‹ Un pere de jeunesseChapitre 9 sur 55 · Renseignements fournis par M. Gaston de Préville · texte numérisé non relu

Renseignements fournis par M. Gaston de Préville

s'ils sont vraiment chrétiens, à leurs amis, à leurs condisciples, à leurs compagnons d'école ou de régiment. Raoul, on peut le dire, fut lancé dans les œuvres de jeunesse par l'un de ses camarades, qui réussit, assez lentement d'ailleurs, à l'amener avec lui le dimanche au patronage Saint-Charles, situé rue Bossuet.

Nous prions le lecteur de ne pas oublier ce que nous disons ici ; car cette heure nous paraît décisive dans la vie de M. de Préville ; c'est au patronage Saint-Charles, croyons-nous, que le futur apôtre de la jeunesse eut la première révélation de sa vocation auprès des classes ouvrières.

Un jour donc, Raoul vint à Saint-Charles, avec son ami. Il y vint sans enthousiasme : quel agrément trouverait-il au milieu de ces bambins, ignorants, grossiers peut-être, avec lesquels on voulait le condamner à passer son dimanche, cette journée du dimanche, si belle, si enchanteresse, pour un étudiant qui a de l'argent en poche et de la gaîté au cœur ?

Quel contraste, en effet, entre ce jeune homme, si bien soigné de sa personne, aux belles manières, à l'air si complètement dis-

tingué, et ces petits enfants sans éducation dont on voulait qu'il s'occupât ! De plus, le patronage Saint-Charles était peut-être, alors, l'œuvre la moins attrayante de tout Paris : pas de chapelle ; une cour grande comme la main, enfermée entre quatre murailles, hautes et sombres ; une salle unique où tous les âges étaient mêlés : tel était le milieu où se trouvait subitement jeté le brillant jeune homme .

Aussi, disons de suite, que Raoul ne s'y amusa Qruère. Triste et relégué dans un coin de la cour, il regardait sans intérêt les ébats naïfs des enfants ; au fond de son cœur, il se promettait bien de ne plus s'y laisser prendre. Mais Dieu avait ses desseins. Poussé par une force mystérieuse plus que par ses goûts intimes, Raoul revint le dimanche suivant.

Le vénérable Frère Jean-Marie, directeur de l'œuvre, n'avait pas été sans constater, la semaine précédente, l'air ennuyé de notre jeune étudiant. Cette fois, s'approchant donc de lui avec un petit enfant qu'il tenait par la main : « Voici un pauvre petit ignorant, dit-il à Raoul, ne voudriez-vous pas lui apprendre à faire le signe de la Croix et à

réciter Noire Père ? — Volontiers, » dit le jeune homme.

Quand vint la fin de la journée, le petit catéchisé ne savait rien, mais le cœur de Raoul de Préville était gagné. C'était le but qu'avait voulu atteindre le bon M. Jean-Marie. Le dimanche suivant, Raoul ne manqua pas de retourner à Saint-Charles : il y retrouva son cher élève.

Mais déjà, il ne voyait plus le patronage sous le même aspect : ces enfants qui se livraient à leurs jeux, ce directeur qui les surveillait, ces jeunes gens qui fréquentaient l'œuvre, tout cela, désormais, lui disait quelque chose. A partir de ce moment, Raoul s'attacha à son œuvre, et avec quelle force !

Il écrit rarement à sa mère sans lui parler de son patronage, tantôt lui détaillant l'emploi de son temps, tantôt lui tendant la main en faveur de son œuvre. « Ma bonne mère, il m'est venu ces jours-ci une idée que je te communique. Puisque les i 800 fr. que je devais fournir pour être remplacé comme soldat tombent du ciel, il me semble que c'est de l'argent pour le bon Dieu. Si tu me les envoyais pour mon patronage : c'est une si bonne œuvre et une si belle

institution ! Vous aurez ainsi, nous aurons, tous, part aux prières qui s'y font et qui s'y feront, et tous les enfants qui se sauveront grâce à nous, une fois au ciel, prieront avec ce pauvre Oudard pour nous.

« Nous établissons en ce moment une œuvre spéciale pour les plus grands ; vous ne pouvez pas mieux employer votre argent que pour cette œuvre : j'en jouirai directement et vous indirectement. Croyez-moi, c'est Oudard qui m'inspire cette idée, et puisque c'est lui qui, malheureusement, me rachète, qu'au moins cette somme lui profite ainsi par les prières que l'on y fera pour nous tous. Je compte sur toi. Ce joli denier ! Quel bien cela va faire !

« Je ne sais si je vous ai dit que chaque dimanche j'accompagne audacieusement des cantiques à mon patronag-e, sur un harmonium. Ce n'est pas fort, je vous assure, mais cela fait du bruit et soutient les voix des enfants. »

Et un autre jour: « Notre sermon de charité a produit 1500 fr., mais cela ne servira qu'à payer la moitié de notre dépense. J'aimerais bien que vous nous envoyiez quelque chose : c'est une œuvre si intéressante.

« J'y ai passé dimanche toute ma journée, et je vous avoue que le soir on est vraiment content de soi ! On se rend cette justice que Ton a g-agné sa journée, tandis que ceux qui vont aux courses ou ailleurs peuvent se dire qu'ils l'ont perdue pour eux et pour les autres.

« Ma bonne mère, je me laisse aller, parce que je sais que tu aimes que je te dise tout ce qui se passe en moi. Je te demande de beaucoup prier pour mes pauvres ouvriers. Je te raconterai quelques-unes des péripéties et des difficultés qu'ils ont à surmonter pour être bons et tu verras combien cela nous est plus facile, à nous. Ils doivent avoir plus de mérite que nous et seront sans doute mieux récompensés. »

De telles préoccupations rassuraient M. et Mme de Préville sur cette vie d'étudiant ; un jeune homme peut-il s'égarer en s'appuyant ainsi sur la Religion et sur la charité : « Ma bonne mère, ce matin, je suis allé à la messe et j'ai communié pour notre pauvre Oudard. Je crois bien qu'il n'en a pas besoin ; mais cela ne sera pas perdu, et s'il n'en use pas, moi, j'en profiterai, je l'espère du moins. Je me suis uni à vous et nos prières ne peuvent pas n'avoir pas été exaucées.

« Ah ! il est bien plus heureux que nous ; il n'a pas, comme nous, à résister à toute sorte de tentations ; il a assez combattu et le bon Dieu a voulu le récompenser avant de le laisser aller plus loin dans la vie.

« Console-toi, va, ma bonne mère; il prie pour nous et nous protèg-e du haut du Ciel. Ce n'est peut-être qu'à lui que je dois d'avoir le courage d'aller à peu près droit, quand il est si facile de faire un pas à gauche et de se perdre. »

Dès lors, la vie de Raoul n'est plus qu'une vie d'apostolat. La vraie source du zèle, c'est la sainte Eucharistie ; Raoul de Préville devint un fidèle et un habitué de la Table sainte. Lui-même nous a révélé ce point dans sa « Retraite de trente jours » : « Je ne compte plus les communions qui ont précédé mon sacerdoce. Presque tous les jours j'avais le bonheur de communier, même avant mon entrée au séminaire. Dès ma première communion, j'ai reçu Notre-Seigneur deux et trois fois par semaine ; quel' compte à rendre ! Que ne suis-je un saint ! »

Aussi, Dieu travaillait son âme d'apôtre. Raoul sentait de plus en plus ce travail intérieur qui, sans aucune illusion possible, le poussait au sacerdoce.

Dieu récompense souvent les mérites de l'apostolat volontaire par la grâce de la vocation ; pour Raoul de Préville, l'exercice de l'apostolat fut seulement le soutien d'une vocation connue depuis longtemps, mais qui s'imposait désormais avec une force irrésistible.

Désireux de répondre au plus vite à l'appel d'en haut, notre jeune homme voulut interrompre ses études de droit. Sa correspondance est remplie de ce projet ; pour être plus fort auprès de ses parents, Raoul demanda les conseils de Mgr Dupanloup, avec qui il avait eu la joie d'être mis en rapport. L'évêque d'Orléans fut, en principe, de l'avis du jeune homme ; mais en face de l'insistance de M. et de Mme de Préville, il conseilla à Raoul d'obéir, avant tout, à ses parents. Non pas que ceux-ci fussent opposés à l'entrée de leur fils dans l'état ecclésiastique : leur esprit de foi était trop vif pour vouloir empêcher une aussi grave détermination, mais ils pensèrent qu'il était plus sage de lui commander d'aller jusqu'à la fin de ses cours .

Notre pieux jeune homme obéit, sans murmurer, à ces désirs d'une mère et d'un père tendrement aimés . Toujours gai, plein d'entrain comme autrefois, il partageait sa vie entre ses

livres, le patronage Saint-Charles et ses amis . Il parle souvent dans ses lettres des agréables moments qu'il passait, en compagnie de plusieurs camarades et de son frère, alors élève des Beaux-Arts, dans une honorable famille de sa connaissance.

Un beau soir, dans cette même maison, on attendait les deux frères pour une « petite sauterie » convenue la semaine précédente. Déjà la réunion était nombreuse et les de Préville n'arrivaient pas. Tout à coup, on voit entrer dans le salon, non pas, comme toujours, les deux inséparables, mais le frère cadet seul, qu'on accable aussitôt de mille questions : « Mais où est Raoul, Raoul va-t-il venir ? »

Raoul de Préville avait subi quelques jours auparavant son examen de licence en droit, et, le matin même, il était entré au séminaire d'Issy.

Cette nouvelle fut un véritable coup de théâtre pour une assemblée qui ne s'attendait guère à une pareille décision. Nous l'avons dit, Raoul de Préville n'eut jamais une piété morose ; or, le monde croit assez facilement que le séminaire ne s'ouvre qu'aux natures sauvages ou extraordinairement mystiques. Personne, donc, n'avait prévu la détermination du jeune étudiant et l'on ne voulait pas y croire .

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