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CHAPITRE DEUXIEME

Le Séminaire : Issy et Saint-Sulpice

Aire-sur-la-Lys — Le Supérieur de Collège

Sox Coxcept d'Education

Difficultés

Démission' — Desseix de Dieu

RAOUL de Préville avait choisi comme confident de sa pensée ce même prêtre qui l'avait toujours soutenu pendant ses études de droit, M. l'abbé de la Foulhouse, vicaire de Saint-Sulpice. Ce fut en sa compagnie et sous sa protection qu'il se présenta à Issy. Le vénérable M. kart, de sainte mémoire, y faisait justement sa retraite. Il reçut affectueusement le jeune homme, qui portait encore l'habit laïque, et qui n'avait même pas pris le temps de se dépouiller de sa barbe magnifique .

Quelques jours plus tard, le 3o Avril 1868, M. de Préville revêtit la soutane : c'était le jour où l'on célèbre dans les maisons de Saint- Sulpice, la fête de la Me intérieure de Notre- Seigneur Jésus-Christ.

Au séminaire, l'aménité et la franche piété de l'abbé de Préville ne discontinuèrent pas. « Ce qui me frappait dès le commencement,

dit un de ses condisciples, c'étaient ses communions fréquentes, faites avec une grande foi. Comme il a été bon pour M. Davrance (i) qu'il s'est appliqué à habituer au séminaire ! Il était de tous les groupes qui se distinguaient par la dignité, les œuvres et la piété. »

Sa belle nature ne fit que se développer à la forte école de Saint-Sulpice .

L'abbé de Préville resta peu de temps à la maison d'Issy. Ses supérieurs l'ayant envoyé, après quelques mois seulement, au séminaire de Paris, il redoubla d'activité pour ne rien perdre de la préparation cléricale.

« Ma bonne mère, tu me demandes si je pourrai vous écrire souvent: je crains que non, parce que je m'organise, et qu'une fois organisé, il ne me restera guère de temps . Mais, sois sans inquiétude, si j'ai la moindre chose, tu le sauras. Il ne faut donc point te tourmenter ; si tu ne reçois pas mes lettres aussi souvent, ce sera tout simplement parce qu'il y aura un devoir plus considérable qui l'emportera sur le plaisir.

i . M. l'abbé Davrance est mort il y a quelques années, après avoir occupé assez longtemps la chaire de philosophie, au Collège Saint-Bertin, à Saint-Omer. C'était un prêtre aussi instruit que modeste.

VIE DE H. DE PRÉVILLE 3l

« Sais-tu bien que ce n'est pas une petite affaire de penser que si nous n'employons pas consciencieusement notre temps, et les moyens que Dieu a mis entre nos mains, nous serons responsables des décisions fausses que nous aurons données ! J'ai refusé les catéchismes pour le moment, quitte à m'y mettre plus tard, parce que, d'après l'avis de mon directeur, je dois faire de la philosophie, en compensation des cours que j'aurais dû suivre cette année. »

A mesure que le terme du sacerdoce se rapproche, l'abbé de Préville est plus préoccupé de l'idée d'être un prêtre de zèle et de sainteté : « C'était aujourd'hui la première communion à Saint-Sulpice, écrit-il toujours à sa mère, et, bien que n'étant pas catéchiste, on m'a prié de rendre quelques services . J'ai pu voir les enfants auxquels je m'étais donné tout entier l'année dernière, venir recevoir Notre-Seig-neur pour la première fois et dans de bonnes dispositions. Ce qui m'a fait aussi grand plaisir, ce fut de voir que plusieurs enfants sur lesquels je ne comptais guère, s'y sont retrouvés ; d'autres, au contraire, qui, l'année dernière, me paraissaient dans les meilleures conditions, ne sont plus revenus. Il y a donc eu des peines et des joies dans ma journée. N'est-ce point là toute

la vie d'un prêtre ? Ce qui fait précisément la vie d'un bon prêtre, c'est d'être toujours sur la brèche pour encourager ceux qui combattent vaillamment, pour rappeler et arrêter les transfuges, et surtout, pour ouvrir tout grands aux vieux pécheurs qu'il faut ramener à Jésus-Christ, les bras de la miséricorde. Oui, c'est là une noble vie ; remerciez avec moi le bon Dieu de la grâce incomparable de m'appeler à devenir son prêtre et à travailler pour lui. »

L'abbé de Préville traçait ce vrai programme sacerdotal, un mois avant de recevoir le sous-diaconat, dont il annonçait ainsi l'heureuse nouvelle à sa famille :

« C'est dans quelques semaines que j'aurai le bonheur de me donner tout entier à Dieu ; faible sacrifice que je lui ferai pour toutes les Qràces dont il n'a cessé de me combler depuis que je suis en ce monde. Puisse-t-il le recevoir et faire de moi un saint prêtre ! Je dis « sacrifice » mais vraiment ce mot ne rend pas ce que j'éprouve ; il n'y a pas de sacrifice à renoncer à une liberté que je donne à Dieu. Si cet acte a quelque chose de pénible, je ne le vois pas ; je vois seulement que Dieu me traite en enfant gâté. Combien je serais coupable si

je ne répondais point plus tard à tant de grâces que Xotre-Seigneur m'aura faites !

« Ma bonne mère, si tu vas à la Visitation, recommande mon sous-diaconat aux prières de la Communauté, ainsi qu'aux différents monastères dans lesquels tu connais de saintes âmes. »

L'abbé de Préville termina ses études théolog'iques au mois de juin 1871. Son premier acte fut de se mettre à la disposition de l'autorité diocésaine. Mgr Lequette, cet évêque si bon qui a laissé dans son diocèse des souvenirs qui vivent toujours, occupait le siège d'Arras. Monseigneur connaissait M. de Préville : il savait en particulier l'attrait que celui-ci ressentait pour les jeunes gens ; il crut favoriser cette inclination en lui offrant la direction du collège Sainte- Marie, à Aire-sur-la-Lys.

L'abbé de Préville n'était encore que diacre (1) ; cependant, il était déjà connu par un passé d'oeuvres et de généreuse abnégation : la nouvelle de sa nomination fut accueillie par tous avec la plus grande joie.

Il y avait un an que le collège d'Aire

1. M. de Préville fut ordonné prêtre ai mois à- septembre 1871 ,

était fermé. Pendant une période de dix-huit années, il avait joui d'un continuel crédit. Les prêtres de la Société de Saint-Bertin le dirigeaient : l'instruction y était sérieuse, et l'éducation solidement chrétienne. D'excellents prêtres en avaient été les supérieurs : un saint Père spirituel semait la piété. Soudain, en i 870, on apprend la fermeture de Sainte- Marie. Voici ce qui s'était passé. Pour des motifs que nous ignorons, la Préfecture avait mis des lenteurs à approuver le nouveau bail voté par la Ville. Depuis plusieurs mois, on attendait en vain le placet de l'administration. En présence de ces difficultés, la Société de Saint-Bertin avait cru devoir fixer un terme. Le terme venu et l'approbation manquant, les prêtres de Saint-Bertin se retirèrent, au grand regret de la Ville.

C'était alors l'époque terrible de la guerre. Le collège devint dépôt d'armes pour les bataillons de mobiles et mobilisés qui étaient exercés à Aire. Après la conclusion de la paix, un nouveau bail de neuf ans fut signé, et, cette fois, approuvé. Mgr Lequette agréa l'offre du Conseil municipal et consentit à ajouter les classes de seconde et de rhétorique à celles qui existaient précédemment.

Tel était le collège dont M. de Préville devenait le supérieur, à l'âge de vingt-six ans. Il aborda ses nouvelles fonctions avec le sérieux qu'il apporta toujours en toutes choses. En réalité, tout était à refaire dans rétablissement de Sainte-Marie. Les élèves anciens avaient presque tous été casés pendant Tannée de vacance. Quelques pensionnaires seulement purent revenir de l'ancien temps. Une trentaine de nouveaux s'y joignirent. A cela, ajoutons un certain nombre d'externes anciens et nouveaux. C'est sur cet ensemble qui, vers la fin de l'année, atteignait presque la centaine, que va s'exercer le zèle de M. de Préville,

Nous n'avons pas l'intention d'entrer ici dans de grands détails. M. de Préville, comme tout prêtre chargé d'une école secondaire, s'efforça de donner à ses élèves « une instruction sérieuse jointe a une éducation solidement chrétienne. » (i) Cependant il importe, croyons-nous, de faire ressortir ce que nous pourrions appeler son concept personnel sur la manière d'élever les enfants. C'est ici que nous allons voir, dans un jour

i. Programme.

un p;-:re de jeunesse

complet, la physionomie du futur apôtre. Dès la première heure de son supériorat, M. de Préville fit le procès des faux systèmes d'émulation, employés dans la plupart des collèges. Selon lui, on abuse des récompenses. On pousse l'enfant au travail, non pas d'après les lois immuables de l'honneur, de la loyauté et du devoir, mais par l'appât mesquin d'un objet qu'on fait briller devant ses regards avides. « Nous oublions trop que nos enfants sont raisonnables, par conséquent susceptibles de réflexion. Tout système qui tendra à fausser cette aptitude naturelle rendra pour l'enfant l'étude ennuyeuse, et par suite, nous serons dans l'obligation de développer chez lui, outre mesure, l'amour-propre, par un système complet de récompenses qui seront bien vite usées. En tout cas, au moment de la sortie du collège, l'échafaudage des récompenses est terminé, et fait place à la vie sérieuse et ennuyeuse où vous coudoyez à chaque pas l'indifférence pour ce mérite que vous étiez habitué à faire l'objet des regards de toute une maison. » (i)

i. Lettre à un prêtre qui demandait son adhésion à un projet de formation d'une alliance entre les maisons d'éducation.

Ailleurs, il dit : « Il faut travailler à développer les sentiments vrais. Je désire — également et uniquement dans ce but — que ces messieurs, qui voudraient en classe établir des systèmes particuliers d'émulation, aient l'obligeance de m'en causer auparavant ; car je pense que l'on peut s'en passer. L'an prochain, les places ne seront rendues qu'à la fin de chaque trimestre, en séance solennelle, (i)

On comprend la pensée de M. de Préville. Il veut former des hommes. Et pour arriver à ce but, il travaille à développer la conscience par les principes de foi, de devoir, d'honneur. Donner une large place aux récompenses, c'est flatter l'amour-propre, c'est porter les enfants au travail par des motifs qui ne les inspireront plus lorsqu'ils seront dans « la vie sérieuse et ennuyeuse » ; c'est faire du labeur quotidien, non pas un objet de vertu et une victoire désintéressée, mais une occupation mercenaire et terre à terre dont l'enfant attend le paiement immédiat.

Nous avons entre les mains plus de vingt

i. Journal de M. de Préville, 6 juillet 1872.

lettres, écrites à des supérieurs, clans lesquelles M. de Préville revient à chaque instant sur ces idées qui lui paraissaient capitales. Il tâche de faire partager ses principes à ses collaborateurs ; il répond avec conviction à ceux qui lui font des objections sur ce régime trop « libéral » ; en un mot, il ne conçoit pas autrement l'éducation des enfants, et c'est ainsi qu'il entend la pratiquer, (i)

Dès lors, son regard cherche l'âme, dans l'œil de l'enfant, avec la persévérance infatigable d'un apôtre. Il ne ménage ni son temps, ni sa peine pour traiter personnellement chacun de ses élèves. Il pousse les « mauvaises têtes » à la générosité, il leur demande de faire du bien à leurs camarades. « Que de prières, de petites mortifications, de communions ferventes, d'actes de dévouement pendant les récréations, il a obtenus de ses petits collégiens. » (2)

Quand le digne supérieur avait ainsi gagné la confiance, il demandait, en effet, des choses étonnantes. Il ne flattait jamais ; mais

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