‹ Un pere de jeunesseChapitre 39 sur 55 · CHAPITRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIEME

M. de Préville entre chez les Frères

de Saint Vincent de Paul

Quelques mots sur cette Congrégation

Noviciat de M. de Préville

Retour a Boulogne : Adoration nocturne

M. de Préville maître des novices

Assistant du Supérieur général et Visiteur

des Maisons de la Congrégation

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L'ŒUVRE de Notre-Dame des Apprentis, on vient de le voir, n'était donc pas seulement un lieu de préservation et de sanctification pour l'enfance et la jeunesse ouvrière, mais un ardent foyer d'où sortait je ne sais quelle atmosphère de zèle qui poussait les âmes sacerdotales aux généreux sacrifices.

Chose singulière au premier regard, mais bien explicable en réalité, M. de Préville fut effrayé par la prospérité même de ses entreprises. Car n'est-ce point le danger des œuvres les plus florissantes d'être subordonnées à la santé et à l'existence de leur fondateur ? Or, ce vrai prêtre n'ayant jamais travaillé pour lui-même, mais uniquement pour la gloire de Dieu et l'avantage des âmes, était vivement préoccupé de continuer, après sa mort, son apostolat auprès des

classes populaires. C'est à partir de l'année 1878 que nous constatons dans sa correspondance une préoccupation de ce genre.

En 1875, un rhumatisme articulaire qui se porta au cœur avait mis sa vie en danger ; M. de Préville avait été de longs mois avant de se rétablir, quoique entouré des soins maternels les plus délicats ; c'était une réponse de mort qui le rendait inquiet pour l'avenir de son œuvre tant aimée.

Seule, une communauté religieuse pouvait recueillir et assurer pareille succession. Quand l'abbé de Préville s'ouvrit à sa famille du projet qu'il formait d'entrer en religion, il rencontra bien quelque résistance, comme il s'y .attendait, mais il parla avec tant de force en faveur de la survivance de ses œuvres, appelées fatalement à disparaître après lui, sans cette nécessaire détermination, qu'il fallut bien se ranger à son avis. Et pour mettre sa vénérable mère en rapport avec la Congrégation des Frères de Saint Vincent de Paul, sur laquelle il avait jeté les yeux, M., de Préville pria le R. P. Lantiez, Supérieur général, de venir prêcher à l'église du Mont Lambert, située près du château familial, les exercices du Jubilé, en 1878.

La mission fut bénie de Dieu ; pendant les huit jours qu'elle se prolongea, le directeur de Notre-Dame des Apprentis vint plusieurs fois dans sa famille, se plaisant à faire connaître à Aime de Pré ville son futur supérieur et le Père de la communauté religieuse qu'il avait choisie.

Cependant trois ans s'écoulèrent encore, durant lesquels l'abbé de Préville mûrit son projet, (i) sous le regard de Notre-Seigneur ; puis, quittant tout en ce monde, son beau patronage, ses œuvres, sa mère, sa famille,

i . Pendant longtemps il y eut dans l'esprit de M. de Préville une sérieuse hésitation. Il était parfaitement au courant des vicissitudes par lesquelles passe une congrégation naissante ; à cause de cela, il se faisait à lui-même de fortes objections à propos de son ■entrée dans l'Institut de M. Le Prévost. Pour le décider, Dieu se servit d'une circonstance particulièrement touchante que nous voulons indiquer discrètement.

M. de Préville était lié d'amitié avec un séminariste qu'il aurait voulu s'associer, une fois le sacerdoce reçu, comme auxiliaire pour son œuvre. Or, un jour, celui-ci déclara à M. de Préville son intention d'entrer chez les Frères de Saint Vincent de Paul. Le directeur de Notre-Dame des Apprentis ne prit pas au sérieux cette détermination et dit à M. P... « Si vous restez dans cette congrégation, j'y entre moi aussi . » Le jeune novice releva ce défi en persévérant dans sa vie religieuse et en y appelant du même coup son saint ami. C'est de cet excellent prêtre lui-même que nous tenons cette intéressante communication. « J'espère bien, nous disait-il en finissant, que M. de Préville exercera envers moi la douce vengeance de me conduire au ciel, puisque j'ai contribué, avec la grâce de Dieu, à son sacrifice et aux labeurs apostoliques qui ont augmenté ses mérites. »

sa fortune, il s'en alla s'enfermer dans une cellule de novice, désireux seulement d'être le dernier des Frères de Saint Vincent de Paul. C'était au mois de septembre 1881.

Aucune congrégation religieuse ne lui paraissait capable de continuer ses œuvres, comme cette nouvelle famille à laquelle il se consacrait. Fondée il y a cinquante ans par M. Le Prévost, la congrégation des Frères de Saint Vincent de Paul a, en effet, pour but de travailler, selon l'esprit de l'Evangile, à l'amélioration et au salut des pauvres et des ouvriers. Elle s'occupe d'orphelinats qui arrachent aux misères du corps et du cœur les enfants délaissés ; de patronages qui donnent les idées surnaturelles aux fils du peuple, en même temps qu'ils surveillent leur éducation professionnelle ; par la visite des pauvres, elle va soulager à domicile la maladie et, souvent, dissiper le désespoir ; elle ouvre des abris aux jeunes soldats qui veulent rester chrétiens, au milieu des dangers multiples de la caserne ; enfin, par ses œuvres de la Sainte Famille, elle atteint les parents et les patrons, après avoir gagné les enfants et les apprentis.

Le caractère orioinal de cette cono-réofation est d'avoir à la fois des membres ecclésias-

tiques et des laïques. « Les sociétés purement et uniquement ecclésiastiques, écrivait M. Le Prévost, sont nombreuses et florissantes ; une de plus, venant après les autres, n'apporterait guère d'aide nouvelle dans le monde charitable. Mais une communauté mixte, dont les membres laïques assistent le ministère sacerdotal, et peuvent, sous l'habit séculier, se porter partout à la recherche des âmes pour protéger, instruire et consoler la classe ouvrière, une telle communauté disons-nous, a une véritable opportunité et peut rendre de grands services à l'Eglise. Tel a été l'avis unanime de Nosseigneurs les Archevêques et Evêques qui ont daigné jusqu'ici nous accorder leur appui.

« En attribuant aux prêtres le rang de Pères spirituels, en leur réservant l'enseignement de la doctrine, la conduite spirituelle des œuvres, et, en définitive, celle de toute la congrégation, puisqu'ils en sont les confesseurs ordinaires, on a donné une place suffisante à leur zèle, comme une garantie due à leur caractère et à leurs fonctions saintes. Les Frères laïques, de leur côté, ont assez d'initiative et de libre action, soit dans les œuvres, soit dans le sein même de la

communauté, pour que des sujets valables et bien inspirés y trouvent une voie ouverte pour leurs facultés et leur dévouement. » (i) La congrégation des Frères de Saint Vincent de Paul s'est développée lentement, comme toutes les œuvres de Dieu ; pendant plus de trente ans, elle a vécu dans la plus grande humilité, et dans une extrême pauvreté ; mais depuis une vingtaine d'années, ses œuvres se sont accrues, ses fils se sont multipliés, et la « petite communauté » de M. Le Prévost, toujours fidèle, malgré sa prospérité, à ses traditions d'humilité et de pauvreté, travaille aujourd'hui au salut de la classe ouvrière, dans la France entière et jusqu'en Amérique. Le 5 mai 1893, Léon XIII, le Pape des ouvriers, la bénissait dans la personne de son vénéré Supérieur général en lui disant : « Mais votre Institut est providentiel ; vous faites ce que je demande ; je répète le mot : c'est providentiel. Vous accomplissez ce que je recommande dans mes

1. Voir la belle Vie de M. Le Prévost écrite par un Frère de Saint Vincent de Paul, librairie Poussielgue, i5, rue Cassette, 1890 — et aussi l'intéressant volume intitulé : M. Le Prévost et les Frères de Saint Vincent de Paul par le Comte Edouard Le Camus, Société de Saint- Augustin, 1895.

encycliques ; c'est ce que je veux ; je suis heureux, votre Institut répond à mes désirs. »

Il répond aussi aux besoins de la société d'aujourd'hui, car les Frères de Saint Vincent de Paul sont réclamés de tous les côtés où l'industrie moderne groupe les classes populaires. Mais, bien que les bénédictions de Dieu reposent sur elle, la congrégation fondée par M. Le Prévost ne peut point satisfaire aux nombreux appels qui lui sont adressés ; elle le pourra seulement le jour où le Maître de la moisson lui enverra des ouvriers évangéliques, en proportion même de la moisson à recueillir.

Telle était la congrégation choisie par M. de Préville. En y entrant, il ne se contenta pas de voir en elle une continuatrice de ses œuvres, mais s'appliqua, avec sa virile énergie et sa profonde piété, à en prendre le véritable esprit. Son noviciat dura seulement six mois, au bout desquels, sur l'ordre de ses supérieurs, il vint retrouver, à Boulogne, son patronage et ses œuvres (Mars 1882).

Ce fut à son retour que M. de Préville travailla à organiser, dans sa maison, l'adora-

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tion nocturne pour laquelle l'on avait déjà réclamé son concours avant son entrée dans la congrégation des Frères de Saint Vincent de Paul. Lui-même désirait vivement l'établissement de cette œuvre réparatrice : tout ce qu'il avait vu et lu, relativement à la bienfaisante action du « saint homme de Tours », M. Dupont, l'avait fortement impressionné et lui inspirait la pensée de suivre son exemple, (i) M. de Préville fut aidé dans la réalisation de ce projet, par plusieurs bons catholiques de la ville, qui se mirent en quête de matelas et de couvertures, et qui constituèrent la première Garde d'honneur.

La première adoration eut lieu le i o mars ! 883. A la fin de cette sainte nuit de prières et de réparation, il fut décidé qu'on se réunirait chaque mois, à Notre-Dame des Apprentis et que les adorations seraient prises à tour de rôle par les Messieurs de la ville et par les jeunes gens des patronages. Une allocution de M. de Préville ouvrait les exercices et la sainte Communion les terminait.

Les enfants de Notre-Dame des Apprentis

i. Voir la Vie de M. Dupont, par M. le chanoine Janvier.

ne conservèrent point de longues années leur Père bien-aimé. M. de Préville avait à peine repris ses habitudes de Boulogne, qu'il fut appelé par la confiance du R. P. Supérieur à la charge délicate de maître des novices. C'était en septembre 1884.

Dès lors, M. de Préville n'a plus qu'un désir : être saint pour sanctifier ses frères. « O admirable Providence de Dieu ! ne permettez pas que dans cette retraite voulue et préparée par vous de si longtemps, quelque chose manque par ma faute... Donnez-moi, ô Sauveur Jésus, donnez-moi de devenir un saint, et un saint maître des novices. Il faut que j'arrache cette grâce à votre cœur tout miséricordieux et tout désireux du salut des ouvriers ! » ( 1 )

Un autre jour, M. de Préville disait encore : « Je demande à Notre-Seigneur de faire de moi un saint, et un vrai maître des novices, selon son cœur. S'il veut me confier la direction de la retraite de V..., il faut bien qu'il me sanctifie d'ici-là, afin que je ne sois pas, pour mes frères, une cause d'éloignement de son saint amour. » (2)

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