‹ Un petit vieux bien propreChapitre 3 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Choix du Désir

— Mais Castarel, faites donc attention à votre jeu, que diable ! Voilà deux fois que vous me bouchez ! Et vous n'avez pas même une dame de retour !

Décidément, la soirée s'annonçait mal.

Ce samedi-là, M. Tardot n'avait trouvé au Café du Chemin de Fer que le commandant, absorbé dans la lecture d'une lettre qu'il avait maladroitement cachée dans sa poche en voyant arriver Evariste-Anselme.

Une pluie chaude qui tombait depuis le crépuscule, sans dégager l'atmosphère alourdie d'un orage prochain, avait retenu chez eux tous les partenaires de la manille.

Besançon noir, écrasé, fumait sous l'orage au fond de sa cuvette de montagnes. Devant la déconvenue de M. Tardot, Castarel avait lancé un

à peu près, qui avait déjà beaucoup servi, sur la communauté « réduite au jacquet ».

Evariste-Anselme s'était résigné à ce pis-aller.

Mais voilà maintenant que le commandant jouait comme une savate. Le jacquet, ce jeu admirable où, selon la forte expression de son partenaire, « l'adresse se combine avec le hasard », était ce soir-là, pour l'injustifiable Castarel, comme un vague Zanzibar, comme...

— Non, vraiment, j'aime mieux y renoncer ! D'un geste brusque, M. Tardot referma la boîte

sous le nez du commandant penaud ; le fracas des disques de buis fit sursauter un garçon qui somnolait, adossé à la table voisine. Castarel aurait bien pris la mouche, mais quelles concessions ne mérite pas l'amitié d'un négociant en retraite dont la bourse s'ouvre facilement, aux « fins de mois » que la retraite ne suffit point à boucler ? Il ravala sa salive et convint, doucereux :

— Oui, c'est vrai, je suis distrait ce soir. Je n'ai pas ma tête à moi.

— Encore une histoire de petite fille ! Vous vous êtes déjà fait pincer deux fois, au bord du Doubs et sous les arbres de Granvelle ; la troisième fois, vous passerez en correctionnelle.

— Ne me condamnez pas sans m'entendre.

Celle-ci a dix-sept ans, et une gaillarde, je vous en réponds !

— Soit, mais c'est évidemment une rien du tout. Voyons, Castarel, vous ne pouvez donc pas rester tranquille ?

— Que voulez-vous, on ne se refait pas ! Et si vous la voyiez...

— Ah ! fichtre non !... Moi, vous savez, Castarel, ça me laisse bien tranquille, ces animaux-là ! J'en ai eu assez d'une ! Et ce n'est pas à mon âge...

— Comment ? Vous avez trois ans de moins que moi !

— C'est bien ce que je voulais dire... Vous devriez rougir !

— Mais, je ne fais que ça, déclara, avec un rire épais, le commandant de qui le visage vermillonné commentait l'ironie.

— Et qu'est-ce que c'est votre dernier numéro ?

— Numéro ! répéta Castarel... Vous ne croyez pas si bien dire ! C'est une superbe fille qui danse nu Tivoli-Concert. Elle est de Toulon. Une croupe, mon ami, et des hanches, je ne vous dis que ça ! D'ailleurs vous allez venir la voir avec moi... Si, si, vous viendrez... Son tour passe à dix heures un quart et je lui ai promis d'être là... On nous donnera la loge du directeur ; au Tivoli, vous savez, je suis comme chez moi.

— Ah ! çà, mon cher, vous n'allez pas me laisser tout seul, je pense ? Comment ! J'arrive de là-

haut pour passer la soirée avec la bande, je ne trouve que vous et vous m'abandonneriez ?

— Mais puisque je vous emmène !

— Au beuglant ? Moi qui n'y ai jamais mis les pieds, même à Paris !

— Il n'est jamais trop tard pour bien faire.

— Tenez, vous m'exaspérez ! Et quand je pense que la voiture ne viendra me chercher qu'à minuit !

— Raison de plus pour m'accompagner.

M. Tardot s'y décida, en effet, par peur naturelle de la solitude et aussi par curiosité. C'était la première fois que le commandant Castarel le conviait à voir une de ses victimes. Et le sage rentier se réjouissait de cette marque de confiance qui lui permettrait, enfin, de morigéner son ami en connaissance de cause.

Un <( trage » fétide les abrita de la pluie ; ils traversèrent à tâtons des cours gluantes et, grâce à ces pittoresques raccourcis, vingt minutes plus tard ils étaient installés dans la loge directoriale. L'obséquieux accueil du tenancier de beuglant avait attiré sur eux l'attention d'un public dont on ne pouvait dire qu'il était mélangé, car il se composait presque exclusivement d'artilleurs.

— Notre clientèle habituelle du samedi, avait murmuré le directeur, sur un ton d'excuse basse,

en voyant la grimace de M. Tardot qui, s'il aimait peu les civils, détestait les militaires.

Sur l'étroite scène, devant la toile de fond représentant une présumable Méditerranée d'un indigo cruel, M. d'Orgival, vêtu d'un pantalon à carreaux blancs et noirs, d'une redingote grise et d'un gilet d'habit ouvert sur un plastron mauve, accompagnait de gesticulations frénétiques, cette strophe d'un indéniable lyrisme :

Je suis pâl' des jamb's et des tibias!

Je suis pâl' des jamb's, je n' marche pas,

J'ai 1' croupion décartonné, J'ai les poils des pieds tout tortillés, Et le trou du cou rouillé !

Le battement des cuillers sur les soucoupes et les verres de mazagran scandait ces paroles ailées.

M. Tardot méprisa la mentalité des prétoriens.

Rappelé trois fois, le cabot revint saluer en simulant une confusion glorieuse. Et comme des voix autoritaires exigeaient « La Noce à Prudence », il désigna la pancarte qui annonçait, en termes abscons :

Madame Angelina Léthé, diction à voix.

Puis il disparut, en feignant de se heurter contre le portant, ce qui souleva de nouveaux applaudissements et revint encore, tenant par la main

sa remplaçante, une quadragénaire à l'épaisse tignasse oxygénée, au décolletage tremblotant.

Cette dame gélatineuse convia les mamans, dont l'absence ne se faisait point regretter, à déclarer la guerre à la guerre et à servir les humanités futures en refusant de procréer des enfants voués fatalement aux boucheries qu'exige la férocité des rois...

M. Tardot, sans réfléchir que la grève générale des mères compromettrait le sort des humanités futures, se plut à ces préceptes d'hydrothérapie préventive.

Quand les naïfs troupiers se furent lassés d'applaudir les vérités nécessaires proclamées par la bouche en passage d'œuf de la diseuse « à voix », la grosse caisse afficha une nouvelle pancarte : jtflle Cartolina Postaletti, danseuse à transformation.

— C'est elle ! murmura le commandant qui s'accouda au rebord élimé de la loge.

On vit apparaître une forte fille brune, courtvêtue d'un jupon rouge qui laissait voir des jambes musclées s'évasant au-dessus des chaussettes noires.

— Et vous savez, elle n'a pas de maillot, insista Castarel, la voix rauque et comme changée.

— Je m'étonne que la municipalité permette cela, répondit simplement M. Tardot.

Au vrai, Mlle Cartolina avait l'air d'un matelot, vigoureux et laid, les pommettes hautes, un nez gras de négresse. L'éclairage indigent et cru plaquait de blanc son menton solide et révélait que cette femme à poigne avait du poil quelque part, surtout dans les narines.

Crânement, d'un soprano aigre qui souleva quelques murmures, Cartolina déblaya un petit couplet destiné à vanter les charmes de la Tarentelle : elle les prouva mieux en dansant et l'agitation de sa croupe lui ramena toutes les sympathies.

Elle adressait de larges sourires à Castarel qui respirait bruyamment et elle s'avançait jusqu'à la rampe, comme pour éventer du vol de sa jupe le visage congestionné du commandant, dont le front se marbrait de plaques rouges...

Tandis que les applaudissements se prolongeaient, le commandant appela d'un signe la bouquetière, une vieille boiteuse qui tendait en vain sa corbeille aux artilleurs entassés sur les quinze rangs de chaises étroites.

— Combien votre panier, la mère ?

— Cinq francs pour vous, monsieur Castarel, répondit-elle avec un sourire qui découvrit des gencives vides.

— ■ Voilà, fit le commandant sans discuter. Et prenant la corbeille, il dit très vite :

— N'oubliez pas de rappeler à Mlle Cartolina

que je l'attends au café, en face, comme d'habitude.

— Entendu, monsieur Castarel.

D'un geste ample, le commandant tendit la corbeille pleine de petits bouquets à la danseuse qui revenait saluer le public.

— Merci, Casta, à tout à l'heure, fit Gartolina en lui tendant la main.

La salle applaudit, gouailleuse et complice.

— N'est-ce pas, qu'elle est gentille ? demanda timidement Castarel.

— ■ J'attendais mieux, répondit M. Tardot soucieux d'affimer son détachement. De beaux yeux sans doute, mais la poitrine plate, de grands pieds...

— Toutes les danseuses de race sont bâties de la sorte.

— Oh ! la race n'est pas précisément ce qui pourrait séduire en elle, dit Evariste-Anselme non sans justesse. Mais, pour une fois que vos préférences vont à une personne d'un âge avouable, je ne veux pas vous chicaner.

— Merci... Mais ne parlons pas si haut, nous empêchons ces hommes d'entendre le chanteur. s -- Bah ! ils ne perdent pas grand'chose... Tiens il y a un débutant ce soir ?

Effectivement, on venait de glisser dans le cadre du côté cour cet avis :

Début. — Mne Pimprenette de Folligny.

Genre Mistinguelte.

— C'est l'habitude, ici ; on lance un numéro tous les samedis, expliqua Gastarel.

— Mâtin ! Pimprenetle de Folligny ! fit M. Tardot, ironiquement respectueux.

Castarel, qui tenait à se montrer bien informé, esquissa un rire méprisant :

— Elle a un nom tout ce qu'il y a de plus roturier ; Cartolina me l'a présentée hier à l'apéritif. Une petite poseuse ! Elle arrive de Lyon où elle a été plaquée par son amant, il y a deux ou trois mois. Alors elle s'est mise à faire la noce et elle a fini par lever un vieil Anglais qui l'a amenée ici... et qui s'est laissé mourir la semaine dernière à l'Hôtel des Bains sans lui laisser un sou. Naturellement on l'a flanquée à la porte. Il paraît qu'elle marche avec d'Orgival qui l'a imposée au directeur. Mais elle ne fera pas long feu à Besançon.

— Ça m'est égal... Si nous nous en allions, Castarel, à présent que vous avez fleuri votre Cartolina ?

— Mais c'est que je lui ai donné rendez-vous au café. Et elle n'a pas encore eu le temps de se déshabiller.

— Comment, fit Evariste-Anselme en arborant une expression de stupeur comique, elle va en-

core retirer quelque chose ?... Restez, si vous voulez, mon cher, je vous laisse.

Il se leva et fit mine de sortir. Mais il fut retenu par l'aspect de la salle où soufflait un vent de tempête...

En effet, Mlle Pimprenette de Folligny était en train de manquer son entrée ; le public, après avoir failli attendre, attendait pour tout de bon et manifestait son impatience par des cris d'animaux. De lourdes bottes éperonnées rythmaient l'anapeste des lampions.

L'orchestre essayait de couvrir le chambard, mais que pouvait l'effort de huit musiciens contre l'ensemble de ces rudes voix comtoises qui venaient d'entonner un refrain obscène et véhément?

On baissa le rideau. Les clameurs redoublèrent. En vain le tenancier, inquiet, s'avança jusqu'au milieu des chaises et prononça quelques paroles ; elles se perdirent dans le vacarme.

Souriant, M. d'Orgival parut devant le rideau. Sa présence sympathique ramena un peu de calme. En quelques phrases dont le tour aisé fit bonne impression, il réclama toute l'indulgence du public pour M11* de Folligny que l'émotion inséparable d'un premier début privait d'une partie de moyens.

On applaudit. Mais, au bout d'une minute,

comme le rideau ne se relevait pas, le chahut reprit de plus belle.

— Viendra ! Viendra pas ! Faut-il aller l'aider ? Qu'elle vienne « comme ça » !

— Ce qu'elle va se faire engueuler ! dit Castarel à M. Tardot qui restait debout dans la loge, amusé maintenant du tumulte.

Enfin un coup de timbre retentit. L'orchestre attaqua une ritournelle entraînante. Le rideau se leva.

MUa Pimprenette de Folligny parut : une bordée de sifflets accueillit la retardataire ; mais le négociant en retraite ne les entendit pas.

Il porta la main à son cœur et se rassit pesamment.

Dès l'entrée de la chanteuse, un flot de sang lui avait sauté aux joues. Ses oreilles bourdonnaient, ses mains tremblaient sur le rebord de la loge. Pour la première fois de sa vie, il venait de ressentir l'atteinte du Désir, — du Désir douloureux et doux.

Son émotion n'échappa point au commandant qui lui demanda avec un sourire ambigu :

— Vous la trouvez gentille ?

Il ne put articuler un mot de réponse, envahi par un émoi inéprouvé. Un autre homme venait de naître en lui. Avait-il jamais existé avant cette

minute ? Un mortel dégoût lui vint de sa pauvre vie égoïste et sans passions.

D'une voix blanche et sans timbre, inconsciente de ce qu'elle disait, M1Ie Pimprenette de Folligny jetait au public rossard et ricaneur des imbécillités jadis applaudies dans la Capitale :

J'suîs la femm' torpille, pille, pille, Et je me tortille, tille, tille...

Mais tout le bleu du ciel et de la mer était dans ses grands yeux de gamine effarée et M. Tardot s'avoua qu'il paierait de dix ans de sa vie un baiser de cette petite bouche fraîche, aux lèvres rondes et charnues. Il se répétait machinalement :

— Je la veux... Il me la faut... Si je ne l'ai pas tout de suite, ce soir même, n'importe comment, n'importe à quel prix, c'en est fait de moi. de ma tranquillité, de ma santé, de mon équilibre moral !

Gauchement, Pimprenette se trémoussait à la fin de son couplet... Mais sa courte jupe bleue lamée d'argent découvrait jusqu'à mi-cuisses deux jambes parfaites, aux genoux menus, aux mollets cambrés, moulées dans de longs bas de soie noire si tendus qu'on voyait la peau briller à travers leur trame.

— Et moi qui tout à l'heure me moquais de Castarel, me voilà plus bas que lui ! Tant pis ! On ne vit qu'une fois...

Sa chanson terminée, Pimprenette s'inclina devant les spectateurs assez âprement hostiles pour voir, sans s'attendrir, les becs roses des petits seins saillir au-dessus du corsage décolleté. Toute la meute des artilleurs donnait de la voix. Les servants brutalisaient les tables à coups de baïonnettes. Un long conducteur, grimpé sur sa chaise, soufflait, le coude haut, dans la corne d'un marchand de journaux et, sur un rythme de sonnerie militaire, perçait le boucan d'un cri de canard étranglé.

L'amour naissant versait de l'héroïsme au cœur de M. Tardot. En manière de protestation, il se pencha hors de la loge et applaudit à tout rompre.

Immobile et cambrée, le buste tendu en avant, tenant à deux mains sa jolie croupe arrogante et haute, la petite chanteuse faisait tête à l'orage. Elle aperçut Evariste-Anselme et lui sourit, d'un pauvre sourire en coin qui pinça ses lèvres gonflées par l'envie de pleurer.

Cette crânerie ne manqua point d'offenser les tapageurs qui se répandirent en injures plus direct '.'S.

Sur quoi, Pimprenette exaspérée eut un de ces gestes qui déchaînent les révolutions... Elle se retourna prestement et, d'un geste canaille, troussant jusqu'aux reins sa jupe déjà si courte, ne

permit à personne d'ignorer qu'elle portait un pantalon fendu.

Evariste-Anselme s'avoua qu'il n'avait rien vu d'aussi charmant. Mais telle ne fut point l'opinion du public en rage qui se mit à exécuter des exercices de balistique avec les soucoupes : l'une d'elles, lancée par la main sûre d'un pointeur célèbre dans tout le 5e, vint frapper en plein le gentil corps du délit. Pimprenette poussa un cri aigu et bondit vers la coulisse...

M. Tardot, soulevé d'indignation, debout et frémissant, prodiguait à la garnison de Besançon les plus véhémentes épithètes.

— Mais, taisez-vous donc, vous allez nous faire écharper ! gémit Castarel qui en menait plutôt étroit.

Sans répondre, le protestataire déchaîné grimpa sur sa chaise, puis de là bondit en scène, suivi du commandant qui ne tenait pas à se commettre avec ses ex-inférieurs. Le rideau retomba derrière eux.

Evariste-Anselme se rua vers les coulisses où MUe Pimprenette de Folligny, hurlante au milieu d'un cercle de camarades gouailleuses, se débattait contre le tenancier qui, furieux du vacarme déchaîné par elle, la secouait brutalement...

Tout à coup le vindicatif individu se sentit saisi par une poigne vigoureuse et dut lâcher sa

proie pour faire face à M. Tardot qui dépensait sans compter les énergies chaque jour accumulées par ses exercices athlétiques.

Le « Directeur » du Tivoli-Concert appartenait à cette race d'hommes qui ne battent que les femmes ; il se sentit une répugnance naturelle à molester un client qui ne semblait point compter sur la seule autorité de son âge pour le rappeler au respect. Toutefois, il crut devoir crâner, pour la galerie :

— Est-ce que je ne suis plus le maître chez moi, par hasard ?

— Lâche goujaj ! Misérable muffle! cria M. Tardot hors de lui, vous n'avez pas honte de battre cette enfant ?

— Une grue qui insulte ma clientèle ! Mais d'abord, vous, de quel droit venez-vous vous mêler de mes affaires ?

Un garçon de café apparut, effaré et tremblant :

— Patron ! Ils cassent tout dans la salle !

— Eteignez tout, alors.

. Le gazier courut au compteur.

— Pas ici, nom de Dieu ! Dans la salle ! L'homme tourna des robinets. Un souffle de

tempête gonfla le rideau comme une voile. On entendit des cris de rage et de détresse, le bruit des verres qui se brisent et des bouches qui ma-

client un tas de mots orduriers, le cliquetis des fourreaux de sabre heurtés au bois des sièges...

Cependant MUe Pimprenette de Folligny sanglotait, la tête enfouie dans le creux de son bras gauche replié, tandis que de l'autre, inconsciemment, elle entourait le cou du commandant Castarel qui lui prodiguait des consolations un peu bafouilleuses.

Evariste-Anselme se tenait en garde contre un retour offensif du tenancier, mais celui-ci se contentait de vociférer, à distance de la poigne dont il avait senti le dur étau.

Un agent de police se présenta, la main à la visière du képi :

— M'sieu le Directeur, le secrétaire du commissaire vient d'arriver, il veut vous voir tout de suite, pour vous demander s'il faut faire évacuer la salle. Le public exige des excuses.

— Des excuses ? Ah ! j' te vas leur en fout'... Et il suivit l'agent... pour aller fournir, en effet,

des excuses.

A travers ses larmes, M1Ie Pimprenette de Folligny, qui ne perdait pas la tête, avait, eu le temps de demander à Castarel :

— Dites donc, commandant, qui donc c'est, ce vieux type si costaud?

— Négociant en retraite, riche, villa très belle, célibataire...

Il n'avait pu fournir de plus amples renseignements, la brune Cartolina s'avançait, menaçante, sur Pimprenette, braillant avec le plus pur accent du Pavé d'Amour :

— Hé là-bas, tu as pas bienntot fini de te faire peloter par le commandant ?

Une juste fureur sécha les larmes de Pimprenette qui s'écria :

— Ah ! toi, c'est pas le moment d'attiger la cabane !

Déjà elle bondissait, les poings en avant ; mais Evariste-Anselme la saisit dans ses bras et l'attira contre sa poitrine, cependant que Castarel, tout en protestant de son innocence, entraînait Cartolina vers la loge qu'elle partageait avec la diseuse « à voix ».

M. Tardot resta seul avec sa protégée. Elle soupira tout doucement :

— Oh ! monsieur, comment vous remercier ?

— Et de quoi donc, ma chère enfant ? Tout homme de cœur eût agi comme moi. Votre grâce, votre beauté, votre...

— Et mon talent donc ? fit-elle, mélancoliquement gouailleuse.

-T- Oh ! quand on est aussi jolie que vous l'êtes... Non ! pardon, ce n'est pas ce que je veux dire. Mais nous sommes si mal pour causer ici...

Voulez-vous me faire le plaisir d'accepter à souper quelque part ?

— Bien sûr ; vous avez été si bon pour moi. Le sauveteur, qui craignait un refus, se sentit

l'àme en extase.

— Seulement, il faut que j'aille prévenir d'Orgival.

— Oui ça, d'Orgival ? demanda, avec un léger pincement au cœur M. Tardot qui savait fort bien à quoi s'en tenir.

— Eh ben ! mon amant, pardi ! répondit la petite avec une franchise dont Evariste-Anselme lui sut gré.

— Je ne trouve pas-, fit-il en souriant avec amertume, que votre camarade mérite tant d'égards. Comment n'a-t-il pas pris votre défense contre cette brute ?

— Oui ? Pour se faire flanquer à la porte comme moi ? Si vous croyez qu'on fait tout ce qu'on veut dans ce métier-là !

— Et vous l'aimez, pourtant...

— D'Orgival? Pas du tout ! C'est un copain.

— Non... je voulais dire votre métier...

— Mon métier ? Oh ! vous savez, celui-là ou un autre... Mais ça n'est pas tout ça, je ne peux pas sortir d'ici dans ce costume-là ! Voulez-vous m'attendre cinq minutes au petit café en face ? Le temps de me démaquiller, je vous rejoins.

M. Tardot allait baiser une petite main fine, mais Pimprenette se serra contre lui, et, gentiment, renversant sa tête blonde, lui tendit une joue douce, encore salée de larmes. Evariste-Anselme y posa ses lèvres et crut défaillir. Quand il rouvrit les yeux, la petite chanteuse avait disparu.

Autour de lui des portes battaient, des gens couraient, effarés. Un relent de latrines se mêlait aux parfums bon marché des loges.

— Monsieur cherche sans doute la sortie des artistes ? demanda le gazier obséquieux. Monsieur n'a qu'à suivre le couloir, comme ça il n'aura pas besoin de repasser par la salle. On se cogne encore là-dedans !

— Et le commandant Castarel ?

— Oh ! le commandant ! Il est dans la loge de Mamzelle Cartolina, et comme il n'y a plus qu'eux deusse, Monsieur ne risque pas de le revoir tout de suite.

En échange de ces précieux renseignements, 31. Tardot mit deux francs dans la main du gazier qui s'inclina en mâchouillant des remerciements éblouis ; puis il gagna la sortie.

La rue était encore pleine de gens qui commentaient le « Scandale du Tivoli ». L'intérieur du beuglant retentissait de cris et de jurons où dominait la voix belliqueuse du prudent tenancier. Des agents gardaient la porte devant la-

quelle s'entassaient les rescapés de la bagarre.

Le nouvel ami de Pimprenette traversa rapidement la chaussée et alla s'attabler à la petite terrasse déserte du café.

La nuit bleue et tiède le pénétrait de bien-être ; un sang plus riche répandait dans tout son corps la douceur de vivre. Il goûtait délicieusement la fierté de sentir et l'orgueil d'être un homme. Attablé devant un bock intact, il écoutait les platanes frémir au vent orageux, et s'étonnait, pour la première fois, de leur murmure soyeux, presque balbutié...

— Oh ! l'avoir près de moi, tout à l'heure, songeait-il. Tenir ses mains dans les miennes, passer mon bras autour de sa taille ronde. Mon Dieu ! pourvu qu'elle ne me trouve pas ridicule ! Mais je suis fou : elle ne viendra pas. Dès qu'elle aura revu son cabot, elle oubliera le pauvre bonhomme...

Une ombre apparut sur le trottoir d'en face, lui jeta un rapide signe d'appel et disparut au coin de la rue. Il la rejoignit en courant comme un jeune homme.

Pimprenette, drapée dans un cache-poussière gris, lui saisit le bras et l'entraîna rapidement.

— Sauvons-nous vite, n'importe où ! Il paraît que ces chameaux-là m'attendent là-bas « pour me donner une leçon », qu'ils disent.

— Qu'ils viennent donc ! s'écria M. Tardot, qui 'ne se sentait pas très rassuré, malgré son courage.

— Oh ! maintenant, il n'y a plus de danger : ils poireauteront toute la nuit, si ça leur chante. Je me suis débinée en douce par la porte de derrière et j'ai fait le tour pour venir vous retrouver.

— Chère enfant !

— Vous savez, j'ai gardé mon costume de scène, parce que je viens de m'attraper avec d'Orgival ! Oh ! là ! là ! On s'est plaqué, sans blague... Et tout ça pour vous.

— Oh ! croyez que je suis désolé, protesta M. Tardot, rayonnant de joie intérieure.

— Oui... il est plus propre que je ne croyais, d'Orgival ; quand je lui ai dit que j'allais souper avec un client, il m'a menacée de me flanquer une danse. Et dame, vous pensez, je trouve que c'est assez d'une... Alors je l'ai traité de « sale m... » ; ça n'était pourtant pas le jour. Aussi il m'a collé une paire de gifles... Oh ! là là ! quel aller et retour ! Mais ça ne m'excite pas ; je ne suis pas à passions.

— Quel misérable !

— Moi, sans perdre de temps, je lui ai répondu qu'il aurait mieux fait de garder ça pour le directeur, au lieu de me laisser cogner sans sortir de sa loge, et que c'était fini nous deux, et

que je me les mettais, et qu'il pouvait radiner tout seul à la taule et que c'était midi pour se revoir. Et tout et tout. J'ai calté sans me fringuer. Demain, j'enverrai chercher mes deux malles chez lui. Une veine, encore, que j'avais mon pognon sur moi !

Sans doute, M. Tardot ne comprenait pas tout le temps, mais, comme l'a dit un poète indou (après tout, c'était peut-être un prosateur pyrénéen) :

« Le son de ta voix me dit mieux que ta voix si tu es triste ou joyeuse.

« Et la courbe de ta hanche me renseigne assez sur ton état d'âme. »

Le bras de Tardot enlaçait une taille souple qui ne se dérobait pas, gainée d'un taffetas qui glissait et crissait sous les doigts avec !e même froissement émouvant que les feuilles des platanes, tout à l'heure, et parfois sa main éprouvait à travers l'étoffe lâche du cache-poussière ia dureté d'une petite croupe émue.

— Ce n'est pas tout ça, ma chère enfant, où allons-nous ? Vous devez connaître mieux que moi les endroits où l'on soupe...

— Souper ? Y a rien de fait pour souper. Pensez donc, il est minuit passé ; ici, ils sont tous au pieu... Tenez, allons comme ça bras dessus.

bras dessous, jusqu'au Doubs... ça me calmera les nerfs.

— Mais ne craignez-vous point de prendre froid ? vous êtes si peu vêtue là-dessous ?

— Voulez-vous bien finir!... Froid? attraper froid, vous disiez ? Non ! mais pensez-vous ! Il fait tiède comme dans un bain.

Ils débouchaient sur le pont Saint-Pierre. Le reflet des étoiles tremblait dans le Doubs noir et moiré. Plus sombre que le violet obscur du ciel, la citadelle, assise sur sa colline romantique, fermait l'horizon, et la chanson des eaux bruissant contre un barrage invisible évoquait un Rhin puissant, prisonnier de ses rives trop étroites, audessous d'un schloss en ruines.

— Y a pas à dire, c'est tout de même chouette ! murmura la petite.

M. Tardot, ému par cet hymne à la Nature immense, impénétrable, et pas plus fière pour ça, regretta de ne pouvoir prononcer quelques paroles éternelles.

— En attendant, poursuivit Pimprenette, me voilà dans de jolis draps ! J'ai plaqué d'Orgival ; c'était bien son tour, on m'avait assez plaquée, moi !

— Vous le regrettez déjà ?

— Non, mais, des fois ! Vous ne pensez tout de même pas que j'étais chipée pour lui, mais dans

ce métier, n'est-ce pas, faut un homme. Enfin, n'empêche que me voilà toute seule et sans engagement, du moins jusqu'en septembre, où Maugis m'a promis de me faire entrer au...

— Maugis ?

— Vous ne connaissez pas Maugis ? cria Pimprenette du ton dont elle eût dit : « Vous n'êtes jamais monté en auto? »

Evariste-Anselme dut avouer son ignorance.

— Ah ! ça par exemple, ça me la coupe ! Comment, vous n'avez jamais lu .4 Draps ouverts, ni Fleur des Poids (histoire d'un lutteur), ni...

— Je n'ai guère le temps de lire, s'excusa M. Tardot. Et, craignant que la causerie ne s'égarât dans des digressions dont il ne se tirerait pas à son honneur, il proposa :

— Ma chère enfant, asseyons-nous un instant sur ce banc, voulez-vous ? J'ai des choses très sérieuses à vous cire.

— Enfin ! Nous y voilà ! évita de répondre Pimprenette. Il l'avait entraînée dans l'étroit jardin public, mystérieux à cette heure, qui longe le Doubs.

— Ouille ! s'écria-t-elle en s'asseyant.

— Qu'avez-vous ? Vous souffrez ?

— Pour sur. Mais si je vous disais où, vous demanderiez à prendre l'article ^en main !

Cette locution commerciale enchanta le négociant en retraite qui repartit en souriant :

— Vous êtes charmante. Je vous dirais que vous me rendez ma jeunesse, si jamais j'en avais eu une. Mais c'est plus et mieux que cela encore : il me semble vraiment n'avoir jamais vécu avant ce soir.

— Tiens ! c'est gentil ce que vous dites là !

— Oh ! je ne sais pas bien m'exprimer... Je suis devant vous comme un collégien... Et je me trouve très ridicule.

— Vous êtes bien le seul.

— Non ! je sais... mais ça m'est égal, ma petite amie, pourvu que vous m'écoutiez. Voyezvous, je ne suis qu'un pauvre homme, seul, veuf, et sans rien qui l'attache à la vie. Du moins, c'était vrai il y a une heure. Je vous ai vue, et tout est changé, comprenez-vous bien ? Jusqu'ici, je n'ai vécu que pour moi...

— Et maintenant vous voudriez vivre avec moi? acheva-t-elle d'un petit ton badin.

— De tout ce qu'il me reste de cœur ! Je vous aime.

— Le coup de foudre, quoi ?

— Oh ! ne vous moquez pas. Je ne vous demande pas, bien entendu, de me payer de retour. Acceptez seulement la protection d'un vieil homme qui laissera votre cœur libre, qui souffrira peut-

être, si vous en aimez un autre... ou d'autres... mais qui ne vous le dira pas.

— Vous avez dû faire rudement des béguins, quand vous étiez jeune !

— Des béguins?... J'étais dans la rouennerie, répondit, posément, M. Tardot qui ne devait jamais comprendre tout à fait l'argot parisien. Je me suis retiré avec une petite fortune, qui me permettrait de vous assurer le lendemain. Le hasard m'a fait vous rencontrer dans un moment où vous êtes triste et seule, gênée peut-être... Voyons, réfléchissez... Je ne voudrais pas avoir l'air d'abuser de la situation où vous vous trouvez. Prenez votre temps. Demandez-moi un jour ou deux si vous voulez, mais songez que tout mon bonheur dépend de votre consentement.

Pimpreuette ne répondit pas tout de suite : M. Tardot la sentait songer, invisible et sérieuse. à son côté.

Elle dit enfin, non sans solennité :

— Me laisseriez-vous faire du théâtre ?

— Mon Dieu, ma chère enfant, je ne vous y pousserai pas, mais enfin, si telle est votre vocation, je ne la contrarierai point ; je vous y aiderai même. Mais vous me permettrez de vous accompagner ?

— Tiens! bien sûr, puisque vous m'avez promis de ne pas être jaloux !

— Ou du moins de ne pas me montrer jaloux ! Alors?...

A tâtons, M1'* Pimprenette de Folligny laissa tomber sa menotte chargée de bagues à bon marché clans la main tendue de M. Tardot.

— Alors, dit-elle, ça colle !

Il attira contre sa moustache drue la petite bouche fraîche qui se tendit à son baiser. Sa main glissa sur un genou menu.

— Allons ! Soyez sage, mon gros satyre !

Et comme il protestait de la pureté de ses intentions, elle dit gentiment :

— Il est l'heure d'aller faire dodo... Rentrons chez toi !

Evariste-Anselme n'avait pas songé à cela. Il entrevit la tète de Baptistin et de Cléonice, songea aux potins des fournisseurs, aux railleries vengeresses de Castarel... Mais, pris au dépourvu, ne trouvant d'ailleurs aucune raison de refuser, il résuma son embarras dans cette exclamation :

— Que je t'aime !

— Déjà? C'est drôle comme vous êtes, tous... réfléchit-elle à voix haute en se laissant emmener vers le carrefour solitaire où le cocher somnolait depuis près de deux heures sur son siège, résigné et le dos en boule.

M. Tardot le réveilla d'un impératif :

— A la maison.

La voiture démarrait, quand un garçon parut sur le seuil du café désert aux rideaux de fer déjà baissés.

— M'sieur Tardot, eria-t-il, en agitant sa serviette, le commandant vous attend depuis une heure.

— Vous le prierez de m'excuser, et vous lui direz que je ne rentre pas seul, répondit l'ancien commerçant avec une fatuité qu'il ne se connaissait plus depuis la guerre.

Endormie à moitié, la jument cahotait la Victoria sur les durs pavés têtes-de-chat de Besançon ; M. Tardot respirait, dans le vent frais, rôdeur des cheveux blonds de sa petite amie.

— Enfin seuls ! s'écria-t-elle gaîment, en se pelotonnant contre lui.

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