CHAPITRE SIXIEME
Débuts de l'Œuvre des « Grands »
déclaration peu encourageante — l'œuvre
des Cercles catholiques — Conseil
du Patronage — L'Esprit d'Apostolat
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PENDANT que M. de Préville travaillait à fonder le patronage d'enfants dont l'installation avait été si laborieuse, comme nous l'avons vu, il mûrissait un autre projet, de nature à compléter son œuvre de persévérance : celui d'y attirer aussi les jeunes gens des ateliers et des bureaux, le soir, après leur travail, et le dimanche, pour toute la journée.
La difficulté était de les rencontrer et de se mettre en rapports avec eux ; de plus, il était utile de les voir seuls, en tête-à-tête, afin que le respect humain n'empêchât point une grande partie du bien qu'on pouvait leur faire.
« Pauvres enfants, s'écriait M. de Préville après une première tentative, il leur faut quelqu'un qui veuille s'entretenir avec eux, leur faire l'aumône d'écouter leurs confidences, et de les aider, en les soutenant et en les
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encourageant. Je tâcherai de les attirer chez moi pour les voir plus librement et leur permettre de s'ouvrir, sans avoir à craindre les camarades et sans être forcés de redire aux autres ce qui se sera passé entre nous. »
L'abbé de Préville eut bientôt la bonne fortune d'entrer en connaissance avec un excellent jeune homme qui, non seulement accepta de venir de temps en temps le voir, à son domicile de la rue Tour-Notre-Dame, mais qui avait encore le désir de faire de l'apostolat auprès de ses camarades. Membre de la conférence de Saint Vincent de Paul, il avait pris, comme tant d'autres, dans cette association, l'intelligence et le goût du zèle fraternel ; mais se trouvant isolé par défaut d'une direction et par manque d'un centre de réunion, ses efforts, bien louables, n'étaient que faiblement récompensés.
C'est avec lui que M. de Préville commença son œuvre des « grands », au mois d'avril 1873. Quelques jours plus tard, deux autres jeunes gens, puis deux autres encore, que l'infatigable directeur avait eu la joie de rencontrer, formèrent le premier noyau de la réunion qu'il projetait. Laissons-le nous racon-
ter lui-même ce début si intéressant de l'association des « grands » :
Mes soirées furent bientôt absorbées par quelques jeunes gens dont Notre-Seigneur m'avait fait faire la connaissance de différentes manières. Je cessai alors de m'occuper de l'orphelinat pour soigner de près ces nouveaux venus.
« Un soir, ils se trouvèrent réunis, chez moi, au nombre de cinq, attirés désormais par la perspective de se rencontrer les uns les autres, et par le plaisir de se livrer ensemble aux jeux que comportait ma maison, c'est-à-dire une installation de vicaire ou à peu près.
« A la première ouverture que je leur fis de se grouper autour de moi et de former ainsi le premier noyau d'une association que j'espérais voir prospérer, le plus sérieux me répondit : « Il ne ' faut pas vous attendre, « Monsieur, à nous voir nombreux chez vous ; « vous pouvez chercher, où et comme vous « voudrez ; si vous trouvez dix jeunes g-ens « dans la ville entière, ce sera beau. »
C'était une déclaration peu encourageante, assurément ; mais nous le savons déjà, M. de Préville ne cherchait pas le nombre avant tout. Il voyait au contraire, dans ce modeste
début, un gage de succès pour l'avenir. Et ce qu'il pensait, il le disait, même à ces jeunes gens, qui, dès la première séance, paraissaient un peu découragés, à la vue de leur petit nombre. « Vous n'êtes pas nombreux, tant mieux, parce que parmi vous il n'y aura que d'honnêtes et généreux garçons. »
Malgré cette résignation, M. de Préville ne se reposait pas. Dans ses promenades à travers la ville, dans ses relations, dans les visites qu'il faisait aux parents des enfants, partout, il cherchait à se mettre en rapport avec déjeunes apprentis ou déjeunes employés de bureau. Toujours Dieu bénissait ses efforts. « Hier encore, dit-il dans ses notes quotidiennes (c'était au commencement de juin 1873), hier encore, j'ai constaté que chaque fois que je fais un effort sur moi-même pour courir après quelque brebis, j'en suis récompensé non pas précisément par une satisfaction qui vient du résultat obtenu, puisque jusqu'ici je n'ai guère obtenu de résultats, mais par le sentiment si consolant du devoir accompli . »
L'humble directeur savait bien, du reste, puiser à sa vraie source le zèle apostolique. Ce n'était pas sur lui-même qu'il s'appuyait,
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mais sur Dieu, qu'il appelait sans cesse à son secours, avant même de commencer toute démarche. Ses notes présentent, sur ce sujet, un caractère fort touchant. Nous en détachons quelques extraits, pour montrer en M. de Préville l'homme de la prière et du sacrifice. « J'espère voir prochainement deux jeunes g-ens que j'ai rencontrés. Bénissez alors mes paroles, ô mon Dieu ! Bénissez leur démarche et inspirez-leur comme récompense le désir de se donner aux pauvres et aux enfants. Que votre volonté soit faite ! »
Et le lendemain, 24 juin : « J'ai reçu le jeune P. et son ami D. ; ils ont, je crois, ce qu'il faut pour former un petit noyau qui pourra devenir un arbre. Merci, ô mon Dieu, de leur avoir donné cette bonne simplicité et cette amicale franchise avec moi. Que dois-je faire pour n'être point un obstacle à vos desseins sur eux et sur moi ? — Que je me mortifie ? Mon bon Sauveur, je vais essayer d'en avoir le courage. Vous voulez que je souffre et que j'expie pour ceux qui ne veulent ni souffrir ni expier ; me voici, Seigneur, bénissez-moi seulement, et donnez-moi force et courage. »
De beaux exemples excitaient encore M. de
Préville à ne pas s'arrêter en chemin . Il avait eu l'occasion de visiter, à Calais, une œuvre ouvrière, dirigée par un prêtre de grand zèle, et alors en pleine prospérité. Un tel spectacle l'avait fortement encouragé.
Quelques jours plus tard, se trouvant à Paris, il assistait à une réunion de l'œuvre des cercles, d'où il rapportait les plus consolantes impressions. « Mon séjour à Paris écrivait-il en sortant de cette assemblée, m'a fait plaisir et m'a encouragé. On est heureux d'entendre des officiers s'exprimer avec cette foi ; et ces sentiments si chrétiens sont une garantie de la direction qu'ils s'efforceront d'imprimer. Oui, on peut espérer du salut d'un pays, quand on voit la classe dirigeante prendre ces œuvres à cœur et les mener haut, sans crainte du respect humain. Courage donc, nous aussi, faisons un petit effort, et montons quelque chose. Dieu y aidera. »
Cependant M. de Préville pouvait déjà constater avec joie la fidélité de ses quelques jeunes gens. Chaque soir, ils venaient à son domicile de la rue Tour-Notre-Dame : sa grande amabilité les y attirait et les attachait à l'œuvre, qui se développait lentement, mais sûrement. Sa maison, tout entière, leur
appartenait. Dans le début des réunions, ils se groupaient, à l'étage, dans le bureau même de l'abbé de Prévilie ; mais bientôt cette pièce ne convenant plus à cause de son exiguïté, ils envahirent le rez-de-chaussée, se composant de deux salles, qui se réunissaient à volonté et qui présentaient ainsi plus d'espace à leurs ébats entraînants. Chose assez curieuse et qu'il faut remarquer pour sa rareté, « Victorine » ne se plaignait pas ! même elle aimait ce tapag*e ; sans le savoir, elle se faisait disciple de M. Allemand qui a appelé un jour, tout ce bruit des œuvres de jeunesse « un saint tapage
L'œuvre de Dieu se faisait ainsi, grâce au zèle de M. de Préville, à la rue de Lille et à la rue Tour-Xotre-Dame, au milieu des petits écoliers, comme au sein des apprentis.
A peine notre saint prêtre eut-il groupé son premier noyau de g-rands jeunes gens, qu'il médita un nouveau moyen d'affermir son travail heureusement commencé, en faisant d'eux, autant de collaborateurs auprès des enfants de son patronage.
Rien n'attache un jeune homme au bien, comme de lui donner une part d'action dans une œuvre. Plus d'une fois, sans doute,
M. de Préville avait exprimé à ses aînés ses idées sur ce point, car voici ce qu'il écrivait le 19 juillet 1873, jour de la fête de saint Vincent de Paul : « Je ne perds pas de vue que je dois faire entrer mes collaborateurs dans mes desseins. J'aurai donc à fixer un jour et une heure bien déterminés, pour causer tranquillement de notre œuvre et échanger nos idées sur nos enfants. Nous commencerons toujours et nous terminerons ces conseils par la prière, afin d'attirer sur nous les lumières et les grâces de Dieu. Protégezmoi, Seigneur. » En même temps, sa pensée se reportait vers M. Allemand, qu'il considérait comme son modèle et qu'il invoquait comme un saint : « Monsieur Allemand, obtenez-moi le courage nécessaire pour calquer mon œuvre sur la vôtre, et mériter, de cette manière, de faire des chrétiens et des hommes de cœur. Aidez aussi tous ces courages épars qui ne désirent que se consacrer au bien, mais qui ne savent comment s'y prendre. Aidez-nous tous, et veillez sur nos enfants. Monsieur Allemand, priez pour nous. »
Quatre jours après cette résolution, l'abbé de Pré ville réunit pour la première fois, ce
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que nous appellerons désormais avec lui « le conseil du patronage » . Il nous a laissé dans son journal ses impressions sur cette séance d'inauguration. « Aujourd'hui, mercredi, 2 3 juillet, première séance du conseil du patronage. Très bonne. J'ai exposé à ces messieurs diverses idées Générales sur les jeux, jeux dans la cour, jeux dans la salle, sur la manière de surveiller les enfants, et de causer avec ceux qui sont isolés et sans goût pour le jeu. — Je leur ai parlé ensuite de la grande utilité de nos réunions, pour eux-mêmes et pour l'œuvre. — Enfin je leur ai demandé — puisqu'ils sont sept — de vouloir bien prendre, chacun, un jour de la semaine pour prier en faveur du patronage ; ce qu'ils ont adopté à l'unanimité. Après la prière on s'est séparé. »
De telles réunions, qui se répétaient chaque semaine, le mercredi, firent bientôt de ces sept auxiliaires autant d'apôtres véritables. M. de Préville leur demanda de l'accompagner, chaque dimanche, à la rue de Lille, au patronage des enfants. Ils commencèrent aussitôt à mettre en pratique les conseils de dévouement et de zèle qu'il leur avait donnés. Les uns furent chargés de la caisse
d'épargne, les autres de la bibliothèque, un autre du chant à préparer pour la chapelle, (i) tous eurent la mission d'entretenir dans l'œuvre, l'entrain, le bon esprit, la charité, et d'attacher ainsi les écoliers au patronage. Précieux concours qui produisait, en effet, le double résultat entrevu et cherché par M. de Préville, celui de se faire aider et celui, infiniment préférable à ses yeux, de lancer dans le bien ses grands jeunes gens.
i . Cahier des procès- verbaux du Conseil du patronage.
Notre-Dame de Bouloerne-sur-Mcr.