CHAPITRE IX
Liquidation judiciaire
Rentré à Paris avec son conseiller intime, Maugis, M. Tardot ne gardait de Lilian Grâce qu'un 'souvenir physique agréable et la consolante certitude que, dorénavant, son Désir pouvait changer de nom.
D'une longue conversation avec M. Lecougirot, le vieux Tircis acquit la certitude qu'il fallait songer à faire la retraite, et ne pas traîner. Il lui restait, après fortune défaite, sur la vente de la villa des Monts, trente-deux mille francs « pour tout pelotage » selon le dict de l'agent de change qui jouissait dans la corporation, d'un renom mérité de loustic... Quant aux fonds imprudemment confiés à Nathanaël, ils venaient d'être engloutis dans une de ces faillites rapides et définitives dont les Music-Hall détiennent les recors.
JNe se sentant point le courage de revoir cet appartement de la rue Washington où il avait vécu une année heureuse, il avait fait transporter ses bagages à l'Hôtel de la Paix Universelle et des Armées permanentes, rue Richer. Il voulait y passer un dernier mois de Paris et ne s'en aller qu'après avoir assisté aux débuts de Pimprenette dans la Gamine.
Il avait choisi la rue Richer, parce qu'il s'y retrouvait dans un quartier où fréquentaient quelques-uns des « artistes » dont il croyait s'être fait des amis, mais il s'aperçut vite qu'on l'avait oublié ; ceux-là même qui lui devaient quelque argent, ceux-là surtout, affectèrent de ne pas le reconnaître et lui firent sentir qu'entre le protecteur de M1,e de Folligny et M. Tardot, tout seul, ils mettaient une différence où la déférence n'entrait pour rien.
Lydio seul lui avait conservé toute son amitié : c'est que lui aussi traversait une mauvaise passe... Depuis la rentrée, ça ne marchait plus du tout. Brusquement, le public s'était avisé que le genre Lydio avait fait son temps. Un nouveau venu, Cyrus M, adroit chanteur et camarade rossard, venait de soulever l'enthousiasme des foules avec la « chanson épileptique » ; sa dernière création. VAtaxique en bombe, lui avait valu un tel triomphe à Lutéciana qu'on avait intercalé son numéro dans
la Revue. Il se disloquait en une danse acrobatique après chaque couplet, disparaissait dans le trou du souffleur au troisième refrain et finalement sautait à pieds joints sur les timbales de l'orchestre aux acclamations d'un peuple en délire... Lydio avait beau déclarer, méprisant et péremptoire, que ça n'était pas de l'Art et que le public finirait par s'apercevoir qu'on se foutait de lui, le succès de Cyrus M empoisonnait sa vie.
Après la faillite de l'Impéria, le pauvre cabotin, fort dépourvu, s'était trouvé sans engagement pour la saison. Dans l'oreille complaisante d'Evariste-Anselme élevé à la dignité de confident, il déversait longuement le récit de ses déboires, et chacun de ces deux débris se consolait un peu avec le malheur de l'autre. Chaque soir, ils dînaient dans un maussade restaurant de la rue Geoffroy-Marie, où M. Tardot s'essayait au dur apprentissage de la médiocrité dédorée. Lydio, qui ne perdait aucune occasion de rappeler à son vieil ami « le lien qui les unissait », lui apprit le retour de Pimprenette et du prince Mihaïl, dans les premiers jours de janvier 1908.
— Paraît que son prince s'est fendu du petit hôtel ! Il va l'installer du côté du Bois. La voilà tout à fait lancée... Y a pas à dire, mon cher, elle nous fait honneur.
Evariste-Anselme aimait à se rappeler son bon-
heur et regrettait moins Pimprenette que le temps passé avec elle.
Plusieurs fois, depuis son retour, il avait pu ,se convaincre qu'il trouvait le même plaisir auprès d'autres femmes. Pourquoi fallait-il, hélas ! que la misère fût venue au moment où il se sentait le plus prêt à jouir de la vie ?... Il ne se représentait pas sans effroi son prochain exil là-bas, dans quelque pension de Besançon, les parties de jacquet avec le commandant Gastarel, les soirées à son ancienne villa dans l'intimité joviale mais encombrante de Baptistin et de Cléonice. Cette échéance, qu'il avait prévue pourtant, l'épouvantait : il s'en voulait de rester alerte et bien portant. Sa soixantaine ne lui avait jamais moins pesé... Quelques jours auparavant, il avait eu occasion de le prouver à une gentille chanteuse de Lutéciana, la petite Delurette de Stock, jadis connue à l'Impéria, alors qu'elle meublait les nuits du tourlourou Pétrin.
Après plusieurs mois d'un bonheur qu'elle partageait, à son cœur défendant, avec la plupart de ses petites camarades, Delurette avait Uni par plaquer le volage Diseur et s'en consolait avec un Député influent, membre de la Commission des Demi-Mesures, un prêtre défroqué et Tip-Tick, le clown du cirque Monopole. En venant dîner rue Geoffroy-Marie, elle avait reconnu l'ancien prolecteur de Pimpin et, tout de suite en confiance,
s'était empressée de dire à ce petit vieux bien propre quel dégoût lui inspirait la conduite de MUe de Folligny, cette lâcheuse !
Tout en prenant la défense de Pimpin, Evariste- Anselme en vint à des privautés qu'on ne repoussa pas.
Un beau soir, il advint que Delurette eut avec son clown, qui la quittait toujours avant neuf heures pour prendre son service au Cirque, une discussion toute professionnelle où le ressentiment de Tip-Tick se manifesta par deux gifles (un aller et retour) que M"e de Stock reçut sans plaisir...
Lydio, qui devait une revanche à son vieil ami, sut ménager à Delurette, après le départ du brutal, un entretien où M. Tardot lui apparut comme le consolateur nécessaire, de sorte qu'elle ne résista point au plaisir d'apprendre comment Evariste-Anselme avait su plaire à son ex-amie. Aussitôt après son numéro, elle revint donc passer une heure avec lui, promettant que ce ne serait pas la dernière. Et comme, un peu gêné, il lui demandait de quelle façon la dédommager de son dérangement, elle répondit avec insouciance :
— T'occupe donc pas de ça ; je ne t'ai jamais pris pour une poire.
Cette opinion ne laissa pas de flatter le gigolo sexagénaire. Mais il entrevit que sa réputation.
dans le monde des cafés-concerts, avait dû subir quelques atteintes.
— Eh bien ! s'informa Lydio, le lendemain soir, elle est gentille, hein, cette petite Delurette ? J'espère au moins qu'elle vous aura traité en ami... comme qui dirait par-dessous la jambe?
Evariste-Anselme sourit faiblement et soupira, une main sur les yeux, comme pour eh chasser une vision fugitive et toujours poursuivie.
— Ah ! mon pauvre ami, chaque jour qui me rapproche de mon départ me fait mieux comprendre combien je m'habituerai difficilement à une existence sans plaisirs !
— De quoi vous plaignez-vous ? Il vous reste encore de quoi vivoter tranquillement dans votre patelin de là-bas... où le soleil et la bise d'est ne coûtent rien. Tandis que moi !
L'égoïsme de M. Tardot se complut à ressentir quelque pitié pour le comédien. Lydio, qui s'en aperçut, poursuivit :
— Justement, je voulais vous parler d'une petite affaire.
« Aie ! aie ! voilà le tapage », pensa Evariste- Anselme. Toutefois, comme Lydio restait le seul être qui le rattachait à un passé dont le souvenir lui demeurait cher, il cacha son appréhension sous une fausse tranquillité dont l'exagération voulue rappelait la diplomatie de ce Tallnyrand
UN PETIT VIliUX BIEN PROPRE 313
de mélo qui faisait semblant d'avoir l'air de feindre afin de mieux dissimuler.
Cependant Lydio s'expliquait : il se trouvait très embêté pour son terme ; on était déjà au 27 janvier et, comme il n'avait loué son appartement que depuis la rentrée, le proprio parlait d'envoyer Huré, « cette rosse d'huissier de la rue Montmartre » qui saisirait tout le bazar.
— Enfin voilà, conclut-il : il faut absolument que je trouve deux cent cinquante francs. Je ne veux pas en parler aux copains, parce que, si l'on savait que j'en suis là, ça pourrait me faire beaucoup de tort. J'espère que vous ne m'en voudrez pas d'avoir pensé à vous ?
Et comme Evariste s'essayait, un peu mollement, à marquer par son attitude combien cette préférence le flattait.
— Du reste, poursuivit Lydio avec assurance, ce n'est pas un emprunt que je veux contracter, c'est une affaire que je vous propose.
— Quelle affaire ?
Lydio repoussa sa tasse de café et tirant de sa poche un portefeuille graisseux d'où débordaient les formules d'engagement, les photographies dédicacées, les pièces d'identité (dont une en un acte et en vers), il versa sur la nappe cet amas de papiers malpropres. Après un tri fiévreux, il finit, par extraire du tas un prospectus
rose sale plié en quatre, qu'il développa avec un luxe de précautions singulier. Puis, regardant M. Tardot bien en face :
— Connaissez-vous, demanda-t-il avec emphase, la Loterie Royale Hongroise Privilégiée ?
On eût moins effaré Evariste-Anselme en le questionnant sur la quadruple Racine du Principe de la Raison suffisante. Son regard s'obscurcit de toutes les ténèbres de l'incompréhension.
— Oui?... Enfin je vois que vous n'avez pas même idée de ce que ce peut être, continua Lydio un peu méprisant. Comment se fait-il qu'un type comme vous, qui craint tellement la purée, n'ail pas songé à refaire sa fortune en risquant si peu ?
— Mais je ne joue jamais ! J'ai vu jouer Pimprenette...
— A l'Imperia ?
— Non... aux courses, au baccara, aux petits chevaux. Ça m'a même coûté assez cher...
— Vous me parlez là de jeux de hasard ! Moi, je vous parle d'une opération financière garantie par un grand Etat européen ; mais je perdrais mon temps à vous expliquer, lisez plutôt ceci.
Et il tendit à M. Tardot le prospectus rose. « Enfin, flattons sa manie ! » pensa Evariste- Anselme. Et il lut :
Bureau central de la Loterie Royale Hongroise Privilégiée.
SZANTO, SPIRITU ET Cie.
Maison de Banque.
Budapest.
Chacun a l'obligation de tenter sa fortune, et dans ce but se prête la meilleure et plus avantageuse occasion moyennant la :
21e grande Loterie Royale Hongroise, en argent comptant ; qui encore une fois considérable-améliorée commencera prochainement.
... La loterie Royale Hongroise est tellement préférée partout, en suite des grandioses et rares chances, qu'il a fallu multiplier pour seconde fois la quantité de ses billets et lois, car tous les billets disponibles ne pouvaient couvrir Vimmense demande...
— Quel français ! ne put s'empêcher de constater M. Tardot, estomaqué.
— N'est-ce pas ? repartit Lydio triomphant. Ces étrangers savent toutes les langues. Ah ! si nous parlions les leurs comme ils parlent la nôtre...
— On s'entendrait tout de suite, fit M. Tardot, d'un ton dont le chanteur apprécia l'ironie.
— Continuez ! Vous allez voir : c'est épatant !
Résigné, M. Tardot continua :
Chaque billet sorti possède la sécurité d'un billet de banque. On peut gagner un lot de :
Ev. Couronnes 1,000,000 (un million).
spéc. 600,000, 400,000, 200,000, 2 à 100,000, 2 à 90,000...
— N'en jetez plus ! s'exclama M. Tardot qui commençait à prendre les choses par le bon côté. Mais, qu'est-ce que ça vaut, une couronne?
— En France aujourd'hui, ça ne vaut plus grand chose ! répondit Lydio, goguenard et fils de victime du Deux-Décembre.
— Ça ne vaut plus grand chose ? Je le pensais bien !
— Mais non, sapristi, vous ne comprendrez donc jamais la plaisanterie ! Je voulais dire qu'une couronne royale, aujourd'hui, ça ne vaut pas tripette, mais, en bonne monnaie, ça vaut toujours un peu plus de vingt sous.
— Ah ! bon... Poursuivons cette lecture instructive :
— Dans aucune loterie on ne peut avoir de tels grands el nombreux lots à gagner et de telles grandes avances pour les intéressés...
— « Avances » ça veut dire : « avantages », expliqua Lydio.
— Parfaitement, acquiesça Evariste-Anselme qui ne s'étonnait plus. Et il lut encore :
— Les chances à toucher des gains, qui s'ouvrent à votre perspective sont si énormes comme jamais offerte par aucune loterie du monde.
Il ne faut pas être riche pour jouer : mais on peut par ce moyen faire sa fortune.
— Ou la refaire, appuya Lydio, insidieusement.
— Vous êtes bien prié, continua M. Tardot, sans répondre, de ne pas refuser à cause de la mise si minime tout courtement à prendre part à ces grandioses chances de gagner; mais au contraire tentez votre fortune dans cette grande loterie d'argent ; nous effectuons sous la majeure discrétion le payement de tous les lots et nous avons Vespoir de pouvoir remettre aussi à vous des numéros qui vous portent du bonheur et des lots bien importants.
— Ouf ! soupira M. Tardot. quels fumistes ! Mais il vit dans les yeux brillants de Lydio une
si évidente conviction qu'il poursuivit :
— Nous avons eu très souvent V occasion, surtout il y a naguère, de remettre à beaucoup de nos honorables clients des heureux el bien réjouis-
sants renseignements... En tenant en vue ce brillant résultat et le constant bonheur dont nos honorables clients se sont toujours réjouis, nous avons V agréable espoir de pouvoir envoyer aussi à vous un numéro portant p.n soi le germe d'un fort gros lot.
— Hein ! fit Lydio en se frottant les mains. ... Mais il resta désemparé devant l'attitude
d'Evariste-Anselme qui se livrait à l'accès et aux excès de la plus intempestive hilarité.
Toute la probité commerciale de l'ancien négociant, d'abord ingénument révoltée, se soulageait maintenant par une gaieté vengeresse.
— Riez, riez ! N'empêche que bien des gens prennent des billets de cette Loterie !
— Mais c'est le plus drôle ! Quand je pense qu'il se trouve des gogos...
— Et moi tout le premier, fit Lydio, pincé comme un sourire de Jules Renard.
— Pardi ! je m'en doute bien !... Mais là, vrai, ça m'étonne quand même ! Comment un garçon aussi intelligent que vous a-t-il pu croire de telles bourdes ? Et ce charabia d'interprètes qui savent toutes les langues, excepté celles qu'ils parlent. Non, ces gens-là sont vraiment trop bêtes !
— Mais c'est bien pour ça que j'y crois !
Et, fier d'étaler sa supériorité sur l'ancien négociant, il ajouta :
— Credo quia absurdum.
— Au moins je comprends ce latin-là un peu mieux que leur volapuk ; mais vous ne pensez pas pourtant que je vais les prendre au sérieux !
— On ne raisonne pas ces choses-là. Moi aussi, le premier prospectus que j'ai reçu m'a fait rire. Et puis Duruisseau, vous savez bien, le mari de Lise Fleurette, j'ai appris qu'il avait gagné un lot de deux cent cinquante mille couronnes, alors, ça m'a fait réfléchir. Et voilà six mois, au moment où les affaires marchaient le mieux, j'ai reçu une lettre... Je vous la montrerais bien, mais vous allez encore vous payer ma tête !
— Montrez toujours ; un peu plus, un peu moins...
Après de nouvelles fouilles dans les profondeurs de son portefeuille, Lydio finit par en extraire cette lettre qui passa les espérances d'Evariste-Anselme :
M Tripier, Paris.
— C'est mon vrai nom, expliqua Lydio sans vaine fierté.
— Je savais... dit M. Tardot et il lut :
Monsieur Tripier, Pari:-,
L'écrivain de cette lettre avait dans la nuit passée un rêve tout à fait merveilleux. Malgré il n'a jamais été à Paris, il rêvait très vivement, qu'il avait le plaisir de
s'entretenir avec vous, pour vous payer un très grand gain en ordre de la maison signée ci-bas.
Alors nous ne voulons pas omettre de vous faire connaître cet événement remarquable et nous nous permettons, pour réaliser ce rêve, à vous offrir un billet de la Loterie Royale Hongroise.
Nous prions vos nouvelles par retour de poste.
Agréez etc.
Sursum et Korda.
— Evidemment, conclut M. Tardot en pouffant, je n'aurais pas résisté à celle-là ! J'aurais pris un billet !
— J'en ai pris dix, moi ! Je crois aux pressentiments. Oh ! riez tant que vous voudrez ! Ce qui me console quelquefois, dans la dèche où je suis tombé, c'est de penser qu'il me reste une dizaine de chances d'en sortir.
Evariste-Anselme s'amusait au point d'en oublier son malheur et sa propre misère prochaine ; il savait gré à Lydio de se donner tant de peine pour lui arracher quelques louis, que, d'ailleurs, il était bien décidé à prêter, trop content de lui payer une heure de joie sans mélange, une de ces heures de Paris dont le souvenir enchanterait sa retraite forcée.
— Ecoutez-moi bien, fit le chanteur, je suis un honnête bon homme et je vous dis nettement : si vous me prêtez ces deux cent cinquante balles,
je ne sais pas quand je vous les rendrai, ni même si je pourrai jamais vous les rendre... mais j'ai dix billets de loterie qui valent des billets de banque ; je vous en refile cinq en toute propriété, et je m'engage à ne jamais vous en demander compte, même au cas où vous gagneriez la prime de soixante mille couronnes.
— Sans doute... acquiesça M. Tardot, en apparence encore hésitant... Mais c'est que, deux cent cinquante francs, c'est quelque chose, dans mon état « d'infortune » actuel, comme dit Maugis. Il m'a fallu envoyer un dernier petit cadeau à Pimpin pour ses étrennes, voilà trois semaines... Au fait, elle ne m'en a même pas accusé réception !
— C'est qu'elle espérait que vous iriez vous faire remercier à domicile. Non, sans blague, je ne vous en avais pas encore parlé, parce que je vous gardais ça pour le dessert.
— Après la poire ?
— Ne soyez pas rosse, vieil ami... Enfin, je ne vous cacherai pas plus longtemps que je suis allé, tantôt, voir répéter la Gamine aux Folies- Problématiques ; entre parenthèse, ça marche à merveille !... Je m'y connais, ce sera le gros succès de la saison. Notre Pimpin est adorable, làdedans. Et des jambes !
— Allez toujours, ça m'est égal ! J'en ai vu
d'autres depuis... Et ce ne seront pas les dernières, si Dieu me prête...
— Ne dites pas d'obscénités !
— Moi ?
— Oui, vous. J'ajoute, puisque ça vous est égal, qu'elle trompe abondamment son prince avec le Grand Cordon...
— Comment ! Elle couche avec M. Fallières ?
— Ne faites pas la bête, voyons ! Le Grand Cordon, vous ne connaissez que ça ! L'asticot, quoi ! Celui qui est long comme un ver... Elle est chipée pour lui ; il joue le rôle de son père, dans la pièce. Même qu'il n'y est pas si mal que ça, cet animal de Cordon !
— Cette pauvre Pimpin, mon cher Lydio, ne perdra jamais l'habitude de... d'aimer les gens avec qui elle joue !
— Et réciproquement. D'ailleurs, le prince a l'air de s'en fiche... C'est rien de le dire !... autant que vous, dans le temps... Ah ! elle peut se vanter celle-là, d'en avoir une veine... Une veine de cocus !
— Merci.
— Oh ! je ne dis pas ça pour vous être désagréable... Du reste, elle ne m'a parlé que de vous, son prince aussi. Et Hortense, donc ! Ils seraient enchantés de vous revoir. Le prince trouve que vous avez quitté Londres un peu brusquement...
Enfin, on vous attend rue Washington. Vous trouverez tout en pagaie... mais les cœurs y seront.
— Et vous ne me disiez pas tout cela! Je comptais bien d'ailleurs revoir Pimprenette avant mon départ. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si nous avons cessé de nous plaire !... En somme, je lui dois les meilleurs jours de ma vie.
— Soyez tranquille, vous ne lui devez rien ! Et sentant que l'entretien déviait, Lydio ajouta,
par une insidieuse transition :
— Mais moi, je dois deux cent cinquante balles à mon proprio.
— Tiens, oui, au fait ! Eh bien, mon cher, je ne veux pas vous faire poser. Je les ai justement sur moi, car je ne laisse jamais d'argent à l'hôtel.
Le regard du chanteur brilla de satisfaction.
— Et si je vous ai fait attendre, continua M. Tardot, à demi sincère, c'était un peu pour ne pas vous passer cela devant tout le monde ; mais à présent que nous sommes seuls...
Lydio comprima de l'index une larme, peut-être véridique, on ne sait jamais.
— Mon vieil ami, je n'oublierai jamais un service pareil... Mais, donnant, donnant... Voici les cinq billets. Et si jamais j'apprends que vous avez refait votre fortune avec, ça me rendra bigrement heureux.
M. Tardot glissa ses coupures dans la main du
chanteur, non sans une certaine conscience de la supériorité qu'il sied de reconnaître à la signature de M. d'Anfreville... Mais il repoussa doucement les billets de la Loterie Royale Hongroise privilégiée...
— Voyons, Lydio, fit-il, vous ne pensez tout de même pas que je vais vous demander une garantie !
— Je vous en prie, mon cher, je n'aurais pas la conscience tranquille. A tout autre, ça me serait fichtre bien égal de devoir des argents ; mais à vous, qui en avez tant prêté et qui n'en avez plus, non, là, vrai, ça me dégoûterait !
— Allons j'accepte... puisque vous y tenez. Et vous ne me devez plus rien.
— Mais pardon ! Ça ne vaut que deux cents francs.
— Vous m'enverrez le reste, quand vous aurez retrouvé un engagement à dix mille francs par mois ! fit M. Tardot, jovial. Et quant à moi, si je gagne...
— Vous m'enverrez peau de balle ! Je suis encore d'âge à remonter sur ma bête (c'est le public que je veux dire), tandis que vous, vous auriez bien mérité de passer quelques années tranquille.
— Les dernières, soupira Evariste-Anselme, soudain assombri.
— Ne nous frappons pas ! conclut Lydio,
UN PETIT VIEUX BIEN PROPRE o2ô
satisfait d'avoir mené à bien sa petite affaire... Antoine, deux marcs du patron !... A cette vieille santé, qui ne vous lâche pas, mon cher Tardot... Mais voilà onze heures, je me les mets. J'ai rendez-vous avec un type qui m'a parlé d'un engagement pour Lyon, je file au Globe !
Resté seul, M. Tardot eut la curiosité de regarder un des cinq billets que lui avait imposés la probité de Lydio...
— Du diable, si j'y comprends goutte ! Ce papier-là pourrait contenir ma condamnation à mort, que je ne le saurais même pas après !... Au fond, avec tous ses soi-disant scrupules, ce mâtin de Lydio a fait là un bon marché ; j'ai été poire, encore une fois, et ça n'est pas drôle de penser que ce sera la dernière ! Bah ! j'ai tellement ri que j'en ai pour mon argent ! J'irai raconter demain cette histoire à Maugis ; il se tordra.
Maugis ne crut pas devoir soumettre son corps replet aux torsions qu'avait escomptées l'ancien négociant. Lui aussi, il traversait une période de découragement accablé et, depuis son retour de Londres, il cherchait où accrocher son cœur, d'ailleurs menacé d'hypertrophie. Il avait beau-
coup aimé Renaud et la nouvelle du veuvage de Claudine l'incitant à des retours sur lui-même (et sur les autres) totalement dépourvus de gaieté, lui laissait du précis à l'âme.
Sans aucun étonnement* il écouta l'histoire des billets cédés par Lydio et ne cacha point à leur acheteur qu'il faisait peu de fond sur les loteries hongroises, même privilégiées.
— « Hongrois » avoir des chances de gain, ditil par un reste d'habitude3 mais ces choses-là n'arrivent pas plus que les favoris sur le champ de courses du Tremblay !
— Parbleu, je le sais bien. Moi non plus, je n'y crois pas ; seulement je pensais que l'histoire vous amuserait.
— Mais, mon pauvre Tata, c'est la vingtième fois que je l'entends !
— En tous cas, vous qui savez toutes les langues...
— ... les mauvaises surtout !
— ... vous devriez bien me traduire un de ces papiers magyars.
— Ah ! ça, non !
— Mais enfin, pourtant, au cas où il sortirait un petit lot...
— Ça y est, vous voilà pincé !
— Pas du tout ; seulement, ce qui m'ennuie,
c'est de garder dans ma poche ces bouts de papier dont je ne sais que faire.
— C'est pourtant vrai, après tout. Eh bien ! écoutez, laissez-les moi, vos sacrés billets... J'en ai plein un tiroir, déjà, de ces machines-là ! Ça vous fait rire ?
— Ma foi oui !
— Ah ! le rire fidèle prouve un cœur sans détours ! Eh bien, oui, je suis en correspondance avec toutes ces boîtes à gogos. Je reçois des listes de gagnants... où ça m'embête régulièrement de ne jamais trouver mon nom. Confiez-moi donc vos cinq biffetons. Ça ne vaut pas une entrée de faveur pour Déjazet, mais enfin, si jamais vous gagniez mille francs, j'irais vous les porter à la campagne.
Il jeta les cinq billets dans le tiroir entr'ouvert d'une jolie commode ventrue à poignée de cuivre finement ciselé. L'ancien négociant vit disparaître sans regret ces chiffons qui ne lui représentaient rien.
— Et maintenant, dit-il, causons sérieusement. Je suis au bout de mon rouleau, cher ami... c'est pourquoi je viens vous inviter à souper !
— Voilà qui me paraît d'une logique agréable, et je vous aime beaucoup dans votre rôle de commandeur.
M. Tardot, qui ne connaissait Don Juan que de réputation, poursuivit, impavide :
— Vous savez que c'est après-demain la générale de la Gamine aux Folies Problématiques ? Ce soir-là, je laisserai Pimprenette en tête à tête avec son prince. D'ailleurs, telle que je la connais, elle sera dans tous ses états ! Mais le lendemain, après la première, je voudrais célébrer sa victoire ou...
— ... ou la consoler de sa tape.
— Oui, et par la même occasion lui faire mes adieux.
— Enfin, vous tenez à partir en beauté ?
— Non, du tout, je vais tout simplement en Franche-Comté. C'est un pays que j'aime, où je pourrai réchauffer mes vieux os à prix réduits et retrouver deux ou trois amis qui m'aideront à... à ne pas trop me souvenir. Paris ne me vaut plus rien, je le quitte, mais je voudrais m'en aller sur une impression pas trop triste. Alors j'ai pensé à vous, toujours si gai...
— Comme vous voyez, appuya Maugis, d'un ton lugubre.
— Il n'y aura que Pimpin, avec son prince, naturellement, et nous deux.
— De quoi vivre et s'amuser à satiété.
Et Maugis esquissa le plus funéraire des cavaliers seuls.
— Toujours rigolo, ce sacré boulevardier ! Cependant le critique se malaxait le rein gau-
che en étouffant des jurons orduriers. Il fit signe à M. Tardot de se taire et de l'épargner. Puis s'écroulant sur un fauteuil bas, la jambe tendue et frémissante :
— C'est la crampe des écrivains, expliqua-t-il. Et, du ton dont il se fût engagé à aller jusqu'au cimetière :
— Eh ben... mais, mon vieil Evariste, ça ne se refuse pas, ces choses-là. Nous mangerons des écrevisses en cabinet particulier, nous ferons une noce à tout casser, nous sablerons jusqu'à une heure avancée de la nuit le Champagne qui rend les yeux des femmes plus brillants et leurs mains plus moites (et chandon);... et l'aurore étonnée nous trouvera dispos pour de nouvelles orgies. Quant à moi, j'ai l'estomac fichu, je savourerai deux œufs et une demi-Vittel... Allons, bonsoir, à samedi.
L'inviteur parti, Maugis relut, pour la troisième fois, cette lettre :
Cher vieux Maugis,
J'ai rêvé, celte nuit, que vous vous jetiez du haut d'un pont de fer (un affreux pont peint en gris dont je dessinerais encore les entrelacs géométriques) et je vous regardais choir, accoudée au garde-fou. Vous tombiez tout droit, sans que la vitesse de la chute vous décoiffât de votre
bords-plats inamovible. Et le vent ne rebroussait pas les pans d'une redingote noire comme vous n'en portâtes jamais, même en songe !
Or, ce malin, vous m'écrivez. Ne nions pas la télépathie et embrassons -nous, à travers cent soixante-huit kilomètres. Les gens ne savent pas assez combien un auteur gai peut ressembler à une femme triste.
Cher et funèbre Maugis, fax pitié de vous. Je vous regarde venir, sur une route ingrate où votre haut front de bonze sue, moi qui suis déjà « ariivée ». Il est vrai que j'ai couru sur la route. Je vous regarde venir, vous qui musardez. Vous vomissez tout ce qui vous entoure, et vous restez là... Il vous faut encore des petites amies, des articles de Comœdia, du icisky, de la musique, du baccara, de l'esprit... Bouac !
Vous vous amusez, vieux potache incorrigible, à planter des acrostiches dans le derrière de la mouche du coche qui bourdonne au Censeur... ; vous m'envoyez une coupure du Ruy-Blas notifiant aux populations que l'antique mime Felicia fait les délices du trop jeune héritier d'un ex-leader socialiste, pour ajouter : « La Mime au mineur »... ; vous dissertez sur les complications sentimentales qui menacent le bonheur du faux ménage Pimprenette-Mihaïl, du vrai ménage Lambrook (zut pour eux !) du ménage à trois
Frantz de Lizery, Suzanne et Parville... : vous faites des mots qui ne sont pas tous exécrables ; vous perdez, à m'écrire des choses drôles, de la copie, de la bonne copie, — au fait vous saurez bien la replacer quelque part; — vous vous épanchez, avec une amère ferveur, sur le compte de votre cher bourreau, la Musique ; vous quémandez des nouvelles de Toby-Chien, et vous ne me parlez pas de vous-même ! Vous ne me dites rien de cette toute jeune fille américaine auprès de laquelle Annie prétend que vous vous montrez fort assidu, Sadie Hier, la cadette de cette jolie Gladys (sa sœur est-elle aussi jolie?) de celte Gladys, dont vous avez manigancé le mariage avec votre ami Sandier et que je n'ai vue qu'une fois, mais assez pour me rappeler ses yeux graves, guetteurs sous V orbite enfoncée et son menton sérieux de statuette antique égayé d'une fossette rieuse.
C'est bien, j'imiterai votre réserve, cachottier absurde, batracien aux yeux de myosotis qui lancez seulement au bas de la page 3, avec deux gros pâtés, un synthétique « Fumier d'existence ! » au lieu de détailler vos embêtements, en toute franchise, à l'honnête camarade que je suis.
Sachez donc que Toby-Chien savoure un âge mûr exempt de désillusions. Il rit moins, et vous
ressemble davantage. Le soleil de V été jaunit ses bringes capricieuses ; il vit dans mon ombre et met ses pieds de petit éléphant dans l'empreinte des miens ; il redoute la pluie, moi, les fourmis, et surtout Péronnelle la chatte grise. Vous connaissez celle-ci, ramassée dans V herbe chez Annie, et que j'hospitalise à présent, comme Toby- Chien. Que ne puis-je, mon ami, recueillir aussi le gros écloppé grinchu que vous êtes! Mais trop de fièvre encore vous anime et vous intoxique, et vous égare dans V ombre noire, impénitent, « Ye misbeguided child av darkness aiïsin », comme dit votre cher Kipling. Vous n'êtes pas digne, il s'en faut, de ma vie, ni de ma pure tristesse. Je ne renonce pas à vous, je ne vous rejette pas, je ne me fâche pas de la houle méprisante qui agite vos lourdes épaules, pendant que vous ronchonnez, en me lisant : « Ces sacrées parentes de province, tout de même!... » Ronchonnez, mais lisez-moi ! Rafraîchissez-vous à mon repos, à ma sécurité d'amputée, qui sait que la mort de Renaud, en un moment, l'a privée de tout, et que ça ne repoussera pas. Enviez-moi, mon ami, car je suis toujours l'orgueilleuse d'autrefois, celle qui a tout mieux que les autres, même le mal — surtout le mal — celle qui a le plus bel amour, le plus beau souvenir et, près d'elle, l'ombre la plus vivante parmi les ombres...
Vieux copain essoufflé, trépidant et passionné, vous qui mourez d'impatience à la table de baccara, quand un « en-cartes » immobilise deux secondes la chance, rêvez ceci : foi quitté la fièvre de l'attente, et la notion du temps, et Vennui décompter les jours, et de timbrer chaque heure d'un noir chiffre romain. Le soleil tourne, le nuage passe, la nuit vient, mes fleurs et mes bêtes connaissent le temps du sommeil, de la faim et du jeu. Rêvez à cela. Mais pouvez-vous seulement l'imaginer ?
Adieu, je n'ai pas de fleurs à vous envoyer, l'ombre du grand noyer a tué, depuis longtemps, les roses, et ce n'est pas la saison du lilas. La tombe de Renaud est pareille au jardin qu'il aima : l'herbe avide a effacé le jardinet puéril qu'y dessinèrent les hommes, et c'est à peine si j'y devine, sous la libre ronce, la terre un peu bombée comme par un dernier et puissant soupir...
Cher Maugis, je vous embrasse. Si vous voulez venir, je serai contente, mais, sous aucun prétexte, n'amenez personne avec vous, venez sans aucun de mes anciens « amis »... D'ailleurs vous vous ennuieriez, je le sais, vous vous ennuieriez vite ici... Et, puis, dès le premier soir, vous reprocheriez au chœur des moucherons de manquer d'ensemble, vous diriez que Péronnelle plagie les miaulements amoureux de la Vie du Poète, vous
trouveriez que le vent, sous la porte, exécute ses gammes plaintives moins adroitement que la harpe-Lyon (sans pédales). Pour vous, cher artificiel sans le savoir, quels joyeux pépiements des fauvettes à Vaube vaudront jamais le Réveil des oiseaux de Jannequin ?
Tout bien réfléchi, non, ne venez pas. Ne venez pas... encore.
Claudine.