‹ Un petit vieux bien propreChapitre 2 sur 12 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Un Sage

— Ça y est ! Elle est encore bouchée !

M. Evariste-Anselme Tardot venait de constater que, décidément, Juliette ne tirait pas... Juliette ! Une pipe choisie entre mille par un ami de Saint-Claude, et qu'il avait baptisée de ce nom shakespearien en irrespectueux souvenir de sa peu regrettée compagne qui depuis six ans s'était, enfin, tue.

Dédaigneux des récriminations, en homme que n'étonnent plus les menues déceptions et les déboires mesquins dont se hérisse la vie — si « quotidienne » — M. Tardot cracha par-dessus la terrasse où il s'accoudait.

Un ciel de mai, balayé de nuages, bleuissait d'ombres mouvantes ce paysage franc-comtois dont M. Tardot connaissait tous les reliefâ,

toutes les combes rapiécées de vert velouté et de jaune lépreux.

Au-dessous de lui s'étageaient trois terrasses fleuries, taillées sur la pente raide, et le « parc » s'achevait, plus bas, en bosquets peignés, puis en prairie, enfin en potagers dont les platesbandes quadrangulaires et nettes évoquaient, à distance, un Versailles minuscule : haies naines de persil et de thym, quinconces de salades jeunes, autour d'un vivier limpide et frissonnant.

Besançon gisait là, en bas, tout en bas, invisible derrière l'épaule d'une colline. L'église de Saint-Ferjeux, blanche comme un œuf,, trouait la verdure de son dôme paradoxalement bysantin, et vers l'ouest libre, poudroyant de lumière, le Doubs luisait, vif et froid comme un poisson.

M. Tardot regardait, sans le voir, ce pays plus sévère que la trop aimable Suisse toute proche, nu et brûlé par places comme une torride Espagne.

Sa main sèche et soignée tiraillait les poils de sa moustache blanche et ses petits yeux gris, restés vifs et durs, ne contemplaient que la vanité, chaque jour vérifiée, des choses humaines.

Il n"attendait plus rien de la vie.

Et, pourtant il avait atteint son but et réalisé toutes ses ambitions : son rêve était là, à portée de sa main, sous la forme de cette Villa des

Monts qu'il habitait depuis cinq ans et où il avait pris sa retraite, après avoir revendu, avec trois cent soixante-quinze mille deux cent dix francs de bénéfice net, ses magasins de la rue Saint- Marc (Maison Lampier, Tardot et Cie — Roanneries en gros et en détail. — Fondée en 1851. — - E.-A. Tardot fils, gendre et successeur).

De vingt à cinquante-quatre ans, durant toute sa vie active dans le fracas du Sentier encombré, parmi les soucis des échéances, des inventaires et des expéditions, M. Tardot n'avait jamais eu qu'un désir : ne rien faire ; qu'une joie : la mort de sa femme, née Juliette Lampier.

De ce mariage de raison (sociale), imposé par les deux familles, il gardait l'impression d'avoir passé quinze années dans la fadeur poisseuse d'un bain de guimauve.

Doucereuse et lymphatique, sans grâce et sans beauté, Juliette parlait, parlait, parlait. Son tiède bavardage ruisselait intarissable, du matin au soir, jusqu'à l'heure où sa chair, grasse et blafarde, emplissait le lit conjugal.

— Je couche avec cent soixante-quinze livres de beurre, répétait tristement M. Tardot à ses amis qui, depuis longtemps, ne lui répondaient même plus que rien n'est meilleur dans les épinards et que la dot de Mlle Lampier lui avait per-

mis de « s'élever à une des situations les plus honorables du Sentier » !

La dot de Juliette !... Quinze années durant, Evariste-Anselme n'avait pas passé un seul jour sans que sa femme prît soin de lui rappeler les déplorables spéculations de M. Tardot père qui avaient failli ruiner la maison, ainsi que l'apport de ces soixante-dix-huit mille francs mis de côté par le ménage Lampier « pour marier la petite », et grâce auxquels la raison sociale Lampier-Tardot tenait toujours, haut et ferme, l'étendard enrubanné de la Roannerie en gros et en détail.

En réalité, ce relèvement n'était dû qu'au travail incessant d'Evariste-Anselme, à son esprit lucide et net. à sa parfaite probité commerciale, et surtout à l'attrait qu'exerçait sur la clientèle sa cordiale franchise.

M. Tardot se montrait aimable envers tout le monde, sauf sa femme. A elle seule, il réservait ses rebuffades qu'elle subissait avec une résignation exaspérante. Il l'eût battue, sans la répulsion que lui inspirait cette chair flasque et molle où il lui semblait que ses doigts se seraient enfoncés.

Dès la seconde année de leur mariage, il avait renoncé à se livrer sur sa femme aux outrages

conjugaux. Tous les samedis soir, il la trompait, par mesure d'hygiène régulière, sagement. Une maison voisine, dont il était devenu l'habitué, fournissait à ses effusions hebdomadaires des confidentes attentives et expertes à consoler les infortunés maris des maussaderies du foyer domestique. Le personnel se renouvelait assez souvent pour que M. Tardot ne se trouvât jamais obligé d'ouvrir son cœur deux fois de suite à la même élue. De la sorte, il avait vécu loin des orages de la passion, sans user ses jours à ia poursuite d'un intangible idéal.

Ainsi le plus parfait désaccord s'était imposé dans ce ménage modèle, jusqu'au jour où M. Tardot commit l'erreur de s'oublier avec une jolie cliente, qui lui avait exprimé le désir de payer en nature : combinaison propre à satisfaire l'équité du négociant et son souci des exactes rentrées.

Il se laissa donc faire, et si bien que la jolie cliente rechercha d'autres occasions de lui prouver sa reconnaissance ; mais après deux quinzaines, Evariste, qui tenait avant tout à sa tranquillité, opposa une fin de non-percevoir la dîme dont il estimait que sa débitrice s'était suffisamment acquittée, et lui rendit une liberté qu'elle ne lui demandait pas. Mortifiée, la dame se fit un devoir de révéler à Mme Tardot, qu'elle détestait,

comment ce papillon d'Evariste-Anselme opérait ses recouvrements.

La légitime fureur de Juliette éclata, d'autant plus violente que l'hydropisie et la quarantaine dépassée depuis cinq ans ne lui laissaient aucun moyen de se venger. Un mois durant, elle accabla M. Tardot d'injures et d'avanies, dont la plus agréable, pour lui. fut la décision irrévocable de faire lit à part !

Il connut alors quelques jours heureux : il sut profiter des rancœurs de sa femme pour déserter autant qu'il put le foyer conjugal où s'était allumé cet incendie. Il conçut même l'espoir d'un divorce possible ; mais, par un de ces retours imprévus qui déroutent l'inexpérience des pauvres hommes. Juliette prit un parti suprême : elle pardonna.

Dès lors, l'existence de M. Tardot devint un supplice quotidien : il connut toutes les humiliations du pardon accepté : il retrouva chez >.■< femme cette soumission doucereuse qui l'exaspérait, encore aggravée par de continuelles allusions à cette faute dont il avait cru, un moment, voir sortir sa délivrance. Chaque jour Juliette lui rappelait qu'elle avait tout oublié, ce qui ne l'empêchait point de déplorer la sublime constance d'une fidélité conjugale dont Evariste-Albert ne lui savait aucun gré. Tout cela n'allait point

sans des crises de larmes suivies des pires abandons : M. Tardot fut obligé de se gendarmer pour maintenir le principe des lits jumeaux.

Enfin, un beau matin, il eut la surprise de constater que Juliette ne se levait point la première, comme d'habitude, pour présider au réveil de la maison. Il l'appela par trois fois, s'approcha du lit, et s'aperçut alors que sa femme avait les meilleures raisons du monde, et même de l'autre, pour garder le silence dont, vivante, elle avait toujours ignoré le prix. M. Tardot tomba à genoux et, pendant quelques instants, il crut en Dieu.

Six mois après, sa maison de commerce liquidée, il s'était mis à voyager, sans autre but que de jouir enfin de son indépendance. Au hasard de sa fantaisie, qui, d'ailleurs, manquait d'invention, il avait suivi à travers l'Europe les itinéraires tracés par les agences, mais la Nature ne l'ayant jamais invité ni aimé, il en eut bientôt assez de se plonger dans le sein qu'elle lui ouvrait toujours. Son intelligence, soigneusement fermée aux choses de l'Art, n'appréciait que le luxe des grands hôtels. Les chefs-d'œuvre lui opposaient une défense invincible...

Lassé, il débarqua un jour dans sa Franche- Comté natale où, attendri par des souvenirs d'enfance lointaine, ragaillardi par la rude et froide

bise qui sent le pin et la feuille de chêne, il acheta, du jour au lendemain, la propriété d'un industriel ruiné par la fabrication des casseroles en bi-mélal.

Et il s'était fixé là, pour ne rien faire, jusqu'à la fin de ses jours, qu'il tenait à prolonger le plus longtemps possible.

Ne rien faire! Enfin... Se sentir vivre !

M. Tarclot se sentait vivre, sans plus.

Insensible à tout le reste, il ne s'intéressait qu'à sa santé, qu'il avait gardée florissante.

L'âge n'avait atteint aucun des organes de « ce petit vieux bien propre ». L'œil restait vif, le cheveu dru, le jarret solide. A cinquante-neuf ans, il semblait encore quadragénaire. Sécot, il marchait d'un pas menu et rapide. Son unique souci était de n'en point avoir.

Les femmes l'intéressaient de moins en moins. Il attribuait à la sagesse de sa vie sans passion ni secousses le bel équilibre physique qu'il avait su conserver. Les exercices de l'amour ne le sollicitaient plus guère, non qu'il y fût devenu impropre, mais il redoutait l'essoufflement. Parfois, quand il venait passer une semaine à Paris, visiter son immeuble de la rue Saint-Marc" dont il avait gardé la propriété, et « parler affaires » avec son successeur, il s'accordait quelques distractions sensuelles, mais, hostile à tout excès,

il ne se risquait à ces jeux qu'avec une extrême prudence. Il voyait venir sans tristesse le jour où ces distractions ne le tenteraient plus.

En son méthodique égoïsme il avait su régler sa vie exactement, comme ses fournisseurs, s'épargnant jusqu'à la fatigue de vouloir, dont il avait dévolu la fonction à l'initiative de son valet de chambre, secrétaire, lecteur, masseur, médecin et conseiller ordinaire.

Car Baptistin Ladescasse méritait tous ces pitres et d'autres encore ! Ancien externe des hôpitaux de Marseille, doué d'étonnantes dispositions pour la Faculté buissonnière, après avoir, en quelques années, échoué à tous ses examens et dispersé le modeste héritage des « vieux », Baptistin était tombé dans une si profonde misère que la domesticité même lui devait sembler une délivrance. Dans l'antique Phocée, sa ville natale, il avait tâté d'assez de métiers pour ne plus s'ébahir d'aucun avatar nouveau, enfant prodigue mué en enfant prodige qui en avait vu, dans le monde des mentons bleus et des courtiers marrons, de toutes les couleurs.

De vingt-cinq à quarante ans, Baptistin tentant de résoudre par tous les expédients connus (et peut-être en inventa-t-il) le délicat problème de ne pas travailler pour vivre, tour à tour agent de publicité, homme-sandwich, croupier, camelot, figu-

rant. avait acquis, faute de mieux, les connaissances les moins usuelles et les plus mauvaises relations : en un mot il n'ignorait rien de la vie.

Réduit par la dureté des temps, et par un reste d'honnêteté atavique répugnant à certaines « occasions », aux fonctions d'interprète à l'Hôtel des Bains Saiins de Besançon, son étoile le plaça sur le passage de M. Tardot qui revenait de Suisse, si fatigué d'avoir trop longtemps entendu de l'italien, de l'allemand et du roman, qu'il eût, ce soirlà, causé en français avec le premier venu. De son côté le Marseillais, qui ignorait plusieurs langues, s'empressa d'abandonner à son malheureux sort un moldo-valaque qui les confondait toutes, pour se mettre à la disposition du voyageur français.

Entre tous les renseignements que M. Tardot ne lui demanda pas. Baptistin en donna sur lui-même, ravi de trouver un auditeur complaisant et parfois intéressé. A part soi, le calme Evariste-Anselme comparait sa propre existence, régulière et plate, à la vie tumultueuse de l'aventureux Phocéen. Tout de suite, l'idée lui vint d'attacher à sa personne ce garçon plein de ressources, qui lui épargnerait l'ennui de prendre des décisions à l'avenir.

Il venait justement de découvrir dans l'aprèsmidi cette Villa des Monts où il comptait enfin se reposer pour toujours : il dit à Baptistin son inten-

tion de se fixer dans le pays et lui proposa, presque timidement, d'entrer à son service. Enthousiasmé, Baptistin rendit au gérant de l'Hôtel des Bains Salins sa casquette galonnée, et à M. Tardot une réponse favorable.

Dès le premier mois, il montra tant d'habile activité dans l'installation de la Villa que M. Tardot lui accorda toute sa confiance et s'en remit à lui du soin de monter la maison. Baptistin se rappela fort à propos qu'il avait eu pour maîtresse à Bourg-en-Bresse, dix ans déjà passés, une jolie brunette, fille de cuisine qui promettait de devenir un cordon bleu. Il eut la franchise de ne point cacher à son maître la nature de l'intérêt qu'il gardait à cette aimable personne et M. Tardot lui en sut gré... Huit jours plus tard, Cléonice, point épaissie par la trentaine, accorte et de frais visage, débutait avec éclat à la Villa des Monts. Elle y fit merveille et, grâce à elle, M. Tardot connut certaines croûtes aux morilles, certains gratins de pommes de terre, certains coulis aux queues d'écrevisses, orgueil du pays qui vit naître Brillât- Savarin. Ainsi il trouva dans les plaisirs de la table la plus forte des raisons de vivre, qui lui manquaient un peu.

L'insidieux Baptistin lui en découvrit une autre.

Ayant conservé de ses études médicales, préma-

turément interrompues, le goût de la consultation, il se livra sur son maître à l'exercice illégal de la médecine, et M. Tardot prit dès lors un soin attentif de sa santé. D'abord préoccupé de concilier Belliol et Raspail, il en arriva à s'enthousiasmer pour l'antisepsie et l'hydrothérapie ; bientôt il ne considéra plus la vie que comme son propre but et son propre moyen. Volontiers il eût fait inscrire en lettres d'or sur la cheminée de sa salle à manger : « II faut exister pour vivre, et non vivre pour exister. » Une hygiène savante réglait l'emploi de ses journées : levé dès l'aube en toute saison, il passait deux heures dans son cabinet de toilette, où Baptistin le massait, le douchait, le frictionnait au gant de crin, le savonnait, l'épongeait, l'essuyait, le rasait, le coiffait, après l'avoir regardé, non sans quelque ironie indulgente, tendre des sandows, tirer au mur, soulever des haltères et s'escrimer des poings contre le punchingball pendu au plafond.

Après quoi, rincé, assoupli et comme paré, en son pyjama clair, d'une jeunesse nouvelle, M. Tardot gagnait la salle à manger et prenait son premier déjeuner. Longtemps, il avait hésité entre le thé, le café et le chocolat, mais les talents culinaires de Cléonice s'affîrmant, en chacune de ses spécialités, d'une perfection égale, Baptistin l'avait décidé à établir un roulement dont les alternances

régulières remplissaient l'agenda mensuel accroché au mur de la cuisine.

La table quittée, M. Tardot, accompagné de Baptistin, passait en revue toutes les pièces, et tous les services de la maison. Homme d'intérieur formé à l'école de sa défunte, il promenait sur tous les meubles un doigt soupçonneux, entr'ouvrait les tiroirs, subodorait la lingerie, comptait d'un œil exercé les douzaines de beau damassé, blanc comme porcelaine sous les bolducs roses en croix.

La visite se terminait à la cuisine, où sous les rayons d'or entrecroisés de ses casseroles et le reflet argenté de ses moules à pâtisserie, Cléonice rendait ses comptes et discutait avec Monsieur les menus du lendemain.

Il remontait alors dans sa chambre, toujours suivi de Baptistin qui l'aidait à s'habiller. Puis il redescendait, seul, au jardin, qui, du fond de la combe jusqu'aux trois terrasses à balustres, étageait ses bosquets peignés et ses allées en lacets de sable jaune ; ses prétentions au parc anglais cédaient, à cent mètres autour de la maison, devant un beau jardin à la vieille mode provinciale, un jardin riche et calme aux corbeilles ovales, rutilantes de géraniums, de rosiers taillés, de glaïeuls, voire de solides zinnias aux franches couleurs, serrés et papillotes comme des cocardes de

livrée. Le dahlia, le chrysanthème et le frêne rouge égayaient, jusqu'à l'arrière-automne, les trois terrasses et le rond-point de gravier dont la large maison basse marquait le centre.

Aux murs du verger, soigneusement blanchis à la chaux, s'agrippaient des rameaux réguliers, surveilles d'un œil amoureux par M. Tardot, fier d'y voir briller, l'été finissant, les longues poires en forme de larmes, qu'il ensachait de gaze comme le lustre du salon. A les cueillir, à les aligner sur un lit de feuilles de vigne pour le marché bisontin, leur propriétaire goûtait une double joie de père et de commerçant.

A midi précis, M. Tardot se mettait à table dans la petite salle à manger claire où le buffet Henri II et les chaises trop cossues, rapportées de Paris, semblaient dépaysés. Il déjeunait lentement, commentant chaque plat, tandis que Baptistin lui racontait les derniers potins de la garnison bisontine, complaisamment écouté par son maître dont cette gazette parlée flattait l'antimililarisme taquin.

Le commandant Castarel, officier d'artillerie en retraite, arrivait chaque jour au moment précis où M. Tardot finissait de lire les journaux. Une commune passion pour le jacquet les avait rapprochés dès les premières semaines de leur ren-

contre au Café du Chemin de Fer. Sur un appel de M. Tardot, Baptistin apportait la « boîte ».

Etriqué, chafouin et timide, le commandant, bien qu'il fût contemporain de M. Tardot, demeurait l'esclave d'un tempérament incendiaire. Ses yeux bordés de rouge, son nez luisant, son teint de brique proclamaient les excès d'une existence tourmentée. Célibataire par principe, il ne vivait que pour l'amour... C'est ainsi du moins qu'il appelait les distractions que lui procuraient les petites ouvrières des horlogeries et les cabotines de passage. A mesure qu'il avançait en âge, il exigeait, par une juste compensation, des attraits plus jeunes et des chairs plus fraîches : il s'était même attiré, en deux ou trois circonstances, quelques ennuis dont son ami le commissaire de police ne l'avait tiré qu'avec peine. Et le bruit courait que sa garçonnière de la rue des Chaprais continuait à en voir de raides.

C'est par là que le commandant plaisait à M. Tardot dont il flattait l'orgueil ; conscient de son détachement supérieur, Evariste-Anselme goûtait la joie vaniteuse de mépriser doucement l'incorrigible ami auquel il prodiguait sans se lasser reproches et conseils.

Après une heure de lutte où la sournoise adresse du commandant, habile à maintenir les chances égales, savait équilibrer les gains et les

pertes, il prenait congé de M. Tardot. Invariablement, le négociant lui offrait de le reconduire « un bout de chemin » ; et, chaque jour, du même ton timide et ouaté de restrictions, Castarel répondait :

— Vous êtes trop aimable, mais je craindrais de troubler votre promenade de santé... Nous ne marchons point du même pas,, cher ami.

— Cela me fait croire que vous irez plus loin i

— Moi, vous savez, Tardot, je musarde... J'aime à m'altarder aux hasards du chemin, à faire l'école buissonnière.

— Comme si l'école laïque ne vous suffisait pas, polisson !

Là-dessus, les deux amis se séparaient en riant. Après avoir fait un brin de toilette, M. Tardot, à son tour, quittait la Villa des Monts, pour marcher hygiéniquemènt, tantôt jusqu'à Beure, tantôt sur la route de Gray.

Uniquement préoccupé d'emplir ses poumons d'air pur, jamais il ne se laissait aller aux rêveries du promeneur solitaire. Jamais il ne levait la tête vers la citadelle, romantique et inaccessible, qui surplombe la route sinueuse, jamais il ne suivait, dans le Doubs calme et prisonnier de ses rives ondulées, le reflet tremblant des petites montagnes crépues de chênes bas. Il s'amusait à compter ses pas longs de 73 centimètres à rai-

son de 115 par minutes et, quand sa montre l'avertissait qu'il était temps de rentrer, il faisait demi-tour, par principe (comme il faisait tout), et reprenait le chemin de la maison. Il y rentrait assez tôt pour mettre sa correspondance en règle et surveiller les préparatifs du dîner, qu'il prolongeait jusqu'à 9 heures.

Après quoi il se mettait au lit et provoquait le sommeil en lisant des romans feuilletons que Baptistin découpait et réunissait en cahiers oblongs, brochés avec de la ficelle. Toutefois, par souci de ménager ses nerfs, M. Tardot ne voulait lire que les histoires « qui finissent bien », celles dont .son fidèle majordome, chargé d'en prendre connaissance avant lui, pouvait garantir l'optimisme des dénouements.

Le mardi et le samedi de chaque semaine, après son dîner, M. Tardot allait passer la soirée au Café du Chemin de fer où une partie de manille rituelle réunissait le commandant, le receveur des postes et un ancien sous-chef de bureau des mutations contentieuses. On remuait des dominos et des idées générales jusqu'à minuit, et une voiture remontait le placide rentier jusqu'à la Villa des Monts.

Ainsi, la vie du négociant en retraite offrait l'exemple d'une sagesse raisonnée : c'était vraiment le beau soir d'une journée active et parfois pénible.

Rien ne pouvait en déranger l'ordonnance régulière. Sauf ce dernier pas qu'il faudrait bien sauter mais M. Tardot s'efforçait de n'y penser jamais), elle ne laissait pas de place pour l'imprévu. Tant d'heures toujours semblables ne pouvaient s'écouler sans quelque ennui, mais M. Tardot n'en souffrait point. De cette monotonie même se dégageait une sécurité dont il se sentait plus fort. 11 ne souhaitait rien de plus. Son égoïsme satisfait se suffisait. Le mot d' « affection » n'avait pour lui qu'un sens médical. Lui seul et c'était assez ! Il n'aimait pas les autres. Ce petit vieux bien propre était un sage.

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