ardeurs héroïques. La moindre occasion y met en fermentation ces germes si rares sous d'autres cieux. Les vocations de marin, de soldat, de prêtre, y sont dans l'air, et aussi celles de poète.
Dans l'ordre psychologique, aucun peuple non plus ne la surpasse pour l'intelligence ; mais, comme la plupart des premières races humaines, les Celtes ont peu d'aptitude pour l'analyse. En ces cerveaux puissants, le jeu des facultés raisonnables ne fait point à l'imagination un équilibre suffisant. Lorsqu'il aborde une question, l'esprit breton incline à ne la considérer que par un c 3té, celui d'où lui est venu une impression prépondérante. Pour bien juger, il faudrait avoir
76 BRIZBUXA PARIS
des jeux tout autour de la tête: nous n'irions pas jus qu'à dire que le Celte n'en a qu'un au milieu du front, mais il a de la peine à faire le tour des choses et à les considérer d'ensemble. Hélas! c'est le grand défaut de la cervelle humaine : les peuples latins euxmêmes sont loin d'en être exempts, mais il nous parait être une infirmité propre de la race bretonne.
Ces âmes simples encore, instinctives, il est difficile de les amener à distinguer le point juste, la délicate nuance où est la vérité : d'autant plus que la dose de fierté est considérable dans un caractère breton et que la contradiction le pousse de suite à reculer dans sa pensée fixe. Il est des heures où l'on n'essaye même pas de l'entamer, arrêté qu'on se sent comme devant une force aveugle de la nature. Un vrai Breton d'esprit cultivé nous expliquait cela. « Il y a chez nous disait-il, une force intelligente qui résiste sans prendre un à un des arguments pour les démonter. Nous n'en avons pas besoin pour nous-mêmes, nous voyons, c'est assez; que nous importe de nous démontrer aux autres? » C'est bien cela : ils voient !... A quoi bon raisonner avec des voyants?
Ces dispositions font comprendre la tendance des âmes celtiques aux opinions outrées ou absolues, aux résolutions excessives, leurs bizarreries, leurs incohérences dans la conduite de la vie, et de même les côtés singuliers du caractère de Brizeux. Elles expliquent la fière réponse du poète à Théophile Gautier
BRIZEDX A PARIS 77
qui lui proposait pour augmenter ses ressources nous ne savons quelle collaboration : « Je veux que ma carte de visite reste pure. » On ne s'étonne plus de ce que sa raison demeurât, en quelques circonstances, impuissante à vaincre les impressions, et en particulier l'instinct superstitieux. Il avait, entre autres, comme le marquis d'Argens, la superstition du vendredi: à ce point, qu'apprenant la mise en vente d'un de ses livres pour une date qui tombait ce jour de la semaine, il ne cacha pas son trouble à l'ami de qui nous tenons l'anecdote, et voulut en hâte avertir l'éditeur, tourmenté par la crainte de ne pas arriver à temps.
Mais ces faiblesses disparaissaient lorsque Brizeux entrait dans le gouvernement de sa pensée. Nous le verrons bientôt : par son éducation philosophique, surtout par un sentiment profond de responsabilité morale, en dépit des tyrannies de la nature inférieure, il n'était plus qu'une âme inspirée et un esprit sensé, non-seulement un barde, mais encore un sage.
Inutile de dire que les amours faciles sur semblable C miplexion ne pouvaient avoir prise. Pas moins, tout poète, tout artiste, tient d'un amoureux haletant, et c'est chez ceux-là que (c le cœur est un éternel recommeuceur, » Il est impossible que celui de Brizeux ne se soit laissé prendre à quelques charmantes lueurs,
Il avait horreur des épanchements qui dévoilent ces mystères du cœur, ne les tolérant pas dans les livres, ni dans les conversations, et jugeant vulgaire toute passion qui ne sait la pudeur du secret. Les femmes elles-mêmes auraient eu à apprendre de lui en ces matières. Aussi, à peine peut-on surprendre dans ses vers un accent voilé des doux épisodes de sa vie1.
A Naples, il aimait à fréquenter le salon du comtû Schouvalof. celui qui mourut catholique et Barnabite, attiré par la grâce de sa tille Hélène, très jeune alors,
i De bonne, heure Brizeux avait rencontré Madame Desbordes-Valmore, muse toute de sensibilité, de passion et de larmes. Malgré ses longs silences avec elle, il lui garda une tendre affection. On le voit par quelques billets écrits à un ami comrenn, Tannée même où il mourut ; il y demande éploré des nouvelles de son amie à ce moment gravement malade.
déjà poète, et qui, depuis, devenue madame Skariatine et fixée à Nice, y reste une des femmes supérieures de la colonie étrangère par l'intelligence de tout ce qui constitue une culture accomplie. Un sen timent de nature plus vive paraît avoir marqué l'un de ses séjours à Florence. Mais le plus intense de ces afflux de la vie fut, si l'on en juge aux vibrations de la harpe, soulevé par l'inconnue pour laquelle le poète a soupiré les élégies à E. Pourtant on y reconnaît encore le timbre de Brizeux, toujours plus tendre que passionné. On ne serait même pas surpris que l'imagination y fut venue en aide à la sensibilité. « Je n'ai pas fait deux fois mes chansons d'amour, disait Goethe; la chanson d'amour de Brizeux, ce sera à jamais Marie.
Nul ne peut savoir le dernier mot d'une destinée intime, mais nous sommes porté à croire qu'aucune secousse profondément perturbatrice ne vint déranger la concentration des facultés de Brizeux sur le but qu'il avait donné à sa vie, l'art et la Bretagne étant devenus ses suprêmes passions. Quelques tendres occupations de cœur ont dû plutôt entretenir une douce chaleur qui se transformait en mouvement dans la trame de sa pensée. Sainte-Beuve, en parlant de ces faiblesses qui donnèrent à Salomon la satiété de la vie, a dit : « J'ai pu regretter de sentir quelquefois que j'y éteignais ma flamme. » Ce fut la fortune de Brizeux de n'avoir pas, lui l'homme sans foyer, comme
d'autres, hélas ! poètes aussi de la race divine, éprouvé ce regret.
Il ravivait encore son feu, et d'une façon moins intermittente, dans le commerce des viriles amitiés. Si amoureux qu'on soit de l'idéal, autant une relation forcée avec des gens qui n'ont rien de notre âme, surtout lorsqu'ils sont de petite race, est horriblement pénible, autant se savoir compris de quelques-uns donne goût à la vie. Sans ce secours, une fois la jeunesse passée, il vaudrait mieux s'éteindre tout de suite.
Brizeux était d'une impressionnabilité extrême. C'était son côté faible et son côté supérieur, tenant par là d'une femme : point aimable au sens vulgaire du mot, mais sympathique au possible à quiconque se trouvait capable de deviner les qualités de sa nature des plus exquises, mais de celles que la foule apprécie le moins. Il fallait être comme au niveau de sa susceptibilité nerveuse et morale pour le bien goûter. Alors il vous tenait à fond. Ce n'est pas sans vérité qu'il parle dans une lettre, « de la trempe assez allègre de sa nature », ajoutant : « Je ne veux pas tourner
au mélancolique. » Sans recherche d'esprit, sa con versation n'était que le jet de ses qualités fraîches et saines. Il avait ses jours taciturnes, mais hors de là, d'après ceux qui se souviennent de lui, sa franchise, ses indignations, ses enthousiasmes, mille gais propos d'où cependant il excluait toujours scrupuleusement le mot graveleux, avaient un charme intraduisible. Il n'était plus que ce qu'il exprime par ce beau vers digne de l'Évangile :
Homme par la pensée, et par le cœur eofant.
Ses antipathies, par contre, étaient vigoureuses. Aussi pour éviter une rencontre eût-il couru au bout de la terre. A Naples, le même homme qui, apercevant la voiture de Walter Scott, se prit à courir, en criant : le barde! le barde ! faisait un long détour pour ne pas rencontrer, dans la rue de Tolède, une figure de boutiquier qui lui déplaisait. Qu'on juge de ses frémissements vis-à-vis de certains caractères portant trace de laideur. « Celui-là est exagéré à froid, écrivait Stendhal, en parlant de Victor Hugo » : de Brizeuxil faut dire exactement le contraire; même il était tellement prompt à la blessure que ses susceptibilités passaient quelquefois la raison, particulièrement lorsque son amour-propre littéraire était enjeu. M. de Laprade, dans une de ses odes, ayant fait rimer celte avec svelte, Brizeux, qui précédemment avait employé ces mêmes rimes, s'en alla, comme s'il en eût été le propriétaire,
82 BRIZEUX APARIS
faire une algarade chez l'auteur, pourtant de ses amis. Une autre fois, Victor de Laprade encore lui avait dédié sa symphonie du Torrent, où le poète, en face du pâtre, l'homme naïf et sain qui goûte la vie sans souci du secret des choses, représente le rêve impuissant, la raison troublée, la soif infinie. Cette donnée choqua Brizeux. L'école de 1830, sous l'influence d'Alfred de Vigny, se figurait le poète non -seulement comme « étant à l'âge viril ce que l'instituteur est à l'enfance », selon le mot d'Aristophane, mais comme un personnage supérieur, ayant reçu « une vocation ineffable », et qui achète sa grandeur par des souffrances que ne peuvent soupçonner les simples mortels ; une sorte de demi-dieu dont « la pitié sans bornes » ne va pas sans quelque mélange de dédain. Brizeux. avec son bon sens, quoique non étranger, sur ce sujet, à la pensée de ses contemporains, n'entendait pas la mission du poète de la même façon qu'Alfred de Vigny, dont les doctrines de désespoir ne seront jamais une école de relèvement et de consolation ; il le plaçait plus prés des hommes, tout en le revêtant d'un haut sacerdoce d'art et de morale. Blessé de ne pas retrouver son idéal dans la pièce qui lui était adressée, peut-être de se sentir mal interprété lui-même, et supposant avec sa tête bretonne qu'on avait voulu lui donner une leçon, il exigea la suppression de son nom. On dut composer à la hâte des cartons pour le satisfaire. Déjà quarante à cinquante exemplaires étaient
BRIZKUX A PARIS 83
partis, et c'est une particularité de cette édition que les premiers volumes vendus portent seuls la fameuse dédicace l.
En des discussions où l'on rudoyait quelqu'une de ses admirations, il ne se tenait guère, et comme parle saint François de Sales, on voyait sauter le couvercle sur la marmite, mais ces ébullitions n'étaient que do tempérament ; le lendemain il serrait la main de l'ami contre lequel il s'était cabré, et par une réaction non moins exubérante, il éclatait en témoignages affectueux. Ni les hommes ni la nature ne lui apprirent jamais rien sous ce rapport. Qu'on se garde toutefois déjuger de ces poètes comme du vulgaire. Leurs fibres, de trempe plus fine, baignées d'un sang plus fluide, sont d'une sensibilité que l'ombre d'un nuage suffit à faire entrer en vibration, comme elle fait frissonner la sensitive. En revanche, quand ils se sentent compris, quelle tendresse, quelle soif et quelle science de faire plaisir!
Cette facilité à se sentir froissé ne va guère sans quelque pente à la misanthropie ; Brizeux y céda d'autant mieux que le tempérament celtique prédispose moins que le sang gallo-romain à la sociabilité, témoin ces goûts d'existence solitaire qu'on rencontre fréquemment en Bretagne, soit chez les nobles des petits ma-
1 Depuis la mort de Brizeux, d'autres éditions ont paru avec la dédicace.
noirs, soit chez les simples paysans. Peut-être faut-il trouver dans cette sauvagerie d'allures, la vraie raison pour laquelle le poète n'arriva pas à l'Académie. Qu'il le méritât mieux que d'autres qui depuis y entrèrent de plain-pied. nul ne le nie. Mais le monde est peuplé de dévorants et de dévorés, et de ces derniers était Brizeux.
L'intrigue, surtout l'intrigue savante, mesurée, le comme il faut de convention, l'art de l'adaptation aux milieux avec ses nuances et ses métamorphoses, il était trop de son pays pour en essayer l'initiation. Ce n'est point que, semblable à Déranger, il dédaignât avec affectation d'appartenir à ce grand corps littéraire où tant d'écrivains, même en le raillant, ont envié une place ; il alla jusqu'à commencer les visites de règle en vue de son élection, et certes, avant de s'y décider, il dut remporter sur lui-même un grand triomphe. Mais, en général, les dévorants traitent d'assez haut les dévorés, et les dévorés sont aussi fiers que certains dévorants le sont peu. Brizeux n'acheva pas. «Vous médites de m' armer moi-même, écrivit-il en ce temps-là : j'ai fait ainsi pour mes œuvres ; à présent elles doivent être mes armes, mais celles-ci, toutes littéraires, ne suffisent pas. à ce qu'il parait. Que d'autres se présentent donc autrement, ils ont des armes de rechange. Point de colère; il y a mieux que cela, surtout à cette heure où la mer monte et m'appelle. » Il se contenta, comme il disait, de son siège
de barde au sein de la nature. Pourtant il avait des amis qui, au courant de ses susceptibilités, savaient tout ce qu'il valait. Il leur appartenait de prendre par la main le doux et ombrageux enfant et d'ouvrir la porte au noble barde. Le titre d'académicien n'eût pas ajouté à sa réputation ; on s'attriste néanmoins parce que c'est une joie qui lui a manqué.
SCAER
Son caractère, les incidents de sa vie, le travail de sa pensée, sous une impulsion reçue dès Arzannô, poussèrent de plus en plus Brizeux à localiser sa poésie, en restant sur sa vraie terre, là où les échos lui répondaient, où ses facultés devenaient plus actives. A mesure que les années s'écoulaient, il se plut davantage à retourner en Bretagne ; ne nous en plaignons pas trop. Une existence plus mêlée au monde eût peut-être entamé son originalité. Un grand moraliste a dit qu' « on n'est bien à sa place que sur
sa propre pente. » On ne reprochera pas à Brizeux d'avoir abandonné la sienne, surtout après qu'il eut donné les Ternaires. Beaucoup se sont perdus moralement, beaucoup aussi intellectuellement, pour s'être façonnés au goût des autres : tant mieux que le poète breton ait échappé à ce faible-là.
A vingt kilomètres au N,-0. de Quimperlé, se trouve Scaer, petit bourg et grosse commune du Finistère, sur la frontière du Morbihan. Brizeux, dès 1834, avait commencé à faire de cette localité le centre de ses excursions et presque chaque année, durant le temps qu'il mit à composer son poème des Bretons. on le vit y passer des mois entiers, plus volontiers ceux de l'automne. C'est là qu'à notre tour, au sortir d'Arzannô et de Quimperlé, nous sommes allé prendre gîte pour quelques jours.
Lorsque Brizeux se rendait à Scaer, Rodallec, le maître d'école , mort depuis . lui offrait d'habitude l'hospitalité. Un autre Rodallec, parent de celui-ci, tenait une auberge qui, au mains de son fils, existe encore. C'est à la fois un petit hôtel de village et une maison de paysan aisé ; nous nous serions bien gardé de descendre ailleurs. Très proche, demeure un troisième Rodallec (Bertrand), un cousin encore, celui de tous les survivants de ce temps qui a le mieux connu Brizeux. Le poète ne l'appelait jamais que de son joli petit nom breton, Bédic ; il tenait aussi à ce que Bédic ne l'appelât qu'Auguste et le tutoyât.
SGAER 89
Bédic est grand et svelte. Son visage digne, régulier, sous de longs cheveux grisonnants, reçoit sa marque, comme celui de Daniel dont il rappelle le type, d'un grand air d'honnêteté. Nous le trouvâmes dans la pièce principale de sa maison, aux vieux meubles semblables à ceux du Moustoir. Ici, toutefois, les battants des lits sont délicatement sculptés à jour, en sorte qu'ils peuvent être tenus fermés, sans que l'air cesse d'y pénétrer : Nous remarquons aussi un dressoir en cerisier rose, où s'étagent de très anciennes faïences bretonnes à fleurs brillantes, qui rendraient fou d'envie plus d'un amateur, mais qu'à coup sûr Bédic ne vendrait pas. La serrurerie de ces meubles est artistique, d'acier fin, ciselé et poli. Bédic, veuf depuis peu de temps, est aidé dans ses fonctions de buraliste de l'endroit par sa fille, enfant de quatorze ans, grande et sérieuse comme si elle en avait vingt.
Pendant que nous causons, non d'Auguste mais de monsieur Brizeux, car Bédic ne désigne plus qu'ainsi son vieil ami. elle-même va chercher les lettres pieusement gardées, qu'il adressait jadis à son père. Brizeux qui ne correspondait guère, même avec ses plus anciens amis parisiens, aimait à répondre à Bédic, lorsque celui-ci le consultait sur ses affaires de fa mille : lettres courtes, simples, où il donne de ses nouvelles et des conseils d'ordre pratique. Dans l'une d'elles, datée de Paris 1857. nous lisons qu'il revient
SGÂER
du Midi où l'avait envoyé un gros rhume, cet éternel gros rhume, hélas! qui devait le tuer l'année suivante.
Nous passâmes la soirée près de la haute cheminée, clans le grand fauteuil de bois, destiné à l'aïeul, qui ne fait défaut à aucun foyer breton. Il avait plu toute la journée, et l'on se trouvait bien devant un bon feu d'ajoncs desséchés. L'honnête Bédic nous disait les courses de Brizeux dans les landes et les bois, ses absences prolongées, sans qu'on sût vers quel point, ou les journées entières passées dans sa chambre, un seul repas pris sur le soir ; comment il déchiffrait les vieux écussons de la contrée, s'enquérant de l'origine des vieux châteaux, de la signification des noms d'hommes et des noms de lieux, connu de tous les paysans qui, malgré ses habits très simples, et même son costume breton qu'il prenait pour aller dans les pardons où parfois il dansait, ne l'appelaient que le gas de Paris ; puis, son goût pour les séances tardives avec les gens du bourg, lui dans ce même fauteuil, à la lueur de cette même vieille lampe. Il fumait constamment dans une de ces minuscules pipes en terre noire, que le paysan du Finistère garnit et regarnit des rognures d'un tabac qu'il découpe lui-même avec son couteau. Brizeux, le plus souvent silencieux, réfléchi, distrait, bourrait sa pipe, l'allumait, la laissait s'éteindre, la débourrait, la rebourrait, et ainsi tout le soir, si bien qu'on pouvait le lendemain ramasser,
SGAER 91
aux pieds de son fauteuil, une énorme provision de tabac. D'autres fois il faisait conter aux anciens des histoires du pays, et aux jeunes filles chanter des cantiques ou des chansons, pendant lesquelles il n'était pas rare de le voir pleurer. Lui-même racontait de vieilles légendes bretonnes qu'il était seul à connaître, avec une flamme extraordinaire, comme s'il eût eu foi en leur réalité, fâché si l'on avait l'air de douter un peu. Mais, ajoutait Rodallec, tout cela était beau et nous faisait aimer Dieu et notre pays.
G'est à Scaer, nous l'avons dit, queBrizeux a composé, du moins dans sa plus grande partie, son poème intitulé les Bretons, ainsi que plusieurs de ses histoires poétiques, qui peuvent en être regardées comme le complément, empruntées qu'elles sont la plupart aux mœurs et aux légendes celtiques. A Scaer encore, et un pen partout à travers ses courses, les pièces du Journal rustique^ petits tableaux exquis de fraîcheur, de sensibilité, de vérité, d'un fini aussi achevé que les idylles d'André Ghénier, et tracés sous le coup des impressions qu'éveillaient les incidents,
92 SCAER
ou les rencontres de sa vie au milieu des paysans. Il l'a dit :
Moi dont l'aine comprend toute chose naïve,
Un rire, un frais tableau, presque un rien me ravive.
De même que plus tard M. Frédéric Mistral a voulu faire dans Calendau le poème de la Provence, Brizeux, dans les Bretons, s'est proposé le poème de son pays. La Bretagne et la Provence pouvaient seules fournir sujet à des œuvres poétiques de ce caractère, étant les deux provinces de France dans lesquelles ait survécu la vie d'imagination, au moins chez les habitants des campagnes. Des deux côtés, la langue a contribué à perpétuer par la légende et le chant les vagues traditions du passé. Les Bretons plus isolés, soit par leur cantonnement dans un isthme entouré de rochers et de tempêtes, soit encore par leur dissémination à travers un pays de grands domaines, ont conservé plus que les Provençaux un caractère pri mitif.
Les deux pays, du reste, ne se ressemblent que par le rôle laissé à la poésie dans les habitudes de l'âme et de la vie. En Provence, le ciel est largement arqué, éblouissant; en Bretagne, abaissé et pâle. La Provence est une terre chaude, mouvementée en pentes abruptes ou rocailleuses, la Bretagne une terre humide, sur une lourde ossature de granit. D'une part, pour horizon des montagnes configurées en forte-
resses, ou s'effilant en aiguilles bleues qui tressaillent dans la lumière ; de l'autre, des ondulations épaisses, des collines peu élevées dormant sur un lit de nuages. Ici, la Méditerranée azurée, encadrée entre ses roches d'or; là l'Océan glauque, mugissant contre ses falaises blanchâtres ou bondissant sur ses immenses plages grises.
Pas plus de ressemblance entre les deux races, races et natures, cependant, d'une poésie originale; et de ressemblance pas davantage entre Calendau et les Bretons. Mais les deux poèmes reproduisent admirablement les deux contrées : l'un allègre, lumineux, passionné, tout au dehors ; l'autre voilé, sérieux, tendre et en dedans.
Tandis que Mistral a dû placer le sujet de son poème plus d'un siècle en arrière, afin de pouvoir reproduire une Provence aux trois quarts éteinte, Brizeux s'est contenté de rester dans le présent, parce que, ainsi que nous nous en sommes convaincu, cette race résistante ne cède que lentement clans sa langue, ses coutumes et son esprit. Mais Brizeux n'avait pas le génie épique. Les personnages de Mistral s'en vont enivrés de passion à travers des aventures étranges et des prouesses héroïques ; l'intrigue des Bretons serait plutôt conçue dans le genre d'un roman de Walter Scott. Elle semble n'être qu'un prétexte à épisodes et à tableaux, dont la plupart composés séparément auraient été plus ou moins ingénieusement
ajustés dans la suite des récits; de là une trame lâche et l'unité qui se disperse. Néanmoins, dans ces vingtquatre chants se retrouve tout le peuple breton avec ses mœurs et ses habitudes, ses croyances et ses instincts, et toute la Bretagne avec ses bois, ses landes, ses troupeaux, ses côtes et ses îles.
« Le coup d'aile et le coup de soleil », la vigueur créatrice du troubadour provençal, ne les demandons pas au barde moderne. Sa poésie de tempérament un peu exsangue manque d'entrain et de contraste. Il ne faut pas en lire trop long d'un seul trait; l'attention se fatiguerait comme à l'audition d'une mélopée qui se prolonge. Mais en la prenant à doses modérées, on se recueille charmé par la vérité, le naturel et l'onction cachée. Nul poète n'a mieux que Brizeux justifié le mot de Ghamfort : « Sentir fait penser » ; jamais il ne se contente de décrire : l'intention morale se laisse de partout deviner. C'est pourquoi quelques vers suffisent pour s'emparer de notre attention et nous devenir une nourriture.
On a beaucoup écrit sur la Bretagne, études qui gardent quelquefois une suffisante exactitude des de*
SCAER 9o
hors ; mais si les écrivains ont vu de leurs yeux, traits et couleurs néanmoins tiennent du décor plus que d'une représentation selon la nature. Maurice de Guérin lui-même, bien Breton par certains côtés, ne reste guère sous ce rapport qu'un paysagiste. Brizeux a regardé son pays en poète, en artiste, en Breton. Ceux qui visitent la Bretagne, sans lui ne la comprendront qu'à demi : un jour, pour la retrouver telle qu'elle fut, dans l'esprit des choses et l'esprit de la race, c'est là, à son poème qu'il faudra revenir.
Hé bien! croirait-on que ce sentiment, qui est le caractère particulier de l'œuvre dont nous parlons, quelqu'un l'a dénié à Brizeux ; il est vrai qu'entre les critiques celui-là est le seul. Il se rencontre des esprits pour qui c'est une joie de découvrir chez autrui le côté faible : ainsi Sainte-Beuve ; mais quelle finesse et quelle sûreté même dans ses critiques les moins bienveillantes ! Celui dont nous parions, M. Barbey d'Aurevilly, a imaginé d'appeler Brizeux un faux Breton. « On l'a pris pour Breton, dit-il, parce que les Parisiens ne le sont pas. Partout il pleure la vieille Bretagne, et ce singulier affligé dont l'affliction la plus grande est encore l'inconséquence, abolit en luimême librement et volontairement ces originalités savoureuses qui auraient donné à son talent la trempe vibrante et l'énergie que naturellement il n'avait pas. Il tremble que la civilisation ne gâte cette terre vierge, et il se jette tête baissée dans cette civilisation, abso-
lument comme Gribouille qui se jette dans l'eau de peur de se mouiller. » Tout cela pour arriver à dire que le poète aurait dû composer son poème en kymri! Ah! qu'on reproche à M. F. Mistral de n'avoir pas chanté la Provence en langue française, nous le coinprenons, mais à Brizeux de ne s'être pas servi du bas-breton, du kymri} cette boutade passe encore plus le bon sens que la justice. Pour terminer, le critique appelle Brizeux « un poète municipal. » Ne croiraiton pas lire un de ces articles du plus fameux des journaux ultramontains où le rédacteur en chef traitait, par exemple, Molière de moineau ! Il ne faut pas trop s'indigner cependant : c'est qu'il existe entre Brizeux et M. Barbey d'Aurevilly, — Normand, du reste, — une opposition de nature si radicale que, pour ce dernier, le monde de Marie et des Bretons est une sphère plus inaccessible que la dernière étoile, et qu'il ne pouvait le juger que subjectivement, selon ce qu'il lui est donné de sentir et de comprendre. Pour s'en rendre compté, en quittant Brizeux : il suffît de prendre en main les Diaboliques ou le roman d'une Vieille Maitresse: d'un côté, l'expression de ce qu'il y a de plus pur dans la nature humaine; de l'autre, la fantaisie erotique savourée avec la délectation d'un Romain de la décadence.
Brizeux, redisons-le. est un poète breton, quoique n'ayant pas chanté en kymri. Gomme il avait vécu les idylles de Marie, il a vécu son poème des Bretons,
SGAER 91
à Scaer et dans ses courses à travers l'Armorique, observant avec exactitude, se laissant émouvoir, puis composant à loisir, revoyant, améliorant, semblable au peintre qui, un tableau sur le chevalet, revient, laisse dormir, et retouche encore.
Non sans raison, il a été comparé à Léopold Robert, avec lequel il eut, sous quelques rapports seulement, plus d'une ressemblance : tous deux toujours prêts aux vibrations de la sensibilité et en même temps longs chercheurs de la forme, ne pouvant se contenter de l'a peu près des corolistes, possédant le don de l'expression dans ce qu'elle a de plus personnel, sachant mettre une âme sur un visage, en donner une à la nature elle-même.
Le vers dans les Bretons est simple, sobre, « sain et loyal, né du sol », mais tirant sa force plus encore du sentiment que de la couleur. On respire l'esprit des vieux poètes celtiques dans les récits, les tableaux de mœurs ; mais dans la peinture des choses rustiques on retrouve mieux accusées, s'il est possible, les affinités de Brizeux avec Virgile que nous avons signalées. Les deux esprits, du reste, s'associent dans le barde moderne. Il n'a pas ici plus qu'ailleurs ce large fleuve d'éloquence, largo flume, dont parle Dante à propos de son compagnon de voyage à travers les cercles infernaux , mais devant la nature agreste il sent et il peint avec le doux éclat, avec l'harmonie d'une imagination vraiment virgilienne
La saveur du passage suivant ne rappelle-t-elle pas les Gèorgiques :
L'été, lorsque du ciel tombe enfin la nuit fraîche, Les bestiaux tous les jours retenus dans la crèche Vont errer librement : au pied des verts coteaux Ils suivent pas à pas les longs détours des eaux, S'étendent sur les prés ou, dans la vapeur brune, Hennissent bruyamment aux rayons de la lune.
Et ces autres vers :
0 Landes, ô forets, pierres sombres et hautes, Bois qui couvrez nos champs, mers qui baignez nos côtes, Villages où les morts errent avec les vents, Bretagne, d'où te vient L'amour de tes enfants?
ne font-ils pas entendre comme un écho du Salve, magna parens frugum?
De la maison qu'il habitait à Scaer, Brizeux avait vue sur le cimetière autour de l'église :
Près du clocher du bourg ma rustique retraite S'abrite, et devant moi, sous leur tertre allongés, Silencieux amis, les morts dorment rangés.
C'est là dans sa chambre, un soir, la fenêtre ou-
verte, que lui fut inspiré ce fragment du Journal rustique :
Tout dort dans le village et dans le cimetière
Les vivants dans leur lit et les morts dans leur bière :
Lui seul il veille encore, et, bien loin dans la nuit,
Le passant attardé voit sa lampe qui luit;
Si la lumière enfin décline faute d'huile,
Il ouvre sa fenêtre, et, longtemps immobile,
Là, devant son logis, il contemple, envieux,
Ceux qui sous le gazon tiennent fermés leurs yeux,
Dont nul amer soupir ne desserre la bouche,
Heureux dormeurs, toujours tranquilles dans leur coucl.e.
Nous avons relu ce passage là-bas, mais en cherchant en vain le champ des morts. Moins heureux que ceux d'Arzannô, les gens de Scaer n'ont pu conserver leur vieille église. A sa place s'élève une église romane bien blanche ; le cimetière a été transporté hors du bourg et l'ossuaire a disparu. On a conservé, il est vrai, le vieux clocher de granit à jour, « mais, disait Rodallec, nous nous attendons à le voir disparaître à son tour. Ali ï si monsieur Brizeux vivait encore, il ne voudrait plus revenir à Scaer ». C'est le séminaire « qui nous gâte nos prêtres », ajouta un vieux paysan dont les observations nous avaient frappé par leur bon sens. Cette dernière n'était pas sans portée.
Le clergé de Bretagne est des plus dignes de respect, mais là, comme ailleurs, il tend de plus en plus