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CHAPITRE VIII

L'Entente cordiale

— Ah ! chouette ! Tata, une lettre de Maugis!... En son enthousiasme, Pimprenette exécuta,

sous les couvertures, un bond si joyeux que, tout ému, le bol où fluctuait son chocolat matinal parut illustrer la devise de la Ville de Paris. Pas plus que le vaisseau symbolique, il ne mergitura pourtant.

— Mais, sapristi, ne nous découvre pas comme ça ! Il fait frais ce matin !

— Mon vieux Tata, ça doit tenir à ce que nous voilà au commencement de septembre. N'empêche que le soleil brille tant qu'il peut. Pour un beau froid, c'est un veau froid, comme dit ce louf df Maugis. Ecoute sa lettre !

— Non, grogna Evariste-Anselme encore assoupi, mais bourru, je ne me soucie pas de con-

naître ta correspondance ; tu n'aurais qu'à me reprocher mon indiscrétion...

— Mais non, vieille gourde chérie, c'est pour nous deux !

Et, sans plus se préoccuper du ronchonneur, Pimprenette mit toutes les ressources de sa diction à détailler l'épître de Maugîs.

« Couple heureux,

« J'avais des idées noires, je suis allé les faire blanchir à Londres. Vous ne l'ignorez pas, mais vous ne m'en écrivez pas davantage. Votre inqualifiable et double silence me le prouve trop, il n'y a pas que les grandes douleurs qui soient muettes! Comment ? vous savez combien ça m'embête d'écrire, et vous ne m'écrivez même pas... et j'en suis réduit à apprendre par les journaux de la localité que la Gamine est remise au début de février prochain, que l'Impéria sans Pimprenette risque d'en être réduit au cinématographe, que ce cochon malade de Nathanaël a déjà remporté, depuis mon dépari, deux jolies vestes, et qu'il prépare d'autres vestes encore, et que c'est par les vestes qu'il finira Veste-End, comme on dit ici). Il urge pourtant, mes petits amis, il Panurge même... »

— Panurge?... qu'est-ce que ça veut dire, Tata?

— C'est une opérette, répondit M. Tardot d'une langue épaissie par le sommeil.

— Bon ! fit Pimprenette, qui poursuivit, renseignée :

«... nurge même que vous vous grouilliez autrement que ça, car, tandis que vous passez votre temps à vous distraire d'une façon que je vois d'ici et, subsidiairement, à m'oublier comme un parapluie usagé, moi, je m'occupe de vous.

« J'y ai d'autant plus de mérite que mes petites affaires ne marchent pas du tout :

« La gosse blonde ne veut rien savoir, de sorte que je me partage entre les travaux manuels du flirt et le jeu de la petite oie, renouvelé de nos aïeux ; je vous demande un peu ce que je suis venu faire ici ? Vous serez bien gentils de l'écrire par le plus prochain courrier et de m'envoyer en même temps quelques descriptions de Londres, choisies dans nos meilleurs auteurs, sans oublier Marius Hégin, car, pour peu que cela continue, je ne connaîtrai de cette ville, qui me paraît considérable, que le chemin de l'Hôtel Cecil au Music-Hall et réciproquement !

« Si j'avais un peu plus de temps (prononcez le « Times ») je me répandrais en considérations sur la moralité spéciale des Chorus-Girls, mais vous ne comprendriez pas plus que moi, sans doute, comment ces jeunes personnes peuvent

consacrer toute leur vie à exhiber quotidiennement leur anatomie devant trois mille hommes assemblés, à retracer par des danses de la plus révélatrice acrobatie tous les mouvements de la volupté (et vous savez s'il y en a !) sans jamais rien accorder de ces faveurs qu'elles vous mettent à portée de la main... Je trouve ça simplement dégoûtant ! Et ce métier qui consiste à provoquer le désir sans jamais le satisfaire me paraît moralement inférieur aux plus grands écarts de nos danseuses nationales, voire à ceux des saltimbanques... mais ne parlons pas politique.

« Ces généralités ne vous donneront qu'une faible idée du marasme où je croupis depuis mon arrivée.

(( Cette perpétuelle avance à l'allumage a déréglé mon moteur qui fait du 120 sur place, et je commence à me demander si l'embrayage peut encore fonctionner ; je crains la panne. Le pire, c'est que cette jeune allumeuse m'excite davantage à mesure qu'elle se refuse avec plus d'entêtement. Je la préfère, pour le moment, à toutes les Calliopes et autres Agostinas : elle me coûte plus que trois Parigotes, et je casque ferme tout en prévoyant la défaite finale... Ah ! mes enfants, comme s'écriait Napoléon, le 18 juin 1815, vers la fin de l'après-midi : « C'est mieux, mais c'est Blûcher! »

— Ça doit vouloir dire qu'il n'y a rien de fait, suggéra Pimprenette.

« Cette Irlandaise finira par me donner une rétention d'Erin, et il n'est que temps que vous veniez m'empêcher de me porter aux pires extrémités, j'ai besoin de votre double présence.

« Dès le lendemain du jour où vous recevrez cette lettre, vous allez donc faire vos malles, prendre le train de 9 heures 55 à la gare du Nord et débarquer vers 5 heures du soir au Cecil, où je vous attends pour dîner. »

— Ben ! il n'a pas les foies blancs, l'ami Maugis ! Il veut que nous allions le retrouver à Londres ! Qu'est-ce que tu dis de ça, vieux Tata ?

... Le vieux Tata n'en disait rien du tout, par la raison qu'il s'était rendormi de ce sommeil léger, si doux après le premier réveil ; mais sa compagne l'ayant secoué avec énergie, il entr'ouvrit un seul œil, noyé d'ahurissement.

— Hein ? quoi ? bredouilla-t-il.

— Maugis nous attend à Londres pour demain soir, cinq heures.

— Le climat lui aura donné la fièvre !

Sans répondre, Pimpin relut, de toute sa diction, la dernière phrase de Maugis et poursuivit :

« Je vois d'ici vos deux têtes si chères, mes petits agneaux. J'entends les exclamations de Pimpin prétendant que je suis loufetingue ; je près-

sens l'ironique silence de Tata. Nonobstant, dans quelques minutes, vous bénirez ce vieux Maugis et vous vous répandrez à travers les grands magasins afin d'y rechercher les trente-cinq mille accessoires indispensables à Pimprenette pour ses déplacements et villégiatures. En vérité, je vous le dis, vous m'arriverez après-demain soir, accompagnés de la fidèle Hortense, et vous vous roulerez dans mes bras trop courts en versant des larmes heureuses... »

— Ça devient dangereux, murmura M. Tardot

« ... larmes heureuses, pour me remercier d'avoir pensé à vous, malgré les débauches d'amour semi-platonique où je dépense les restes d'un ventre qui bombe et d'une calvitie qui se teint.

« Dès que j'ai su que Pimprenette allait se trouver tout un mois entre la poire et le chômage, j'ai négocié pour elle un petit engagement avec l'industrieux Sidney L. AYhite, manager de dixneuf Music-Halls, et qui veille au salut de l'Empire où mon irréductible amie se refait chaque soir une virginité.

« C'est deux cent cinquante francs par jour pendant tout le mois de décembre, voyage payé, bien entendu, une réclame à tout casser dans le Royaume-Uni. Pimpin n'aura qu'à chanter, dans le français un peu spécial où ils furent écrits, ses couplets de The Pretly Seminary Girl. Pour vous

éviter toute hésitation, j'ai commencé à faire mousser l'enfant. Le Sketch, le Tatler, le Sporting and Dramatic, d'autres canards encore, reproduiront demain la chouette photo de Pimprenette par Félix ; le Planet publiera le joli crayon que Clairin a pris d'elle à l'Imperia ; enfin, dans le Bystander, je me suis fendu d'une biographie où j'ai lourdement insinué que Mlle de Folligny comptait, parmi ses plus fervents admirateurs, un jeune prince dont les aventures amoureuses ont intéressé l'Europe centrale. »

— Il avait bien besoin de lever ce lièvre-là ! grommela Evariste-Anselmc.

« ... Que notre vieux Tata me pardonne ; ce truc enfantin réussit toujours en Angleterre, où n + 1 journaux se font un devoir de reproduire, tous les mois, la liste officielle et complète des têtes couronnées qui se sont dévissées à contempler les Etoiles de Music-Hall ! On sait que ça n'est pas vrai, mais, ah ! ah !... ah ! ah !... ça fait toujours plaisir.

« Pour éviter tout avaro, j'ai eu soin d'écrire à Veber, afin de le sonder ; ce gentil Pierrot m'a télégraphié qu'il laissait à Pimpin un degré de latitude passant, pour une fois (comme dit le Sitvercruys), par le méridien de Greenwich. Vos appartements et celui d'Hortense sont retenus au

Cecil à partir d'après-demain soir. Ils répondent, si j'ose dire, aux dernières exigences du confort moderne, et celles du tenancier ne vous paraîtront pas exagérées. Ainsi, tout est prévu et vous voyez que quand je me mets à prendre des décisions, il y en a pour tout le monde.

(( Embrassez-vous de ma part et venez ici cueillir des lauriers — avec de la sauce autour. Venez réconforter votre Maugis ordinaire, privé de tout et même de Toby-chien, car les règlements anglais sont sans pitié, et j'ai dû laisser sur le continent mon petit ami noir ! Hélas ! il eût tant aimé ce pays où l'on fait quatre repas par jour, où le toast et le sandwich fleurissent, dorés, blancs, marges de jambon rose sous les pas du promeneur indolent ! Sur ce : Couple, adieu, je vais voir Londres... mais il faudrait du Debussy pour ce Mallarmé.

« Je compte sur un rapide télégramme adhésif. For old time's sake, shake ! shake ! shake !

a Yours (mal léché)

« Henry MAUGIS. »

— C'est tout de même un chic type, déclara Pimpin.

— Alors ? Tu acceptes ?

— Si j'accepte ! Mais c'est-à-dire que je me lève, que je fais porter un télégramme par Hortense, que je cours prévenir Mihaïl...

— Peut-être vaut-il mieux, suggéra M. Tardot, résigné à tout, que le prince ne prenne pas le même train que nous.

— Tu as raison, Tata. Il faut ménager les convenances...

Le pauvre homme ne sourit même pas. Il sut gré à Pimprenette de ne lui pas faire sentir qu'il n'avait plus voix au chapitre, mais il la devinait vexée, depuis son refus d'entrer dans la combinaison si savamment préparée par elle et le prince. Devant Hortense, qui abondait dans son sens, elle ne se gênait nullement pour déclarer qu'elle avait souvent rencontré des poires, mais pas de cette grosseur-là, et que l'honneur, le fameux honneur de son Tata, commençait à lui courir.

Elle n'avait pas même la consolation de penser qu'Evariste-Anselme lui coûtait un peu cher, puisque, remettant de jour en jour l'achat de sa rente viagère, il contribuait à l'entretien de leur faux ménage ; pourtant sans qu'elle s'avouât encore que son vieil ami la gênait, elle regrettait de ne pouvoir accepter ouvertement toutes les libéralités de Sa Largesse le Prince Mihaïl : l'indispensable petit hôtel où Tata ne voudrait jamais habiter, le coupé de maîtresse où Tata refuserait obstinément de se montrer, les toilettes dont le luxe effaroucherait les scrupules de Tata...

Evariste-Anselme, qui souffrait de cette situation

•J-Ji UN PETIT YIEl'X BIEN PROPRE

fausse, se rappelait le conseil de Maugis « ne pas cohabiter et s'installer à part une petite garçonnière où se ressaisir » ; mais il ne trouvait pas encore le courage de renoncer à la vie commune. Les fermes décisions qu'il prenait, chaque matin, ne tenaient pas contre la volupté de sentir près de lui. chaque soir, la fraîcheur saine de ce corps blond dont il avait reçu en échange de sa fortune, « un trésor qui les contient tous », ainsi que s'exprime quelque part le docteur Faust (point dans Gœthe), une jeunesse tardive, mais d'autant plus consciente.

Aussi bien, de cette précieuse jeunesse, dont les vieillards s'accordent à célébrer les charmes. Evariste-Anselme avait retrouvé aussi l'imprévoyance et la folie : avec une obstination d'autruche, il s'aveuglait volontairement en se cachant la tète sous l'aisselle de Pimpin, qui embaumait la violette.

Plusieurs fois. déjà. MUe de Folligny s'était accordé la permission de la nuit, sans qu'il eût com-. mis l'indiscrétion, d'ailleurs inutile, de lui demander où elle l'avait passée. Une sorte de convention tacite s'était établie entre le prince et Evariste-Anselme ; nul doute qu'à Londres Pimprenette ne continuât d'observer le même rite. Mais, dès le retour à Paris. M. Tardot, rompant le silence et les chiens, ferait valoir des raisons

d'ordre intérieur dont il prendrait prétexte pour se retirer sous sa tente... pas bien loin du quartier général.

A ces causes, M. Tardot considérait le voyage à Londres comme une diversion heureuse, pouvant servir de transition entre la vie-à-deux ensemble et la vie-à-deux séparés. En tout cas, il espérait que ce déplacement changerait le cours tortueux de ses préoccupations.

Le lendemain soir, donc, sans autres péripéties que les inévitables démêlés de Pimprenette avec trois cochers, sa fidèle Hortense, un porteur, deux douaniers et quatre policemen, les Parisiens arrivèrent devant les dix colonnes de marbre plantées en sentinelle à l'entrée du Cecil : Pimprenette, un peu lasse, mais jolie à croquer, M. Tardot, incontestablement moins joli, encore qu'une pâleur tirant sur le vert rendit intéressant le digne homme qui faisait bonne contenance non sans maudire, in petto, l'entêtement des Anglais à ne pas vouloir de tunnel sous-marin.

Au bruit de l'omnibus à bagages, Maugis sortit, un cocktail à la main, du « Star Spangled Bar » où il s'alcoolisait en compagnie d'un gentleman glabre et replet, au nez considérable, au regard atone, l'illustre « agent » Sidney L. White, dénicheur des plus sensationnels numéros de l'Empire. Il fit signe au cabman de ne pas pénétrer à

la suite de l'omnibus dans la cour de l'hôtel et, tout de suite, jaillissant du hansom, Pimprenette sauta au cou du gros homme avec une effusion dont parurent s'offusquer les passants du Strand.

— Ma chère enfant, fit l'embrassé, parmi les premiers baisers a travers la voilette, vous voyez déjà quelle différence nous sépare de nos « entendus cordiaux »; à Paris, les gens auraient retourné la tête; ici, ils la détournent. C'est une nuance de torticolis. Quant aux vôtres...

— Mes quoi?

— Vos colis, donc ! on va les porter dans vos chambres. Mais permettez-moi d'abord de vous présenter ce remarquable bipède de Sidney L. White, de qui le blair semble un compromis entre le bec de perroquet de Punch et le pif d'Ally Sloper ; vous vous entendrez tout de suite, car cet homme aux yeux vitreux ne sait pas un mot de français ; c'est ce qui rendra décisif l'entretien que j'ai tenu à vous... manager.

Le gentleman glabre et replet s'inclina ; sa bouche sans lèvres émit quelques sons qui ressemblaient à des injures.

— Qu'est-ce qu'il jacte ? demanda Pimpin, déjà inquiète.

— Il dit que vous êtes encore plus gandine qu'il ne l'espérait : que la ville de Londres vous attend, haletante d'impatience ; que, sans mentir,

UN PETIT VIEUX IilEX PROPRE 25i

si voire ramage ressemble à votre plumage, vous serez l'idole du Royaume-Uni.

— Tout ça ?

— Oui, la langue anglaise dit beaucoup en peu de paroles, comme le turc de Covielle, chère cacaracamouchen.

— Dites donc, gros malappris, vous n'avez pas fini de me dire des mots pareils ?

Cependant, l'illustre Sidney L. White, accroché au bras du moliériste, lui mâchait des choses confidentielles, tout en dirigeant sur Evariste ses yeux de seiche.

— Cet enfant de curé, traduisit gravement Maugis, s'inquiète de la présence de notre ami Tardot ; il ne comptait pas sur un numéro de duettistes et préférerait que vous parussiez seule sur la scène de l'Empire.

La gaîlé de Pimprenette, qu'Evariste-Anselme ne partagea point, suffit à rassurer l'agent.

— Et Toby ? s'écria tout à coup la petite. Je savais bien qu'il me manquait quelque chose. Ce que vous devez le regretter !

— Poor Toby ! J'avais pris l'habitude de causer avec lui, comme Hoffmann avec le dogue Berganza, qui portait la lanterne devant les frères quêteurs de l'hôpital de Valladolid...

— Quoi ? quoi ? Qu'est-ce que vous racontez

dans votre grosse moustache ? G'est-y que vous êtes mûr pour causer tout seul ?

— Moi, schlass ? J'ai rien bu. Je voulais dire que j'ai restitué le cleb à sa légitime propriétaire, la vagabonde Annie, qui, entre deux passades, pardon, deux passages à Paris, a repris son petit bull.

— Il l'a reconnue ?

— Pas du tout. Alors, vexée, elle l'a repassé à Claudine.

— Elle aurait bien pu me le donner ! 11 doit être tout triste, le pauvre cabot ?

— Lui ? Il adore Claudine, et elle le lui rend bien. Pour me taquiner, elle prétend que je l'ai refondu à mon image, qu'il marche comme moi, qu'il laisse tomber comme moi les coins de sa bouche, et qu'il ronfle...

— Comme vous.

— Qu'est-ce que vous en savez, péronnelle ? Venez-y donc voir !

Après cette digression psychozoologique, Maugis, fidèle à son rôle d'interprète, confirma, sur la demande du manager, les conditions qu'il avait indiquées dans sa lettre. Sans s'exprimer autrement que par deux signes de tête approbatifs, S. L. AV. secoua vigoureusement la main de sa nouvelle pensionnaire, celle aussi de M. Tardot,

qui s'y prêta de mauvaise grâce, siffla deux fois pour appeler un hansom et partit.

— Et voilà, mes enfants. Demain, il vous apportera le traité et vous débuterez lundi soir. Osez soutenir, après cela, que l'Agent ne fait pas le bonheur !

— Quel type, ce Maugis ! •

— Ne m'en parlez pas ! Et. maintenant, allez clans vos chambres vous reconstituer, grâce à quelque hot water, une physionomie bien parisienne ; ce ne sera pas de trop ici. Papa Tardot me retrouvera dans l'usine à cocktails, où nous attendrons Pimprenette avec impatience.

Il dit et retourna s'installer au bar américain, temple dont il aimait l'officiant qui, volontiers, épanchait ses mélancolies dans le gilet de ce gros client fidèle :

— On ne sait plus boire, Sir, lui confia pour la vingtième fois cet homme de génie méconnu. Ici, sortez-les de leur whisky, ils ne connaissent rien ! Je dis, Sir, en Europe, c'est à Paris qu'on fait les meilleurs drinks... yes... Actuellement, on est pour les boissons avec très peu de sucre ; moi, je n'en mets jamais autour d'un cocktail, excepté si c'est pour une de ces petites femmes en shirtwaist...

— A propos de petites femmes, risqua l'impénitent Français.

Mais le barman du Slar-Spanglecl ne se laissa pas détourner de son sujet. Il poursuivit, docte et tenace :

— Tenez. Sir ! Vous voyez des gens sérieux, des gentlemen qui boivent leur gin cocktail avec une paille ! Ça me fait mal quand je vois des choses pareilles...

— Vous frappez pas. voyons !

— Et puis, tant de gens s'improvisent comme barmen sans études nécessaires ; alors ils font de la fantaisie dans les boissons. Il ne faut pas, Messier ! Respectons les traditions. C"est comme les consommateurs qui vous commandent un mintjulep quand on est pressé et qu'il y a du monde. Je ne peux pas. Sir. Je refuse. Why ? Il faut vingt minutes pour réussir un mint-julep !

Maugis, pour le remercier de ces données précieuses, sortit tout son anglais :

— Take something wilh me.

— I beg your pardon ?

— C'est tout de même curieux que, vous autres Anglais, vous ne me comprenez que quand je parle français ! Je dis « siffle un glass avec mezig, old chap » !

— A glass ? >"on. merci ail the same, Sir, mais je suis au lait.

Maugis se résigna à boire seul. Il but trop, faisant succéder le brandv au Black-and-White,

sans parvenir à digérer congrûment les lourdes tranches de lard — rasher — accompagnées de tartines massives, « door-steps » grosses comme des marches d'escalier et couvertes de beurre fort qu'il avait avalées, une heure auparavant, 5 John Street, par dilettantisme. Fâcheuse, bien fâcheuse idée d'avoir voulu se mêler aux pittoresques consommateurs du Coffee-House de Richard Whiteing, un mangeoir enfumé puant le bacon rance, le hareng grillé et le steak de cheval constellé de rondelles d'oignon dont s'empiffre une clientèle d'exigeants braillards :

— Call this a fresh hegg, Mississ î

— Look alive whit that there pint o' kawfee ! En descendant, Evariste-Anselme trouva Mau-

gis tout grognon, accablé plutôt qu'attablé devant un guéridon encombré de verres vides.

— v II va sans dire, ronchonna le buveur, que votre Pimprenette va nous faire dîner fort avant dans la nuit.

— Excusez-la, fit M. Tardot, contrit.

— Bah ! ça nous laissera le temps de causer un peu... Vous prenez la moindre chose, estimable satyre ?

— Je ne serais pas éloigné de songer à une petite absinthe.

— Fi ! ce serait pour nous déconsidérer dans tout le Royaume-Uni. L'absinthe, ici, ne se boit

qu'en pleine nuit, peu de temps avant closing time, au café Royal, qui est bien l'endroit le plus belge de Londres.

— Pas possible !

■ — • C'est comme ça. D'ailleurs, il sied que vous fassiez connaissance avec les apéritifs locaux : ils ont, sur les nôtres, cet inappréciable avantage qu'on peut les absorber indifféremment avant, après, et même entre les repas : ils infectent, pardon, ils affectent un goût commun d'eau dentifrice, de purgatif et de métal oxydé. Waiter, deux Manhattan !

Quelques instants après, Evariste-Anselme grimaçait devant un cocktail.

— Le second vous paraîtra meilleur, néophyte. Toutes les œuvres supérieures exigent une initiation et je me suis toujours méfié de ce que je comprends sans effort : la musique italienne, la philosophie anglaise, la peinture allemande, les notes de mes fournisseurs, la critique d'Ernest- Charles...

— Ne verrons-nous point, interrompit M. Tardot, un peu dérouté, cette jeune amie si intéressante dont vous parliez dans votre lettre ?

— Si fait ! Vous la verrez sur la scène de l'Empire, où je vous conduirai dès demain soir, pour que Pimpin puisse se rendre compte de l'acoustique de la salle ; et vous ne manquerez point de

!a trouver charmante, car elle danse une gigue effrénée et même une « sword dance », danse du sabre (de son père, probablement) dans un costume de highlander si joli que Seymour Hicks le fait copier pour ses Gay Gordons, costume d'une exactitude à ravir Harry Lauder et qui lui laisse les jambes nues jusqu'au délire, inclusivement !

— Mais ne dînera-t-elle pas ce soir avec nous ?

— Non ; ni ce soir, ni jamais... Oh ! ne me soupçonnez pas de la séquestrer!... Vous ne nous verrez plus jamais ensemble, tout simplement parce que c'est fini, nous deux.

— Que me dites-vous là ?

— J'ai plaqué cet ange hier soir, reprit tranquillement Maugis, en lui donnant une paire de gifles et quelques bank-notes qu'elle méritait également, de sorte qu'elle est partie avec larmes et bagages, sans m'émouvoir, d'ailleurs; le cruel que je suis s'est bouché les oreilles et l'a laissée crier... J'ai passé l'âge des longs espoirs et j'en avais assez de croquer le marmot, au lieu d'en faire un...

— Oh ! oh !

— Mais oui, cette vierge de beuglant commençait à m'exaspérer, je me vannais en rêvasseries déprimantes, je me ruinais en achats de coca Mariani et ma santé finissait par m'inquiéter à un tel point que j'avais écrit au docteur Rémy de

Gourmont, auteur d'un merveilleux essai' sur l'instinct sexuel...

— Tiens, tiens I

— Et, ma foi, puisque l'irréductible inexactitude de votre déesse, ô Mélibée, nous fait quelques loisirs, je m"en vas vous communiquer la petite consultation que vient de m'adresser cet éminent directeur de conscience hygiénique.

— Cela m'intéressera beaucoup, assura M. Tardot, courtois.

— Bien entendu, il est au courant de tout ef n'ignore pas les menues privautés que cette maudite petite chorus-giil me concédait pour m'allumer davantage ; il me les énumère, ce connaisseur, sachant bien qu'elle laissait « ma main enclaver son sein nu et en écraser doucement la pointe raidie, jouer dans les frisures de l'aisselle », se livrer à d'autres jeux plus intimes encore...

— Hé bien, vrai ! fit, en s'épongeant, Evariste- Anselme, qui avait eu le tort de ne point lire Un Cœur virginal.

-- Bref, Rémy de Gourmont. m'a écrit une longue lettre, tenez, je l'ai clans mon portefeuille... Ecoutez ce passage :

(( L'amour platonique a pour accompagnement fatal l'onanisme solitaire. Le flirt simple mène aux mêmes conséquences. Le flirt double, c'est l'ona-

nisme à deux, hypocrite et discret (Vous voyez, c'est comme l'almanach Liégeois.) Le flirt triple, s'il existe, ce serait encore l'onanisme à deux, mais avéré, franc. Il serait peut-être moins dangereux que le llirt double, qui n'est autre chose que la spermatorrhée provoquée. Aucune virilité ne résiste à cela.

« Les femmes, pour une autre cause, moins facile à expliquer, y crèvent tout comme eux. Les hommes sont fous. Que diable, si vous avez besoin d'une femme, prenez une femme et soyez le bel animal qui remplit sa fonction ! Et surtout, méfiez-vous des jeunes filles...

« Les jeunes filles ont dévirilisé plus d'hommes que les Messalines. Le rêve aux étoiles, les baisers furtifs, les serrements de mains sont presque toujours, chez un homme impressionnable, et surtout s'il a quelques mois ou même quelques semaines de chasteté derrière lui, accompagnés d'une perle séminale. Or. vous savez ce qui arrive ? On s'y habitue ; je crois que nos organes, malgré leur étroite dépendance réciproque, ont une certaine autonomie. L'organe éjaculateur, se voyant peu à peu dispensé de son effort accoutumé, prend le parti de se reposer. Comprenezvous ? Alors, la fontaine coule tant qu'elle veut. A la première sommation, ne trouvant plus d'obs-

tacle, elle se répand. Il faut boucher la fissure, il faut du ciment. »

Vous voyez donc, conclut Maugis, que vous êtes arrivés tous deux juste à point pour me consoler...

— Ah ! ne comptez pas trop sur moi pour cet office amical que j'aurais tant voulu pouvoir vous rendre : je suis encore plus malheureux que vous !

■ — Plaignez-vous donc, Lovelace ! Vous, du moins, vous l'avez, votre petite, tandis que moi, ce que j'ai poireauté, pour la peau ! Aussi, maintenant, gare à la première mislonne qui me tombera sous la patte !

Pimprenette arriva sur ces dernières paroles et Maugis, qui croyait au hasard, vit là une indication du destin ; l'angoissant Schicksalsmotiv résonna sous son crâne nu.

— : Après tout, se dit-il, pourquoi pas ?

De fait, MUe de Folligny pouvait passer pour un bien joli article d'importation. Et qui donc aurait pu, comme elle, porter cette robe molle en linon blanc, avec incrustations de filet ancien, cet absurde et charmant paletot vert sauterelle sans manches, semblable à une redingote de marchand russe retouchée par un fantaisiste japonais, coupeur de Kimonos ?

— Je vous ai fait attendre, Maugis ? demanda-

t-elle avec un aplomb désarmant, toute souriante sous sa cloche de vieille paille écrasée de roses, une audacieuse merveille de Jane.

— Ma chère enfant, je ne fais que cela depuis un mois, mais vous n'ignorez point que les ormes sont séculaires.

— Comment va votre petite amie ?

— Vous aurez de ses nouvelles à l'Empire ; elle a quitté cet hôtel hier.

— Ah ! ah ! elle vous a plaqué ? C'est rigolo ! Et comme Maugis haussait les épaules, évasif

et d'ailleurs agacé.

— Ben, mais dites donc ! mon vieux, reprit Pimprenette qui s'en voulait déjà de l'avoir blessé, vous êtes un cœur à prendre...

— Avec des pincettes!... Mais je l'ai si bien placé !

Profitant de ce que M. Tardot, désireux de payer les consommations, s'était engagé dans une discussion sans issue avec le barman qui n'arrivait pas à lui faire comprendre que la dépense était réglée depuis longtemps, Maugis, qui tenait à sa petite revanche, se pencha vers Pimprenette et lui murmura :

— Et le prince Mihaïl, quand arrive-t-il?

— Après-demain, cher ami, répondit-elle, piquée à son tour. Et elle ajouta, agressive :

— Seriez-vous jaloux de lui ?

— Vous ne m'en avez pas encore donné le droit, répliqua-t-il à voix basse et d'un ton pénétré.

— Dam ! écoutez, mon vieux, fit la divette tout de suite radoucie, il n'y a tout de même pas de ma faute ! Mais vous n'avez jamais eu l'air d'y tenir...

— Et si, à présent, j'avouais y tenir? Gela ne vaudrait-il pas mieux que de courir ?

Elle n'eut pas le temps de répondre ; M. Tardot se décidait à remettre sa livre dans son portemonnaie et se retournait vers eux pour adresser à Maugis des reproches amicaux...

— On pourrait des fois aller voir à quoi tient l'infériorité des Anglo-Saxons en matière culinaire ? proposa le gros homme. Nous ne sommes pas habillés, filons au Pall-Mall ; c'est le seul mangeoir où on ne nous râpera pas avec la valse de la Menu 11 'idow.

Et doucement, il dégagea sa bottine emprisonnée entre les deux petits pieds de Mlle de Folligny.

Dès le lendemain, il s'improvisa guide et interprète, débutant par un speech alla cicérone pas ordinaire :

— Je vous ai écrit que je ne connaissais pas Londres, c'est une blague ; je vous en ferai connaître tous les monuments, lavatories, tea-rooms, théâtres et autres endroits de plaisir. Tu verras, couple continental, quelles ressources infinies la

capitale de cette île offre au touriste intelligent ; je vous montrerai tous les aspects de Londres, le Piccadilly de onze heures du soir, le Park du matin, les maisons en bois de Holborn qui s'inclinent sur la rue comme de vieilles poivrottes prêtes à se plaquer, les squares paisibles du Sud et de l'Ouest, Whitechapel qui grouille, le quartier Juif qui pue...

— Je ne tiens pas plus que ça à visiter des rues qui sentent mauvais, assura Pimprenette d'un petit ton sensé.

Mais Maugis, rendu éloquent par l'alcool, ne s'arrêtait pas aux objections :

— Que de fois, à la nuit tombante, me suis-je promené dans les rues inquiétantes d'East-End, interpellé par les femmes en cheveux — vous parlez de rombières à vous faire débecqueter ! — qui expectent sur le seuil de leur porte, tandis que se ferment les vitrines des subtils prêteurs sur gages et que les vendeurs de coquillages au vinaigre remisent leurs charrettes ; alors, les lampes des marchands de légumes arrosent de lueurs saccadées la foule en casquettes qui se rue vers les public-houses bariolés d'affiches auxquelles on ne résiste point : « Où trouver un meilleur whisky pour 2d ? »

Parfois, un voyou vous heurte, un joli voyou pâlot qui s'excuse (tante et plus) d'une voix fémi-

nine, inquiétant avec ses mains sales, sa frimousse poudrerizée, ses cheveux dorés en désordre... quelque chose comme un rôdeur qui serait blonde.

Au sortir de cette pouillerie, après vingt minutes de tube, je débarquais dans Piccadilly en pleine lumière, en plein luxe !... Maintenant, M'sieur Dame, filons admirer les monuments. Des pierres, des pierres, des pierres, comme disait Ha ml et.

On s'installa dans une Victoria. Maugis reprit son rôle de bonimenteur :

— La superficie de Londres est vingt-deux fois plus étendue que celle de Paris. Voici Trafalgar Square, célèbre parce qu'il possède des fontaines jaillissantes qui ne se taisent ni jour ni nuit (Ohé, Bénigne !) comme la place de la Concorde, une statue équestre comme la place des Victoires, des lions comme la place de la République et, comme la place Vendôme, une colonne commémorative ; celle-ci est dédiée à Nelson dont le pommeau d"épée, vu sous un certain angle — tenez, ici, en tournant le dos au Morley's Hôtel — se profile indécemment sur le ciel gris ; il a phallus, je bafouille, il a fallu que le sculpteur ait supposé son glorieux modèle .en train de penser à lady Hamilton. N'insistons pas. Ça c'est un omnibus automobile, « motor-bus » qu'on dit ; y a pas mieux pour faire tomber les cabs. et aussi le prix des

loyers dans les rues où passent ces monstres ébranleurs de maisons.

Allons jusqu'à la Tour de Londres, qui est plus basse que la Tour Eiffel mais pas mal plus ancienne ; c'est là que Charles Ier fut exécuté, ou Charles II, peut-être ? Non, n'entrons pas aujourd'hui : la vue des diamants de la Couronne enlinceulerait Pimpin de tristesse pour toute la journée... Maintenant, revenons par les quais, vous remarquerez qu'ils sont vierges de bouquinistes... Au loin, vous apercevez le Parlemeni, nous le visiterons demain. Rien n'est fatigant comme l'état d'âme d'un excursionniste ; rentrons luncher.

L'après-midi se passa en flâneries dans Bond street et Piègent street. Pimprenette s'attarda, admirative, aux devantures des maisons qui se recommandaient des noms, bien anglais de Lacloche, Cartier, Chaumet, Charvet, Paquin, Béer, etc.

— En somme, Pimpin, c'est la rue de la Paix, déclara M. Tardot.

— En plus étroit, compléta-t-elle.

— Vous ne savez pas regarder Londres, mes pauvres enfants ! Moi, je sais voir, entrevoir et j'aperçois même des choses que vous ne soupçonneriez pas...

— Lesquelles?

— Des tas ! Tenez dans les bars, que remarquez-vous ? Des gens qui boivent. Un point, c'est

tout. Moi, psychologue, je déniche, entre deux clients qui ne semblent pas se connaître, la parole qu'on n'entend point, le regard qui demande, le sourire qui accorde. Au Criterion, par exemple, combien de fois ai-je vu un jeune et séduisant lifeguard entré seul, ressortir au bout de dix minutes avec, dans son sillage, un monsieur chic ou un gigolo voyant.

— Oh ! zut alors, des coquines !

— Parfaitement, chaste Pimprenetle ; quelquefois même, ça leur joue de vilains tours, l'amour de l'uniforme, à ces suiveurs qui feraient mieux d'être plus antimilitaristes. Il n'y a pas très longtemps, ladies and gentlemen, un rouge « lobster » crut devoir venger à coups d'éperons l'honneur militaire outragé par un peintre, tout à fait dénué de talent, d'ailleurs.

— Qu'est-ce qu'on lui a fait, à ce soldat ?

— On ne l'a pas retrouvé ; on n'a pas dû le chercher beaucoup.

— Et au peintre ?

— On l'a enterré.

— ■ Il était donc mort ?

— Oui, les coutumes anglaises s'opposent à ce qu'on inhume un peintre, même convaincu d'unisexualité, avant son décès.

— C'est dégoûtant votre histoire, Maugis !

— Vous voulez de la respectabilité, de la mo-

raie?... Boum! servez chaud! Vous allez vous régaler d'un spectacle honnête, propre et bien fait, qui montre le vice puni et la vertu récompensée... Coachman, chez Mme Tussaud !

Il eut bien le cœur de les traîner, impitoyable, à travers les salles mornes de cet immense et ridicule Musée Oévin anglais.

— Regardez bien, voici nos contemporains en dehors de chez eux : the right hon. Joë Chamberlain, l'amiral Togo, le Président Fallières ; quelques défunts : Shakespeare, Pranzini, Léon XIII, enfin, puisque Pimprenette en réclamait tout à l'heure, voici des groupes moralisateurs, comme s'il en pleuvait : admirez cette impressionnante Course à la Ruine où l'on voit la « Tentation » d'un jeune gentleman qui, malheureux à l'écarté, essaie de faire sauter la coupe, tout en buvant celle, remplie de Champagne, que lui tend une dame en satin rose. C'est la vie même ! Ici, il fabrique un chèque et obtint en paiement quelques années de pénale servitude ; plus loin...

— Ah ! zut, la barbe !

— Comment, vous en avez déjà assez!... Mais il y a encore Robin ïïood, armé de sa trique, traversant un ruisseau d'eau naturelle, d'eau pour de vrai. Ça ne vous dit rien ?

— Les jambes me rentrent dans le corps, avoua le pauvre Tardot.

— Oui. vous êtes un type dans le genre de Schamyl, vous ne pouvez contempler les cires qu'assis. Voyons, un peu de courage; allons visiter l'abbaye de Westminster où tout est ancien, excepté le rétable, les vitraux, l'orgue, est-ce que je sais, moi !

— C'est là qu'est enterré Shakespeare, n'est-ce pas. Mau gis ?

— En tout cas il a là sa statue ; on dirait un ténor de province. Allons, venez admirer ce rendez-vous des gloires anglaises : Haendel qui est boche. Longfellow qui est Américain, Paoli qui est Corse...

Ils rentrèrent à l'hôtel vers cinq heures : M. Tardot, exténué de fatigue, hébété par le verbiage fumiste de son guide, assourdi par le tintamarre de la Cité, déclara qu'il n'en pouvait plus.

— Alors, la sieste s'impose, décréta Maugis. Nous n'irons pas dîner à Romano avant deux heures d'ici, de sorte que vous avez tout le temps de vous refaire un état d'àme.

Evariste-Anselme lui adressa un regard reconnaissant.

— Ben ! et moi ? protesta Pimpin. Tata ne s'imagine pas que je vais le regarder dormir, je suppose ?

— Je connais mon devoir, chère étoile ; pendant que ce notable commerçant jouira d'un repos que nous aurions bien gagné, je vous promènerai jus-

qu'à l'épuisement ! Après une tasse de thé chez le coûteux Rumpelmeyer (rien que pour s'essuyer les pieds sur le paillasson, vous payez 2 shellings 6) nous ferons un tour à Hyde-Park où les mystiques en plein air braillent les louanges de Jésus — Joy ! oh, joy ! Behold the Saviour ! — en accompagnant sur l'orgue et l'accordéon leurs cantiques de bastringue. Nous écouterons un instant le « Déiste Humanitaire » qui dit leur fait à tous les dieux inscrits en blanc sur sa bannière rouge « Jéhovah, Jupiter, Bouddah, Jésus-Christ, Zeus, et quelques autres moins notoires » ; nous pousserons jusqu'à la roulotte où des arracheurs de préjugés se livrent à l'extraction des idées fausses (Miousic !) et prouvent, Bible en main, que Jérémie a désigné la Grande-Bretagne comme la maîtresse des nations (XXXI, 7) et qu'Edouard VII descend directement du roi David (Samuel VII, 12, 16, Jérémie XXIII, 17, 26, Guibollard passim). Tout ça grouille, tout ça chante des prières, tout ça chahute... Je vais montrer à Pimpin cette salade d'An Mil et de Foire de Neuilly, s'pas Evariste?

M. Tardot acquiesça éperdùment et s'offrit, par le lift, le luxe d'une ascension opportune. Dès qu'elle fut seule avec Maugis :

— C'est vrai que vous voulez m'emmener voir ces maboules-là ? demanda Pimprenette avec un sourire ambigu.

— A moins, chère amie, que vous ne préfériez venir contempler la vue merveilleuse qui s'étend sous mes fenêtres.

— Mon vieux, ça n'était pas à moi de vous le proposer, mais je ne demande pas mieux...

Un piano lointain se mit à jouer Amoureuse. Les yeux de Pimprenette s'embuèrent, cependant que Maugis la conduisait vers un autre ascenseur, en fredonnant :

Viens, un pleyel invisible Murmure dans le verger ; La valse la moins nuisible Est la valse de Berger.

D'un coup sec, il referma la porte de fer et annonça :

— Un monsieur monte !

— Ben ! tu sais, mon gros chat, déclara Pimpin une heure après, en réparant le désordre qui régnait dans ses dessous, je m'étais toujours doutée que ça ne serait pas embêtant, nous deux !

— Ma chère enfant, je vous prie de ne pas me tutoyer, je déplore assez l'instant d'égarement...

— Y a pas à dire ! Tu as été... non, pardon ! Vous avez été... Enfin, c'a été rudement gentil de ne pas me faire enlever mes bottines, parce que,

pour les remettre après, il n'y a rien de plus rasant. Zut ! j'ai encore perdu une épingle à chapeau !

— De grande valeur ?

— ■ 2 fr. 90 aux Galeries Rochambeau.

Maugis erra par la chambre, se jeta consciencieusement à quatre pattes, malgré les protestations de Pimprenette, feignit de remuer quelques bibelots et, revenant vers elle, demanda :

— Si celle-ci pouvait suffire ?

— Voyons, Maugis, vous n'êtes pas fou ! Elle vaut au moins quinze louis !

— C'est un petit article local, un simple saphir de Geylan qui avait beaucoup plu à la jeune sujette d'Edouard VII dont j'ai cessé de déplorer la perte; je comptais lui offrir cette épingle en reconnaissance de la preuve d'affection... que vous venez justement de me donner. Vous voyez que ça ne pouvait pas mieux tomber.

— Tu es vraiment un chic type, seulement je ne voudrais pas que vous vous figuriez que c'est pour ça... Elle est jolie comme tout, mais ce que Tata va m'engueuler, quand je lui raconterai que je viens de me payer ce joujou-là !... Il est devenu si i apiat, depuis que ça n'est plus lui qui casque !

— Pauvre Tata ! Quand je pense qu'il dort de ce sommeil que donne une bonne confiance !

— Bah ! il n'est jamais cocu, Tata, puisqu'il

s'en fiche. Dis donc, Maugis, est-ce qu'ils vont te durer longtemps, tes remords ?

— Non, mes remords vont vite.

— C'est drôle, tout de même, je ne peux pas me figurer que c'est la première fois que nous... que tu... Enfin, il me semble que nous nous connaissons depuis très longtemps.

— On ne saurait trop agrandir le cercle de ses connaissances, ma Pimprenetle... A propos, silence hermétique, hein ? Il ne s'est rien passé entre nous...

— Rien ? répondit Pimprenette avec un sourire égrillard. Rien! Tu auras peine à me le faire croire!

... L'amoureux Mihaïl arriva à Londres le soir même où s'y révéla Pimprenette, qui affola tous les couturiers anglais par sa prestigieuse toilette en mousseline de soie cendre sous laquelle brillaient des dessous ardents, et des scintillements de paillettes couleur de braise. Avec ses cheveux d'un feu plus pâle, la nervosité devinée de son mince corps trépidant, elle avait l'air d'un traître petit brasier, mal éteint et qui couve...

L'auguste présence du prince conférant à cette solennité artistique un caractère presque officiel, le personnel de l'Ambassade de Morénie, au complet, tint à honneur de venir applaudir le succès de Mlle de Folligny. démarche empreinte d'un ré-

confortant loyalisme qui eut un retentissement d'autant plus grand que, ce soir-là, le public de l'immense Music-Hail était celui des plus somptueux galas de Covent-Garden.

En effet, bien que la « Season » ne fût pas commencée, la curiosité avait incité plusieurs pairesses à venir voir la jeune Parisienne dont les journaux, chapitrés par Maugis, annonçaient la venue avec tant de fracas : même, on eut la surprise heureuse d'apercevoir un instant l'élégante silhouette lasse de la duchesse de Rutland, exquise de grâce nonchalante.

Quant aux clubmen, bon nombre d'entre eux, qui n'auraient jamais eu l'idée de se déranger pour voir Mi s tin guette danser la « Pi-ouitt » au Palace, s'étaient fait un devoir d'assister aux débuts de Mlle de Folligny ; non seulement les membres de l'artistique Garrick, mais les mondains du Malborough, les gros joueurs du Turf, les country-gentlemen du Boodle's au teint vermillonné par le grand air, les brillants officiers du Guard's, voire les politiciens — libéraux du Reform-Club ou conservateurs du Carlton — se pressaient dans cette énorme salle de l'Empire dont les tapis semés d'abeilles, les boiseries incrustées d'aigles, tout le luxe napoléonien fait songer à la reine Hortense et autorise le jeune et beau policeman de service à prendre l'air dunois.

2b0 UN PETIT VIEUX BIEN PROPRE

Pour charmer cette difficile assistance d'élite, la débutante ne disposait que de trois ou quatre couplets, bilingues il est vrai, mais insuffisamment géniaux, dont voici le meilleur :

Sur la plage — on the plage —

The are full of persiflage ;

"When I take ray bain-de-mer

At what do the men ail stare?

C'est un ange,

Quand elle plonge,

Elle a beaucoup de courage,

Il faut la voir

Dans son chic peignoir,

On the plage !

Mais, heureuse compensation à cette littérature déjà propagée par Gaby des Lys, la désirable Pimprenette se montrait, beaucoup, le plus possible, et le public n'en demandait, pas davantage.

Grand, blond, rose, Anglais pur sang, M. Gill applaudissait avec une belle humeur robuste, plus expansive que l'approbateur sourire errant sur les lèvres éloquentes de sir Edward Clark qui, machinalement, lissait ses favoris sournoisement lorgnés par Frank Richardson. Celui-ci, honni de Bayswater comme Alphonse Daudet de Tarascon, vantait les progrès de Pimprenette, qu'il connaissait en véritable Parisien, à sa voisine, une charmante femme aux yeux fins, aux blonds cheveux légers, Mrs. Leverson, chère aux lettrés

pour la délicate fantaisie de sa Douzième heure.

Le baron Pierre de Beaupré escortait la fille du peintre Clay, Mrs. Denison Glyn, que ses cheveux fauves et sa carnation d'opale fluide faisaient ressembler à un Henner habillé par Boldini.

Bernard Shaw, bien qu'on eût annoncé sa venue, ne parut point et personne ne regretta l'absence de sa barbe rouge, de ses paradoxes durs, de sa grincheuse malveillance qui rend si difficile à manier ce bâton nerveux. En revanche, on vit pontifier Hall (laine, gaveur attitré des jobards bien pensants qui se régalent de son christianisme pour bas feuilletons, et répètent (en anglais) : « Donnez-nous aujourd'hui notre Montépin quotidien » ; d'ailleurs, au bout de quelques minutes, horrifié à la vue des mollets nus exhibés par la petite Parisienne, l'édifiant gâcheur de romans se leva, replaça son feutre de peintre en bâtiment sur ses cheveux longs et se retira, tout hérissé d'une vertu ostentatoire dont sembla s'amuser discrètement le subtil critique de la Sakirday Revieiv ; lorsque son pieux confrère quitta la place, l'exquis dandy de lettres Max Beerbohm eut un sourire qui en disait long sur son goût pour les fabricants d'homélies-mélos.

Indiscuté, le triomphe de Pimprenette fut durable ; la mode s'établit bien vite d'aller l'applaudir à l'Empire, vers dix heures.

Les Londoniens, accoutumés à vénérer des actrices françaises « arrivées » (et môme passées), savaient gré à celle-ci de n'être pas quinquagénaire ; sa jeunesse qui semblait garder les charmes de l'enfance, la nature même de son talent espiègle et pervers les enchantaient. Elle seule attirait l'attention et les bravos. On ne regardait plus les « conjurors » venus des Folies-Bergère, ni la troupe tyrolienne (feutres verts et molletsjambonneaux) qui troulalaïtait dans la plus complète indifférence ses vésaniques idylles :

Biiabeii, denkst-wol af mi?

Ach dà denk i af di !

Holla die gugu, jugli, holdio !

On oubliait la réclamiste Alice Pearce, pourtant honorée, affirmaient les affiches, d'une bénédiction de Sarah « blessed by Mme Bernhardt ». On ne voulait plus que Pimprenette. Elle avait autant de succès que Fragson.

Dès qu'elle entrait en scène, les péripatéticiennes du promenoir interrompaient leur déambulation professionnelle, et ces dames patientes, ornées pour la plupart d'accents exotiques et de lourdes robes d'occasion restées pour compte au pesant Redfern, couvraient de bravos la jolie Française, pensant ainsi faire preuve de jugement artistique... Aux fauteuils, les gens chic du Smart

Set se départaient en sa faveur de leur air immuablement embêté... Le colonel marquis Renaud de Sévigné-Montoron, à qui Pimprenette rappelait une toute jeune Grecque qu'il avait connue à Constantinople lors de ses fonctions d'attaché militaire, venait l'entendre au moins trois fois par semaine, accompagné de son ami le duc d'Epernon et, quelquefois, du marquis de Saint-Mégrin, un gentilhomme grisonnant, de haute mine, moins efféminé, certes, que son déplorable aïeul, mignon de Henri III, mais moins turbulent que le Saint-Mégrin dont la chronique de 1784 conte l'absurde duel avec son camarade des pages, M. d'Aubeterre.

J. Joseph Renaud, l'épéiste sans rival, vint de Paris pour voir la divette, accompagné du talentueux niçois Maurevert et d'Henri de Lavernière, un jeune diplomate dont on sait la terrible aventure avec certaine rousse aux yeux verts.

Dans les loges coiffées de baldaquins à rideaux tombants comme le lit de Marie-Louise, de belles Américaines rudanières, assez riches pour s'être offert en mariage d'authentiques ducs anglais, souriaient avec un évident plaisir en nasillant des éloges humoristiques auxquels un peu d'énervement se mêlait... Le caustique Harold Hughes émoussait pour Pimpin les pointes de ses épigrammes. Un soir, même, on se montra le critique

du Weeklji-Mail qui. très excité, omit dans son article du lendemain de citer Ibsen, pour la première fois de sa vie.

Deux jours après ces débuts. New-York et Chicago câblaient à M1Ie de Folligny de somptueuses offres d'engagement, malheureusement inacceptables puisqu'il fallait rentrer à Paris dans un mois. A Londres même, elle reçut des propositions d'un ordre moins général et put montrer à Maugis. le lendemain de la première, une demi-douzaine de lettres rédigées par des admirateurs sérieux, si sérieux que le plus jeune de ces six soupirants allait sur ses cinquante ans, d'un pas goutteux.

Le gros critique apprécia comme il convenait l'hédonisme de ces birbes impénitents :

— Ma chère, c'est un détail à consigner dans vos .Mémoires, vous pourrez écrire :

Six podagres m'étaient comptés, J'y prenais un plaisir extrême.

Au vrai, loin d'y prendre le moindre plaisir. Pimpin accueillit ces manifestations épistoîaires avec une indifférence qui lui valut une renommée de vertu plus utile encore que son talent.

Quant à Evariste-Anselme. personne à Londres n'avait jamais voulu le considérer autrement que comme le manager de l'étoile, ce dont il souffrait avec cette résignation qu'il opposait, depuis sa

ruine, à toutes les rigueurs de sa destinée confuse. Pimprenette avait d'abord essayé, loyalement, de se partager avec équité entre le Cecil et le Claridge's Hôtel où Mihaïl avait loué un magnifique appartement pour la durée du mois. Mais bientôt, du consentement même de M. Tardot, elle avait fini par passer les après-midi avec son royal amant qui l'emmenait souper, chaque soir après le spectacle. La valse de The Merry Widotr. l'inéluctable Though I say not... ils la subirent au Prinees's où, du moins, les violons savent chanter : ils la subirent au Trocadéro où Maugis leur avait signalé un Johannisberg qu'il déclarait « de tout repos » parce qu'après la troisième bouteille, disait-il, on dormait douze heures d'affilée : ils la subirent au Criterion dans la salle où les salamandres de François Ier s'étonnent de figurer parmi des motifs d'architecture moresque. Le plus souvent, ils s'attablaient au Carlton dont Pimprenette appréciait surtout les mille lampes doucement tempérées par des abat-jour roses, si favorables au teint ! Quelquefois, elle exigeait que l'on s'encanail3àt> au ContinentaJ, pour se divertir à contempler l'allure vannée des cocottes et à être contemplée par elles, sûre de son maquillage et de son couturier, amusée de les voir sortir en troupeau, à l'heure de la fermeture, quand les pousse sur le trottoir1 de Picca-

dilly le « Move on » des policemen, placides gardeurs de ce bétail.

M. Tardot, lui, s'ennuyait désespérément. Incapable de dire, ou même de comprendre un seul mot d'anglais, il errait peureusement dans les rues, sans oser s'éloigner beaucoup de son hôtel, effrayé des cochers londoniens qui s'obstinent à prendre leur gauche au risque d'écraser les Français ; incapable de grimper dans un hansom sans se salir de boue à moins que le portier de l'hôtel ne vînt emboîter la roue gauche dans son parecrotte d'osier ; assez distrait pour buter contre les pierres qui assujettissent les placards multicolores dont les vendeurs de journaux couvrent le trottoir ; marri de l'insuffisance des dessous féminins quand le retroussis maladroit d'une robe coûteuse lui laissait voir, trop souvent, un jupon de moirette à douze shellings six ; inquiet de la sauce à la menthe, de la crème versée dans les salades de fruits, de la compote de calvilles accompagnant le rôti de porc, du pudding à la graisse de bœuf aggravé de mélasse ; choqué, lui, libre-penseur endurci, des versets du Nouveau- Testament affichés dans les wagons du métro entre les réclames des manucures-chiropodistes et les avis interdisant de cracher.

Il déjeunait longuement au Petit Riche, au Café Marguerite, au Globe, au Holborn, dans tous

UN PETIT VIEUX lilEX PROPRE 287

les restaurants où il pouvait converser avec les garçons piémontais qu'il prenait pour des compatriotes ; il s'attardait, chaque soir, clans les librairies du West-End, pour y demander le Gil-Blas et le Radical à des commis qui lui répondaient avec le grasseyement de Paris cher à son oreille, pour se ragaillardir un peu aux boutades d'Alexandre Penïn. jovial représentant de la Librairie Française. Sans la défense formelle de Maugis, il eût volontiers fait un bout de causette avec les déplorables grues brabançonnes et luxembourgeoises qui représentent le demi-monde parisien sur les trottoirs de Soho ; le gros critique à force de lui faire lire le Mauvais mal du Dr Louis Jullien avait fini par le persuader des inconvénients variés, voire avariés, que présente la fréquentation de ces promeneuses, mais ses railleries n'avaient pu détourner le déraciné de s'asseoir, plusieurs fois par jour, dans les officines cinématographiques des « Voyages sans bouger », Hale's tours d'Oxford street et du Strand, qui faisaient défiler, devant ses yeux attendris, de tremblotants paysages de France.

Tant de noire tristesse touchait Maugis qui s'en voulait, au surplus, d'avoir... — l'occasion, le cœur tendre, et cette jolie diablesse de Pimprenette le poussant... — d'avoir trompé le pauvre bonhomme, privé de sa patrie et de son amie,

dont le double désarroi lui inspirait une confraternelle pitié. Il cherchait à le dédommager. Un soir qu'ils dînaient seul à seul au grill-room de Romano, confortable hutte d'opéra-comique pour squatters du Strand, il l'entreprit :

— Mon cher Tsrdot, si vous étiez encore le sage que j'ai connu à Besançon, savez-vous ce que vous feriez ?

— Je m'en irais vivre de mon reste.

— Pas tout de suite. Vous profiteriez de la liberté que vous laisse Pimprenette pour la tromper agréablement. De la sorte, vous planteriez sur la route du détachement un premier jalon. Les autres suivraient bientôt. Quand on prend du jalon, on n'en saurait...

— Hélas ! Pimprenette est la seule femme dont la possession ne me lasse pas.

— Elle ne vous lasse pas, mais vous ne la lâchez pas non plus ! Et si, par hasard, vous goûtiez du plaisir avec une autre, si vous vous avisiez que vous netes pas l'homme d'une seule femme..'.

— Sans doute, sans doute, ce serait un grand pas de fait. Mais je ne me sens guère le courage de courir l'aventure.

— Et si vous la rencontriez sans courir ?

M. Tardât sourit pour éviter de répondre. Maugis poursuivit, machiavélique :

— Mon invincible chorus-girl qui, d'ailleurs, ne peut pas se consoler du succès de Pimprenette, m'avait présenté une de ses petites amies, Lilian, ah ! je ne vous dis que ça !

— Jolie ?

— ■ Vous parlez ! Et bien balancée ! Et pas gênée pour prendre les attitudes sculpturales dont Isaclora Duncan et Sapho de Merville ont su ordonner la mouvante succession ! Et...

— Elle n'est pas inabordable ?

— Pas plus que moi. Contrairement aux us de la confrérie qui, d'habitude, met en pratique le précepte « Aimez-vous les unes les autres », cette enfant a toujours manifesté pour notre sexe un penchant que blâmaient ses camarades aux goûts aliacés.. Moi qui vous parle, j'ai eu peine à me défendre de ses attaques... Elle adore les Français, dont elle gazouille la langue divine avec l'amusant accent irlandais où les R roulent si joliment ; elle s'imagine que notre patrie, jadis glorieuse, reste « la plus grande dans le monde pour les choses défendues », et je suis persuadé qu'en vous présentant habilement comme un inavouable satyre...

(Ici Evariste-Anselme poussa un gloussement d'indignation flattée).

— Songez-y, homme de bien, c'est une Irlandaise pourvue, my sweet acushla dear, d'une

gorge exquise, alors que tant de jolies filles d'ici ont, pour nichons, deux piqûres de moustique. Elle incarne — le joli mot ! — elle incarne, au trois de The Merry Widow, une des cocottes parisiennes qui soupent et lèvent la jambe chez Maxim's. (Qualité moins appréciable, elle fait de l'aquarelle, sans doute parce que, selon l'apophtegme du Dr Henri Touchatout de Rothschild « la peinture et la danse sont des sœurs, comme tous les Arts El vous verrez qu'elle exhibe des cuisses tout à fait appréciables dans une manière de « cancan » que trop d'Anglais s'obstinent à considérer comme notre danse nationale. Elle est vive, elle est touchante, c'est comme un z'oiseau qui chante, et qui chante délicieusement, des choses bien parisiennes :

We are little Paris ladies Ev'ry one a Maxim's raaid is...

Elle a l'entrain pétillant de Gertie Millar, un sourire en fleur comme Lily Elsie, et une croupe sans prix, kif-kif le roi de Thulé. Ah ! ah ! vous pâlissez, colonel ?

— Vous m'en direz tant ! A quelle heure, et où peut-on la voir, votre petite merveille ?

— Au Daly's ; en prenant un taxi, nous arriverons encore à temps.

Maugis remarqua, amusé, que M. Tardot achevait son café avec une hâte fébrile.

Quoique la porte du Daly's Theater fût barrée de l'affiche « house full » on consentit à placer les deux tard-venus, Maugis étant connu comme l'ami de l'honorable Sidney L. White.

Dès l'entrée, ils se trouvèrent au milieu d'un public comme les théâtres de Paris n'en connaissent plus.

Plastrons blancs emperlés, décolletages neigeux, plumes et diamants se détachaient féeriquement sur les draperies rouge sombre d'une salle malheureusement alourdie par des imitations de hauts reliefs, trop semblables aux cuirs repoussés que travaillent les vieilles demoiselles férues d'esthétisme.

D'ailleurs, la pièce ayant été jouée plus de deux cents fois, ils ne virent personne de connu, sauf la famille Dare, célèbre de par les cartes postales, qui occupait l'attention des petites places et une loge de balcon : Phyllis, blonde douceâtre, Zena, fière d'exhiber sa brune maigreur voyante d'Italienne, à la veille de paraître sur la scène de l'Aldwych, cornacquées par un frère quelconque...

Les deux complices étaient arrivés au bon moment. Maugis, un peu blasé sur la performance de Lilian Grâce qui entrait en scène, se mit à

contempler admirativement l'impeccabilité des habits noirs :

— Pigez-moi ces sifflets, Tata. Est-ce coupé ? Qu'un habit véritable est une douce chose !

Mais, indifférent aux élégances masculines, son compagnon détaillait, d'une lorgnette avide, Lil'*an exhibant des jambes concupiscibles, tout en sopranisant un couplet (anglais, cela va de soi) où elle s'affirmait « quite parisienne » sur un air viennois. Maugis se divertit de cette silencieuse extase.

— Vous n'avez pas l'air de la trouver trop moche, Evariste de mon cœur ?

M. Tardot ne l'écoutait pas. Une fois encore — ô retour éternel ! — il subissait les -impressions ardentes qui l'avaient envahi, ce soir inoubliable de Besançon, lors de la première apparition de Pimprenette. Avec un frémissement, il sentait se lever en lui, violent, impérieux, un autre désir. « Je suis sauvé », pensa-t-il, et ses yeux ne quittèrent plus la chanteuse.

Des acclamations frénétiques saluèrent la fin de la scène.

— Maugis, demanda M. Tardot, d'une voix angoissée par la crainte d'un refus, est-ce que vous pourriez me présenter dès ce soir à cette délicieuse Liliane, Lilienne, comment prononcc-t-on ?

Je ne sais pas comment s'orthographie son nom, je n'ai pas de programme.

— Vous n'avez pas besoin de programme, effervescent Tata ; et surtout, pour en obtenir un, ne vous avisez pas d'offrir six pence à cette vieille dame en bonnet tuyauté ; ce n'est pas une ouvreuse, mais une veuve tout ce qu'il y a de bien, Iady So-and-So, qui a plus de mille livres de rentes que je n'ai perdu de cheveux.

— Mais Liliane, Liliane ?

— Tout de 5-uite, tout de suite, petit passionné ! On baisse le rideau de sûreté ; filons sur la scène. Grâce au piston de l'éminent Sidney L. White, je suis à l'aise, comme un trombone, dans toutes les coulisses. (Si vous ne comprenez pas, flûte !) Liliane me reverra avec d'autant plus de plaisir qu'elle doit me croire brouillé avec elle depuis que j'ai plaqué son amie.

— Mon cher Maugis, dit M. Tardot avec effusion, vous allez, je crois, me rendre un immense, un inoubliable service.

— Je le crois aussi ! Mais ôtez donc votre gant droit, sacré Français que vous êtes !

Deux minutes après, en dépit de toutes les interdictions officielles, le Sésame du nom de l'agent leur valait l'insigne faveur de pénétrer dans la loge de miss Lilian Grâce. Elle poussa un cri de joie à l'entrée de Maugis et se retourna vive-

ment, montrant de plus près à M. Tardot ébloui ces yeux allongés, cette grande bouche aux coins tendres et profonds, sous un nez palpitant, toute cette beauté irrégulière qui parc l'Anglaise brune d'un charme un peu bohémien.

— Permettez-moi de vous « introduire » mon vieil ami, M. Tardot.

— Oh ! no ! pas si vieil, répliqua-t-elle en tendant sa petite main à Evariste-Anselme qui la serra avec une reconnaissante émotion... Il a vraiment une tout à fait jolie tête de, comment dire? « vieux marcheur ».

Les deux amis éclatèrent de rire.

— Vous me flattez, protesta l'intéressé, je ne suis, moi, que le dernier venu de vos admirateurs... mais le plus fervent, le plus sincère, le plus...

— Ah ! ces Français ! comme ils parlent toujours !... La politeness française !

— Ce Lovelace agit mieux encore qu'il ne parle, chère amie ; tel que vous le voyez, il remplit avec gloire les fondions d'amant de cœur.

— Voyons, Maugis, vous parlez à travers votre chapeau... je veux dire, derrière votre cou !

— Vous voudriez insinuer, petite girl irrespectueuse, que je dis des bêtises ? Jamais je ne fus plus véridiquement sérieux. En dépit des gestes de protestation qu'il multiplie à mon adresse,

plein d'angoisse, rien ne m'empêchera de proclamer que ce Tardot, ici présent, est un véritable casse-cœur. Et la modestie, qui sied au vrai satyre, l'empêche seule de vous avouer qu'il a pour maîtresse haute et noble damoiselle Pimprenette de Folligny, et aultres lieux.

— Elle est délicious ! Je l'aime tant !

— ... Que ça ne vous ennuierait pas autrement de la tromper ? continua Maugis, qui commençait à connaître le pauvre cœur des femmes.

— Oh ! Messier Terdot ne voudrait pas faire une telle chose !

— Mais si ! mais si ! J'ajoute, à sa décharge (ne faites donc pas la tête, Evariste !) que jamais il ne consentirait à tromper sa Pimprenette avec une autre personne que vous !

— Oh ! naughty ! Vilain Maugis, vous êtes une parfaite nuisance ! s'écria miss Lilian Grâce avec une expression d'épouvante amusée.

Mais elle jeta vers Evariste-Anselme un regard qui disait assez que la présentation avait atteint son but.

— Nous ne vous gênons pas, au moins, en en- \ unissant ainsi votre loge? demanda le critique.

La jolie Irlandaise sourit de cette discrétion tardive.

— Même si c'était vrai, vous n'en seriez jamais reprochés par moi, fit-elle gaîment.

Maugis esquissa une fausse sortie fort bien réglée, en faisant mine d'entraîner M. Tardot qui protestait.

— No ! no ! Don't be silly ! s'écria la petite en leur barrant la porte. Je me déshabillerai tout à l'heure seulement. Causons avant.

Maugis se rendit compte que l'entretien en était arrivé au point précis où il avait voulu l'amener et que sa présence devenait inutile, sinon nuisible à la cause de M. Tardot. Il se rappela fort à propos qu'il devait beurrer de quelques compliments le baron G. Graves-Popoff, l'irrésistible ambassadeur marsovien.

— Je reviendrai vous chercher ici, old Tata. Surtout ne quittez pas la loge de miss Lilian Grâce et ne vous risquez pas dans les coulisses : vous n'auriez qu'à vous y perdre !

— Ah ! je me perdrais bien ici, soupira M. Tardot d'un ton de conviction romantique, qui ne parut point déplaire

Enfin seuls ! Il poussa sa pointe, et si loin que Lilian dut lui rappeler la police sévère des théâtres soumis aux décrets de la pudeur anglosaxonne, mais elle ne mit dans cette simple formalité ni reproche, ni ressentiment, de sorte que son nouvel adorateur, qui ne perdait la tête qu'avec méthode, ne laissa pas échapper une si

belle occasion d'insinuer qu'on pourrait peut-être se voir ailleurs.

— Je suis seulement libre l'après-midi, répondit l'actrice.

Et comme son interlocuteur allait se risquer à lui demander quel était l'heureux amant auquel elle consacrait ses nuits, elle ajouta :

— Vous devez être comme moi.

— Pourquoi ?

— Of course ! Puisque vous êtes le sweetheart de M"e de Folligny, je pense que vous êtes défendu par elle de découcher. Elle vous aurait sur le tapis.

— Gomment ? Sur le tapis ?

— Je veux dire qu'elle vous tirerait par-dessus les charbons, qu'elle vous réprimanderait terribly.

Evariste-Anselme réfléchit rapidement que son après-midi du lendemain ne serait point libre, puisque c'était son tour de Pimpin.

— Après-demain ? voulez-vous, chère miss Grâce? J'irai vous prendre chez vous...

— Me prendre ! comme ça, tout de suite ? Oh ! non, pas chez moi... c'est tout à fait impossible.

— Y a du monde ? demanda M. Tardot d'un accent canaille qui eût réjoui son professeur Maugis.

— Il y a... mon propriétaire, répondit-elle en riant.

— Je parierais que vous ne payez jamais votre terme !

— ... Vous êtes très amusant, funny... Mais non. ça nest pas un propriétaire comme ça que je veux dire... c'est mon... mon...

Elle eut une jolie moue de découragement, à ne pouvoir exprimer sa pensée...

— Votre banquier ?

— Tes ! Banquier ! Si seulement vous saviez comme il est ennuyant!... C'est un clergyman ! Il veut me ramener à la vertu !

— Par le chemin ' des écolières ? demanda M. Tardot qui se jugea plein d:à propos.

— C'est ainsi ; mais je peux aller dehors, la journée, comme je veux ; nous pourrions nous rencontrer dans un square, ou à l'entrée du Tube.

— C'est que je ne connais pas bien Londres, objecta M. Tardot, qui se souciait peu de poursuivre au grand air un entretien si bien engagé.

— On cause dans les squares ou dans le Hall des Tubes... Métro... vous savez bien, reprit-elle, Gomme répondant à la pensée de l'entreprenant vieillard.

Et, après une seconde de réflexion :

— Etes-vous restant au Cecil, avec Maugis ? yes ? Alors nous pouvons avoir un rendez-vous à

la station de Charing-Cross. C'est juste deux minutes de chez vous. Et pour moi... well.

M. Tardot se résigna à ce pis aller, se réservant de guider la conversation vers quelque autre endroit moins public, après qu'il aurait consulté Maugis.

— Entendu, je vous attendrai là après-demain de trois à quatre heures.

— Je serai à trois heures cinq, je suis très ponctuelle.

Maugis rentra là-dessus, vit du premier coup d'œil qu'on avait su mettre les baisers doubles et emmena le triomphant Evariste. Dès qu'ils furent sortis de la loge, il l'interrogea joyeusement :

— Eh bien, vieux satyre ?

— Eh bien, mon cher ami, je me trouve dans un grand embarras.

— Vous m'aviez pourtant l'air de vous entendre le mieux du monde ?

— Certainement. Elle a bien voulu accepter un rendez- vous !... Oh ! un rendez-vous dans le Tube... Je n'aime pas beaucoup ce tube.

— Si encore il était à bords plats ! En tout cas, votre entrelien pourra se prolonger ailleurs.

— Elle me l'a bien laissé entendre, mais c'est ici, justement, que j'ai besoin de vos précieux conseils. Où l'emmener?

Maugis réfléchit un instant :

— C'est assez difficile, en effet, et il y faut une pratique qui vous manque. Vous n'avez pas l'habitude... on l'a, du reste, rarement la première fois qu'on fait quelque chose. Et puis, votre ignorance de la langue anglaise pourrait amener des complications sinon diplomatiques, au moins gênantes... Voyons, pour quand avez-vous pris rendez-vous ?

— Pour après-demain... c'est le prince Mihaïl qui sera de service auprès de Pimprenette et j'aurai tout mon après-midi.

— Mais alors, puisque Pimpin ne sera pas là, qui vous empêche de recevoir Lilian au Cecil ?

— Vous comptez sans la redoutable Hortense ! Même en admettant que je puisse l'évincer, la présence de miss Grâce à l'Hôtel ne manquerait pas de faire causer.

— Mais si elle vient dans ma chambre ? : — Je ne comprends pas.

— C'est, pourtant, bien simple!... Vous la retrouvez à Cha ring-Cross ; après quelques instants de conversation, vous l'envoyez chez moi ; nul ne s'en étonne, j'ai déjà été barbé par cent vingttrois cabotines et quarante-deux habilleuses depuis mon arrivée, de sorte que le personnel a cessé de^ s'intéresser à ces allées et venues féminines : je reçois donc miss Lilian Grâce et ie

l'installe : au bout de cinq minutes, vous rentrez seul à l'hôtel et vous montez me faire une petite visite, comme cela vous arrive tous les jours. Je m'aperçois que j'ai des courses à faire et je vous laisse tous les deux. Je ne suis plus Maugis, je suis Battaros..., pornoboskos eimi kai ouk aparneumai.

— Je ne sais pas l'anglais, cher ami, je sais seulement que je vous ai une vive reconnaissance de tout ce que vous faites pour moi.

— Puissiez-vous en profiter, vieux satyre, et vous apercevoir que vous n'êtes pas « l'homme d'une seule femme ».

M. Tardot en acquit le surlendemain la preuve la plus évidente et la plus agréable, car tout se passa comme Maugis l'avait réglé et Lilian se prêta joyeusement à la combinaison, encore qu'elle n'en portât point.

Le vieux Français assouvit la curiosité de la jeune Irlandaise grâce aux ressources de son expérience qui fit comprendre à sa partenaire combien les races latines savent apporter aux choses de l'amour un merveilleux instinct de la conversation. Elle connut ces caresses qui valent à nos compatriotes une réputation déplorable, mais enviée...

Le crépuscule londonien (qui dure souvent toute la journée^ s'étant épaissi autour de ces joies cou-

pables, une profonde obscurité avait envahi la chambre complice de Maugis lorsque, vers six heures, une clef grinça dans la serrure.

Evariste-Anselme qui, sans être innocent, avait les mains pleines, se redressa, tandis que sa partenaire, épouvantée, se jetait à plat-ventre d'un sursaut d'anguille et cachait sa figure dans ses bras repliés.

Un pas léger errait dans la chambre...

— Alors, quoi ? tu pionces, vieux Maugis ? demanda la voix claire de Pimprenette.

M. Tardot, effaré et tremblant, comprit alors le sens profond de la parole de Job et le poil de sa chair se hérissa. Son angoisse se résuma dans une pensée rapide :

— Pourvu qu'elle ne trouve pas l'électricité ! C'était trop espérer de la Divine Providence.

Une lumière brusque et dure envahit la chambre, éclairant la honte d'Evariste-Anselme et la confusion de miss Lilian Grâce qui ne laissait voir, du reste, qu'un remous de cheveux bruns où brillait le récif poli d'une jeune épaule.

Pimprenette jeta un grand cri, recula d'un pas, s'adossa à la cheminée, et trouva seulement la force de murmurer :

— Ça, par exemple, c'est trop raide !

Son infidèle ami, assis maintenant sur le bord du lit coupable, commençait à reprendre ses es-

prits ; nier son infidélité lui parut hasardeux, mais une inspiration d'En Haut l'illumina et c'est du ton le plus calme qu'il posa cette question :

— Voudriez-vous, ma chère amie, me dire ce que vous venez faire chez Maugis, comment vous avez une clef de sa chambre, et pourquoi vous le tutoyez ?

Pimprenette s'appuyait, essoufflée et pâle, à la cheminée ; elle avait les yeux plus grands que d'habitude et on voyait trembler, sur son épaule, la plume frondeuse de son chapeau... Elle suffoqua une minute avant de répondre :

— Tu ne manques pas d'aplomb ! Comment, c'est toi qui vas me demander de me justifier ? Toi ! toi, que je pince...

— Evidemment, il n'y a pas à nier... nous nous sommes trompés et...

— Mais ça n'est pas la même chose, interrompit fougueusement Pimprenette. Toi, quand je te trompe, tu t'en fiches, tandis que moi...

Un sanglot lui vint, qu'elle refoula, ne voulant pas pleurer devant sa rivale. L'effort qu'elle fit pour comprimer ce gros chagrin et aussi la brûlure du mascaro délayé par les larmes commençantes suscitèrent en elle une colère soudaine. Elle marcha vers le lit, les mains tendues, criant :

— Et d'abord, je voudrais bien savoir quelle est la gonzesse...

SOi UX PETIT VIEUX BIEX PROPRE

Le remous de cheveux bruns s'agita, noyant ; l'épaule nacrée... M. Tardot s'était dressé ; il saisit les mains de la jolie rageuse, disant avec un sang-froid qui la démonta :

— Il est inutile d'injurier Mademoiselle, elle ne comprend pas un mot de français.

— Ah ! Et puis après tout, je m'en fiche ! Je ne te ferai tout de même pas le plaisir de me crêper le chignon avec tes maîtresses, déclara Pimprenette avec un ton digne, et un mouvement d'épaules qui l'était beaucoup moins.

Et. avec une logique toute féminine, elle ajouta :

— Mais tu m'as fait bien du chagrin !

— Ma pauvre Pimpin, soupira-t-il sincèrement ému.

— Ah ! non, Tata, pas de giries ! A présent, vois-tu c'est fini, nous deux. Et je crois que ça vaut mieux. Je te gardais par pitié...

— Vous venez, ma chère, de prononcer une parole irréparable !

— Je le sais, et je l'ai fait exprès. Dans ce moment-ci, c'est moi qui ai le plus de courage de nous deux... Mais, que veux-tu, il fallait bien que ça se casse un jour ou l'autre. J'aurais fini par te rendre malheureux... j'ai peut-être même déjà commencé...

— Je ne vous ai jamais rien reproché.

— Non. mon pauvre Tata et c'est bien de ça

que tu souffrais. Mais toi qui t'imaginais ne pas être fichu de pouvoir vivre sans moi, tu vois à présent, qu'il y en a d'autres que ta Pimpin... C'est au moins ce cochon de Maugis qui a manigancé tout ça !

— Vous parlez sans respect de votre dernier amant, fit Evariste-Anselme, sardohique.

— Bah !... c'est un bon copain qui nous a rendu service à tous deux. Et maintenant, au revoir, Tata ! Nous resterons amis.

M. Tardot essuya une petite larme que ne lui eussent point arrachée les pires injures.

— Je retourne chez le prince. Hortense m'apportera mes affaires ; si tu m'en crois, tu rentreras à Paris. Nous nous y reverrons dans quinze jours, quand tout ça sera un peu loin.

Elle était déjà près de la porte.

— On ne s'embrasse pas ? balbutia M. Tardot. Pimprenette détourna la tête, pour cacher ses

yeux.

— J'aime mieux pas, dit-elle.

Et, avant de disparaître, elle cria vers le lit où Lilian restait la tête enfouie dans l'oreiller :

— Adieu, petite angliche. N'est-ce pas que je ne suis pas trop rosse ? Mais, croyez-moi, ne prenez pas le béguin pour ce vieux polisson- là... Vous voyez comme ça finit !

La porte se referma. Les cheveux s'agitèrent

sur l'oreiller ; un nez malicieux, deux yeux de chevreuil, une bouche incorrecte et tentante émergèrent de leurs ondes brunes et miss Lilian s'écria :

— Comment, méchante chose que vous êtes, vous ne courez pas après elle ?

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