CHAPITRE III
Les rencontres de Pimprenette
— Eh bien ! quoi ? Qu'y a-t-il, Baptistin ? demanda M. Tarclot en se renversant dans sa chaise longue. Et pourquoi sollicitez-vous un entretien particulier ? Pour rappeler les termes de cette lettre étonnante que je viens de trouver sur le plateau à café ?
— Que Monsieur m'excuse. Mais depuis deux mois Monsieur n'est plus jamais seul, et ce que j'ai à lui dire doit rester entre nous !
— Encore quelques potins sur le compte de Madame, n'est-ce pas ? Je vous l'ai déjà dit, mon garçon, c'est tout à fait inutile. Vous savez le cas que je fais de toutes les histoires qui courent et je crois vous avoir donné l'ordre de ne plus m'en faire part. Prenez garde, vous finirez par vous faire donner vos huit jours.
— Je venais justement les demander à Monsieur, répondit Baptistin, drapant son amertume avec son arrogance.
— Vous dites ?
— Je dis que Monsieur doit bien comprendre que le service n'est plus le même, depuis que Monsieur n'est plus le maître ici.
— Mon garçon, vous commencez à m'échauffer les oreilles ! s'écria M. Tardot en se redressant sur les bras de son rock in g chair.
— ■ Ce que j'en dis, protesta Baptistin, c'est par dévouement pour Monsieur. La vie a tellement changé ici !... Monsieur ne s'est pas levé avant deux heures de l'après-midi depuis près de six semaines. Monsieur ne déjeune plus et ne dîne plus à des heures régulières, quand il lui arrive de dîner à la maison. Monsieur a tout à fait abandonné son entraînement, il se fatigue, il s'use, il se ruine la santé. Et encore si ce n'était que la santé !
M. Tardot se leva d'un bond :
— En voilà assez, Baptistin ! Je ne reconnais à personne le droit de me juger... Vous quitterez mon service à la fin de la semaine.
— Monsieur peut être sûr que ma femme et moi le regretterons toujours.
— Ah ! votre femme s'en va aussi ?
— Monsieur ne pense pas que je m'en vais
sans elle. Et puis, elle est comme moi, elle n'a plus de goût à son ouvrage ; une cuisinière comme elle a besoin d'être approuvée.
— C'est bon, partez tous deux.
Baptistin s'inclina d'un air de respect désolé et disparut.
Resté seul, M. Tardot retomba au creux de sa chaise longue, embêté ; il essayait de se persuader que ça ne pouvait finir autrement, et que tout était ainsi pour le mieux. Mais, au vrai, le départ de Baptistin et de sa femme le désemparait ; avec eux s'en irait le dernier vestige d'un passé qu'il aimait à se rappeler, pour se prouver qu'il n'en regrettait rien.
Car « ça collait »..'. Ça collait depuis deux mois ! M. Tardot s'était fait à son bonheur. Chaque jour lui révélait un charme nouveau chez cette compagne sans qui la vie ne lui eût plus semblé valoir la peine d'être vécue. Tantôt gamine et perversement aguichante eîi ses robes légères sous lesquelles il la savait nue, tantôt ironiquement sérieuse et s'exerçant à son rôle de petite femme d'intérieur (le seul rôle qui lui ait encore valu quelque succès).
Pimprenette savait entretenir le désir de son vieil amant et s'abandonner juste à propos pour lui laisser croire qu'il n'avait point passé l'âge des matins triomphants. A cette ardeur qu'il cons-
tatait avec une surprise enchantée. M. Tardot avait senti se mêler peu à peu un sentiment très doux de gratitude pour cette jolie fille, toujours prête aux caresses, et qui lui faisait même, parfois, la politesse de les solliciter.
De fait, Pimprenette subissait le moins douloureusement du monde les derniers outrages de son « gros satyre », elle prenait même plaisir aux avant-derniers, dont elle lui avait enseigné l'agréable pratique. Loin de la dégoûter, Evariste-Anselme réalisait pour elle l'idéal du « petit vieux bien propre » que sa défunte mère proposait à ses rêveries d'adolescente.
Et puis, il la changeait des trois ou quatre anonymes qui l'avaient précédé. Jusqu'à lui, Pimprenette n'avait connu que la fougue très brève des égoïstes étreintes, la brutalité des baisers qui s'achèvent en morsures, la crispation compliquée des attitudes où la gymnastique se mêle à la volupté, et la crampe au spasme... Lui, au moins, il la maniait avec précaution, comme une pâte tendre de Sèvres, s'excusant presque de rougir cette peau si délicate d'une caresse trop appuyée. Nulle hâte ne troublait leurs ébats, et leur amour était vraiment l'art des préparations, à tel point que lorsque M. Tardot abordait la scène à faire, il arrivait souvent que Pimprenette l'avait jouée depuis longtemps.
Surtout, elle savait gré à son vieil amant d'avoir tenu parole et de la laisser libre. Par un reste d'égoïsme, Evariste-Anselme s'était interdit la jalousie. Il s'estimait assez heureux de posséder un bien aussi inattendu, sans mêler aux joies de la propriété la perpétuelle inquiétude d'avoir à les partager. Deux ou trois fois, au début de leur liaison, Pimprenette avait pris un plaisir taquin à essayer de le faire « monter », en lui narrant de pittoresques histoires de son passé. Peine perdue. Il lui avait répondu avec une fermeté douce qu'elle n'existait pour lui que du moment où il l'avait connue.
D'ailieurs, elle n'était point allée jusqu'à lui confier qu'une après-midi où une fatigue heureuse le retenait à la villa, elle avait rencontré, en se' promenant seule à Chamars, un d'Orgival très abattu. Le comique ne pouvait se consoler du départ de Pimprenette. Ses petites camarades du beuglant n'osaient lui parler, et, dans sa douleur, il se plaignait d'être applaudi par un public « qui ne savait pas ».
A la vue de Pimprenette, si désirable dans sa blouse de baptiste moulant des formes qu'il enrageait de ne plus posséder, d'Orgival arbora sur
sa face glabre et naturellement joviale une expression tragique dont aucun imprésario ne l'eût jamais cru capable.
— Ben quoi donc, mon vieux, ça ne va pas ? demanda Pimprenette, en l'abordant, la main tendue.
— Ton ironie me fait bien du mal, répondit-il d'une voix qu'il s'efforçait d'assombrir. Depuis que tu m'as quitté, je suis comme un corps sans âme. Ah! rire, grimacer devant ces foules ineptes !
— Mince de mélo !
■ — Comment n'ai-je pas tué cet homme ?
— Qui ça ? Ce chameau de directeur qui m'a battue ?
— Non ! ce sale bourgeois qui a profité de ton trouble...
— Tu n'avais qu'à ne pas me gifler !
Evitant de répondre, d'Orgival saisit le poignet
de son ex-amie, en déclamant :
— Ah tiens, vois-tu, quand je songe que ce vieux birbe le caresse à sa fantaisie, quand je songe qu'il promène ses mains noueuses et sèches...
— C'est ce qui te trompe, interrompit Pimprenette, amusée de cette phraséologie rageuse, il a les mains très douces. Et puis, lui, au moins, il ne me bat pas. Et puis enfin, il a eu l'esprit d'ar-
river au .bon moment. Tu sais, je n'en menais pas large, le soir de mes débuts, entre les paties de cette brute qui...
— Oh ! ne me rappelle pas cette minute atroce ! Sans doute, j'aurais dû intervenir... Mais c'était risquer ma vie... je veux dire : notre pain quotidien.
— Et pour le beurre qu'il y avait dessus !
— Ah ! tu ne comprendras jamais le sacrifice que j'ai fait en me retenant de te poursuivre, de te disputer à ce Tardot qui t'emportait, de...
— Tu aurais été bien reçu !
— J'ai préféré le silence, pour ne pas entraver ton avenir... Oh ! je ne t'en veux pas : une fille comme toi n'est pas faite pour la misère.
— Mon pauvre vieux, ne te bile pas, ça devait arriver un jour ou l'autre, n'est-ce pas ? On n'en reste pas moins bons copains...
— Ah! Si tu voulais...
— Si je voulais quoi ?
— Tu viendrais revoir notre petite chambrette de la place Saint-Pierre... Songe que je quitte Besançon demain !
Pimprenette n'eut pas le courage de se refuser plus de cinq minutes au camarade en partance. Elle se sentait violemment désirée ; elle éprouva bientôt qu'elle ne se trompait point.
— ... Comme tu es fraîche, ce soir, constata M. Tardot, quand elle rentra à la villa.
— C'est le grand air, répondit-elle en lui tendant ses joues rosés, sans ajouter que ce grand air lui avait paru le meilleur du répertoire de d'Orgival.
De cette heure passée auprès du comique, l'exchanteuse du Tivoli gardait la nostalgie de son ancien métier. Il lui avait raconté des « histoires de la boîte », des anecdotes de tournées triomphales, citant des chiffres d'appointements fabuleux, mentant avec une aisance qui avait suscité des rêveries de gloire en l'âme inquiète de Pimprenette.
Sûr de l'effet produit par son éloquence, d'Orgival avait ajouté sournoisement, en aidant la jolie fille à remettre son corset :
— Maintenant que tu en as les moyens, tâche donc de te faire engager à Paris dès la rentrée. Nippée comme tu l'es aujourd'hui, tu peux créer un numéro épatant. Les muffles d'ici ne t'ont pas comprise ; mais moi, j'ai toujours prétendu que tu avais quelque chose là.
Et, familièrement, il tapotait le bas des reins de sa petite camarade.
Depuis lors, elle ne songeait plus qu'aux moyen? de décider Evariste-Anselme à louer la villa des Monts pour l'accompagner à Paris en septembre.
Le quitter, elle n'y songeait guère : grâce à lui, elle ignorait, maintenant le souci renaissant du lendemain ; elle avait su profiter du premier enthousiasme de son gros satyre pour se faire allouer une rente viagère de trois mille francs, « le pain de tes vieux jours », selon le dict prudbommesque du donateur, qui préférait « faire un sacrifice une fois pour toutes ». Tranquille désormais sur son avenir, la bénéficiaire s'occupait du présent, et ceux que lui faisait chaque jour son amant valaient qu'elle lui demeurât attachée, sinon fidèle. L'essentiel était de concilier cette liaison avec sa « carrière théâtrale », du moins ce que Pimprenette entendait par là.
Mais la passion n'aveuglait pas Evariste-Aiiselme au point de lui faire croire que Pimprenette pût avoir d'autres talents que ceux qu'il appréciait chaque jour davantage en elle. El, bien que toutes ses habitudes fussent bouleversées, bien que la petite acteuse eût organisé dans sa vie le plus savant désordre, il ne se sentait pas le cœur de rompre d'un coup avec tout son passé. Pour l'y décider, il eût fallu l'autorité d'une voix étrangère, mais puissante.
Pimprenette cherchait un complice.
Elle le trouva sur la terrasse du casino des Bains-Salins, un soir de juillet, pendant qu'Evariste-Anselme, dans sa baignoire pleine d'une eau
lourde et vcrdâlre, essayait de se faire à l'idée que son inconséquente amie venait encore de laisser cinquante louis aux petits chevaux.
Pimprenette venait de toucher enfin le « sept », et reprenait le chemin de la villa, toute fière d'avoir rattrapé vingt-cinq francs, quand elle se heurta à un ventre de connaissance.
— Vous ici, monsieur Maugis ?
... Un copain l'avait présentée, l'année précédante, au critique musical venu à Lyon pour y entendre un de ces opéras mort-nés que nous vaut la décentralisation. Et le gros homme, en veine d'indulgence amusée, après être allé l'entendre (et surtout la voir) à l'Eden-Lyonnais, ne s'était pas privé de lui dire qu'elle avait plusieurs millions dans le sourire.
Naturellement, Maugis ne se souvenait pas plus de cette première entrevue que de la première volte-face de Laurent Tailhade, ce renégâteux qui palinodise sous lui. Il abaissa sur Pimprenette son regard bleu où vacillaient les flammes irrésolues de l'alcool.
— Au moins, vous me reconnaissez, vous, dit-il prudemment, pour voir venir.
— Vous n'avez pas tellement changé depuis l'année dernière, répondit Pimprenette du ton le plus sincère, dicté d'ailleurs par l'intention de plaire au romancier-journaliste-dramaturge-musi-
cographe dont l'influence pouvait lui être utile.
— Ma chère enfant, voilà bien l'assertion la plus agréable qu'il m'ait été donné d'entendre depuis longtemps! D'ailleurs; elle est fausse, telle la voix de MIIe Spinelli. Vous ne me trouvez pas changé, dites-vous ? Vous ne m'avez donc pas regardé !
— Mais si, cher maître, puisque je vous ai reconnu la première, et tout de suite !
— Enfin, grâce à vous, je .vais me persuader que je ne suis pas tout à fait méconnaissable... L'illusion féconde habite dans mon sein !... Mais, dites-moi, il souffle une bise froide comme la main d'un serpent. Marchons un peu, voulez-vous ?
Pimprenette à présent reconnue, il s'en voulait de s'être montré d'abord évasif et lointain, car celte gamine au corps souple lui semblait avenante à souhait; non qu'il songeât à la déshonorer de ses faveurs : la souple et perverse et polyglotte Calliope van Langendonck, installée à l'hôtel des Bains-Salins pour y faire une cure de repos, suffisait à l'emploi de ses après-midi, et leurs deux fatigues se consolaient entre elles.
Mau gis arrivait à l'âge où la présence des femmes supplée à leurs caresses. Aux joies de l'amant, il préférait la douceur des confidences, le charme d'une camaraderie sensuelle. Sa tendre amitié pour Claudine, où le désir ne s'était jamais
mêlé, lui avait valu des heures d'affection bourrue; bousculante, qu'il plaçait dans ses souvenirs de choix, fort au-dessus des spasmes les plus flatteurs provoqués chez ses maîtresses ; et le souvenir d'avoir renoncé à Minne — Minne offerte demi-nue sous ses cheveux blonds, Minne héroïquement respectée — lui tenait certes plus au cœur que toutes les passades où il avait consumé sa jeunesse et son âge mûr. Maintenant qu'il s'acheminait, d'un pas déjà raidi et d'une haleine essoufflée, vers ce tournant dangereux qui descend à la cinquantaine, il se découvrait, spectateur indulgent, une manière de "Wotanisme contemplatif où il se résignait sans regrets trop amers. Comme l'écrivait son biographe et ami Robert Parville « diable à quatre devenu ermite, il mettait sa vieille expérience et son indulgence plénière au service des pénitentes qui venaient s'agenouiller devant leur directeur de conscience, laïc, gratuit et facultatif, dans ua confessionnal virtuel fait de bâtons de chaises et de balais plus qu'à demi rôtis ». D'ailleurs, il n'attendait aucune reconnaissance des pécheresses qu'il obligeait de ses tonseils, voire de sa bourse, à ses moments perdus (et son existence ne se composait que de ces moments-là). Les vices de ses contemporaines l'amusaient toujours ; mais il ne cherchait plus à en profiter et se contentait de les diriger, à l'occasion.
Cette gosse aux beaux yeux, il se souvenait maintenant de lui avoir prédit, sans trop y croire, de la gloire théâtrale, un jour qu'elle avait remplacé au pied levé sa camarade Paulette qu'un certain docteur Herbier détournait de ses devoirs artistiques. Il se reprochait la funeste influence que ses propos de détestable flatteur avaient pu exercer sur Pimprenette, et il souhaitait la mieux connaître pour la conseiller ou la déconseiller plus efficacement.
Il la conduisit donc sous les ombrages encore jeunets du jardin, et s'asseyant près d'elle :
— Eh bien, mon enfant, quelles nouvelles allezvous me donner de MUa Pimprenette de Folligny ?
— Oh !... Et moi qui commençais à croire que vous ne m'aviez pas reconnue !
— Il suffit de vous avoir vue une fois, protesta Maugis avec aplomb, pour ne jamais oublier ces grands yeux si bleus, la moue de cette petite bouche si désirable, ce nez mobile et droit, ces jam* bes...
— Vous vous rappelez mes jambes? fit Pimprenette touchée.
— Comme si je les avais prises à mon cou ! Ce sont elles surtout qui m'ont fait augurer pour vous le plus coruscant avenir, un jour que j'avais basculé à vos jolis pieds tout mon panier à prévisions. Les avez-vous justifiées, au moins ?
— Ben, justement, voilà... C'est que, pour le moment, je ne travaille pas beaucoup.
" — Vous ne connaissez pas votre bonheur !
— Je n'en suis pas plus fière, mais on fait ce qu'on peut.
— Et il me paraît que vous le faites très bien. Votre élégance naturelle se pare, à défaut 3e voiles, de vains ornements qui semblent vous peser moins qu'à l'incandescente belle-mère d'Hippolyte.
Pimprenette se trouvait vis-à-vis de Maugis dans le même cas que M. Tardot vis-à-vis d'elle-même ; elle comprenait peu.
— Hippolyte? répéta-t-elle avec un doux sourire d'inintelligence. Non, il ne s'appelle pas Hippolyte, il s'appelle Evariste-Anselme.
— C'est déjà quelque chose. Et dites-moi, cet Ernest-Charles, pardon, cet Evariste-Anselme, vous rend-il heureuse au moins?
— Souvent. Et pourtant, il va sur ses soixante ans.
— Nous y courons tous, ma chère enfant, mais enfin je commence à entrevoir quelles raisons majeures, incontestablement majeures, ont pu vous faire renoncer à la carrière théâtrale.
— Mais c'est que justement, cher maître, je n'y renonce pas du tout ! Et puisque j'ai eu le bonheur de vous rencontrer ici ce soir, tenez, peut-
être allez-vous pouvoir me rendre un service immense.
— Je suis tout disposé à vous aider de mes basses influences, de mes compétences discutables et de mes pires relations.
— Oh ! que vous êtes chic ! s'écria Pimprenette en tendant à Maugis son visage illuminé de joie et sa gorge ronde dont la peau brillait sous la chemisette.
Maugis glissa un regard sympathique vers les deux petits boutons de roses pompon qui pointaient au-dessus du corset et se félicita qu'un soleil déclinant prêtât sa lueur orangée à cet aprèsmidi lourd de parfums. Mais ses mains restèrent posées sur la pomme de son jonc, et sa voix le fut aussi pour répondre :
— Ainsi, vous ne pouvez pas vous faire, à votre oisiveté ? Le travail, sainte loi du monde, veut accomplir en vous son mystère...
— Oui... Non... Je ne sais pas bien... mais enfin, pour moi, le travail... ça serait la liberté !
— Cette noble définition dit assez ce que vous souhaitez. Paraît qu'on s'embête, de temps en temps, sur les genoux d'Evariste-Anselme ?
— Pas trop encore, mais je sens que ça viendra d'un jour à l'autre... Mon vieil ami habite une jolie villa, là-haut, tenez... non, on ne peut pas la voir d'ici... C'est vrai qu'il me laisse quel-
quefois sortir seule et qu'il n*est pas jaloux. Mais enfin, je ne vois guère que lui... Oh ! il est très bon pour moi ! Il me répète que je suis son premier amour. Il ne me refuse rien. Il éclaire...
— Car dans l'œil du vieillard on voit de la lumi èi
— Sans doute, il a ses petites manies, continua Pimprenette lancée : il aime me voir en robe courte...
■ — ... avec vos cheveux en nattes et les mollets nus...
— Comment savez-vous ça ?
— C'est que le cœur humain n"a pas de secrets pour notre grande Presse parisienne, mon enfant. Continuez. Nous disons donc qu'un doux fétichisme embellit les jours du vieillard amène...
— Acre, acre ! le v'ià ! souffla-t-elle sans bouger. Là, à droite, au bout de l'allée, il me cherche !
— Comment, c'est ça. votre vieillard amène qui s'amène ? Mai? il a l'air plus jeune que moi !
— Oh ! si on peut dire !
Voyant M. Tardot hésiter et ralentir sa marche, elle se leva, et, délibéremment :
— Arrive donc. Tata ! Tu en as de la veine ! Je vais te "faire faire la connaissance de M. Maugi? : Monsieur Maugi?. Monsieur Tardot.
Très femme du monde, Pimprenette présentait,
d'un petit geste d'ombrelle, les deux hommes l'un à l'autre.
— Monsieur... balbutia Tardot. un peu congestionné d'avoir quêté Pimprenette au détour de toutes les allées du jardin.
— Monsieur... fit bonnement Maugis en exagérant son petit ventre de bouvreuil et ses bajoues, à dessein de rassurer le nouveau venu sur ses intentions, si purement amicales, d'ailleurs ! Ne grondez pas MUe de Folligny que j'ai entraînée jusqu'à ce banc. Le régime salin m'éprouve beaucoup ; les jambes, vous savez... Mais vous ne m'en voudrez plus quand elle vous aura dit quel intérêt je porte à son avenir artistique.
Clignotant sous le soleil bas, le visage de M. Tardot laissa voir un étonnement sincère.
— Ainsi, vraiment, vous croyez que cette gamine...
Maugis se pencha vers un massif comme pour y chercher une petite fille absente. Pimprenette qui s'appuyait au bras de son protecteur comprit l'ironie de ce geste et s'écria :
— Mais enfin, ne me rajeunis donc pas toujours ainsi ! Je ne suis plus une gamine !
— Vous le resterez toujours pour nous, ma chère enfant ; M. Tardot se plaît, comme moi, à retrouver en vous l'illusion d'un âge que nous regrettons tous deux... Laissez-nous donc abuser
6i UN PETIT VIEUX BIEN PROPRE
de ces innocentes supercheries ; nos barbes sont d'argent comme un poisson d'avril !
— Vous disiez donc, Monsieur Maugis, que, d'après vous, Pimprenette aurait chance de réussir au théâtre ?
— Je suis certain que MUe de Folligny a tout ce qu'il faut pour rendre illustre dans les fastes du café-concert un nom qu'elle a déjà pris la peine de se faire... et de choisir avec goût.
— Décidément, conclut M. Tardot avec un soupir résigné, il va falloir revoir ce Paris dont je me croyais délivré à jamais... Toute ma vie en sera bien changée.
— Ah ! Monsieur, la vie est telle qu'on se trouve toujours trop heureux d'en changer !... Mais je ne voudrais pas vous retenir plus longtemps...
— Invite donc M. Maugis à dîner ! enjoignit Pimprenette, décisive et péremptoire.
— Ma jeune amie n'a fait que devancer ma proposition, Monsieur. Puisque vous voulez bien vous intéresser à son avenir, vous me feriez le plus grand plaisir en acceptant de venir un de ces soirs à la Villa des Monts.
— Impossible, s'empressa de dire le gros homme ; je serais enchanté d'accepter votre invitation, malheureusement ma cure finit dans une semaine et toutes mes soirées sont prises. Mais,
comme je vais écrire dès ce soir au Directeur de YImpéria pour lui recommander M1Ie de Folligny, j'irai vous apprendre un de ces après-midi le résultat de mes démarches.
— Que de remerciements nous vous devrons 1
— J'espère, continua sournoisement Maugis, que MUe Pimprenette vous saura gré de ne pas contrarier sa vocation et de lui faire le sacrifice de vos habitudes. Vous lui devez le bonheur, elle vous devra la gloire. A bientôt.
Il disparut, car il venait d'entrevoir, à travers une haie de fusains, la jupe éclatante de Mme van Langendonck qui errait à sa recherche.
— N'est-ce pas qu'il est charmant ? dit Pimprenette, dès que le journaliste eut tourné les talons.
M. Tardot n'eut garde de répondre que, malgré la serviabilité de Maugis, il en voulait à cet intrus de lui imposer des décisions qu'il eût souhaitées moins promptes. Il dit seulement, avec un orgueil naïvement rancunier :
, — Il a dix ans de moins que moi, mais il se défend moins bien. Des poches sous les yeux et beaucoup de ventre, déjà.
— Mais il en a toujours eu, du ventre, vilain jaloux ! Et même qu'il a quelque chose dedans !... Non, mais, tout de même, tu ne vas pas t'imagi-
ner, parce que tu nous a trouvés en train de parler affaires...
— Je ne m'imagine rien du tout. Et tu sais bien d'ailleurs, mignonne, que si j'étais jaloux, je ne te le dirais pas.
— En tous cas, pour une fois, tu tomberais mal, déclara Pimprenette avec sérénité... Maugis, c'est encore, jusqu'ici, le seul type qui m'ait rendu service sans me demander de marcher avec lui.
Et ce soir-là, M. Tardot n'en demanda pas davantage.
Cinq jours après, Maugis se présenta fort à propos à la Villa des Monts. M. Tardot venait justement de recevoir le congé de Baptistin et ce mécompte achevait de lui démontrer que, de plus en plus, il se détachait de cette maison, depuis qu'il avait découvert qu'il s'y était ennuyé si longtemps.
Il s'y sentait entouré d'hostilités venimeuses ; maintenant qu'il s'affichait avec une femme de café-concert, il était devenu « la fable de Besançon ». En véritable ami, le commandant Casterel n'avait point manqué de le mettre au courant des histoires qui galopaient sur son compte. On le traitait communément de satvre et de vieux
fou. La Dépêche ayant raconté l'enlèvement de Pimprenette, on commentait à mots découverts, autour des absinthes, les scandaleux mystères de la Villa des Monts ; des yeux indiscrets avaient entrevu, à travers la grille du jardin, Pimprenette gambadant sur la pelouse en robe écourtée, les cheveux et les mollets au vent. Le Petit Comtois avait publié quelques échos toxiques, aussitôt envoyés à l'intéressé, soigneusement inscrits dans un cercle au crayon rouge par les habitués du Café du Chemin de Fer, qui ne l'appelaient plus que « le Père l'Impudeur ». Et voilà que le départ de Baptistin et de Cléonice allait ajouter encore au désarroi !
Maugis arriva donc à point pour recevoir les doléances de M. Tardot. Il trouva l'ancien négociant sous une grande ombrelle fichée clans le sable de la terrasse, grognon, insensible au charme cuisant d'un après-midi bourdonnant d'insectes, parfumé de tilleuls en fleurs...
Derrière le gros journaliste congestionné de la raide grimpette à pied, soufflait, avec le bruit d'un pot d'échappement, un petit bull carré, la langue en drapeau, les yeux hors de la tête, qui s'arrêta les coudes en dehors et le poitrail avantageux, dans une attitude puissante et paisible de nain lutteur au repos.
— Vous avez là un beau chien ! s'écria Eva-
riste-Anselme par pure courtoisie, car il n'aimait guère plus les bêtes que les hommes.
— Il n'est pas à moi, malheureusement. Si Toby-Chien pouvait parler, il vous expliquerait que sa fugace maîtresse, prénommée Annie, me le confia, voici quelque six mois, pour quarante-huit heures... Mais je ne vois pas notre « étoile en herbe ».
— Elle vient de se lever, répondit sans embarras Evariste-Anselme. Vous êtes de ceux qui comprennent tout, Monsieur Maugis, nous avons déjeuné au lit, et alors, n'est-ce pas...
— Vous, me rajeunissez ! Moi aussi j'ai connu les digestions triomphantes, et les après-midi plus belles que les matins. « Pour vivre heureux, vivons couchés », nom d'un grillon!
— Pimpin ! cria M. Tardot dans la direction de la villa.
Une tête ébouriffée s'encadra dans les roses qui grimpaient autour d'une fenêtre du premier étage.
— Alors, on ne peut plus s'habiller tranquille ? répondit Mlle de Folligny dont le peignoir généreusement ouvert sur la plus parfaite absence de chemise laissait voir, entre autres choses, combien les artifices de la toilette étaient inutiles à cette jeune personne.
— Mais dépêche-toi donc, c'est M. Mau...
UN" PETIT VIEUX BIEN PROPRE f>9
— Chic ! mon critique ! Le temps de mettre des espadrilles et je suis à vous.
— Descendez comme vous êtes, je vous apporte de bonnes nouvelles !
Des cris joyeux retentirent à l'intérieur de la villa, parmi des bruits de faïences entrechoquées.
— Vous allez la rendre bien heureuse, Monsieur. La pauvre petite commençait à s'ennuyer ici, et je ne puis vraiment pas lui en vouloir. Songez donc, elle n'a que moi !
— En province, l'amour est une distraction...
— Hélas, Monsieur, c'est un jeu où il faut être deux pour s'amuser et je n'ai pas la fatuité de croire que mon affection suffise à Pimprenette.
(Ce birbe, pensa Maugis, me dégoûte moins que je ne l'aurais cru. Il apporte dans sa certitude d'être cocu une résignation qui me paraît mériter quelque sympathie.)
— Ainsi, reprit-il à haute voix, vous lui pardonneriez quelques-uns de ces écarts dont sa carrière lui fait une nécessité, en quelque sorte, professionnelle ?
— J'en souffrirai, répondit M. Tardot qui n'employait même pas le conditionnel, mais je crois que j'aurai le courage de ne pas le lui laisser voir. Quand on a le ridicule d'aimer à mon âge, il faut s'attendre à tout. J'en ai pris mon parti... Je lui pardonne d'avance, pourvu qu'elle me reste, car
je ne suis sûr que d'une chose, c'est que je ne pourrais plus vivre sans elle.
■ — Ainsi, vous ne m'en voudrez point de lui donner les moyens de parvenir ?
— Je vous en resterai très reconnaissant, au contraire. Je vous devrai d'avoir une maîtresse plus agréable, qui ne me reprochera pas à chaque instant de contrarier sa vocation, qui me saura gré de la laisser libre...
— Coucou ! la voilà ! s'écria Pimpin en dégringolant les degrés du perron. Oh ! le beau cabot, ce qu'il a une gueule ! On jurerait Yilbert !
Elle était vêtue d'une robe droite en flanelle blanche, taillée comme les tabliers des petites filles et fermée dans le dos, qui laissait voir ses pieds nus dans des sandales à cordons rouges croisés jusqu'à la naissance des mollets : ses bras fuselés, blondis par le soleil, étaient nus ; tous ses cheveux blonds dansaient sur ses épaules, noués d'un ruban blanc en queue de pouliche.
— Eh bien ! mais... fit Maugis en se levant avec un peu de peine, mais voilà une robe d'extérieur qui suffirait à assurer le succès d'une revue.
— Alors, c'est vrai, vous m'apportez un engagement ?
— Oui, un engagement à vous trouver à Paris dans deux mois pour donner une audition au Directeur de Ylmpcria.
Et comme elle faisait la moue :
— Voyons, ne bouclez pas ; vous savez bien que ce n'est qu'une formalité. Chose et Machin vous réservent déjà trois rôles dans leur revue d'automne .4 qui tout ça ? Seulement, Nathanaël, le Directeur, veut que vous débutiez en numéro dès la rentrée pour prendre rang dans sa troupe.
— Mais je n'ai pas de numéro !
— On vous en fera un sur mesure, ne craignez rien, et un gros. Le principal est de vous montrer et de faire n'importe quoi, de l'œil au public, des cabrioles, des grimaces...
— Si j'imitais Polaire ?
— Vous iriez loin. Mais il faudrait d'abord lui ressembler un peu et la nature vous a merveilleusement douée des qualités les plus contraires à celles de votre modèle ! Vous avez la chance de ne rappeler personne : soyez vous-même, inventez un détail de costume, attrapez un tic, une intonation fausse, un geste polisson...
— Ça ne m'a pas réussi auprès du public de Tivoli.
— C'est ce qui vous trompe ! Vous avez laissé dans l'âme de ces vaillantes populations franccomtoises un souvenir ineffable. A tel point que j'ai déjà entendu raconter une dizaine de fois vos débuts tumultueux. Le malheur est que votre courageuse attitude ne fut point préméditée ; ce geste,
qui déchaîna des tempêtes, vous l'auriez renouvelé le lendemain qu'on vous eût sans doute assassinée ; mais le surlendemain et les jours suivants, vous auriez remporté un de ces triomphes !...
M. Tardot écoutait ces considérations techniques avec un respect qui glissait à l'ébahissement ; Pimprenette se tassait au creux d'un vaste fauteuil de paille et balançait ses jambes que le vent découvrait puis recouvrait... Elle avait pris sur ses genoux Toby-Chien, ennuyé mais mondain, qui tâchait de s'accommoder au roulis de deux genoux fins et durs comme deux petits galets polis. Le parasol rouge couvrait Pimprenette d'une ombre ardente qui violaçait le bleu de ses yeux et dénaturait l'or des cheveux légers envolés sur son front ; sur ses mollets blancs et nus qui dépassaient l'abri de l'ombrelle, le grand jour révélait des duvets longs et légers, roux comme le soleil. Maugis contemplait, attendri, toute cette beauté jeune et impatiente, qui souhaitait si avidement l'inconnu, l'avenir...
— Voilà des jambes, fit-il, qui me dispensent d'en dire plus long et vous avez, ma chère petite, tout ce qu'il faut pour vous passer de talent.
Pimprenette allongea ses lèvres charnues en une moue dépitée :
— Pourquoi que vous me dites des rosseries, après avoir été si gentil pour moi ?
— Par abnégation, et pour que vous ne vous supposiez pas obligée à me garder la moindre reconnaissance.
M. Tardot hocha la tête, tout près de s'attendrir :
-- Je crains fort, Monsieur Maugis, qu'elle ne trouve pas toujours le même désintéressement dans le monde où elle va rentrer !
— Vous serez là pour l'aider de vos conseils.
— Ah ! ne m'en parlez pas,! Cette nouvelle existence qu'il va falloir mener m'épouvante déjà ! Songez donc... à mon âge quitter tout cela !
D'un regard mélancolique, il embrassa la villa fleurie, le frais petit parc, les trois terrasses aux balustres blancs, les géraniums embrasés sur la pelouse rase, la glycine défleurissante dont le parfum sucrait l'air, l'horizon ondulé, rayé de soleil dur et d'ombres froides...
— Evidemment, vous aurez besoin de beaucoup de courage.
Du fond de son fauteuil, Pimprenette, Toby- Chien contre son cœur, adressait à Maugis des grimaces rageuses, silencieusement.
Résolu à ne rien voir, il poursuivit :
— Vous allez être forcé de changer toutes vos habitudes.
— Eh i Monsieur, je n'ai plus d'habitudes que les siennes, et pour le temps qui me reste à vivre...
— Vous avez pris votre parti d'être heureux, conclut rapidement Maugis, afin d'empêcher l'entretien de s'engluer dans la plus nauséeuse sensiblerie.
— De quoi te plains-tu, Tata ? demanda MUe Pimprenetle du ton posé que donne une conscience pure. Est-ce que je ne suis pas gentille avec toi ? Et puis, toi qui prétends tout le temps que la vie n'est plus possible ici, tu verras comme nous serons heureux à Paris. (Son ton s'élevait, chauffé d'enthousiasme.) Plus personne pour nous espionner ! Nous vivrons comme un vrai ménage d'étudiants ! El moins cher qu'ici, surtout à présent que je vais gagner de l'argent...
— Je ne pense pas, observa Maugis, que M. Tardot réalise à Paris de fortes économies, mais je suis sûr qu'il en aura pour son argent.
— Ah ! et puis zut ! cria Pimprenelte irritée. Vous voudriez nous empêcher de partir que vous ne diriez pas autre chose !
— (/est que je ne ^\eux pas que votre ami me vienne reprocher un vilain jour de vous avoir engagée (c'est le terme exact) dans une voie dangereuse ; je tiens à garder le droit du conseilleur, ie droit de pouvoir, en cas de malheur, répé-
ter sur tous les tons l'exaspérant : « Je vous l'avais bien dit. » Mais je vous prodigue ces inutiles avertissements par acquit d'inconscience, car...
Il s'arrêta, souriant.
— Car ? répéta-t-elle.
— Car, si je laisse prévoir à votre ami quelques déconvenues possibles, je reste persuadé qu'il n'en fera qu'à votre tête... Et si je n'ajoute pas que la réciproque est vraie, c'est par un dégoût naturel pour les plaisanteries tirées par les cornes.
Il y eut un silence respectueux et incompréhensif dont Maugis se réjouit en son cœur. Toby- Chien, heureux mais comprimé par de jeunes bras nerveux, haletait doucement, avec le bruit d'un moteur lointain, peinant sur une côte... Les fleurs de ]a glycine, légères, un peu roussies, pleuvaient comme des papillons brûlés...
— Voici la lettre du directeur de YImpéria, qui vous donne rendez-vous à la mi-août ; voici celle de Chose et Machin qui me promettent de vous confier trois rôles dans une de ces revues d'automne... dont mon âme, depuis longtemps, tremble et s'étonne...
PimpreneKe s'était levée pour lui sauter au cou, au grand dam de Toby-Chien, qui roula sur le sable comme un saucisson bringé, et Maugis
76 CJN PETIT VIEUX EIEN PROPRE
dut se prêter à cette effusion sous îes yeux indulgents d'Evariste-Anselme qui s'exerçait à l'impassibilité.
— D'ailleurs, continua le journaliste, en reposant à terre le fardeau léger de la reconnaissance, je passerai quelques jours à Paris vers la fin d'août, et je rappellerai leurs promesses à tous ces gens-là.
- — Et vous me ferez un bel article, n'est-ce pas, cher maître ?
— Non point, ma chère enfant, car il en coûterait cher à M. Tardot.
— Oh ! j'ai été assez longtemps dans le commerce, s'écria sans malice Evariste-Anselme, pour savoir que la publicité coûte gros.
— Voilà, Monsieur, ce que j'ai entendu dire de plus juste sur le succès depuis une quinzaine d'années, et si je voulais définir la gloire, je dirais que c'est de la publicité gratuite... Mais l'heure est trop avancée pour exprimer des opinions qui ne le sont même pas. D'impérieux devoirs me rappellent.
— Ils ont de bien beaux cheveux roux foncé, vos devoirs ! dit Pimprenette en riant ; je les ai entrevus l'autre soir, comme nous causions sur la terrasse du Casino.
— Eux aussi vous ont trouvée fort jolie.
— Mais enfin, protesta Evariste-Anselme d'un
UN PETIT VIEUX BIEN PROPRE il
ton plaintif, vous n'allez pas nous quitter ainsi ? Si je vous priais, si je vous suppliais....
— Votre prière resterait inexaucée, car le cœur a ses raisons que l'oraison ne connaît pas.
Ce disant, il se leva et tendit la main à Pimprenette, qui vint se nicher câlinement contre lui, en demandant :
— Vous ne m'en voulez pas de vous avoir fait ia tête ?
— Toute ma vie ne sera plus désormais qu'un long pardon... Elle a toujours ressemblé à une foire, ça ne me changera pas.
Il se déroba aux dernières expansions de Pimprenelte, et, comme M. Tardot le reconduisait jusqu'à la grille, il le gratifia d'un dernier conseil :
— Vous voilà désormais lancé dans les cafésconcerts. Que vous leur portiez de l'intérêt, soit, mais vos capitaux, jamais, jamais, sous aucun prétexte. Dites-vous bien que vous entrez là dans un monde où l'action, même libérée, est vraiment la sœur du Rêve.
— Hélas ! Monsieur Maugis, tout se paie...
— Et le plaisir plus cher que le bonheur, je le sais.
— J'ai déjà entamé mes capitaux pour assurer l'avenir de Pimprenelte...
— Et vous prévoyez qu'ils passeront tous à assurer son présent ?
— Je n'y pense même pas. Je ne pense qu'à Vivre, vivre enfin... Il n'est que temps ! Après moi le déluge !
— Gardez toujours l'arche, dit Maugis en désignant la villa.
Et il s'éloigna, laissant le vieillard aussi pensif que le lui permettait sa mentalité résolument moyenne.
Le dodu critique descendait la raide petite route, étayé sur sa canne ; Toby-Chien, la truffe au vent, le précédait, trottant en cochon, impatient du thé et des rôties de cinq heures, pressé aussi de retrouver les mains caressantes et circonspectes de Calliope van Langendonck, cypriote moins fougueuse et moins brusque que la petite Montmartroise de là-haut...
— Jamais je n'ai vu un plus chic type, déclara Pimpin à M. Tardot, quand il fut revenu.
C'est un homme sérieux et qui aurait fait son chemin dans les affaires. Pourquoi diable s'est-il mis dans la littérature ? Enfin, il n'y a point de sot métier.
— Et alors, quand partons-nous ?
— Dès que j'aurai réglé mes affaires ici. II faut que je trouve à louer la villa, que je réalise quelques titres...
— Bah ! On s'arrangera toujours à Paris, puisque je vais gagner de la galette, à présent.
Il prit la tôle blonde entre ses mains et la baisa longuement, longuement. Il eût voulu, cette fluide chevelure enroulée à ses doigts, goûter patiemment la chu le du jour, — encore un jour, encore, un jour de moins — savourer la chère solitude à deux, retenir contre lui, silencieuse et docile, cette enfant qui bornait désormais sa vie... Mais Pimpienette s'échappa, bondit :
— Je suis trop contente, vrai, je suis trop contente, il faul que je remue un peu ! Cours, -vieux Tata, cours !
Elle s'élança, les cheveux en queue de comète.
Il la suivit, courut, s'essouffla vite, demeura la main sur son cœur, inexplicablement angoissé de la voir disparaître à un tournant du bosquet, et de l'entendre rire, invisible...