‹ Un pere de jeunesseChapitre 23 sur 55 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

La Vie de l'Œuvre — Coutumier — Le Jeudi

La Soirée des Grands

Importance du Jeu — Les Promenades

La Vie de Famille

Les Fêtes religieuses

*M ? t ? ? î t ? t t t ? ? ? t ? ? f ? ? ? tt î ? ? ? î ? t î ? î A*

N! OUS croyons le moment venu de montrer dans un tableau d'ensemble la vie extérieure de l'œuvre de M. de Préville. Nous parlerons du coutumier de chaque jour, du coutumier du jeudi, de la soirée des grands ; puis des divertissements, et enfin des fêtes religieuses du patronage ; nous ne reviendrons plus sur la journée du dimanche dont nous avons parlé précédemment.

Chaque jour de la semaine, M. de Préville ouvrait son œuvre un peu avant sept heures, pour l'assistance à la sainte messe. Grâce à ses pressantes exhortations, quelques membres du patronage, enfants ou apprentis, prirent bientôt l'habitude de la messe quotidienne. Les associés de la Garde d'honneur se faisaient surtout remarquer par leur généreuse exactitude. Les procès-verbaux de l'association font foi que M. de Préville

insistait souvent sur la nécessité du lever matinal, condition principale à sauvegarder pour l'assistance au saint sacrifice. Après la messe, la cour restait ouverte jusqu'à l'heure de l'école ou du travail ; c'était le moment des causeries entre directeur et patronnés ; en vrai prêtre, M. de Préville profitait soigneusement de ce tête-à-tête avec ses meilleurs enfants, et nous savons que ces rapports familiers et pieux produisirent le plus grand bien dans son œuvre.

Vers cinq heures, à la sortie des classes, les écoliers revenaient au patronage. M. de Préville les recevait, les faisait jouer, et appelait en particulier, dans son bureau ouvert sur la cour, ceux qu'il avait besoin de voir.

A huit heures, il donnait le signal du chapelet et tout son petit monde entrait à la chapelle. Nous avons déjà dit que la récitation de cette prière était coupée par un cantique ; assez souvent même, M. de Préville ajoutait quelques avis.

Les jours de fête, il avançait le chapelet d'un quart d'heure en vue de la bénédiction du Très-Saint-Sacrement qui suivait. En agissant ainsi, le sage directeur procurait

une grande tranquillité aux parents dont les enfants rentraient toujours à la même heure. Le vendredi, le chapelet était remplacé par le chemin de la croix.

Mais la journée principale du patronage des enfants, c'était le jeudi ; ce jour-là M. de Préville ouvrait son œuvre vers deux heures de l'après-midi.

Après leur visite à la chapelle et au bureau du directeur, les enfants jouaient jusqu'à trois heures et demie. Les membres de la Garde d'honneur étaient chargés d'entretenir l'animation et de la raviver, lorsqu'il en était besoin. Mais tout finit par lasser les enfants, même le jeu : rien n'est bon, dans une œuvre de jeunesse, comme la variété. Aussi, à trois heures et demie, après de bruyantes parties, M. de Pré ville réunissait ses enfants dans une grande salle d'en bas : c'était l'heure de « l'histoire ».

Les histoires, bien racontées, charment, instruisent et moralisent. Dans le début, le zélé directeur parlait lui-même ; mais bientôt, fidèle à son principe de se faire aider, il avait choisi quelques jeunes gens pour le remplacer. Plusieurs s'acquittaient parfaitement de cette tâche et pouvaient, en se prépa-

rant quelque peu à l'avance, aborder tel g-enre qu'ils voulaient. Les « anciens » ne se souviennent-ils pas de certains épisodes, plus frappants, racontés dans ces causeries : l'histoire de Tire-Bague, des Camisards, etc. ? La séance durait une demi-heure. De la salle des « histoires » les enfants se rendaient à la chapelle, pour réciter le premier chapelet du jeudi et entendre une instruction familière, sorte de g-lose, faite de conseils paternels et de tendres reproches, ressemblant assez aux entretiens qu'on appelle, dans les collèg-es catholiques « la lecture spirituelle ». Quand on a connu M. de Préville et que l'on se rappelle qu'il profitait minutieusement de toutes les circonstances, grandes et petites, pour porter les âmes à Dieu, il est facile de penser que ces réunions, organisées et conduites avec la sagesse du véritable zèle sacerdotal, produisaient, dans le ccEur des enfants, les plus salutaires effets.

A l'issue de ces exercices, les jeux recommençaient. Les écoliers dont l'estomac criait famine, pouvaient courir jusque chez leurs parents, pour y prendre un léger repas. Il était toujours bien convenu qu'ils ne devaient

point s'arrêter avec des camarades suspects, ni surtout, à l'époque de la foire, se planter devant les baraques et les ménageries. M. de Préville, pour le dire en passant, faisait chaque année, de cette dernière privation, la matière d'un généreux sacrifice. Et ce qu'il demandait, il l'obtenait. Plus d'une fois, il signale, dans son journal, des victoires de ce genre, remportées par les enfants de son œuvre. Qu'on n'accuse point le saint directeur d'avoir montré, en cette circonstance, une trop grande sévérité. Il avait une connaissance profonde de la jeunesse ; il agissait à bon escient, imitant du reste en ce point, comme en beaucoup, d'autres, le sage M. Allemand, qui disait : « C'est la coutume des meilleurs congréganistes de s'abstenir tout à fait d'aller à la foire même durant le jour. Et quand leurs affaires les obligent de passer par là, ils prennent de préférence les rues latérales. » (i) En enfants soumis, les écoliers revenaient à l'œuvre le plus vite possible, sans céder aux tentations de la rue. Leurs jeux reprenaient jusqu'à huit heures, c'est-à-dire jus-

i. Cf. Sa vie, page 195.

qu'au moment de l'arrivée des apprentis et des jeunes gens de bureau.

Pour commencer la soirée des grands et pour terminer l'après-midi des enfants, M. de Préville réunissait tout le monde à la chapelle. On y récitait en commun un second chapelet, avec accompagnement de cantique, puis les écoliers quittaient l'œuvre, tandis que les aînés envahissaient les salles d'en haut, pour y terminer la journée.

C'est à partir de la quinzième année, nous l'avons dit, que les apprentis avaient le privilège de passer la soirée au patronage; privilège fort convoité et pour lequel les enfants, plus robustes, trompaient parfois la jalouse vigilance de M. de Préville, en se vieillissant à plaisir.

En effet, nous n'avons jamais connu de réunions plus intéressantes que ces soirées de Notre-Dame des Apprentis. Elles n'avaient, cependant, rien d'apprêté ni de coûteux. C'était la joie la plus vive, mêlée à la plus exquise simplicité. Les uns, rangés autour d'une table, jouaient aux cartes, aux dominos ou au loto ; les autres causaient avec le directeur, véritable père au milieu de ses enfants ; d'autres enfin, fumaient tranquille-

ment la pipe ou le cigare, en été, adossés à une fenêtre ; en hiver, serrés étroitement près d'un agréable foyer. Rien du cabaret ou de la buvette. Si l'on voulait se désaltérer, on avait l'eau de la pompe ; le dimanche seulement, vers neuf heures, l'échanson de l'œuvre passait au milieu des rangs, pour offrir à chaque patronné un verre de bière. Et dans cette simplicité charmante, la soirée passait comme un éclair.

Une page que nous avons retrouvée dans le Messager de Notre-Dame des Apprentis nous montre bien l'impatient désir des enfants de prendre part à ces réunions, et révèle assez parfaitement l'esprit qu'elles présentaient. Nous citons textuellement cette littérature de patronage: «Si j'avais quinze ans!... Voici la nuit de Noël passée... que de désirs elle a enfantés, que de souhaits elle a fait naître parmi ceux qui, ayant de onze à quinze ans, ont obtenu suivant les vieilles coutumes, la permission de monter en haut avec les «grands» ! Combien de fois ne diront-ils pas, ces heureux d'une soirée, ces paroles si souvent répétées : Si j'avais quinze ans!.

« Et cependant, tout n'est pas rose dans la salle du haut pour les nouveaux arrivants;

l3o UN PÈRE DE JEUNESSE

quolibets, tracasseries innocentes, niches drolatiques, rien n'est épargné pour prouver au nouveau venu que les grands ont le droit d'aînesse sur lui.

« Dès qu'un visage inaccoutumé fait son entrée dans la salle, s'il oublie d'ôter son chapeau ou de dire bonjour à quelqu'un, on se charge de lui annoncer, à grand renfort de porte-voix, qu'il y a des porte-manteaux dans la pièce et que la politesse exige de saluer ceux à qui l'on rend visite.

« Lorsqu'enfin le, nouveau venu a trouvé une chaise pour s'asseoir, sa première pensée est de fumer. Alors il exhibe un paquet de cigarettes, en prend une et s'apprête à remettre le reste dans sa poche, lorsqu'une voix retentit : « Eh ! dis donc, Chose, t'en passes pas une à un vieux copain ? » Pour ne point paraître avare, Chose passe le paquet qui lui revient au bout de cinq minutes vide ou à peu près. La même scène se passe avec un paquet de tabac ou un étui à cigares. Ah ! s'il vous était donné, chers petits camarades, qui soupirez après cet âge doré de quinze ans, de voir, un soir, les mille misères que subit un nouveau membre dans le cercle des « grands » , vous ne soupireriez

pas tant pour venir nous rendre visite. » (i) Malgré cela, ou plutôt à cause de ces plaisanteries enfantines, ces réunions étaient de vraies réunions de frères. Certaines séances, surtout, présentaient le plus vif intérêt. Nous voulons parler de celles qui précédaient la messe de minuit, ou terminaient le jour des rois. Nous l'avons dit, elles finissaient trop vite. Qui pourrait oublier, après avoir eu la joie d'y assister seulement une fois, la soirée de l'Epiphanie, le réveillon de Noël, etc. ? Quel entrain, quelle charmante gaîté ! Qu'on ne dise pas que ces séances-là avaient quelque chose d'extraordinaire, à cause des chansonnettes ou du gâteau des rois ; en réalité,le secret de cette allégresse simple, était toujours le même, à savoir une fraternité bien comprise et bien pratiquée.

Avant de se retirer, c'est-à-dire à dix heures, tous les membres entraient à la chapelle pour la prière du soir, que M. de Préville récitait lui-même.

C'était la prière du catéchisme diocésain, à laquelle on ajoutait quelques invocations pour des intentions particulières, et, notam-

Page 1