M. l'abbé Lefebvre
fautes m'aide à profiter de tous ces souvenirs d'une protection si touchante ! »
Ces bonnes dispositions, naturellement, ne lui enlevaient pas sa gaîté. Il allait, chaque matin, de Mont-Lambert à Boulogne, avec son frère Oudard. Montés fièrement sur de petits poneys, nos deux écoliers étaient escortés par un fidèle domestique (i), qu'ils prenaient grand plaisir à mettre littéralement en nage, courant eux-mêmes à toute vitesse, pour être en avance sur lui d'une grande distance. On voit d'ici le pauvre homme, s'essoufflant à la poursuite de ses jeunes maîtres. Cependant, il s'agissait de ne pas manquer l'heure réglementaire, et Ton finissait par le prendre en croupe jusqu'à la porte du collège. Le soir, la même scène recommençait. Cet âge est sans pitié !
Plus tard, devenu pensionnaire, Raoul était très charitable. Il avait demandé à faire partie de la petite conférence de Saint Vincent de Paul, établie dans le collège, et ne tarda pas à en être l'un des membres les plus zélés. Plus d'une fois, le même
i. Ce bon domestique est toujours vivant ;c'est de lui que nous tenons les traits principaux rapportés dans ce chapitre. Sur son lit de maladie, M. de Préville se souvint de lui et désira le voir.
serviteur dont nous parlions il y a un instant, lui portant ses vêtements, eut à constater la disparition au profit des pauvres, d'une partie de l'habillement. Evidemment, Raoul ne faisait pas de suite, l'aveu de sa conduite, mais comme le vieux domestique le pressait de ses questions anxieuses, force lui était bien, pour ne pas mentir, de dévoiler enfin sa bonne action.
C'est ainsi que grandit Raoul de Préville, dans une vive piété, une gaîté charmante, et une charité qui ne demandait qu'à s'épanouir.
Le jour vint où, les études secondaires terminées par d'heureux examens, il fallut quitter la famille : dur sacrifice pour Raoul qui aimait beaucoup ses parents. La vie du collège finissait pour faire place à la vie d'étudiant.
Est-ce que déjà, à cette époque, notre futur prêtre n'avait pas laissé percer son dessein et son désir de quitter le monde pour se consacrer à Dieu ? Des témoignages intimes, tout à fait dignes de foi, nous répondent affirmativement. Seulement, Raoul rencontra une certaine opposition chez son père, qui voulut, non pas empêcher, mais
l6 UN PÈRE DE JEUNESSE
« éprouver » sa vocation. Peut-être même est-il permis de penser que le vénérable gentilhomme avait, au fond du cœur, l'espoir qu'un tel délai lui conserverait ce fils qui promettait déjà de faire honorable figure dans la société. C'est la malheureuse illusion du monde ; il croit toujours perdre ceux qu'il est obligé de donner au Seigneur, et il ne les donne que le plus tard possible.
Quoi qu'il en soit, Raoul de Préville fut envoyé à Paris pour y faire ses études de droit. Chacun sait qu'il y a de grands dangers pour un jeune homme, hier encore tenu à l'étroit par la discipline d'un collège et qui est lancé, quelques heures plus tard, dans le tourbillon de la capitale, avec sa liberté et ses vingt ans.
Raoul connaissait ces dangers, et avec quelle crainte il les envisageait, nous le savons par un de ses amis, élève de l'école polytechnique, qui le rassurait ainsi : « Pourquoi crains-tu de venir à Paris l'année prochaine ? Il est vrai que la capitale a été un écueil pour beaucoup, mais seulement pour ceux qui n'étaient pas franchement à Dieu et n'avaient pas de force de caractère ; mais toi, tu possèdes ces qualités et puis, la
Sainte Vierge que tu as si bien servie jusqu'ici et que tu serviras encore, ne t'abandonnera certainement pas. »
En même temps que sa Mère du ciel, une autre mère veilla sur Raoul. M. et Mme de Préville accompagnèrent leur fils à Paris, passèrent plusieurs mois près de lui, et ne retournèrent à Boulogne, qu'après avoir vu, de leurs yeux sévères, le genre de vie qu'il allait mener. Ils prirent aussi le soin — chose capitale, que ne doivent pas négliger des parents chrétiens — de lui mettre entre les mains, les plus précieuses ressources de persévérance, en le recommandant à un prêtre très zélé et très dévoué aux jeunes gens, l'abbé de la Foulhouse, de Saint-Sulpice.
Ce que Raoul de Préville avait été à Boulogne, sérieux au travail, charitable pour les malheureux, plein d'entrain avec ses camarades, il le resta à Paris, dans sa vie d'étudiant. La jeunesse des écoles n'avait pas encore, à cette époque, au moins sur une aussi grande échelle, ces œuvres magnifiques de préservation, qui, sur tous les points de la capitale, ouvrent maintenant leurs portes aux nombreux jeunes gens des Facultés catholiques et officielles. Aujourd'hui,
pendant ses temps libres, l'étudiant chrétien peut se rendre au cercle, tandis qu'alors, les soirées se passaient entre quelques camarades, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, au hasard des circonstances. Il y a d'excellents camarades, comme il y en a de très mauvais, et dans l'un et l'autre cas, le proverbe reste vrai : « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. »
Raoul de Préville eut la bonne fortune de rencontrer à Paris d'excellents jeunes gens qui étaient ses amis, et dont plusieurs étaient originaires du Pas-de-Calais. Ils étaient justement g-roupés, par les liens d'une association, toute volontaire, autour de ce prêtre, ami de la jeunesse, à qui ses parents l'avaient recommandé. Ces quelques jeunes gens se réunissaient donc le soir, après la journée, dans la chambre de l'un d'eux. Est-il besoin de dire que les heures, trop rapides au gré de nos étudiants, étaient joyeusement et bruyamment remplies ? « On causait, on fumait, on chantait, on jouait aux cartes, et parfois, pour se divertir, on se payait de la crème orientale. Et comme le ménage faisait défaut dans cette installation de garçon, on cassait les œufs, sauf
respect, clans une cuvette. Pour conclure, on prenait le thé, et l'on se séparait gaîment, se donnant rendez-vous pour le lendemain (1). » L'abbé de la Foulhouse était Tàme de ces joyeuses réunions.
Raoul de Préville n'était pas le moins en train, dans la bande joyeuse. Il aimait beaucoup le monde et ses attraits. Ceux qui l'ont connu et qui lui survivent parlent volontiers de son amour pour les diverses distractions de la société, surtout pour les soirées qui le passionnaient. Ils font remarquer aussi que sa mise était des plus recherchées ; jamais, ajoutent-ils, on n'aurait pu penser en le voyant alors, à ce qu'il devait être un jour. Plus tard, quand il sera prêtre, on lui remettra facilement en mémoire cette prédilection pour le monde : — « Ce n'est pas, répondait-il invariablement, ce que j'ai fait de mieux. »
Cependant, cet entraînement de jeunesse n'empêcha point Raoul de Préville d'entendre la voix de Dieu qui l'appelait à l'apostolat fraternel. Les jeunes gens ne comprendront jamais assez le bien qu'ils peuvent faire,