‹ Un pere de jeunesseChapitre 15 sur 55 · M. Caboche, curé de Saint-Xicolas · texte numérisé non relu

M. Caboche, curé de Saint-Xicolas

et demanda au directeur de l'orphelinat une permission qui lui fut gracieusement accordée.

La cage était trouvée: il s'agissait maintenant de la remplir. L'abbé de Préville n'avait pas sous la main ce premier noyau que tout prêtre de paroisse rencontre, sans aucune peine, parmi les enfants de ses catéchismes. Lui se trouvait sans nulle ressource de ce eenre, puisqu'il n'était attaché à aucune église. Il y avait, en ce moment, à la paroisse sur laquelle il habitait, un excellent vicaire (i) avec qui il était en relations d'amitié ; il fut chez lui, lui expliqua son projet, lui exposa son désir de commencer immédiatement et lui demanda sa bienveillante collaboration pour les difficiles débuts de son œuvre.

M. l'abbé vSagot accepta de grand coeur. Le jeudi suivant, on le vit arriver avec tous les enfants du catéchisme de première communion, dans la cour de l'orphelinat : il engagea aussitôt une vigoureuse partie qui excita immédiatement la bonne humeur de ce petit monde d'écoliers en liberté.

L'œuvre du patronage était fondée. M. de Préville conserva toujours une vive recon-

i. M. Sagot, mort archiprètre de Saint-Omer.

naissance envers ce prêtre, bon et dévoué, qui lui avait donné son concours dans cette chose si difficile qui s'appelle le début d'une œuvre. Ainsi s'affirma, une fois de plus, cette heureuse et féconde alliance, qui est une des forces de l'Eglise en notre siècle, du ministère paroissial et des initiatives diverses inspirées par le zèle individuel ou par l'action d'une famille religieuse.

Une semaine plus tard, les mêmes enfants revinrent, conduits par le même prêtre. « Je commentais tout de suite, dit M. de Préville, les exercices que j'avais vu pratiquer dans les patronages de Paris. » Les enfants arrivaient vers deux heures; ils jouaient jusqu'à quatre heures, puis le directeur racontait une histoire pour couper l'après-midi et l'on se séparait vers le soir, après avoir récité une dizaine de chapelet.

Cependant les quinze ou vingt enfants des deux premières séances n'étaient pas toujours fidèles. Parfois M. de Préville se trouvait en face de deux ou trois seulement. Quel sujet de découragement ! Combien de natures moins fortement trempées que la sienne n'auraientelles pas cédé ? Lui ne désespéra jamais . « Dans les premières semaines, je puis dire que

je ne dus la réussite qu'à une grande énergie : car bien des fois, mes enfants se trouvèrent réduits à quatre ; quelquefois un seul venait ; mais quelque restreint que fut le nombre, je n'en continuais pas moins la réunion telle que je l'avais organisée le premier jour, et telle qu'elle a continué jusqu'à présent. »

Leçon précieuse à recueillir pour tout apôtre qui entreprend une œuvre de jeunesse ! Il ne faut point penser surtout, que le nombre est nécessaire pour commencer ces sortes de réunions : quelques enfants suffisent : quelques enfants choisis pour leurs bonnes dispositions, et qu'on peut ainsi mettre à la base de l'œuvre en leur inspirant l'esprit de piété et d'apostolat. Et puis, ne pas s'étonner ni se décourager lorsqu'on remarque, après un certain temps, les défections se produire : c'est la vengeance du démon qui passe sur l'œuvre et qui lui sert d'épuration salutaire. Ainsi l'ont . pensé et l'ont dit tous les directeurs d'oeuvres de jeunesse : ainsi ne manquait pas de le redire M. de Préville quand on le consultait — ce qui arrivait souvent — pour un projet de cercle ou de patronage.

Pour s'attacher plus étroitement ces pré-

mices de son œuvre, l'abbé de Préville imagina de donner à ses enfants, en récompense de leur fidélité, des « jetons » avec lesquels ils pouvaient acheter des objets utiles. « Bonne séance au patronage du jeudi ! écrit-il dans ses notes, j'ai distribué sous forme de vente, à mes enfants, de petits objets qui leur ont fait grand plaisir ; les couteaux principalement ont eu un magnifique succès. »

Mais M. de Préville les gagnait surtout par la bonté. Son but était bien plutôt de les instruire et de les amener au bon Dieu. Pour cela, il s'attachait particulièrement à se faire comprendre de ces petits enfants en mettant ses catéchismes et ses instructions à la portée de leur faible intelligence.

« J'ai remarqué, dit-il, l'immense parti qu'on peut tirer de l'explication des images ; il s'en dégage une émotion facile qui grave facilement dans les jeunes cœurs ce que ne pourrait faire l'instruction la plus longue. Vous pouvez ainsi maintenir leur attention un temps considérable sur un sujet qui leur échappe d'ordinaire. Exemple: je me suis servi d'une image pour expliquer le saint sacrifice de la messe et son influence sur les âmes du Purgatoire : attention complète. Egalement je leur ai fait

toucher du doigt la réalité de la présence de Notre-Seigneur Jésus-Christ à l'élévation. Je ne négligerai pas ce petit moyen. Seulement, continue-t-il, avec une humilité que nous aurons bien des fois l'occasion d'admirer, j'aurai soin de préparer mon explication, qui, devenant plus claire, deviendra en même temps plus saisissante et pourra produire ainsi de plus heureux effets, si vous voulez bien me bénir, ô mon Dieu ! »

Le bon Dieu le bénit si visiblement que ses enfants lui demandèrent bientôt une deuxième réunion qui se ferait le dimanche. Grande difficulté à résoudre ; car le dimanche, la cour de l'orphelinat n'était pas libre ; les orphelins qui n'allaient pas en promenade ce jour-là, y prenaient leurs ébats. De plus, une raison d'ordre supérieur imposait le départ. L'orphelinat venait d'être vendu pour servir de logement à la maréchaussée. Que va faire M. de Préville? Se mettre à la recherche d'un local propice, comme l'année précédente. « Je cherchais partout où j'aurais pu trouver une grande maison avec une cour spacieuse. J'avais vainement arpenté tous les quartiers de la haute ville ; rien de convenable ne se présentait : j'en étais attristé. »

Ceux de nos lecteurs qui connaissent Boulogne se demanderont peut-être pourquoi ce prêtre au zèle ardent, cet ami des pauvres, n'a pas pensé à choisir comme théâtre de son action apostolique, un de ces quartiers déshérités — il y en a plusieurs dans cette ville de 50 000 âmes — où l'industrie moderne a groupé par milliers, depuis quarante ans, les ouvriers et les malheureux de ce monde ? Quel bien réaliserait une communauté qui voudrait enfin se fixer au milieu de ce peuple bon, mais ignorant, mais détourné de la reHgion, et qu'il faudrait à tout prix ramener à Dieu ! M. de Préville aurait eu sur ces populations ouvrières une profonde influence, par son zèle, par sa piété, par son grand nom. Aussi, c'est justement au milieu d'elles qu'il aurait désiré établir son œuvre. Il avait jeté les yeux sur ce quartier de Capécure qui était alors en formation et qui constitue aujourd'hui l'une des plus puissantes agglomérations ouvrières du nord de la France (i). Il l'a répété bien souvent à ses intimes ; mais

1. Voir le très intéressant travail de M. le chanoine Joncquel sur Capécure intitulé : l'Etablissement religieux de Capécure , Librairie Mlle Deligny, Boulogne-sur-Mer.

c'était aller contre les intentions de sa famille, de son père surtout.

M. de Préville cherchait donc toujours un local pour son œuvre en détresse, lorsqu'un jour, confiant sa peine à ce même prêtre qui l'avait aidé au début du patronage, celui-ci lui dit : « Il y a là l'ancien Petit Séminaire, pourquoi ne demandez-vous pas à en disposer ? »

« Comment n'y avais-je pas pensé, raconte l'abbé de Préville, je ne saurais le dire. Quoi qu'il en soit, je me rendis chez M. le Doyen de la Cathédrale, qui m'accorda très gracieusement la jouissance de la cour et de plusieurs grandes salles. »

La nouvelle, l'heureuse nouvelle, circula rapidement et fut accueillie avec la plus grande joie par les enfants de M. de Préville.

Il y entra, sans retard, le dimanche suivant, c'est-à-dire le dimanche de Quasimodo, 1873. Date célèbre dans l'histoire du patronage : c'est la date de la véritable fondation. On la célèbre chaque année, avec une allégresse toute chrétienne : ce jour-là, c'est grande fête à Notre-Dame des Apprentis ; les anciens de l'œuvre ne manquent pas d'y revenir, comme,

à certaines heures, on revient à un berceau,

pour revoir cette maison où Dieu leur a

donné de passer les moments les plus doux de l'existence, (i)

i . De l'œuvre de Mgr Haffreingue sont sorties deux maisons d'éducation, aujourd'hui très prospères : le collège des Jésuites et le Petit Séminaire de l'Immaoulée-Conception.

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