Journal de M. de Préville, 18 février i
sentant quelque scène de l'Evangile, ou un trait de la vie des saints. Les membres des patronages de Boulogne remportaient chez eux avec l'intention de lui donner une place d'honneur.
C'est après l'une de ces retraites du Carnaval que M. de Préville eut la joie de recevoir de son Evêque l'encourageant témoignage que nous voulons citer :
« Evèché d'Arras, 5 mars 1881.
« Cher Monsieur de Pré ville,
« Il m'en coûterait de ne pas vous exprimer avec quelv consolant intérêt, j'ai accueilli les détails que vous m'avez transmis sur la manière dont se sont passés, dans votre pieux asile, ces jours où le monde offre tant de dangers pour la vertu.
« Grâce à votre dévouement, que j'apprécie de plus en plus, bon nombre de jeunes gens ont trouvé des moyens de sanctification et d'affermissement dans leurs bonnes résolutions.
« Que le bon Dieu continue de bénir votre belle œuvre, et qu'elle soit, par les consolations qu'elle vous procurera, la récompense méritée d'un zèle qui ne recule devant
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aucun sacrifice, dès qu'il s'agit du salut des âmes.
« Agréez, mon cher abbé, l'assurance de mon affectueux dévouement en Notre-Seigneur
« f J. B. T. Eve que d'Arrêts. »
Mais le couronnement de l'oeuvre de M. de Préville fut « la retraite par groupes » ou « la retraite fermée » .
Dès qu'il eut connu ce puissant moyen de sanctification, il chercha à l'introduire dans le patronage de Notre-Dame des Apprentis. Or, lui-même nous a raconté, dans une sorte de directoire pour les retraites des jeunes gens, comment il avait été mêlé à cette œuvre, et ce qu'il en pensait. Citons ces pages qui sont de nature à faire beaucoup de bien :
« Quand je fus appelé (c'était en 1 88 1 ) à prêcher, à Tilly, une de ces retraites par groupe, j'avoue que je fus légèrement épouvanté. Je ne me sentais guère préparé à ce ministère dont je ne voyais pas tout de suite la portée ; je ne savais pas encore combien il est profitable aux jeunes âmes. Si j'avais à demander pour la première fois, un concours
de ce genre à un confrère, ma plus grande
préoccupation serait de lui persuader qu'il
doit être maître du cœur des jeunes gens
après deux ou trois instructions, qu'il peut,
à son gré, les pousser ou les arrêter, les
jeter dans le cœur de Notre-Seigneur ou les
distraire au profit de n'importe quelle vanité ;
je lui conterais aussi ce trait si frappant
de la vie de M. Allemand : Lorsqu'il était
interrogé par un jeune homme sur une
question sérieuse, ce saint prêtre répondait :
« Attendez » . et il se jetait à genoux pour
savoir de Dieu quel était son désir dans ce
cas particulier.
« Il faut donc que nous, qui avons l'hon-. neur d'être les intermédiaires entre Dieu et les âmes dans les œuvres de retraite, nous soyons, pendant ce temps, bien plus encore que pendant le reste de l'année, des hommes de prière et d'oraison. Notre direction doit être féconde, et elle le sera, si elle vient de Dieu. La forme de nos discours n'aura pas grande importance, si Dieu n'y met la main. Et il l'y mettra d'autant plus que nous serons plus à Lui.
« Puis, le prédicateur devra se convaincre, pour lui-même, de l'importance de la retraite
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qu'il se dispose à donner. Il se dira : « Que je ne sois pas la cause de l'insuccès de cette œuvre, par ma légèreté, par mon manque d'esprit de foi, ou par mon absence de générosité. » Plus nous serons pénétrés de cette importance, plus il nous sera facile d'en pénétrer les autres. »
Après ce début, M. de Préville insiste immédiatement sur la nécessité de la « Direction », pendant les temps libres. Le prédicateur ne doit pas être un simple « sermonneur » ; il veut, avant tout, qu'il soit un « directeur » .
« Il sera bien utile que le prédicateur ait les matériaux de ses instructions tout prêts, afin qu'un simple regard lui suffise pour revoir ce qu'il doit dire et qu'il puisse disposer de tout son temps pour la direction.
« Si,- en effet, la direction est importante dans la vie ordinaire des œuvres de jeunesse, il est non moins important qu'il y ait quelquefois un confirmatur de notre direction habituelle ; or, c'est justement dans la retraite, que se donne ce confirmatur. Par exemple, un jeune homme vient trouver le directeur de la retraite pour lui confier certaines difficultés. Par suite d'idées fausses, le retraitant
n'a pas osé s'en ouvrir à son directeur ordinaire. Le directeur de la retraite lai montrera, avec discrétion, qu'il s'est maladroitement laissé prendre à un pièg-e du démon.
« Il y a manière de dire tout cela, sans froisser : et quand l'affaire est bien éclaircie, il faut profiter de l'influence acquise pour ranimer la confiance dans le directeur ordinaire. »
Deux choses contribuent à l'efficacité de cette direction, donnée dans les retraites : la connaissance du cœur d'un jeune homme, et la compassion à l'endroit de ses faiblesses. « Il faut, continue M. de Préville, une grande compassion pour les « misères » des jeunes gens et une grande bonté pour encourager leurs moindres efforts.
« Si nous savions être bons, comme l'a été Notre-Seigneur pour les x<\pôtres ! Après trois ans de retraite sous sa direction, ils l'ont tous abandonné, et lui, dans sa miséricorde, est allé les rechercher, et il en a fait des saints.
« ïésus nous dit : Disciic a me quia mitis sum ci Jiumilis corde.
« Oui, Seigneur, c'est vous qui nous faites
cette leçon et nous aurions bien mauvaise grâce à ne pas l'accepter.
« Qui donc n'a pas besoin de se prêcher à soi-même la bonté, la douceur et l'humilité ? Si l'on vient nous trouver quand nous serons accablés de fatigue, rappelons-nous la scène du puits de Jacob : Jésus, fati gains ex iiînere, attend cependant la femme de Sichar pour la convertir. »
Mais cette direction, pleine d'onction et de douceur, ne doit pas exclure, selon M. de Préville, l'esprit de pénitence. « Je crois, dit-il, qu'il est d'une importance capitale de profiter de ces retraites pour faire de nouveau passer dans les usages du peuple chrétien les mortifications corporelles. De tout temps, elles ont été employées par ceux qui ont tenu à se sanctifier.
« Il est bien étonnant que nous, prêtres' qui devons être les hérauts de la mortification, nous éprouvions tant d'hésitation à la présenter à des natures généreuses comme le sont celles des jeunes gens.
« vSans doute, il y aura bien à réprimer quelques abus, quelques enfantillages ; sans doute encore, le travail de chaque jour peut devenir entre les mains des jeunes gens un
instrument excellent de discipline et de pénitence ; mais il faut qu'ils aient goûté de la pénitence corporelle, pour retrouver dans leur travail quelques traits de ressemblance . J'en ai fait une expérience à Hardinghen, en 1883 : je m'en suis bien trouvé ; seulement, le sujet demande à être sérieusement présenté. Ce n'est pas un jeu que l'on propose : c'est une manière de réparer quelques-unes des plus grosses fautes de la vie passée, un moyen de se fortifier contre les défaillances de l'avenir. Il n'y a là aucune obligation stricte, mais un conseil donné à tous ceux qui se sentent attirés par l'âpre joie de souffrir pour Jésus et avec Jésus.
« Pour obtenir une sérieuse organisation de ces pénitences, il est nécessaire que chaque retraitant ait sa chambre particulière. Il est bon — pour empêcher les exagérations et les abus — que Dieu et le confesseur soient seuls à connaître ces efforts de mortification.
« J'aime assez les billets dans lesquels* sous le voile de l'anonyme, chacun raconte, le soir, les mortifications qu'il s'est imposées et le but pour lequel il se les est imposées- Quand elles seraient légèrement exagérées, elles ont pour effet de stimuler des volontés
un peu paresseuses, et donneront la pensée de prier pour certaines intentions qui étonnent et qui charment en même temps. »
M. de Préville en arrive ensuite à parler du temps libre. « Ces retraites laissent entre les instructions un certain temps que nous appelons temps libre : moments éminemment précieux, s'ils sont bien employés : moments très dangereux, s'ils sont mal dépensés.
« Le but de ce temps donné aux jeunes ofens est de leur laisser la facilité de se recueillir et de revenir sur les vérités présentées au cours des instructions. Un prédicateur ne peut pas dire à une âme tout ce dont cette âme a besoin ; l'homme n'a point cette finesse de touche que le Saint-Esprit emploie pour vaincre une dernière résistance à la grâce. Le temps libre doit être consacré à l'examen de conscience, au retour sur les instructions entendues, à la contrition, à la prière. Je ne fais qu'indiquer ces choses, mais elles doivent être soigneusement et fréquemment expliquées aux retraitants sous peine de leur voir perdre ce temps si utile.
« Rien n'est plus capable de fixer l'esprit des jeunes gens, que d'obtenir d'eux qu'ils rédigent leurs impressions de retraite. Expli-
quons-leur les avantages des cahiers de retraite, surtout pour l'avenir : que d'âmes abattues ont retrouvé le courage, en relisant ces pages écrites sous le regard de Dieu ! »
Un autre moyen de bien employer le temps libre, est la visite au Saint-Sacrement.
« Il devra toujours y avoir un ou deux retraitants à la chapelle, pendant les moments libres. Ici encore, la précision est nécessaire et permet au prédicateur de s'emparer de plus en plus de l'âme de ses auditeurs. Pour cela, il leur détermine utilement des intentions pratiques pour la visite à Notre-Seigneur ; il leur conseillera également la lecture de tel chapitre de l'Imitation dont un exemplaire se trouvera sur un prie-Dieu, à la chapelle.
« Il faut, si l'on veut tenir ces jeunes gens sous l'empire de la grâce, qu'ils se sentent, à chaque instant, une besog-ne précise à accomplir. Prévoyons donc le plus possible pour eux et pour nous ; procurons-leur des livres de lecture pieuse, afin de couper le temps ; puis nous pouvons insister sur la nécessité du silence dont l'oubli serait très préjudiciable au succès de la retraite. »
Il y a parfois une occasion de dissipation
dans les repas pris en commun, et par conséquent, un écueil : M. de Préville conseillait fortement la lecture au réfectoire comme remède à la dissipation ; cette lecture se terminait quelques instants avant la fin du dîner.
« La lecture au réfectoire, dit-il, est quelque chose de tout à fait nouveau pour la plupart de nos jeunes gens ; il faut bien profiter de cette ressource : que la lecture soit choisie avec soin ; qu'elle soit attachante et sérieuse à la fois. Le merveilleux de la vie des saints gagne à être connu des jeunes gens. Ainsi, je ne crois pas qu'aucune lecture les ait intéressés au même point que celle de la vie de Dom Bosco.
« Le prédicateur pourra, avec avantage, faire entrer dans ses instructions les traits principaux de cette lecture, quand ils viennent en preuve de ce qu'il désire établir. Cela relève la lecture aux yeux des jeunes gens et les amène à chercher, une autre fois, les applications qu'ils peuvent se faire à euxmêmes, de ce qu'ils ont lu. »
Ici, une question sérieuse s'offre à notre attention : est-il bon de pousser les jeunes gens à recevoir la sainte communion, durant
les jours de retraite, ou bien est-il préférable de s'en tenir à l'ancien usage de leur faire faire la communion, seulement à la cérémonie de clôture ?
M. de Préville ne nous donne point, par raison d'humilité, son avis définitif sur cette question, mais il est facile de comprendre qu'il est plutôt pour la communion souvent reçue. Voici ce qu'il nous dit à ce propos :
« La première fois que je fus appelé à prêcher à Tilly, on me demanda d'encourager les retraitants à profiter de ces jours de grâce pour faire plus souvent la sainte communion. J'avoue que cet usage ne fut pas sans me surprendre, parce qu'il va contre toutes les habitudes des retraites que nous avons tous suivies dans notre jeunesse, et qui semblaient être, comme celle de la première communion, une préparation à une confession soignée et à une communion plus fervente.
« Mais, en réfléchissant, je ne trouvai aucune bonne raison pour m'opposer à cet usage : Je m'y conformai donc, et comme j'étais seul à diriger la retraite, je poussai ce mouvement qui me parut bon et heureux.
« Je fis la même chose à Hardinghen, deux ans plus tard, puis, dans quatre retraites
différentes, en relevant mes observations personnelles, et les impressions des retraitants..
« Je ne prétends rien faire de nouveau, ni diriger un mouvement contre l'impulsion des supérieurs ; mais sauf avis plus précis dans le sens négatif, je me sens pour la communion plusieurs fois reçue pendant les retraites. »
En réalité, M. de Préville n'a qu'un désir, faire le plus de bien possible aux jeunes retraitants. Les dernières lignes de son précieux travail sur les retraites par groupes révèlent toujours la même préoccupation.
« Je crois aussi bien utile d'introduire, dans les exercices d'une retraite, les examens de midi, « à la Tronson » pour ouvrir et former la conscience de nos grands jeunes gens, sur leurs devoirs d'état.
« A l'heure où nous sommes, les rapports des ouvriers et des patrons sont tellement défigurés par les conversations des ateliers, qu'il importe de prémunir nos enfants contre un si grand danger. Ils sont, toute la journée, avec des hommes qui nient leurs devoirs de respect et de probité, et qui pratiquent l'exploitation du patron par l'ouvrier. Attirons leur attention sur ce point délicat.
« Chaque prédicateur de retraite, chaque directeur d' œuvres, pourrait produire quelques examens de ce genre, (i) Il en résulterait un arsenal dans lequel le directeur de retraite viendrait puiser, selon les besoins des retraitants, selon les préjugés les plus enracinés dans chaque pays.
« En terminant, je pense qu'il serait très bon d'emprunter à la Vie des saints, surtout à la vie des martyrs, de nombreux exemples ou traits édifiants.
« C'est une mine trop inexploitée. Quoi de plus beau que la générosité des quarante martyrs de Sébaste ? Quoi de plus puissant pour mettre en lumière l'importance du salut ? Les morts des saints sont belles et consolantes ! Quelle différence avec l'agonie et la mort des personnes du monde ! Tous les éléments d'une bonne retraite se rencontrent dans ces vies auxquelles on n'a pas assez recours. »
M. de Préville ne tarda pas à faire bénéficier ses propres enfants de ces trésors d'expérience et de dévouement, en ouvrant lui-même, dans son œuvre, des retraites de