‹ Un petit vieux bien propreChapitre 5 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Entre le " Fromage" et " la Vedette

Musse au fond de la loge dont Maugis et Galliope van Langendonck occupaient les places en vue, M. Evariste-Anselme Tardot dissimulait mal une des plus désagréables émotions qui lui aient encore comprimé l'épigastre.

Tous les lieux communs dont l'inepte journalisme boulevardier enguirlande Paris dispensateur de gloire et le Music Hall semeur d'étoiles se pressaient dans son cerveau.

Les vacances finies. YImpéria donnait, devant un public « de rentrée », la répétition générale d'.-l qui tout ça. revue-féerie en trois actes et quarante et un tableaux de Chose et Machin (Décors de Ham-Schinken, Sauceaume et Rombier — Costumes de Landolff — Chorégraphie de Ernesto — Musique nouvelle et arrangée de Léo Goupet.

Encore quelques minutes et MUe Pimprenette de Folligny allait apparaître dans le premier de ses trois rôles : « la Minuinette. »

Rien qu'aux chapeaux des femmes, un œil exercé eût reconnu le chic spécial aux salles des Générales, très différent de celui des Premières. Les chapeaux des générales sont moins uniformément vastes, plus personnels ; c'est là que Liane de Lancy installe, sur une chevelure dont elle sait tout le prix, la cocasserie des bicornes de gendarme ou des bonnets de tricoteuse, par quoi elle force en vain vers l'originalité sa gentillesse fine mais un peu fade.

Polaire y étonne, velue tour à tour en midinette au col plat, ou en princesse de café-concert. Otero y Irône, trop ondulée, trop brillantinée, trop habillée, trop maquillée, parée d'un sérieux de commande qui fige sa beauté solide, immobile sous un ruissellement de bijoux faux et vrais, perles royales et diamants de Bluze, inquiétante carapace de joailleries douteuses où peut-être elle-même ne discerne plus l'authentique du toc.

Comme les gens qui se noient (je tiens ce détail d'un chien sauveteur) M. Tardot repassait « au cinématographe ardent du souvenir » les quatre mois d'une existence qu'il s'étonnait d'avoir pu vivre sans sombrer définitivement dans l'imbécillité, la démence ou la fureur : le départ de Besan-

vl2 UN PEUT VIEUX BIEN' PUOPRE

çon, les quinze jours au Grand Hôtel, l'installation dans cet élégant appartement de la rue Washington où il ne se sentait pas encore chez lui, l'achat d'un mobilier modem-style qui répondait à toutes les exigences de l'inconfort moderne, les stations chez les couturiers, les modistes, les corsetières et les cordonniers, les innombrables visites aux agents de publicité et de change — ce dernier qui se lamentait lui prodiguait les avertissements les plus inutiles et n'arrivait pas à réaliser assez vite les désirs ni les titres de son client.

De rentier devenu capitaliste, en ce sens que son capital lui tenait lieu de rentes, l'ancien commerçant n'avait point cru devoir cacher à Pimprenette que « ça ne durerait pas toujours ». Mais elle ne s'en souciait guère et montrait une belleconfiance dans l'avenir, une gaieté si jeune, qu'il avait pris le parti de ne plus mêler aux plaisirs de l'amour de vaines considérations budgétaires.

Il lui semblait, d'ailleurs, avoir changé de planète. Pimprenette le promenait dans un monde si différent de celui où il avait vécu jusque là, que, parfois, il se pinçait la jambe pour voir s'il ne rêvait pas, ou s'il ne recommençait pas une autre existence. Non qu'il regrettât l'ancienne, il s'avouait sans vergogne ne s'être jamais autant amusé.

Toute fière de pouvoir se recommander d'un

protecteur sérieux, Pimprenette l'avait présenté à ses camarades de tout âge et de tout sexe; en moins de six semaines, le cercle vicieux des relations de M. Tardot s'était étendu jusqu'à ces limites imprécises qui séparent le demi-monde du monde des beuglants. D'abord un peu effaré et tremblant de commettre des gaffes parmi tous ces gens dont les rapports, sexuels et autres, s'embrouillaient dans son entendement, Evariste avait fini par acquérir les notions indispensables ; il savait maintenant quel parti l'inévitable compère Loriot tirait des charmes de sa femme, la sémillante Raphaëlle Guidon ; il n'ignorait plus que la « gommeuse à voix » Gina Million trompait le directeur de rimpériaavec le « romancier » Carlys, la petite Emma Lyché et le banquier Issachar-Apatté ; les relations équivoques du chanteur tyrolien Olamacher avec le trapéziste Phyoth n'avaient plus de secrets pour lui, et il berçait de périodiques consolations la petite Délurette de Stock qui ne pouvait s'habituer aux infidélités du tourlourou Pétrin. En six semaines, l'ami de Pimprenette avait su comprendre, Horatio sexagénaire, qu'il tient plus de choses entre les frises et la rampe que n'en peut imaginer une philosophie insuffisamment acquise dans le commerce de la rouennerie. Et les choses du théâtre, à présent, le passionnaient. Rien ne le charmait autant que ces répétitions

de la revue, ces longs après-midi cloîtrant loin du monde tout un peuple prisonnier, tour à tour effervescent et assoupi : il avait appris à mettre un nom sur les vastes figures rasées des chanteurs, alors même qu'une casquette de lad et un long pardessus à carreaux les déguisent modestement en garçons d'écurie, ou que le veston à col officier, la lavallière à pois et la longue chevelure grasse les travestissent à la ville en rapins d'opérette.

Il avait piis place, paternel, effacé, dans les potinières de ces dames de la figuration, assises en rond au promenoir, comme sur une plage, quand le tiède soleil d'automne les rassemblait, penchées sur de petits ouvrages brodés, sur des ravaudages humbles. Cinq ou six apportaient régulièrement du linge d'enfant à raccommoder, et tout de suite la conversation prenait un ton bas et affairé d'ouvroir, dès qu'on oubliait un peu le « métier ».

M. Tardot soupirait d'étonnement et de pitié, à entendre une maigriotte trop maquillée, en grand chapeau voyant et pauvre, raconter fiévreusement la coqueluche de sa petite dernière, un bas d'enfant, percé, coiffant son poing, jusqu'à ce qu'une voix mugît, de la scène :

« Mademoiselle Liliane de Lys. »

Alors la maigriotte s'élançait, roulant son bas, et courait détailler, d'une voix pointue et boutiquière, son couplet sur les cercles mixtes...

Le directeur même de I'Impéria, le somptueux Nathanaël à la barbe assyrienne, témoignait au protecteur de Mlle de Folligny la plus flatteuse déférence ; il lui devait bien ça, et en outre, cinq cents louis mis « dans l'affaire » par M. Tardot, malgré les conseils de Maugis, qui n'avait pu le dissuader de ce placement « de fils de famille ». Evariste-Anselme, bien décidé à ne plus vivre désormais que pour son plaisir, ne pensait point avoir acheté trop cher ce titre de commanditaire, grâce auquel il se sentait, à I'Impéria, tout à fait chez lui. Et puis Pimprenette avait su lui prouver sa reconnaissance de tant de manières, et si agréables, qu'il ne regrettait rien de ce qu'il avait fait pour elle ou avec elle.

Et se pouvait-elle trop payer, cette sensation d'attente inquiète, énervante comme une caresse imprudemment prolongée, qu'il éprouvait ce soirlà ?

— Combien de pulsations, impressionnable satyre ? lui demanda gaiement Maugis, tandis que la salle bissait les couplets de Tayol (affolant, ma chère !) dans son rôle travesti de Phosphatine Fallièrest reconstituante et présidentielle.

— Je ne les compte plus ! Hier, après-midi, à la répétition des couturières1, ça a très bien marché. Mais nous n'étions pas plus de cinquante...

Tandis que ce soir... tout le monde sur le pont !...

Et, pour accroître l'angoisse du protecteur, Maugis énuméra rapidement quelques noms :

— Cette barbe noire, souvent indulgente, c'est Emmanuel Arène ; cette moustache blanche, souvent rosse, c'est Duquesnel, là, suivez mon doigt, Evariste, tout près de mon bon copain André Barde, qui s'obstine à ressembler au dernier des Valois. Ce musicien qui opère dans son nez des fouilles productives, c'est le musicien Georges Hue, pas d'importance... Voici, à côté de ce venimeux ouistiti de Sem, la broussaille pileuse où s'enfouit Ganderax, comme Jéhovah dans la haie d'où il fit la causette avec Abraham. Au troisième rang des fauteuils devant Cappiello, florentin subtil, vous voyez ce monsieur qui mâche ses mots ? C'est Forain, de qui chaque légende est un coup de poignard « Le stylet c'est l'homme ».

Cet homme mince, Bailby fait plus de besogne que de bruit ; son bouffi de voisin, ce gros barbu de Jaurès, c'est tout le contraire. Dans l'avantscène de gauche, visez-moi cette gonzesse aux châsses égarées, la Panthère ; elle est grise, contrairement à ses habitudes.

— Ah ! ordinairement elle n'est pas grise ?

— Non, elle est saoule... Je continue : derrière le fin et blond Mathonnet de Saint-Georges, ce

seigneur qui lève toujours le nez pour empêcher son lorgnon de tomber, c'est l'ami Curnonsky, le seul critique qui ne digère qu'au Café- Concert.

— Ah ! celui-là, soupira M. Tardot, nous en avons une peur bleue !

— Rassurez-vous ; du moment que notre Pimpreneite porte des chaussettes au second acte, la partialité de Curnonsky lui est tout acquise... D'ailleurs, il s'occupera moins de la pièce que de-sa voisine Guillemette d'Entrejoye, cette blonde souple comme une conscience politique...

— Une cocotte ?

— Non, une demi-veuve qui profite de ce que son mari est en voyage pour y aller du sien.

— Qu'est-ce qu'ils vont dire, dans leurs articles, tous ces gens-là ?

— Mais, homme de bien, ils inséreront, sans les ire, les communiqués de la Direction, grâce auxquels, après-demain, la France émue apprendra que la Revue de l'Impéria a renouvelé la gaîté française, que les interprètes se disputent la palme du talent et de la beauté, que les petites femmes remplissent avec un égal succès leurs maillots, leurs rôles et la caisse de l'établissement... et subsidiairement que les débuts de ** Pimprenette de Folligny ont été une des révéla lions les plus foudroyantes de ces vingt dernières

années, une révélation qui dégotera toutes celles des papiers Montagnini.

— Il n'empêche que si Pimprenette remporte une veste, je vais avoir à passer de bien mauvaises nuits !

Maugis allait s'apitoyer, mais Calliope van Langendonck le pinça discrètement pour lui montrer un couple singulier qui s'installait au balcon, étudié avec une attention cruelle par François de Mon, de qui le monocle sait voir ce qui se passe derrière les façades : lui, jeune, blond, flou, ne craignant pas de frôler les hommes ; elle, vieille et mastodontesque, caressant d'un regard convoiteur les jolies femmes — baron et baronne du Plessy.

Après avoir examiné ce ménage rebelle aux objurgations de If. Piot, la belle Cypriote se retourna vivement, attirée par un autre spectacle, et prononça, volubile, quelques mots de son espéranto, si personnel :

— Tiens ! tiens ! Chi troppo abbraccia will retain nothing.

— Vous dites, chère amie ?

— Madonna ! C'est bien lui ! Ach ! it's wunderbar, tout à fait, indeed ! Non capisco...

— Vous venez de reconnaître un de mes à peu près clans la Revue ? interrogea Maugis d'un ton de particulier intérêt.

— Wie silly sind Sie doch, carissimo ! Quelle pensée donc vous avez ! comme si je écoutais cette chose !... Regardez. Da ! Da !

Et, de l'éventail, elle désignait une avant-scène où venaient de pénétrer deux jeunes femmes et un beau gars blond, si évidemment Slave et si manifestement grand-duc, que Maugis s'étonna de ne pas entendre l'orchestre attaquer un courtisanesque Boyé Tsara Krani.

— Voilà, fit-il, trois des plus jolis types que j'aie vus ; je ne dirai pas que le gars est trop beau pour un homme, car il y a dans la salle quelques frétillants habitués du Maurice-Bar qui doivent penser tout autrement. Mais les peaux, les ravissantes petites peaux qui l'encadrent, sont plutôt intéressantes : cette gamine vicieuse et cette... cet équivoque éphèbe, semblent avoir été choisies tout exprès pour se faire valoir... Il ne doit pas s'embêter, l'entre-peaux !

— Ma, vous ne savez donc pas, dearest, qui c'est t'y ?

— Ma foi non, vous ne me racontez jamais rien.

— Una mouth cerrada catcheth no mosca, Henry.

Tuut de même, je vais dire : c'est le prince Mihaïl, le cousin de la reine de Morénie, cette ganz hùbschen Maritza qu'il a couché avec, avant

qu'il marie cette sweet and pretty Katynka, deux ans passés déjà.

— Ce qui veut dire, traduisit Maugis pour M. Tardot, éberlué, que l'Impéria s'honore ce soir de l'auguste présence du prince Mihaïl, cousin et ex-amant de la jeune reine Maritza, légitime épouse du prince régnant Albéric de Maretz-Altschloss, souverain de toutes les Morénies. A leur place, j'aurais pris des fauteuils de Balkans.

— Je suis étonnée comment il supporte sa femme rester l'amie de celte petite Sonushka Gromiline. Il a galopé des histoires dessus.

— De l'histoire, voulez-vous dire, chère amie. Un indiscret volume a divulgué les relations aimables et fécondes du beau Mihaïl et de sa cousine Maritza ; et l'on sait comment, après s'être réconciliée avec son mari qu'elle avait rendu père, la jeune souveraine de Morénie négocia le mariage de son cousin avec sa jolie demoiselle d'honneur, M1Ie Katinka Ohresco-Referentz.

— Also, you are der beste informed uomo in the world, carissimo, mais vous ne diriez pas laquelle des deux est la brune ou la blonde, la Katinka oder la Sonushka ?

— Tout le monde sait que la princesse Mihaïl est brune, répondit Maugis avec une mâle assurance.

— Bravissimo ! Chic! ganz gut ! Ce prince

Mihaïl, donc, comme il se montre ainsi dans cette manière zwischen sa femme et la meilleure amie d'elle, on le pourrait, savez-vous, darling, surnommer le Prince Sandwich.

— Voilà le meilleur mot de la soirée ! Qu'en dites-vous, mon cher Tardot ?

Mais Evariste-Anselme n'écoutait plus. Les douze coups de minuit, de minces chorus girls souples dans leurs maillots noirs, rentraient dans la coulisse, haletantes de leurs gesticulations désossées ; le compère avait prononcé la phrase fatidique : <( C'est l'heure où la grâce du Paris nocturne s'incarne dans la charmante minuinette » ; et la commère lui répondait avec un à propos qui n'échappait à personne : « Justement la voici ! »

Gainée dans une robe courte, noire et feu, qui lui laissait la gorge et les bras nus, Pimprenette bondit en scène d'un joli mouvement félin qui découvrit jusqu'à mi-cuisses ses jambes dont la rondeur pleine tendait la soie des bas sombres avivés de; rayures rouges. Un murmure de sympathie aguichée courut dans la salle. A travers le brouillard d'un éblouissement, M. Tardot entrevit l'attitude attentive du public et spécialement des Slaves.

Dans l'avant-scène de face, Mihaïl se pencha vivement entre la princesse et M116 Sonushka Gromiline. Aux premiers rangs des fauteuils, Cur-

nonsky toussota, assurant son binocle d'un doigt fébrile et Pawlowski se passa la langue sur les lèvres. Le prince Galitzine parut enfler encore, le prince Troubetzkoï sembla se recroqueviller davantage, le prince Nitchevoff déposa dans l'oreille rougissante de son amie Louisette de Marigny des appréciations enthousiastes jusqu'à l'obscénité. Fidèle à ses Hermant, la princesse Mirai de Kolomea-Przemysl, « cette ravissante blonde de soixante ans », manifesta son intérêt en évacuant de véhémentes hyperboles ruthènes mêlées d'injures prononcées dans le plus pur galicien.

— Une fois de plus, constata Maugis devant l'accord de cette aristocratique Douma, la Russie nous est tout acquise !

Et se tournant vers Evariste-Anselme :

— Et cette vieille émotion inséparable, ça va ? M. Tardot indiqua d'un geste angoissé la petite boule imaginaire qui lui barrait la gorge.

— Het Bolleken, murmura Mme van Langendonck, qui comprenait même l'idiome de Buysse.

Cependant, après avoir échangé avec le compère quelques répliques d'une malpropreté laborieuse, Pimprenette vint à la rampe et entonna les couplets de la Minuinette :

Dans leurs gouttières les minettes S'en font conter par Je matou Et l'on voit sortir de partout I,i' gai troupeau des ininuinettes,

UN PETIT VIEUX BIEN PROPRE (Ju

Tout de suite, Evariste-Anselme vit que la pauvrette perdait pied. Après avoir bravement débuté un ton trop haut...

— Oh ! ces secondes ! grimaça Louis de Fourcaud, comme s'il avalait du vinaigre ou du Bruneau.

...elle entama avec l'orchestre goguenard une lutte qui ne pouvait que tourner au désavantage des deux parties. Le public lui-même s'en aperçut et, devant l'invraisemblable fausseté d'une voix encore inouïe dans les Annales du Beuglant, resta pantois, tel le brave Crillon.

Les musiciens renoncèrent à jouer et attendirent les événements. Le public aussi. Pimprenette resta inerte, pauvre poupée au ressort cassé.

— Faut s'appeler Richard Strauss pour se permettre d'être aussi atonal, grogna Maugis.

Aux fauteuils, Curnonsky ne cherchait nullement à endiguer son hilarité débordante et s'épanchait en souvenances de globe-trotter : « J'ai vu le même coup à Angers, en 1892, et l'année suivante à Saigon. »

L'indulgent Trébla, lui-même, lissait ses noàres moustaches d'un air écœuré, et Pierre Mortier, tendant une dextre inquiète, levait ses yeux railleurs vers un ciel absent mais que cette voix étranze, zozottait-il, faisait présazer fâsheusement pluvieux.

Otero fixait sur Pimprenette son regard d'un

éclat presque artificiel, des yeux d'idole, impassibles, qui n'exprimaient ni mépris, ni pitié confraternelle, ni joie non moins confraternelle, rien — tandis que la compatissante Liane de Pougy songeait, sérieusement, à se trouver mal, par pur dévouement et pour détourner l'attention des foules.

Un nommé d'Argeand-Croix s'agitait, pérorait, clamait (en belge) que cette exhibition était « une honte pour le théâtre, savez-vous », sans que personne s'intéressât à ces manifestations de potard en mal de réclame, personne, sauf Polaire qui, tremblante d'énervement, serrait ses petits poings au bout de ses poignets fragiles, et dardait ses flamboyantes prunelles sur ce jobard échauffé.

— Pige-moi ce sale type, Cagayous, si il en fait, un foin ! dit-elle, coléreuse, à un Algérien basané, crépu, aux yeux sauvages, serré dans un extraordinaire complet à carreaux.

— Mare de Déo ! Tu connais son niméro, dis, Popo, à çuilà qui gigotte comme un chien qui veut pas que le tondeur y se le cale ?

— Non, c'est un gonze poilu que j'avais jamais vu nulle part. Maugis lui fait un sale œil... Croistu qu'il se remue !

— Brabo alik ! C'est y qui s'a attrapé la rabia ?

— En tout cas, il cherche à exciter le public

contre cette pauvre Pimprenette... Requinque-le, il ne tient pas sur son fauteuil !

— Pougnéta ! C'est vrai que cet individu on dirait qu'y s'arrait assis dessur une douzaine des oursins... Y fera bien rester tranquille si y veut pas que j'y tourne sa figure de l'autre côté !

— Ecoute-le : « C'est scandaleux ! » qu'il dit, le fourneau... Ah ! si j'étais un homme !

— Atso ! Faut qu'y ferme son levier aussinon j'y fais manger sa langue à la sauce piquante, si vrai qu'y a un Dieu.

— C'est ça ! Vas-y, Cagayous !

Immédiatement, en un sabir où le provençal,

l'italien et l'espagnol amalgamaient leurs sonorités bondissantes, l'algérien interpella d'Argeand- Croix :

— Spèce de fourachaux, bougue de sacatrape, fermez un peu votre boîte des ordures ; Popo a la montée du lait, gare qui tourne pas ! Que miséria qu'un homme y crache dessur une femme comme cette Pimprounette, si bonita!... Amane ! C'est pas la peine de remuer la tête kif-kif un chien qui s'a attrapé un pou de bois dans l'oreille, c'est bien vous que j'y cause et aue je vas f... une castagne !

— Une ca... ca... castagne ? bégaya d'Argeand- Croix, livide de frousse.

— Si, une calbote, une topchata... compre-

nez ?... pour vous enfoncer le nez dedans le portrait, oilà !

— Mais, Monsieur...

— La clôture ! Y en a mart ! Balek d'ici... Si vous vous ensauvez pas, chandifik ! je vous casse la gargoulette d'un coup de tampon, aï capiste ?

Sous la grêle de ce vocabulaire crépitant, d'Argeand-Croix jugea prudent de se tenir coi, suffoqué, béant, avec une docilité que le compatriote de Polaire commenta en termes expressifs :

— Mira, Popo, ce boudjaquéro, il a la pétouche, pourquoi il se fait une figiîre avec la bouche rouverte que si y se tiendrait pas le pantalon, on se voit la terre par l'autre côté que ça fait la sortie !

Ces réflexions mettaient en joie les voisins du malheureux d'Argeand-Croix. Barrère, en trois coups de crayon campait un croquis superbe de ce fort-en-gueule, cependant qu'Edmond Le Roy disait à Peter Carin : « Si vous engagiez cet Algérien aux Capucines pour la revue de Rip, le père Mortier en crèverait de jalousie ».

Malheureusement, si l'éloquence de Cagayous pouvait mater un imbécile, elle était impuissante à sauver Pimprenette.

Sans trouver le courage d'attaquer son deuxième couplet, tant le premier s'était bien défendu, la pauvre fille jeta un regard désespéré vers

la loge où M. Tardot s'écroulait sur l'épaule de Maugis... puis, afin de ne pas éclater en sanglots devant tous ces gens, elle fit, fit, fit, trois p'tits tours et puis s'enfuit.

Les chorus-girls, restées en scène, arboraient sur leurs claires figures, uniformément maquillées en rose bonbon, la plus placide indifférence. En revanche, la commère, une petite roulure bellevilloise, imposée par un coulissier cinquante fois plus riche que M. Tardot, manifestait une compassion hyperbolique — bras écartés, puis retombant découragés, regards tragiques vers la coulisse, main à la joue — bref tout ce qu'il faut pour noyer définitivement une camarade en train de boire un sale coup.

— Pas de blague ! surtout n'applaudissez pas ! recommanda Maugis à la téméraire Calliope qui risquait un « bravo » provocateur. On casserait tout clans la boîte ! Quant à vous, vieux satyre, allez où le devoir vous appelle... c'est-à-dire jusqu'au cimetière. Et puis, tout n'est peut-être pas perdu. Consolez-la, remontez-la, giflez-la, portezla en scène, mais qu'elle revienne. On ne sait jamais !

M. Tardot serra la main du conseilleur et se leva en titubant.

Un silence, coupé de quelques rires discrets, avait suivi la fuite de Pimprenette... Derrière elle,

le compère et la commère avaient « enchaîné » au petit bonheur, et déjà l'apparition de Pétrin en femme-cochère remettait la salle en liesse.

Une ouvreuse ironiquement polie poussa devant M. Tardot la porte de communication. Il gravit un raide escalier de fer et, bousculé par ces dames de la figuration qui s'alignaient pour le défilé du quatrième tableau (les Heures de Paris), il suivit des couloirs, où la finesse du (( Bon vieux Temps » et la brutalité nauséeuse du

Trèfle incarnat » avivaient les traditionnels relents de pipe, d'urine et de cervelas.

Dans sa loge, six pieds carrés tendus de brocatelle rose, la débutante recevait les soins éclairés, mais superflus, du docteur Gironne, un rouquin fortement endenté, le menton en sabot, des yeux de chien loup, assisté du docteur Damain, ce brun au fin profil, de la malice parisienne plein ses prunelles d'Oriental, qui semble un bel Arbi d'opéracomique.

Pimprenette luttait contre les recommandations de ses deux médecins, contre l'envie bien légitime de piquer une attaque de nerfs, contre les invectives directoriales de Nathanaël qui parlait de résilier son engagement, contre les consolations des auteurs qui la suppliaient de « ne pas lâcher ».

Le douloureux Tardot s'était préparé à recevoir au visage quelques ustensiles de toilette ;

il ne reçut que Pimprenette qui se jeta dans ses bras en sanglotant.

— C'est la réaction, fit Chose.

— L'infâme réaction, ne manqua point d'ajouter Machin.

Entre ses dents, le Directeur exprima quelques regrets polis sur la disparition du Fort l'Evêque.

— Mon pauv' vieux Tata, il ne me reste plus que toi ! gémissait-elle en roulant ses petits seins durs sur le plastron désempesé de son ami. Nous aurions pu vivre si tranquilles là-bas ! Dis-moi que tu me pardonnes !

— Ma chérie ! ma petite chérie, bégayait Evariste-Ànselme, les larmes aux yeux.

Chose, alors, ce héros au sourire si doux, se montra digne de sa réputation des grands soirs de bataille.

— C'est pas tout ça, fit-il en redressant sa haute taille, faut te ressaisir, mon petit ; tu as juste le temps de t'habiller pour le sixième tableau... Ton maquillage a fichu le camp.

— Non, mais, t'es pas piqué ! répliqua Pimprenette qui se tamponnait les yeux, noircissant son petit mouchoir de mascaro détrempé et cuisant, penses-tu que je vais reparaître devant ces mufles-là ! j'aimerais mieux...

— Allons, mon mignon, pas de blagues, interrompit le petit père Machin qui ne s'emballait

WBUOTHeCA o-~..

jamais. Tout le final dépend de toi, puisque les deux couplets font le raccord avec le « Syndicat des Mitronnes ». Tu penses bien que nous n'allons pas tout chambarder à cause de toi ! Et d'ailleurs, il n'est plus temps...

— Et puis tu es si aguichante, en « Grève des Mineures ».

— Je m'en fous pas mal !

Nathanaël proféra quelques menaces. Mais M. Tardot, prenant parti pour sa petite amie, crut devoir rappeler qu'il avait, comme fort actionnaire, le droit de donner son avis.

— Maissacrebleu, cherami, répondit Nathanaël, dont, la vraie fureur se teinta de fausse cordialité, c'est à vous d'user de votre influence pour empêcher cette écervelée de faire un coup de tête qui nous coûterait cher, à tous ! On ne déserte pas devant' l'ennemi, que diable !

Cette flère parole émut Evariste-Anselme, très sensible aux métaphores belliqueuses, en sa qualité d'antimilitariste.

— Ma chérie, déclara-t-il à Pimprenette, qui s'était laissée tomber sur une chaise, les bras croisés, je ne puis que donner raison à M. le Directeur. Il y va de ton honneur d'artiste !

— Mais puisque je ne suis pas fichue de chanter ce soir !

— « Ce soir » est modeste, grinça Nathanaël.

— Ah ! vous ! fichez-moi la paix ! Ça n'est pas une raison parce que je n'ai pas voulu coucher avec vous pour...

— La discussion dévie, fit observer l'impassible Machin, on ne t'a pas surtout engagée pour ta voix...

— Mais, sapristi, s'écria M. Tardot qui cherchait un biais, si tu ne peux pas les chanter ce soir, ces couplets, dis-les, tout simplement, récite-les ! Ils sont assez bien venus pour que ça porte tout autant !

— Bravo ! approuva Chose, flatté. Je vais faire prévenir le chef d'orchestre de ne pas t'accompagner. Tu as de la mémoire, tu te tiens bien en scène...

— Et puis tu es la seule gosse en mollets et qui n'ait pas de maillot ! ajouta posément Machin qui connaissait l'âme obscure des foules.

Des portes battirent. Le couloir se remplit de trépignements. Un troupeau de petites femmes, vomies par l'échelle de fer qui conduit à la scène, débouchèrent avec un bruit de génisses lâchées dans les couloirs, sans cesser de parler, de crier animalement, détente d'écoliers lâchés en récréation. Des généraux chamarrés d'or, aux cuisses rondes, quittèrent en courant leur ceinturon de soie, voire leur habit bleu brodé. L'ordre de la Jarretière, supplicié par sa tirette d'entre-jambes,

1<I^ UN PETIT VIEUX UlES PROPRE

défit à moitié son maillot, toujours au pas gymnastique, et le coq de Chantecler, insoucieux de son prestige, galopa ventre à terre, son cimier de plumes vernissées sous le bras.

Nathanaël se pencha au dehors :

— Ça a bien marché, ce final ?

— Je vous crois, j'ai eu trois rappels, répondit la voix lointaine de Pétrin.

— Cabot ! modula le flûtiau rancunier de Tayol. J'en ai bien eu quatre, moi, est-ce que je m'en vante ?

— Allons, mademoiselle, je vous laisse à vos réflexions, conclut le Directeur, on a besoin de moi partout ; je ne voudrais pas vous quitter, pourtant, sans être sûr que vous ne compromettrez pas la renommée de la maison...

— Eh ben, oui, allons ! Puisqu'on me permet de les dire, ces sacrées couplets... mais ce que j'en fais, c'est bien pour Chose et Machin qui se sont toujours montrés si bons types pour moi !

Nathanaël se retira, à demi rassuré, entraînant les auteurs qui se confondaient en éloges sur la gentillesse de M119 Pimprenette de Folligny.

Resté seul avec elle, M. Tardot l'embrassa entre les épaules, mais non sans une certaine solennité :

— Es-tu bien sûre de te les rappeler, ces couplets, ma chérie ?

— Ah, là ! là ! depuis le temps que je les rabâche ! Tiens, aide-moi donc à me dégrafer... Encore une veine que je n'aie pas de maillot à enfiler... Ah zut ! Tu ne sais rien faire ! Appelle donc cette bon dieu d'Hortense, je ne sais pas ce qu'elle fiche... Elle doit être en train de se faire peloter par l'électricien.

Hortense, c'était une ancienne amie de Lyon, que Pimprenette avait retrouvée à Paris et sauvée d'une marécageuse purée pour en faire sa camérisie et son habilleuse. Quoiqu'elle eût passé la trentaine, celte fille conservait encore d'agréables restes d'une beauté brune et impérieuse dont elle avait su tirer parti jusqu'au jour où un mécanicien d'automobile l'avait fait déraper et ne lui avait laissé, après dix-huit mois d'exploitation, que de l'expérience et une pièce de deux francs suisse, assise. Pourtant, elle ne pouvait pas parvenir à se dégoûter des hommes et Pimprenette lui laissait la liberté de ses après-midi pour faire, comme elle le disait, la part du feu.

Appelée à grands cris par M. Tardot, elle apparut enfin, les joues enflammées et le regard languide, s'excusant :

— Faut pas m'en vouloir, mon petit ! Je pensais que la loge était encore pleine de monde... Bonsoir, monsieur Tardot, ôtez-vous de là que je m'v mette.

104 UN PETIT VIEUX BIEN PItOPRE

Evarïste-Anselme ne s'étonnait plus de ces familiarités d'Hortense. Il les savait mêlées de respect, et que la camériste de Pimprenette estimait en lui le protecteur sérieux sur qui reposait la fortune de son amie, partant sa situation inespérée.

Adroite et musclée, Hortense retournait Pimprenette comme une nounou le bébé qu'elle change... En trois secondes, elle l'eut mise toute nue ; et M. Tardot ne put se défendre d'un geste tutoveur.

— Ah ! non ! mon vieux Tata, pas de blague. .Puisque tu les as toute la journée...

On frappa discrètement à la porte.

• — Je suis à poil, répondit Pimprenette avec pudeur, et y a du monde !

— Vous dérangez pas, fit la voix de Chose. C'était pour te dire, mon petit, que j'ai averti Goupet, il ne t'accompagnera pas les couplets. Mais dis-les crânement, à la rigolade 1 La salle est très bien disposée...

Et il s'éloigna, en répétant : « A la rigolade », d'une voix un peu inquiète.

— « A la rigolade », reprit Pimprenette, tandis qu'Hortense lui faisait les mollets au blanc liquide... Il en a de bonnes, Chose! Non, vois-tu, mon pauv' Tata, je suis sûre que le trac va me reprendre ! Avec ça qu'ils sont rigolos, ces cou-

plets ! Tu te rappelles, c'est l'histoire de la gamine qui ne veut plus marcher parce que ça lui a fait trop mal. Moi je trouve ça cochon ; mais quant à être drôle...

— Eh bien, mais alors, pourquoi ne les diraistu pas comme tu les sens, ces couplets ? Ça ferait peut-être un effet !

Pimprenette se retourna, d'un mouvement si vif qu'elle retomba assise sur les genoux d'Hortense.

— Sais-tu bien, vieux Tata, que ça n'est pas idiot, ce que tu viens de- dire ?

— Mon Dieu, ma chère enfant, depuis que tu me traînes dans ce monde-là, il n'est pas impossible que je commence à comprendre certaines choses...

— Non, mais j'en suis bleue !... C'est toi qui as eu l'idée de dire mes couplets au lieu de les chanter, et voilà maintenant que tu me donnes un tuyau épatant !

— Mais, sapristi, ne remue donc pas comme ça, grogna Hortense. Passe-moi un bras autour du cou pendant que je te mets tes chaussettes, sans ça tu vas l'installer le derrière par terre.

Des mugissements retentirent à travers les couloirs :

— En scène pour le deux !

— Tire-toi, Tata... il me reste une demi-heure pour revoir mes couplets. Et surtout rentre dans

la salle sans rien dire à personne... On me couperait mon effet. Mais t'es un ange, entends-tu ? C'est un gros coup à risquer, pour sûr... Mais je sens bien mieux ça, comme ça... Et puis c'est bien mieux dans ma nature. Si le coup réussit, je te devrai une sacrée chandelle !

— Mau gis le disait bien que rien n'était perdu ! s'écria joyeusement M. Tardot qui reprenait du poil de la bête.

— Ah ! Mau gis a dit ça ? c'est un chic type. N'y a que lui ! n'y a que toi ! Allons, ouste, débarrasse le plancher !... Une bise !

Et bondissant sur ses petits pieds chaussés de hautes bottines qu'Hortense n'avait pas encore eu le temps de lacer, Pimprenette tendit son joli corps souple aux mains frémissantes de son amant.

— Tu vas te démaquiller les jambes ! cria Hortense, autoritaire.

Evariste-Anselme comprit toute la gravité de la situation, il saisit Pimprenette à la taille et, l'écartant de lui, se contenta d'un baiser paternel...

— Un chouette cave, tout de même, observa Hortense dès qu'il eût disparu.

— Tu parles ! et pas jaloux et pas embêtant... Ah ! zut ! Et mon pantalon ! C'est ça qui va m'enlever mon blanc !

— Faut-il que je sois bête ! Comme si je n'au-

rais pas dû y penser. Ben, n'en mets pas ! voilà tout.

— Non! mais tu ne voudrais pas, tout de même! Pense donc que je n'ai qu'un sarreau d'écolière, et pas de maillot... Ma vieille, ça serait un coup à se faire emboîter !

— C'est bien ça, les hommes, grommela Hortense, philosophiquement, ils ne viennent que pour voir de la peau, et quand on leur en montre, ils gueulent ! Enfin... je vas te le tenir tout ouvert, tu n'auras qu'à glisser les jambes sans frôler... Allons bon ! qui est-ce qui frappe encore ?

— Vous êtes seule, Mam'zelle Pimprenette ? fit une voix étouffée à travers la porte.

— Je n'ai qu'Hortense avec moi. Mais, qui est là?...

— C'est moi, Madame Lampier, l'habilleuse, j'ai quelque chose à vous remettre, que l'ouvreuse des loges m'a donné pour vous...

— Ah ! voyons voir ! Ouvre donc, Hortense. Mme Lampier entra en tapinois.

— C'est le prince russe qui est dans l'avantscène, expliqua-t-elle avec une intonation vaselinée de respect.

— Ah ! oui, le cousin de la reine de Morénie. qu'on dit qu'il a couché avec ? Le patron est assez fier de l'avoir à sa générale. Alors, quoi, qu'est-ce qu'il m'envoie ?

— Le pauvre prince ! Il a eu assez de peine, continua Mme Lampier qui ménageait ses effets, vu qu'il est avec sa femme et une autre et qu'alors il a fallu qu'il sorte dans le promenoir pour aller jusqu'au bar écrire un mot sur sa carte.

— Mais sapristi, donnez-la donc, cette carte ! Je parie que tout le bazar l'a lue avant moi.

— Y a pas de pet, répondit Mme Lampier gonflée de dignité professionnelle : elle est sous enveloppe! Même qu'il n'y a que la mère Bardin, l'ouvreuse de l'avant-scène, qui l'a vue. Et voilà vingt minutes qu'elle me cherchait.

Pimprenette finit par arracher l'enveloppe des mains de la prolixe Mme Lampier, la déchira vivement, lut et s'écria :

— Ah ! le sale mufle !

— Alors, y a pas de réponse ?

— Une réponse ? Mon pied quelque part !

— Oh ! vous ne me devez rien, Mam'zelle Pimprenette.

— r Mais c'est pas pour vous que je dis ça, Madame Lampier, voyons !

— Enfin, tout ça, c'est pas mes affaires, j'ai fait ma commission, je m'en vais... et je vous souhaite pas bonne chance, vu que ça porte malheur.

Dès qu'elle fut seule avec Hortense, Pimprenette lui tendit le bristol princier :

— Tiens, lis ! qu'est-ce que tu penses de ça ? Hortense lut :

LE PRINCE MIHAIL STONILOFF DE WARLASCH

commandant de la garde de S. A. R. Albéric de Maretz.

Avec ses respectueuses condoléances, serait ravi d'être admis à l'honneur de consoler Mademoiselle de Folligny.

Hôtel Ritz. Place Vendôme.

— Ça, c'est un type qui est chipé pour toi.

— Chipé ? t'es loufoque ! Tu ne vois donc pas qu'il se fout de moi ?

— Jamais de la vie ! Moi je te dis que tu lui as tapé dans l'œil.

— Tu dérailles, Hortense. Mais attends un peu, mon bonhomme ! Si le conseil de Tata vaut ce que je crois, j'ie m'en vais t'en boucher un coin tout à l'heure... et à ce cochon de public aussi !

Et toute vibrante d'enthousiasme, Pimprenette se mit en devoir de pénétrer dans son pantalon.

M. Tardot avait retrouvé Maugis et Mme van Langendonck en proie à cet incurable ennui qui fait le fond de la nature humaine. Le second acte de la Revue ne marchait pas ; de massives allusions politiques qui devaient porter sur la clientèle populaire avaient fatigué, sans le vaincre, ce public de générale qui n'était pas venu pour ça... La troi-

sième apparition des chorus girls anglaises avait paru abusive et Pétrin, en tourlourou cette fois, n'avait point retrouvé son succès du premier acte. Visiblement la salle se désintéressait. Dans son avant-scène, le prince Mihaïl qui, tout à l'heure (comme devaient le remarquer les communiqués du surlendemain) « donnait le signal des applaudissements », l'œil mélancolique, maintenant, semblait épier sa femme et MUe Sonushka Gromiline, absorbées dans un entretien à voix basse d'un caractère résolument intime.

— Ça piétine, dit Maugis. Encore deux scènes ratées et la Revue aura une mauvaise presse.

— Mais puisqu'elle est payée, la presse, objecta M. Tardot.

— Qu'importe ! Le public commence à ne plus couper dans les communiqués et la publicité orale est, aujourd'hui, la seule qui compte. Si, demain, cinq cents des invités de Nathanaël répandent le bruit que la Revue de Ylmpéria est vomitive, il se trouvera trois mille personnes pour le redire — et cent mille pour le croire dans le courant de la quinzaine... les cent mille qui ne viendront pas !

— Pauvre Pimpin, soupira Evariste-Anselme qui ramenait to'^t à son idée fixe. Elle aura d'autant plus de peine à lutter contre ce public, n'est-ce pas, Madame van Langendonck ?

— Nitchévo ! Il n'y a pas matière pour votre

Liebchen, ce si joli Maedel de Pimprenette, de jeter ses manches après ses poignets! Elle tient muchos amigos, aqui, et tutti ils s'accordent déjà pour dire que very delicious elle a soi montré ! Quoi peut-on lui demander plus, n'est-ce pas vrai, dear Maugis ?

— Heu ! heu ! Galliope, vous êtes un peu beaucoup optimiste... Tout-Paris pour Pimpin aura vos yeux, ma chère, je l'accorde, mais si les gigolos se contentent d'admirer sa plastique, je redoute pour cette jolie fille la sévérité des gens arrivés à maturité. Ces mûrs ont des oreilles. Or, sans désobliger notre ami Tardot, on peut difficilement prétendre que cette cantatrice encore en futurition, — disons plus clairement : in Werden — s'affirma chanteuse impeccable, lors de sa première apparition.

— Corpo Dio ! Gomme étrange c'est donc, fit rêveusement Galliope, j'ai trois. jours couché à cette Première Apparition !

— Vous dites, chère amie ?

— I say... Trois jours à La Première Apparition c'est le nom d'un grand family house in der Stadt Lourdes, où j'ai trois jours passé, two years ago, carissimo.

— Mon Dieu, que j'ai peur, gémit M. Tardot qui sentait approcher l'instant ou MUe de Folligny allait, pour la seconde fois, tenter la fortune.

— Heureusement que le costume de Pimprenette, tel que vous me l'avez décrit, me paraît de nature à disposer favorablement le public. Ses mollets nus rendront le plus grand service aux auteurs, le « service mollétaire » si j'ose dire (ne vous forcez pas pour rire, c'est idiot). Et, si elle ne détonne pas trop...

— Eh voilà... Justement, vous ne savez pas, cher ami...

Monsieur Tardot, qui, depuis une demi-heure, souffrait de ne pas confier son secret à quelqu'un, fut trop heureux de mettre Maugis au courant du complot tramé avec l'interprète de la « Minuinette ».

— Je ne suis pas mauvais confrère, répondit ip gros critique, mais je donnerais bien toute la collection des prépuces ancestraux collectionnés par le mari de MUe de Turenne, pour voir la tête de Chose et celle de Machin, sans parler du blair sympathique de Nathanaël, quand notre petite amie va vendre leur salade en l'assaisonnant d'une sauce de son crû ! Mais les desseins de la Providence sont impénétrables.

La claque salua bruyamment l'entrée des « Dessous Féminins » qui servaient de prétexte à retrousser jusqu'aux frises une dizaine de jeunes personnes, d'ailleurs décolletées de la tête au nombril.

— Est-ce qu'on peut monter? demanda le compère, traduisant la muette interrogation du public.

— Oui, par l'asc... par la Censure ! répliqua la commère, mais je t'interdis de lever autre chose que les yeux.

— Je n'ai d'ordres à recevoir de personne !

— Si fait, l'Ordre de la Jarretière !

Une nouvelle entrée de dix femmes magnifiquement vêtues chacune d'une paire de bas noirs et d'un sarrau court, ramena l'attention dispersée du public qui commençait à se demander ce qu'on pourrait bien lui montrer après ça...

— La suppression de la Censure a tué l'art du sous-Entendu, remarqua Maugis, comme la liberté de la Presse a tué l'Allusion, et voilà, ma foi, deux jolis sujets de fresques pour Albert Besr.ard !

— Ça va être à elle, murmura M. Tardot d'une voix mourante. Et sa main se crispa sur le genou de Maugis.

— Mais parmi toutes ces merveilles, soupira le compère, à qui, décidément, rien n'échappait, je regrette de ne pas voir un des plus jolis accessoires de la toilette féminine : la Chaussette pour Dames !

— Justement la voici ! jeta la commère, pour la vingt et unième fois.

Les chorus girls encadrant Pimprenette appa-

rurent, dévêtues en écolières, façon Claudine, leurs pieds gantés de chaussettes noires qui soulignaient la couleur uniformément rosouillarde des maillots chair. Elles se livrèrent à une partie de saute-mouton frénétique et régulière ; après quoi Pimprenette se détacha du groupe et s'avança vers la boîte du souffleur... On la reconnut, et quelques rires sournois cherchèrent à j'iptimider.

Mais elle promena sur la salle ses grands yeux bleus, plus bleus d'avoir pleuré et qui semblaient demander grâce ; tout de suite, les premiers rangs de l'orchestre s'avisèrent qu'elle ne portait pas de maillot ; Brévain, surnommé « Soutien de famille » pour ce qu'il aima une chanteuse de Beuglant, puis la fdle d'icelle, l'explorateur Brévain se leva en proie à un trouble indicible ; les beaux yeux espagnols de Reynaldo Hahn jetèrent une double flamme ; Catulle Mendès se réveilla ; Nozière retira son lorgnon pour en fourbir consciencieusement les verres ; Raoul Aubry et Zàmacoïs échangèrent des elins d'œil que le sénateur Bérenger eût déférés à la neuvième Chambre ; le prince Mihaïl se pencha sur le rebord de son avant-scène au point de compromettre un équilibre et une diplomatie également européens. Une phrase courut : « Oh ! oh ! elle a les jambes nues ! » On sentit passer, sur toute la salle, un

petit souffle et les cheveux d'Adrien Bernheim se hérissèrent.

L'orchestre averti s'était tu, comme pour solenniser l'exécution d'un numéro de trapèze dangereux. Dans un silence angoissé d'attente, Fimprenette commença de réciter ses couplets sur la Grève des Mineures.

On les attendait. Plus soignés que le reste du livret, médiocres au demeurant, une adroite et spirituelle avant-première d'Auguste Germain les avait prônés, le matin même, comme le « clou », le clou d'or où devait s'accrocher le succès.

Zut! J'en ai ma claque! A la fin,

Ça me rase d'être mineure

Pour amuser un vieux rupin

Qui, lui, m'embête à cent sous l'heure...

Pimprenette disait, nettement, d'une voix lente et lasse, accentuant la détresse de ces choses qui voulaient être folichonnes :

C'est gai, de s'envoyer des vieux!

Ils toussent, bavent sur nos yeux, Quand ce n'est pas sur notre... rêve.

11 leur en faut! Ils nous en font!

C'est pourquoi les mineures vont Se mettre en grève.

Pendant une minute, désorienté, le public crut obscurément — non, mais, des fois ! — qu'on se

fichait de lui. Les soiristes écarquillaient des yeux d'où tombaient les monocles, hébétés ; le compère et la commère chuchotaient, mal à Taise.

Poussée hors de la coulisse par le régisseur Darbel, qui, seul, ne perdait pas la tête, une « camelotte » ahurie, mais gentillette en ses loques de satin dont le dépenaillé somptueux faisait honneur à Landolf, traversa la scène en distribuant des placards aux titres raccrocheurs : Une môme coupée en soixante-neuf morceaux. Une fillette de trois ans rendue mère par un satyre, etc.

Raffermie, Pimprenette continuait à détailler les doléances de la pauvre gosse qui ne veut plus marcher :

Vous voyez, par ces faits divers, Qu'en notre doux pays de France . Il faur. des fruits d'autant plus verts Que l'amateur devient plus rance.

L'un les cueille avec son couteau...

L'autre; les prend dans son manteau, Y met la dent — puis les achève.

Quand j'y pense, mon cœur se fond!

Mais ce soir, les mineures vont Se mettre en grève.

Soudain, le sens imprévu des couplets apparut à ces Parisiens qui ne demandaient qu'à comprendre. On pensa d'abord que les auteurs

avaient été traversés d'un éclair de génie, mais, sans s'arrêter longtemps à une si folle hypothèse, les spectateurs rejetèrent tout le mérite de cette sincérité poignante et inattendue sur le talent de l'interprète. Et ce frisson courut, qui précède les acclamations tumultueuses.

Pimprenette le sentit et finit sa petite histoire avec un tel accent de vérité douloureuse, un tel charme de timidité perverse, que le succès éclata en tempête, spontané, foudroyant.

Le pauvre Tardot tremblait encore que toute la salle, debout, braillait d'enthousiasme. Les journalistes appletaient : Beaudu aux noires prunelles crayonnait pour Y Intransigeant des notes fiévreuses ; Marc Le Vigreux envoyait à la Via son plus actif reporter avec ordre de confectionner un filet « pour la une, en neuf interligné » ; Paul Largy, rayonnant, demandait au spirituel chroniqueur de la Liberté : « Eh bien, Clément, vaut-elle ? »

Beaucoup de femmes pleuraient : la blonde Suzanne Derval se tamponnait les yeux bonnement, gentiment, heureuse de cette détente ; l'énorme Hortense de Viroflay, ironiquement zyeutée par Georges Bonnard, son chamelier servant, mouillait de larmes inconscientes les colliers qui s'étageaient sur son corsage à la mode de Caen ; la molle comtesse Floche (celle qui prétend des-

llS ON PETIT VIEUX BIEN PROPRE

cendre de Louis le Gros par les femmes) fondait en pleurs godiches ; Sophie Valmirède et son amie Villandier sanglotaient, déjà disposées à l'attendrissement par la présence de Maxime Hervin, leur ex-amant, tout récemment marié et qui ne s'occupait pas plus d'elles que de sa femme ni du spectacle ; seul de toute la salle, ce profèssional lover ne regardait pas Pimprenette, mais, désireux de remonter à la source de son bonheur conjugal, il jetait sur sa belle-mère, une somptueuse brune, des regards dont la significative éloquence faisait dire au comte Paul d'Abbes :

Tous les gendres sont bons, hors le gendre amoureux.

Galliope, au bord d'une attaque de nerfs, roucoulait à demi pâmée, la tête sur l'épaule de Maugis sans qu'il s'en aperçût, en train de grommeler dans l'oreille de Robert Dieudonné :

— Mon p'tit Bob, j'en suis comme deux ronds de flan ! Elle a de l'émotion, du foyer, du stryngx, cette morveuse-là ! A qui se fier?

Sir Percy-James Duloir, le milliardaire roi des huiles, disait à un tout jeune homme de figure énergique et pensive :

— Vous, Gasella, qui avez décrit le Vertige des Cimes, vous seul pourriez dire jusqu'où cette Folligny montera !

Fier de voir l'élégant Jean de Mitty crever ses

gants blancs à force d'applaudir, assourdi par les acclamations que poussaient la Haute Critique et la Haute Galanterie, M. Tardot, fou de bonheur, fit apporter en scène la corbeille d'orchidées qu'il destinait à Pimprenette.

Les applaudissements redoublèrent. On rugit : <( Bis ! bis ! » Le torero Rafaël Ibanez meugla un : « Bendita seas por donde meas », qui enlumina soudain les joues de Mme van Langendonck du rouge de la pudeur offusquée.

Heureux de scandaliser son appétissante voisine qui montrait, en riant, des dents éblouissantes, l'auteur d'Octave répétait avec une conviction grave : « J'en jouis dans mes guenilles ! »

La Minuinette, soulevée de joie, dut recommencer tous ses couplets.

Alors, ce fut du délire. Une vague de gloire monta jusqu'à elle, de cette gloire directe et tangible que les acteurs, seuls, connaissent. Le triomphe de Pimprenette noyait tout le reste : la commère, atterrée, en avait oublié sa figure de public et contemplait sa rivale fixement,' sans ciller, avec une petite gueule morne et brutale où rien ne demeurait du sourire Watteau de tout à l'heure, une vraie tête de condamné à mort, remarquait l'éloquent Henri Robert ; en tout cas, comme opinait judicieusement une flageolante

« Conférence de La Haye », fourbue par les dernières répétitions de nuit :

— Avec ce foin-là, on va encore poireauter jusque sur les deux heures du matin !

Pimprenette fut rappelée six fois. Après sa sortie, le deuxième acte s'acheva dans la plus bienveillante inattention.

M. Tardot trouva les couloirs envahis d'un flot d'admirateurs zélés qui comparaient la débutante à Yvette Guilbert, à Anna Thibaud, à Lanthenay, un peu au hasard. Mêlés aux cabotins affairés, d'aristocratiques clubmen, les Candale, les Vardes, les Nançay, les Tillières, se rappelaient avoir connu MUe de Folligny dès sa plus tendre enfance et revendiquaient la gloire de l'avoir découverte. « Je n'ai pas ressenti une pareille émotion depuis le jour où Glavier-Grandchamp m'a prêté cent mille francs sans reçu, » déclarait Lautrec. Rosenberg, joli alezan doré, opinait qu'elle remporterait, si jamais elle jouait, le Coup de Phryné, un succès « phrynétique ». Pétrin montrait une bonne face toute réjouie du succès de sa « copine », enchanté de la désolation de Tayol, qui répétait que c'était un déjeuner de soleil, que ça ne durerait pas, que ces succès-là n'avaient pas de lendemain...

Au premier rang des complimenteurs se démenait d'Argeand-Croix, qui ne protestait plus... que

de son dévouement, pleurant d'extase, désireux de déposer ses compliments (ah ! si émus !) aux pieds de Pimprenette et surtout de lui extorquer un abonnement pour sa Revue qui, selon la forte parole de Maugis « tirait beaucoup moins que Joseph-Renaud et surtout le diable parla queue ».

Malheureusement pour ses projets, tant de culot indigna Polaire, qui s'empressa de montrer à Cagayous ce chien hargneux transformé en chien couchant. L'Algérien bondit sur le palinodiste auquel il reprocha son factice attendrissement, raillant sa vile prestesse à « faire les œils petits et pis une bouche qui se ressemble la boumarole à un mulet qui s'a jeté le crottin » après avoir si grossièrement tapage et fait, tout à l'heure, tant de baroufa ; conclusion, il urgeait que d'Argeand- Croix décampât, sinon, chtac ! il allait « s'encaisser une chiée des topzas, qu'avec une on s'escarminte un negro ».

L'autre détala, penaud, si ahuri qu'il fut violemment bousculé par M. Tardot qui courait comme un jeune homme pour entrer dans la loge de Pimprenette, devant laquelle Hortense montait une garde sévère. Il tenta vainement de fléchir l'incorruptible sentinelle.

— Non, Monsieur, personne entrera, pas même vous ! J'ai déjà refusé la porte à* M. Strozzi ! C'est tout dire !

Mademoiselle est en conférence avec M. le Directeur. J'ai compris qu'il venait lui offrir de l'augmentation.

Il voulait insister, mais les auteurs, suant d'enthousiasme, vinrent tomber dans ses bras, échangeant des congratulations alternées :

— Hein ! Quel triomphe ! On n'a pas vu ça depuis cinq ans !

— Et comme elle a su nous comprendre, traduire l'intention douloureuse de ces couplets ! D'ailleurs, c'est peut-être ce que j'ai fait de mieux.

— Ah ! pardon, mon vieux. L'idée est de moi ! je te l'avais bien prédit ; avec toutes ces histoires de gamines violées, ça devait porter.

— N'empêche que c'est moi qui les ai écrits. Le cœur serré, M. Tardot s'efforçait en vain

d'entendre ce qui se passait derrière la porte.

Elle s'ouvrit enfin ; Nathanaël sortit, l'œil brillant, la mine fière, la cravate blanche un peu fripée.

— Ah ! mon cher ami, dit-il, je viens de rendre notre Pimprenette bien heureuse !

— Je vois, je vois, répondit M. Tardot d'une voix sombre.

— Mais non, gros jaloux, êtes-vous bête ! fit évasivement le Directeur en donnant de petites chiquenaudes aux taches de blanc gras qui macu-

laient les manches de son habit ; je viens de l'augmenter de cinq cents balles par mois!

Et il s'éloigna, serrant avec effusion des mains tendues.

Evariste-Ànselme entra clans la loge où le premier objet qui frappa son regard fut un petit pantalon de dentelles plié sur le dossier d'une chaise. Il allait protester, mais déjà Pimprenette s était jetée à son cou :

— Ah ! Tata chéri ! que je suis heureuse... Nathanaël m'a mise à huit cents francs. On vapouvoir se payer une voiture au mois !

— Pimpin ! Tu me fais bien de la peine !

— De la peine ! Tu dérailles, je pense ? Ah non ! mon vieux, c'est pas le jour. Si tu deviens marteau, faut le dire.

— Tu me comprends très bien.

— Eh ben ! oui, quoi ! Et puis après ? Fallait bien y passer un jour ou l'autre ! Ah ! ce que sa maîtresse Gina Million va faire une tête !... Mais c'est pas une raison pour en faire une, toi aussi ! Que veux-tu, mon pauv' vieux, c'est les exigences du métier...

— Joli métier !

— N'en dis donc pas de mal ! Tu devrais être aussi heureux que moi, Tata... Ta Pimpin est une grande artiste à présent ! Et c'est à toi que je le dois, je ne l'oublierai jamais, va !

— Oui, tu viens de me le prouver, en effet.

— Ah ! zut ! Encore ? Est-ce que ça compte, avec Nathanaël ? Est-ce que ça m'empêche d'être ta petite...

On frappa.

— Ah ! tu n'es plus à moi !

— Plus à toi ? Tu verras ça, ce soir, en rentrant... Mais fiche-moi le camp... J'ai des tas de journalistes à tuyauter.

Elle poussa par les épaules Evariste-Anselme, qui se heurta, dans le couloir, au souple et silencieux Georges-Michel, qu'accompagnait, déléguée par le Daily-Snob, la marquise de la Prévalaye ; il vit accourir, essoufflés, se bousculant, deux, trois, dix reporters assoiffés de « précisions » sur l'autobiographie de MUe de Folligny ; le peintre Georges Clairin, aussi distingué q\fe son collègue Fortier-Laurent est commun, venant l'un et l'autre prendre des croquis de l'étoile nouvelle ; le vicomte de Bressieu, surnommé « La Roche-Brocante », pressé de savoir quel cachet demanderait Pimprenette pour jouer au Cercle et surtout quelle commission elle accorderait au courtier, toute une foule.

Quand il rentra dans la salle, Maugis lui dit, à brûle-habit noir :

— Je vous emmène souper au Café de Paris,

j aurai l'honneur de vous y présenter au prince Mihaïl de Warlasch.

— Hein ? quoi ?

— Ne vous évanouissez pas, c'est tout simple ; le prince est venu présenter ses hommages à Mme van Langendonck, qu'il a bien voulu se rappeler avoir vue à la cour de Morénie. Il est enthousiasmé de notre Pimprenette, il veut la connaître, il veut vous connaître aussi. Il reconduira jusqu'au Ritz sa femme et Mlle Gromiîine qui sauront se passer de lui, et il nous rejoindra.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Et moi qui comptais souper tranquillement rue Washington ! Non, je vous en prie, laissez-moi rentrer seul avec Pimpin ; elle a besoin de repos.

— Avec ça que vous lui en donneriez, don Juan ! Non, non, je ne vous lâche pas. D'ailleurs, Pimprenette ne vous pardonnerait pas de poser un lapin au prince. Après son triomphe de ce soir, ce souper sera sa consécration.

— Enfin, ça m'apprendra !

— Mais voui, monsieur Pimprenette, ça vous apprendra bien des choses que vous ignorez encore. Que diable, il faut savoir se conduire dans le demi-monde !

Aussitôt après l'apothéose (le Diamant bleu) ils passèrent sur la scène, en compagnie de Calliope van Langendonck qui, jusque-là, s'était refusée

à relancer Pimprenette, alléguant non sans raison que leur petite amie devait avoir autre chose à faire.

Dès que la triomphatrice aperçut Maugis, elle écarta le cercle de ses admirateurs et vint se pendre au cou à fanons du gros critique, en disant :

— Vous allez me faire un papier épatant, s' pas, mon vieux ?

— Ma chère enfant, je vois que votre vocabulaire s'enrichit chaque jour ; croyez bien que ce me sera un plaisir de déclarer, avec tant d'autres, que vos débuts ont été une révélation.

— Oui, c'est ça, vous direz que je sais mon métier, et que j'ai pas les genoux cagneux, ol que j'ai pas l'air empoté sur le plateau...

— Amicus plateau, magis arnica veritas, ce qui signifie qu'avec vous l'éloge n'est que l'expression de la vérité... Enfin, je suis content d'être venu, comme disait le Messie. Mais je cède la place à Mme van Langendonck.

— Ach ! cara pretty little thing, wie zufrieden haben Sie moi gethan ! Kiss me, will you ? Je n'aurais donc pas pu jamais supposer que vous d'une telle chose capable soyez ! Das iiberraschende macht Gluck !

— Vous avez raison, merci beaucoup... Du reste, M. Lugné-Poe m'a dit qu'il me ferait jouer, comment donc... Ah ! oui, Poupée de Maison !

— C'est des Ibsénités, mon petit, conclut Maugis, tandis que Pimprenette renonçait à remercier tous les amis d'enfance qui naissaient sous ses pas ; puisque vous avez remporté le plus grand succès de Tannée, avec le pneu Michelin, nunc est bibendum ! Nous soupons avec le prince Mihaïl de Warlasch.

Et il lui transmit l'invitation du fervent « admirateur ».

— Non ? vrai ? fit Pimprenette abasourdie, qui ajouta, à part soi :

— C'est cette mâtine d'Hortense qui av.ait raison, quand même !

Puis, se tournant vers M. Tardot, qui souriait moins jaune qu'elle ne s'y fût attendue :

— Alors, ça ne Le fâchera pas, vieux jaloux, si j'accepte ?

— M. Tardot a bien voulu consentir à être des nôtres, expliqua Maugis.

Pimprenette réprima difficilement une petite moue de dépit... Elle avait eu le loisir de détailler, en même temps que ses couplets, la physionomie du prince et son académie même, qu'elle ne pouvait s'empêcher de comparer avec celle d'Evariste-Ànselme. Mais, bonne fdle, elle se reprocha vite d'en vouloir à son vieux satyre qui aurait eu le droit, en somme, de refuser cette invitation,

surtout après le petit interlude qu'elle venait d'offrir à Nathanaël.

Le résultat de ces réflexions fut qu'elle embrassa gentiment M. Tardot en déclarant :

— Tu es tout de même un chic type ; c'est pas comme la commère ! Vous avez vu, hein, Maugis, la gueule qu'elle faisait ? Je lui aurais chauffé un miche, qu'elle ne m'aurait pas zyeutée autrement!

C'est comme la petite Damouredo, Claire ; elle (Hait si baba qu'elle voyait pas ses nichons ficher le camp par dessus son corsage, même que le grand Clerget, du Tréteau-Royal, lui a demandé si elle était parente au général Per...cin !

Et elle disparut, jacassant encore.

— Ah ! murmura tristement le négociant retraité, vous me faites jouer un joli rôle !

— ... Grâce auquel vous ferez, ce matin même, (car voici qu'il est une heure) une rentrée... « sensationnelle » comme disent mes confrères. Ne comprenez-vous pas que votre gentille amie vous est déjà reconnaissante de ne pas lui avoir barré ce Slave décoratif ? Il y perd l'attrait du fruit défendu, et vous y gagnez l'avantage d'une belle attitude, qui deviendra bien vite, chez vous, une seconde nature ! J'avais d'ailleurs oublié de vous apprendre que le prince Mihaïl repart après-demain pour la Morénie où son roy le rappelle et peut-être sa reine. Par conséquent, le temps sans

lequel on ne fait rien, pas même l'amour, lui manquera sans doute...

— Hélas ! Ce « fervent admirateur » reviendra l'année prochaine. Il n'aura qu'un an de plus, tandis que moi...

— Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin !

— Au fait, comme vous avez raison ! Le souci du lendemain m'a gâté toute ma vie. Pourvu que cette petite ne me lâche pas, ce prince-là ou d'autres, qu'importe ?

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