CHAPITRE V
Une figure bien parisienne
Le « Grand public » — celui qui paie pour comprendre et à qui l'on ne rend pas toujours sa monnaie — consacra le succès de Pimprenette et lorsque la Revue de Chose et Machin quitta l'affiche après cent quatre-vingt-dix-neuf représentations, à temps pour éviter les frais d'un souper de deux centième, Nathanaël fut tout heureux et tout aise de confier à sa glorieuse pensionnaire un rôle important dans The Pretty Seminary Girl, musicalcomédie, revue, corrigée et banalisée à la dernière mode parisienne.
Mlle de Folligny, exquise dans le travesti du Principal Boy, sut imposer ce nouvel emploi d'importation britannique avec tant de perversité bien française que la pièce finit la saison en plein triomphe ; du coup Nathanaël n'annonça sa clô-
ture annuelle que le 15 juillet « avec un bénéfice de deux cent mille francs sur l'exercice précédent » !
M. Tardot, stupéfait, toucha même des dividendes. Ils furent les bienvenus, car depuis qu'il avait vendu ses consolidés pour acheter des titres plus productifs, ses valeurs nouvelles baissaient à coupons rabattus.
Pimprenette qui, sagement conseillée par Maudis, avait su profiter de son succès pour menacer Nathanaël de le plaquer à la première discussion, touchait maintenant ses deux mille cinq par mois ; la plus élémentaire honnêteté commandait donc à Evariste-Anselme d'entretenir des besoins qui devenaient chaque jour plus pressants et de suivre un train de vie qui prenait une allure d'express de luxe... De la sorte, plus elle gagnait d'argent, plus M. Tardot en dépensait, et le jour approchait où, l'équilibre se rompant à son préjudice moral, les appointements de Pimprenette dépasseraient la contribution personnelle de l'ancien négociant aux frais de leur faux ménage.
Dès la fin d'octobre, on avait pris une automobile au mois. Mais, aux approches du jour de l'an, Pimprenette avait su prouver à son munificent protecteur qu'il réaliserait une notable économie, en achetant, une fois pour toutes...
— ... une petite voiturette ?
— T'es pas fou ! qu'est-ce que tu veux faire d'un joujou de 6 chevaux ? Non, ce qu'il nous faut c'est une 12-16, et justement Tayol en a une à revendre, d'occasion, une légère quatre-cylindres 12-16 qui n'a presque pas roulé.
Ce raisonnement irréfutable coûta cher à Evariste-Anselme ; si l'auto avait peu roulé, lui le fut beaucoup. A l'usage, la 12-16 H. P. se révéla comme un inutilisable tacot au changement de vitesse en pâté de foie, avec des roues qui se bloquaient à tout bout de rue, et des coussinets qui se grippaient aussi souvent qu'une voix de ténor. Si bien que, pour ne plus entendre les récriminations de Pimprenette, M. Tardot lui fit la surprise, le jour où elle débuta dans The Seminary Girl, d'une limousine 18-24, « idéale ! »... Ce fut, pour des raisons différentes, le plus beau soir de leur vie. Coût : quinze mille trois cent cinquante francs, plus quelques faux frais.
La douceur, la rapidité et la souplesse de leur auto les incitèrent à d'idylliques balades ; ils s'organisèrent un bonheur mi-citadin mi-champètre dont ils confièrent la conduite à Bernard. un oiseau rare déniché par Pierre Souvestre.
Ce Bernard avait été formé par Sandier qui ne s'était séparé de lui qu'à regret, au moment de quitter Biarritz pour se fixer en Amérique avec sa femme, l'adorable Gladys. Adroit et décidé, les
plus malveillants engrenages pouvaient lui montrer les dents sans l'intimider jamais ; devant les complications de l'allumage, le paradoxe des différentiels et la cautèle des retours, il se contentait de hausser les épaules à la façon des cardans, et, en moins de rien, domptait la panne. Sobre, en outre, il ne buvait que l'obstacle.
Menés par ce chauffeur unique, les excursionnistes roulèrent, l'été venu, vers Dieppe, Trouville, Houlgate, visitant toutes les plages aimables et banales de la Normandie. Puis ils poussèrent jusqu'à Paris-Plage, applaudir leur camarade Victor Boucher qui faisait merveille au Casino et voir pocher cette morue de qualité inférieure que les gens du pays appellent la Dubocq.
Deux fois, dans le cours de la saison, les voyageurs s'attardèrent aux délices gastronomiques d'une Capoue recommandée par le Touring-Club, cédèrent à leur penchant pour la vieille cuisine française... et Pimprenette rata la représentation. Nathanaël lui asséna des amendes rageuses, mais la doublure de la délinquante ayant pris une forte tape, ce directeur avisé en sentit mieux toute la valeur de MUe de Folligny, à laquelle il ne cessait point d'ailleurs de porter un intérêt particulier « en dehors du service ».
Evariste-Anselme avait cru devoir, dans les premiers temps de cette liaison, montrer quelque
jalousie, mais Pimprenette sut bientôt lui faire comprendre qu'il y allait de son avenir... D'abord, ça se passait toujours comme ça : quand or, ae marchait pas avec le directeur, il fallait s'envoyer tous les commanditaires, tandis qu'au prix d'un léger sacrifice (oh ! qui lui coûtait encore plus qu'à son gros Tata, ça, le susdit Tata pouvait s'en fier à elle !) elle s'assurait la tranquillité. Elle tenait Nathanaël par son faible ^c'était bien le cas de le dire, là-dessus encore, Tata pouvait l'en croire !) et par lui, elle était au courant de tous les potins, de tous les ragots, de tous les bobards qui couraient dans la boîte.
M. Tardot avait fini par fermer les yeux... La nuque de Pimpin sentait l'ambre, les yeux de Pimpin devenaient verts à certaines minutes qui pour son gros « n'ami » valaient toutes les éternités, la croupe de Pimpin se cambrait à propos, cela coupait court à toute discussion. Il en vint même à admettre que Pimpin accordât entre autres choses ses faveurs à l'un des adaptateurs de la musicalcomédie. Quant au compositeur, cela allait de soi.
Ces concessions valurent à Evariste-Anselme une réputation de cocu sympathique dont le j'menfichisme le rendit agréablement légendaire dans le monde Music-Hall et lui attira de précieuses relations. Les copains de Pimprenette, oubliant auprès de lui leur effroyable vanité professionnelle, le pre-
naient pour confident de leurs peines de cœur et ne dédaignaient point de lui confier parfois leur détresse financière. Il ne s'y montrait jamais insensible, moyennant quoi il entendait vanter partout la fidélité de sa jeune amie. On lui répétait chaque jour :
— Ah ! Si Pimprenette voulait... Ce ne sont pas les occasions qui lui manqueraient. Elle en a reçu des propositions !... Quand il lui plaira d'avoir son petit hôtel et son écurie de courses, elle n'a qu'un signe à faire !
M. Ta i dot savait gré à Pimprenette de ne point faire ce signe-là.
Il n'eût tenu qu'à elle, en effet. L'ancien négociant s'en était bien rendu compte, la nuit du fameux souper où le prince Mihaïl avait offert à Mlle de Folligny de l'emmener en Morénie. Encore qu'Evaiiste-Anselme dût être du voyage, cette invitation l'avait affolé... Il se rappelait encore comme Pimpin lui avait jeté ses bras autour du cou avec un joli mouvement enfantin qui avait inspiré à Maugis cette comparaison picturale :
— C'est étonnant comme ce sexagénaire, quand on l'embrasse, ressemble à Mme Vigée-Lebrun, en plus joli !
Depuis lors, Pimpin avait refusé nombre d'autres « occasions », comprenant bien que la protection de son vieux Tardot lui conférait une dignité
particulière et la mettait à l'abri des aventures. des fâcheux béguins qui coûtent cher, des offres qui déprécient... Le sens pratique, aussi éveillé et aussi vif chez M,le de Folligny que les cinq autres, l'avertissait qu'en lui assurant le présent et même un peu l'avenir grâce à cette rente viagère qu'il lui avait dès l'abord garantie, Evariste-Anselme lui conférait une plus-value et, le cas échéant, l'inappréciable avantage de pouvoir attendre.
Et son cœur s'accordait avec sa raison. Outre qu'Evariste ne lui inspirait aucune répulsion physique, elle n'oubliait pas qu'elle lui devait tout, et cela l'incitait à lui accorder le reste sans déplaisir. Souvent, même, elle s'intéressait à ces entretiens prolongés, pour lesquels son vieil ami montrait un goût d'autant plus prononcé que cela lui était venu sur le tard et qu'il semblait s'attacher à réparer le temps perdu. Elle ne trouvait qu'en lui cette politesse exacte et précise, cette galanterie attentive, cette timidité passionnée qui sont l'apanage des vieillards amoureux, depuis l'époque où Ruth assouvissait celui du patriarche légendaire — à Booz mentir qui vient de loin. Fort adouci depuis qu'il avait cessé de penser uniquement à lui, l'égoïsme en partie double de M. Tardot qui lui faisait aimer sa maîtresse pour elle-même et presque autant que lui-même, fleurissait en délicatesse. Les moindres désirs de Pimpin étaient satis-
faits avant qu'elle eût même pris la peine de les exprimer : son Tata pensait pour elle, dépensait pour elle. Estimant avoir assez longtemps attendu pour jouir de son reste, il réalisait, avec une frénésie juvénile, son rêve et ses titres.
Pimprenette en profitait, sans calcul, pour ne rien se refuser. Moins jeune, moins spontanée, elle eût été pour tous et pour lui la « bonne fille », sans plus, celle qui a le cœur sur la main et la main partout. Mais sa gentillesse irrésistible, uno grâce impudente d'animal non dressé, lui assuraient toutes les indulgences. Elle gardait la sécurité innocente, le geste libre et charmant de la jeune bête qui se lave et s'étire en plein air, aux yeux de tous, et quémande, du même regard câlin et dominateur, la caresse ou la pâtée.
Il semblait tout naturel à Pimprenette d'être une des jolies femmes les mieux habillées de Paris. Très vite, elle perdit le goût des soies craquantes et des juponnages Landolf à la ville, elle renonça aux lourdes broderies voyantes, aux trop riches corsages surchargés, aux bas de robes frangés comme des fauteuils de gala où se complaît la massive éléphantaisie de Redfern ; elle sut adopter ces longs fourreaux mous aux plis enveloppants, ces chiffons de linon et de dentelles qui tiennent, froissés, dans le creux de la main, robes-chemises qu'Evariste-Anselme trouvait délicieuses, mais qui
le contraignirent de vendre à perte, pour le vendre plus vite, son immeuble de la rue du Sentier.
Ces désagréments financiers n'atteignaient pas M. Tardot qui se fût fait un scrupule d'en attrister sa petite amie. Mais elle lui ménagea d'autres étonnements. •
Pendant les répétitions de The Pretty Seminary Girl, il la surprit un jour en train de se faire essayer sa culotte de boy par l'onduleux Tayol qui minaudait le rôle du duc de Colchester. M. Tardot se sentit vexé ; peu soucieux de se mettre à dos ce vieux premier, sur qui couraient les plus fâcheux racontars, il alla conter sa peine à Nathanaël, mais le directeur lui répondit :
— Comment, Pimprenette nous trompe ? Je croyais pourtant qu'il lui manquait quelque chose pour plaire à Tayol. Ce garçon-là se dérange, décidément ! Le charme équivoque du travesti l'aur.n induit en erreur...
Bien loin de partager l'indifférence directoriale pour ces « histoires de femme », Evariste-Anselme, indigné, fit à Pimprenette une scène terrible. Il alla jusqu'à lever sur elle une main sacrilège, sans que la coupable se révoltât contre une fureur qui lui montra son gros n'ami sous un jour inattendu. Elle prit un petit air d'écolière corrigée qui lui allait à ravir, et qui alla plus sûrement encore au cœur d'Evariste-Anselme. L'inévitable
scène de raccommodement qui s'ensuivit laissa les meilleurs souvenirs à M. Tardot; il connut que l'on peut adorer ce qu'on méprise et qu'une certaine sévérité ne messied point aux plaisirs d'amour. Cette découverte, encore qu'elle ne fût pas nouvelle — même pour lui — lui permit d'apporter par la suite quelque diversité à des exercices dont il ne se fatiguait point.
Car il n'éprouvait aucune lassitude, jamais il ne s'était mieux porté. Depuis plus d'un an qu'il menait une vie contraire à tous les principes d'hygiène qu'il s'était jusqu'alors imposés, l'amant de Pimprenette avait retrouvé une jeunesse nouvelle. Il en jouissait délicieusement, comme un joueur dépense avec plus de plaisir l'argent d'un prudent étouffage. Les économies d'une existence de privations volontaires lui fournissaient de quoi étonner Pimprenette et s'étonner lui-même ; il se portait bien et il portait beau ; sa moustache argentée relevait la fraîcheur de son teint, ses yeux brillaient d'un éclat vif et dur ; il gravissait, sans souffler, les trois étages de la rue Washington, évitant, par coquetterie, de prendre l'ascenseur. Chaque matin, il allait faire au Bois sa promenade hygiénique, tandis que Pimprenette s'habillait. Il en revenait dispos, déjeunait de bon appétit vis-à-vis de la jolie fdle toute fraîche de son bain, et, le soir, présidait avec bonne humeur les dîners près-
que quotidiens qui réunissaient chez lui les copains de la boîte, les petites amies, ou les auteurs de la divette.
À fréquenter ce monde, spécial comme tous les autres, M. Tardot avait acquis une érudition nouvelle et dont il se faisait honneur ; il ne connaissait plus seulement les potins de coulisses ; on le considérait comme quelqu'un du bâtiment.
Pimprenette n'avait point manqué de raconter partout que c'était grâce à lui qu'elle avait joué « dans sa nature » le rôle de la Grève des Mineures. Et Nathanaël, pour embêter les auteurs, avait attribué aux conseils, aux sages conseils de M. Tardot, le succès d'.4 qui tnvt ça ! Lors des répétitions de The Seminary Girl, Evariste-Anselme, invité à donner son avis sur la mise en scène et les costumes, fit preuve d'un sens exact des couleurs, qui lui restait sans doute de son passé commercial où ses yeux avaient contemplé et ses mains déroulé tant de rubans polychromes — mais il se révéla surtout comme un électricien consommé. Le Directeur de l'Jmperia le reconnut pour un spécialiste de « l'éclairage » !
D'abord, les copains de Pimprenette ne voulurent voir là qu'un agréable à peu près, mais Evariste-Anselme qui avait pris ses fonctions au sérieux finit par les exercer avec une réelle compétence. Il fallait l'entendre, de son fauteuil, lan-
cer les commandements, comme un amiral sur le pont de son navire :
« Première ! Deuxième ! Lointain ! Plein feu ! » Il n'aurait pas commandé « Feu », tout court, avec plus d'autorité. A sa voix, les frises s'allumaient, les herses rayonnaient, la rampe braisillait, les projecteurs promenaient et fixaient leur pinceau lumineux et Nathanaël, enthousiaste, s'écriait :
— C'est épatant ! Le décor prend toute sa valeur ! C'est un don, y a pas à dire, c'est un don !
Comment, après cela, Evariste-Ànselme eût-il pu garder rancune à un si intelligent appréciateur de s'attarder dans la loge de Pimprenette, ou de la retenir trop longtemps dans son cabinet ?
Il n'en voulait même pas à Lydio, le chanteur abruti, qui lui avait cependant infligé une désillusion cruelle.
Ce gaillard adroit qui savait à merveille se servir des moyens mêmes qu'il avait contre lui, jamais il ne l'eût pris pour un rival dangereux. Le moyen de supposer que Pimprenette pût s'éprendre de ces jambes en sabre d'artilleur, de ce dos voûté, de ces yeux saillants de crabe, de ce crâne indécemment nu, de ce visage immobile et sans expression ? Lydio traitait, d'ailleurs, la divette en bon camarade, la défendait contre les calomnies courantes, lui indiquait des effets, la
morigénait parfois, et, touché par tant de loyale sympathie, M. Tardot avait fait du comédien son commensal habituel.
Deux ou trois fois chaque semaine, Lydio dînait rue Washington ; il accompagnait Pimprenette et son ami dans leurs excursions en auto. Ce bouffon cachait une âme agreste et sentimentale ; la Nature le ravissait au point qu'il ne pouvait chanter, prétendait-il, que sur un fond de verdure. Au ronflement du moteur, il commentait les paysages, récitant d'une voix inattendue et prenante des vers de ses poètes préférés : M. et Mme Fernand Gregh, l'Humanisme seul et à deux.
Vers la fin de juillet, après la clôture annuelle de Ylmperia, Pimprenette, engagée pour la durée du mois d'août au Caporaliffe,- put s'offrir une semaine entière de vacances ; Lydio se trouvant libre, lui aussi, M. Tardot eut l'heureuse idée de l'inviter à venir passer quelques jours du côté de Perros-Guirec, au fond de la Bretagne, en face de la vraie mer ! On traverserait des régions enchantées « toutes pleines de légendes » et des villes » qui n'ont pas encore perdu leur caractère ». On s'arrêterait à des auberges de campagne. On descendrait dans un de ces petits hôtels « où les draps sentent la lavande, où le chef vous attend sur le pas de la porte, sa casquette blanche à la main, sa bonne figure réjouie illuminée du
reflet de ses fourneaux » ! Lydio accepta d'enthousiasme. Il demanda seulement qu'on lui permît de s'asseoir à l'avant, auprès de Bernard, pour « s'enivrer de vitesse et prendre un bain d'air pur » ce qui lui fut accordé d'autant meilleure grâce qu'Evariste-Anselme ne demandait qu'à rester près de Pimprenette, qu'il aimait avoir sous la main.
On passa trois jours inoubliables à Kernic. Pimprenette, enivrée de pouvoir marcher, pieds nus. dans un sable blond qui fuyait sous l'orteil, s'étonnait des bigorneaux collés aux rochers comme des ventouses, des crabes marbrés cuirassés de bleu et de vert glauque ; ils claquaient des pinces sur son passage et elle criait alors, avec des rires ravis : « Tu vois, tu vois, eux aussi, ils m'applaudissent ! »
Le rude soleil marin ayant criblé ses joues délicates, tout de suite, d'une poignée de grains d'or, l'amoureux Tata, l'embrassant, l'appelait u son abricot de plein vent ».
Essoufflée de ses courses de jeune chien, elle se jetait à plat ventre sur le sable, les talons en l'air, et contemplait sans pensée l'Océan d'un bleu dur où cheminait l'ombre des nuages, la falaise presque violette, une mouette miaulant, noire contre la lumière, puis tout à coup d'argent étincelant. Les yeux de la petite actrice bat-
taient... Prise d'une tristesse soudaine qu'elle prenait pour de la fatigue, elle s'endormait la joue sur son bras, à l'ombre du parasol de toile que son amant attentif ouvrait au-dessus d'elle.
Le troisième- soir, Pimprenette et Lydio firent fureur dans un concert de bienfaisance donné au profit des armateurs ruinés par les syndicats ouvriers. On accourut de Lannion pour les applaudir. Ce fut un dimanche triomphal.
Mais le lundi — ah ! qu'ils sont embêtants, les lendemains de fête ! — il leur fallut se dérober à l'enthousiasme encombrant des populations ; la jeunesse dorée des grands clubs lannionnais ne se décidait point à regagner ses foyers conjugaux ou paternels et Pimprenette ne pouvait se montrer sur la plage sans y être aussitôt entourée d'une cour d'amour. Insensible aux hommages de ces adolescents, dont plusieurs affichaient déjà la prétention d'être aimés pour euxmêmes, Pimprenette déclara le soir même à M. Tardot qu'elle n'était pas venue là pour ça... Il l'approuva joyeusement, et la machine repartit à la recherche de recoins plus déserts le long de la'côte encore inexplorée, au nord de Kerohan. On s'arrêta au crépuscule devant une petite auberge qui semblait s'être arrêtée, prudente, sur l'un des bords d'une falaise fendue... Par la brèche, au bas d'un chemin de chèvres, une plage
étroite, un berceau de sable fin dormait, couleur de rose, sous un soleil couchant voilé de vapeurs cendrées.
Lydio poussa des cris d'admiration, récita des vers d'Henry Bataille et proposa de rester jusqu'au lendemain dans ce « coin de rêve » ; Pimprenette battit des mains ; M. Tardot n'avait plus qu'à consentir et Bernard arrêta le moteur.
Informations prises, toutes les chambres du Fidèle Gabier étaient libres (il y en avait trois) et l'on serait là comme chez soi. On abrita la machine dans récurie vide.
L'hôtelière, la mère Le Binic, veuve d'un Islandais péri en mer, comme toutes les Bretonnes, accueillit ce trio inespéré en bénissant le Ciel. Tout en s'excusant de n'avoir pas grand'chose à leur offrir, elle sut improviser un tel dîner que les voyageurs ne pouvaient assez s'extasier du homard fondant sous la dent, du poulet doré, de la salade fraîche et du jambon tendre. Au milieu du repas, la bonne femme leur apporta timidement quelques flacons.
— C'est un panier de vieux vin, messieurs et dame, que mon pauvre défunt avait rapporté après un naufrage dans les parages d'Ouessant. Le Binic disait comme ça qu'il fallait le garder pour quand il viendrait des Parisiens... Il aimait mieux sa bolée de cidre ou son petit verre de cal-
vados ; v'ià l'occasion d'y goûter. Je serais ma foi contente si vous y prenez votre plaisir.
Lydio déboucha une bouteille avec des gestes experts. Tout à coup, ses yeux s'agrandirent de joie étonnée :
— Ho ! ho ! je n'y prenais pas garde, coquelina-t-il en passant le bouchon à M. Tardot.
Evariste-Anselme s'en saisit et y lut une inscription si glorieuse qu'un doute l'effleura : une telle chance lui paraissait inadmissible !
Prudent comme un chimiste qui manierait un explosif dangereux, Lydio remplit quatre verres d'une liqueur dorée et en tendit un à la mère Le Binic.
— Histoire de trinquer, messieurs et dame, car, moi, le vin ne me réussit point, dame non !
Ils burent lentement.
— Mâtin ! fit Pimprenette qui, sans avoir d'opinion bien arrêtée, se sentit saisie d'un vague respect.
... Mais ses compagnons donnaient libre cours à leur enthousiasme. Evariste-Anselme balbutiait des onomatopées d'extase et le cabotin, debout, pleurant d'extase dans son verre, barytonnait en remerciant Dieu : « Ils n'en ont pas en Angleterre. M
Quand la première émotion et le premier cou-
plet de Pierre Dupont eurent pris lin, M. Tardot demanda :
— Combien vous en reste-t-il de bouteilles ?
— Huit, Monsieur ; Le Binic en avait bu quatre avec des amis, au réveillon d'avant sa mort.
— Et à quel prix me les laisseriez-vous ?
— Dame, Monsieur, faut point m'en vouloir si des fois ça vous paraît un peu cher : on pourra toujours s'arranger, mais à ce qu'y disaient, mon défunt et les autres, c'est du vin qui vaut bien cent sous la bouteille.
— Madame Le Binic, d'autres voyageurs auraient pu abuser de votre inexpérience ; moi, je vous le déclare franchement : ce vin-là n'a pas de prix ; je vous offre deux cents francs des huit bouteilles, mais je vous avertis que ça n'est pas payé.
— Deux cents francs, sainte Mère de Dieu ! s'exclama la bonne femme en se signant, c'est quasiment plus que le Fidèle Gabier me rapporte en six mois. . . je n'oserai jamais accepter tout ça !
D'un geste noble, M. Tardot tendit les deux billets. La mère Binic hésita, se décida enfin à les prendre timidement et se répandit en actions de grâces.
— T'es pas fou, Tata ? demanda Pimprenette, médusée, dès que l'aubergiste eut tourné les talons.
— C'est donné, opina Lydio, doctoral. Ce Chàteau-Yquem-là, il n'en reste pas cinquante bouteilles au monde.
Jamais vin plus glorieux ne s'était présenté avec tant d'imprévu ; on lui rendit un juste hommage, et les trois voyageurs regagnèrent leurs chambres en état d'allégresse manifeste. M. Tardot aida Pimprenelle à se déshabiller. Il lui découvrit une beauté nouvelle et le lui fit bien voir. La disette se laissa aimer de si bonne grâce qu'à travers la mince cloison la voix de Lydio s"ébeva, comiquement éplorée, suppliant le couple heureux de ne pas iui rendre sa solitude trop amère.
En s'éveillanl, M. Tardot fit trois constatations simultanées, dont deux au moins le remplirent d'étonnement : il avait mal aux cheveux, sa montre marquait onze heures cinq et il se trouvait seul dans son lit.
— Allons, voyons, je ne suis pas fou... Pimprenelle et Lydio ne m'auraient pas fait la blague de me plaquer là et de repartir avec la machine ?
Il se précipita vers la fenêtre.
Le soleil resplendissait sur une mer pailletée, sans autre nuance à l'horizon que celle de l'argent fondu, mais le métal en fusion, vers les bords, froidissait en turquoise verte et jetait une frange de neige sur le sable grésillant.
Dans la cour de l'auberge, le minutieux Ber-
nard plongeait le nez de ses valves dans un bol .plein d'eau, afin de voir si elles n'y soufflaient pas de bulles révélatrices. Tout en procédant à cette vérification, le chauffeur se gargarisait avec les Stances à Manon, que le bruit des volets poussés par M. Tarclot interrompit net. Il leva la tête et salua son patron.
— Monsieur a passé une bonne nuit?
— Excellente, Bernard, merci... Et ce fond de bouteille que nous vous avons envoyé hier soir, comment l 'ayez-vous trouvé ?
— Ah ! ça, Monsieur, épatant. Je remercie Monsieur d'avoir été assez bon que de penser à moi. Bien sûr, ça ne vaut pas comme qui dirait une bouteille de bouché qu'on peut s'envoyer clans un café des grands quartiers chics, mais pour ce qui est d'un si petit patelin comme ç'ui ci, trouver' ça, c'est pas ordinaire !
L'heure était trop grave pour que M. Tardot s'attardât à morigéner ces propos blasphématoires ; d'une voix soucieuse, qu'il ne parvenait pas à raffermir, il quêta des renseignements :
— Ah ! dites donc, à propos, n'auriez-vous pas vu Madame et...
— Si fait, Monsieur, elle est sortie, voilà une demi-heure, avec M'sieur Lydio ; ils ont été faire un tour à la plage. Ils ont chargé la mère Le
Binic de vous expliquer ça. Ils rentreront pour déjeuner.
— Ah ! Très bien, merci.
Evariste-Anselme referma à demi les volets et
appela Mme Le Binic. L'aubergiste accourut, la bouche fendue d'un sourire qui lui réunissait les oreilles :
— Enfin, vous v'ià réveillé... c'est pas dommage ! Les autres vous ont assez secoué, mais paraît que vous ne vouliez rien enlendre !... La petite dame était tout ennuyée, rapport à ce qu'il n'y a pas de truc, de trube, de tube, enfin une espèce de baquet à faire tremper les Parisiennes. Alors, elle a dit comme ça qu'ils allaient prendre un bain, et ils sont partis v'ià tantôt une "demiheure.
— Mais c'est de la folie !
— Oh ! Monsieur, y a pas à s'inquiéter, pour sûr. La plage s'en va de pente ben douce, dame oui. et on peut avancer jusqu'à la mi-lieue en mer. sans avoir d'eau plus haut que les épaules. Ils ont recommandé que Monsieur se tarabuste pas et que vous les espériez pour déjeuner. Même que la petite dame a tenu à ce que j'y prête un savon. J'ai eu beau y dire que le savon ne fondait pas dans l'eau de mer, elle n'a jamais voulu m'accroire.
— Mais nous n'avions pas apporté de cos-
UN PETIT VIEUX BIEN PROrRE 151
tûmes ! objecta naïvement le douloureux Tardot.
— Àh ! c'est pas ça qui serait gênant... y a jamais personne ici, ils peuvent ben se baigner tout nus, si ça leur chante. Mais j'ai prêté à l'aut' Monsieur le ciré de mon défunt, ça ne craint point l'eau ; et la petite dame m'a emporté un caraco et une culotte que je me sers pour pêcher. J'ai point peur qu'elle les mouille, puisque c'est fait exprès.
— Vous avez raison, madame Le Binic.
Il referma la porte et s'habilla en hâte. L'inspection des vêtements épars lui révéla que Pimpreneile n'avait emporté ni chemise, ni jupons, ni panlalon.
— C'est insensé, grogna-t-il. Elle est capable de prendre froid en sortant de l'eau. Et je parie que cet idiot de Lydio ne sait même pas nager ! Fallait-il que j'eusse le sommeil dur ce matin pour ne pas les entendre sortir ! Sacré Chàteau- Yquem... Heureusement qu'il en reste encore cinq bouteilles ; pourvu qu'elles ne soient pas trop secouées clans le coffre de la voiture... La satanée gamine ! Elle a juste sur elle sa robe de toile, une chemisette et ses espadrilles ; comme c'est prudent !
Il jeta sur son bras le manteau d'automobile de Pimprenette et descendit quatre à quatre le
raide escalier dont les marches, sous ses pieds inquiets, gémirent ironiquement.
— Déjà paré ? s'étonna la mère Le Binic qui dressait le couvert dans la salle basse. Et on dit que les Parisiens mettent une heure à s'habiller ! Mais c'est pas la peine d'aller à leur audevant, ils ont ben dit que vous ne vous tarabustiez point !
— Ça ne fait rien. Elle a oublié de prendre un pardessus, elle peut attraper froid.
— De ce temps-ci ? C'est pas à croire. Et puis, ils ont emporté des serviettes. L'aut' Monsieur n'aura comme ça qu'à ben la frotter !
M. Tardot eut comme un soupçon que la mère Le Binic se payait sa noble tête de vieillard et la regarda sévèrement, mais la brave Bretonne pariait avec toute l'innocence d'un cœur simple.
— Par où faut-il prendre pour les retrouver ?
— Par où? fit la bonne femme. Son geste, ample et vague, désigna l'océan, muraille d'un bleu opaque apparue au-dessus de la falaise...
— Mais par là, ben sûr, Monsieur, y a pas trente-six routes. La passée est devant vous, tenez-vous bien, c'est raide !
M. Tardot n'eut pas de peine à trouver la sente et commença de descendre le chemin de chèvre, au fond de la blessure béante de la falaise.
Le soleil de midi l'aveuglait, tombant d'aplomb sur lui, réverbéré par une mer étamée, par le
sable d'un blanc cruel ; toute cette lumière l'empêchait de penser et il en était sourdement heureux.
Soudain il crut entendre un petit cri, un cri où la douleur n'était pour rien... Il s'arrêta, traversé d'un triste pressentiment... C'était bien la voix de Pimprenette, cette voix spéciale qu'elle prenait à certains moments... Il se représenta ces moments-là avec une vivacité singulière et, d'un geste doublement naturel, se passa la main sur le front.
Il courut jusqu'au sommet de la falaise qui surplombait toute la plage, déserte et nue ; sur le sable, personne.
A cinquante pieds au-dessous de lui, un paquet de vêtements surchargés d'un gros galet, rond comme un jeton, faisant songer à une liasse de billets assurés contre le refait par un joueur de Trente et Quarante ; c'est là qu'aboutissait le chemin de chèvres ; M. Tardot en considéra l'escarpement et hésita.
Comme il allait pourtant se risquer, il resta cloué sur place par un spectacle auquel le petit cri de Pimprenette l'avait préparé, mais qui ne laissa pas néanmoins de lui couper la respiration.
Dans un berceau de roc, ouaté de sable fin, Lydio et son amie se livraient à une pantomime vive et animale qui dépassait étonnamment les
bornes de la camaraderie. L'attitude même de la divette, qui n'avait gardé que ses espadrilles, trahissait l'intérêt évident qu'elle prenait à cet entretien muet, coupé seulement de monosyllabes expressifs.
Evariste-Anselme, plus décontenancé que furieux, se demanda s'il devait dénoncer sa présence par quelques mots d'encouragement ou par des injures appropriées... Il balança entre ces deux solutions juste assez pour que son intervention devînt inutile.
Déjà, Pimpin et Lydio avaient dénoué leur étreinte, pareils maintenant à deux ennemis rompus que la haine ne soutient plus et qui laissent tomber leurs armes. Mais, tandis qu'ils se prodiguaient des congratulations mutuelles dont l'infortuné Tardot n'eut point de peine à démêler le sens, une inspiration soudaine l'illumina.
D'un mouvement large et précis à la fois, il lança du haut de la falaise le manteau de Pimprenette, qui plana quelques instants puis vint s'abattre aux pieds du couple effaré ; en même temps, d'une voix mal assurée, mais ironique, il dispensait ces sages conseils :
— Tu risques d'attraper froid, Pimpin, voici ton manteau.
Il eut encore la force d'improviser un rire congrûment sardonique et disparut avant que les deux
complices, confus, bouche bée et les yeux en l'air, fussent revenus de leur étonnement.
• — Ben quoi donc, lui demanda sans malice la mère Le Binic, qui attendait sur le pas de sa porte, vous ne les avez-t'y point entr'aperçus ?
— Si fait, ils me suivent, répondit M. Tardot qui avait reconquis son calme pendant le trajet de la falaise à l'auberge. En les attendant, je prendrais bien un petit verre de porto...
. — De pernod? j'en ai justement de la bonne, mon pauvre défunt l'aimait tant !
Et le plus naturellement du monde, la mère Le Binic apporta sur une petite table de jardin, qu'elle disposa devant le seuil, une bouteille d'absinthe, une carafe que l'eau du puits emperlait de buée bleue, et deux grands verres.
— Je ne pense point que la petite dame en prenne, mais je suis sûre que ça fera ben Dlaisirà l'aut' Monsieur.
M. Tardot accueillit d'un sourire cet arrêt du Destin. Il s'attabla, s'épongea, se composa une physionomie et une attitude propres à impressionner les coupables.
Ils arrivèrent bientôt, Lydio sifflotant, un chardon violacé à la main, l'air dégagé et jocrisse à la fois. Pimpin suivait, les yeux en dessous, les bras ballants et la bouche gonflée comme une gosseline pincée en train de chiper des confitures.
Evariste-Anselme eut la faiblesse de sourire.
— Ecoute, Tata, fit Pimprenette prenant les devants (car Lydio jugeait sans doute que ce n'était plus la peine...) je vais t'expliquer. ..
— Allez vous habiller pour déjeuner, Mademoiselle ! jeta M. Tardot du ton le plus impératif.
Et se rappelant qu'il avait, par hasard, emporté la clef de leur chambre, de sorte que Pimprenette ne pourrait pas s'enfermer et se dérober ainsi à une explication nécessaire, il ajouta menaçant :
— J'irai, tout à l'heure, vous retrouver là-haut.
Pimpin lui jeta un joli regard repentant et craintif, et le laissa seul avec Lydio qui, par contenance, s'était assis sur le bord d'une chaise et s'absorbait machinalement dans la préparation d'une purée nature.
M. Tardot, posant une main sévère sur le bras du larron d'honneur, ne put rien trouver de mieux que l'inévitable entrée en matière :
— Je sais tout !
— Chouette ! répondit l'autre, d'un ton inopinément badin, vous pouvez vous présenter comme couverture chez Pierre Lafitte !
— >"e plaisantez pas, Lydio, l'heure serait mal choisie...
— Midi moins dix ?
— Voyons, mon cher, vous voyez que je fais tout ce que je peux pour rester calme. Ne m'aga-
cez pas, je vous en prie. Après ce que je viens de voir, toute protestation serait inutile : vous êtes l'amant de Pimprenette !
— Après vous, cher ami.
— Mais non, en même temps ; et c'est bien ce que je vous reproche !
Le visage mobile de Lydio se plissa en une expression de respectueux étonnement :
— Comment ! Vous n'en saviez vraiment rien ? Moi qui croyais que vous vous en étiez aperçu depuis six mois !... Non, sincèrement, je sufs désolé! Parole d'honneur, je ne croyais pas vous tromper...
— Voyons, Lydio, que signifie cette mauvaise plaisanterie ?
— Mais tout simplement que je vous croyais au courant de... de mes relations avec la gosse : vous lui en avez passé tant d'autres ! Car enfin vous ne me ferez pas croire que vous ignoriez qu'elle avait marché avec Nathanaël, avec Tayol, avec...
— Epargnez-moi ce dénombrement, je vous en
— Mais puisque nous n'en sommes pas jaloux! Non ! vrai, je m'imaginais que vous ne m'en vou-
.liez pas plus qu'aux copains, et ça me fait beaucoup de chagrin de vous voir fâché contre moi !
— Vous attendiez sans doute des remerciements ?
— Oh ! il n'y a pas de quoi, pour si peu de chose ! Pensez donc, mon vieux, c'est le métier qui veut ça. On est tout le temps ensemble ; on a les mêmes idées, on se pelote dans des tas de pièces, on se voit tout le temps presque à poil... L'amitié, chez nous, c'est quand on couche. Ah ! je vous jure bien que Pimpin et moi nous n'avons jamais pensé à mal.
— Non, au contraire ! fit M. Tardot, amer comme son absinthe dont il dégusta une gorgée lente et réfléchie... N'empêche que je suis cocu !
— Une fois de plus ou de moins, avec Pimprenette, ou avec toutes les autres d'ailleurs... est-ce que ça compte ? Ah ! non, mon vieux, si vous me faisiez la tête à présent, vous diminueriez vraiment dans mon estime !
— Par exemple, celle-là est trop forte !
— Mais c'est un compliment que je vous fais, sans blague ! A vous voir toujours si gentil, si indulgent pour la gosse, moi je m'étais dit : •i Au moins voilà un type intelligent et pas banal. 11 voit tout, il comprend tout le temps, il est de notre monde... »
— Vous me flattez, Lydio !
— Vous avez l'air de rigoler ? Mais oui, je vous flatte. Ce n'est pas tous les jours qu'on trouve un
original comme vous et ça me ferait beaucoup de peine de perdre votre amitié. Au lieu de nous séparer sur une scène idiote et qui amuserait tous les autres à nos dépens, savez-vous, mon vieil ami, ce que nous devrions faire ?
Et comme le vieil ami indiquait d'un geste évasif qu'il n'en avait pas la moindre idée :
— Nous serrer loyalement la main. Grâce au petit... événement de ce matin, il ne subsiste désormais aucune cachotterie entre nous, et voilà qui dissipe tout malentendu. La conclusion de tout cela, c'est que cette petite mérite qu'on l'aime... et que nous l'aimons bien tous les deux, chacun à notre manière.
M. Tardot hésitait. Quoique son parti fût pris de pardonner à Pimprenette (et le moyen de faire autrement!), il n'avait point prévu !e cas d'envelopper Lydio dans la même indulgence.
— Me promettez-vous au moins, de renoncer franchement à Pimpin ?
— Y renoncer ? Pourquoi donc ! A présent que vous êtes au courant, qu'est-ce que ça peut bien vous faire ? On n'est cocu que quand on ne sait pas ; maintenant, ça n'est plus la peine, et ça amènerait des complications inutiles. Vous connaissez Pimpin ? Du moment que vous lui donneriez l'ordre de rompre nos relations, ça serait une raison pour qu'elle s'obstine à me garder. C'est
alors que nous serions forcés de vous tromper, et ça finirait par nous brouiller tous les deux.
Evariste-Anselme se leva, et tendant la main au comique :
— Allons, il n'y a pas moyen de vous en vouloir, vous ne prendrez jamais rien au sérieux.
— Si, Tardot, notre amitié, reprit Lydio en secouant énergiquement la main de « son » cocu. Et je constate avec plaisir qu'elle vient de résister à une rude épreuve. Désormais, rien ne pourra plus nous séparer : vous êtes vraiment un gen; tilhomme doublé d'un intellectuel. Et je n'ai pas besoin d'ajouter que je n'avais nullement l'intention de vous offenser !
— Je le crois. Et c'est votre sincérité évidente, qui m'a décidé à vous tendre la main...
— Alors ? toujours amis, n'est-ce pas ? Et maintenant, c'est ma tournée.
— Non, vraiment, Lydio ! Le déjeuner va être prêt dans un instant ; vous comprendrez vousmême qu'il faut que je réprimande un peu cette petite folle.
— En effet, approuva Lydio, qui ajouta, avec l'apparence de la plus sincère conviction :
— Il y va de notre dignité !... Mais ne restez pas trop longtemps, j'ai une faim de loup !
— Les bains de mer ouvrent l'appétit, remarqua malicieusement H. Tardot.
Lydio eut un sourire complice ; puis, la voix confidentielle :
— Hé, vieux satyre, vous n'avez pas dû vous embêter tout à l'heure!... Ah! ah! le superbe point de vu...u...u...ue.
Et, comme il avait un sens précis de la valeur des choses, il interrompit sa gargouillade de Miss Helyett pour affirmer :
— Il y en a qui auraient payé ça cher, savezvous bien !
M. Tardot ne répondit rien. Il montait déjà l'escalier, mordu de nouveau, grâce à la dernière phrase de Lydio, trop insistante, par cette jalousie visuelle dont Spinosa a parlé en opticien de génie. Lorsqu'il arriva devant la porte de leur chambre, son juste ressentiment contre Pimpin avait repris quelque vigueur.
L'infidèle, vêtue d'une paire de bas cachou qui lui montaient jusqu'aux aines, gambadait parmi le désarroi des vêtements épars et des ustensiles de toilette répandus au hasard des meubles. Elle venait de se frictionner avec une des serviettes râpeuses (du vrai papier de verre !) que. la mère Le Binic lui avait fournies, et toute sa peau en gardait un reflet rose.
A l'entrée d'Evariste-Anselme, elle se retourna sans surprise :
— Eh ben, n'y a rien de cassé ?
El comme M. Tardot, après avoir fait claquer la porte et l'avoir fermée à clef, gardait un silence menaçant :
— C'est égal, continua-t-elle, crâneuse mais vaguement inquiète, vous auriez tout de même bien pu m'inviter à prendre une mominette avec vous !
M. Tardot marcha sur elle, la saisit par le bras, et la secouant rudement :
— Quant à vous, petite drôlesse, fit-il, en roulant des yeux terribles (et quelque peu injectés) vous avez mérité une correction, vous allez la recevoir.
Pimpin, qui pleurait déjà d'énervement, n'en disconvint pas. Aussi bien, sa tenue favorisait singulièrement l'exécution d'une menace aus^i précise.
Elle en cria sans doute un peu, mais pas trop haut. Et Lydio, soit qu'il n'eût rien entendu, soit qu'il dégustât une seconde absinthe, ne jugea point à propos de venir porter secours à sa complice.
Lorsque la rancœur de M. Tardot se fut calmée, Pimpin résuma son dépit dans cet apophtegme lapidaire :
— Ces cochons d'hommes ! Ils s'entendent toujours sur notre dos !
Ce mot acheva de dérider Evariste-Anselme ;
sa colère en prit une autre forme et Pimpin fut punie, cette fois, par où elle avait péché. Elle se sentit pardonnée et dit à son ami qui, un peu trop rouge, plongeait dans la cuvette une tète congestionnée :
— Quand je pense que tu m'en voulais tant que ça, gros méchant ! On n'a pas idée d'être jaloux d'un type aussi laid que Lydio !
Le « gros méchant », qui commençait à se faire à la logique un peu spéciale de tous ces gens-là, répondit en s'ébrouant :
— Eh bien ! croirais-tu qu'il ne m'en veut pas du tout !
— Ça ne m'étonne pas, c'est un bon type. Et toi, vieux Tata, tu me pardonnes, dis?
— Je ne pourrai jamais t'en vouloir longtemps de rien, petite folle.
— Oh ! je savais bien, va. Toi, et les autres, ça n'est pas la même chose. Et puis toi, tu comprends tout.
Et elle ajouta, parfaitement sincère :
— Il n'y a que toi que j'aime.
— Vous n'avez pas bientôt fini, là-haut ? cria la voix impatiente de Lydio. La cuiller tient debout dans la soupe. Il est midi vingt-cinq !
— On y va, mon vieux ! Il ne me reste plus qu*à m'habiller !
— Petite rosse, va !
Lorsque Lydio les vit apparaître, il ronchonna, goguenard, en considérant les mirettes de Pimpin, le précepte cher aux Jominis de la stratégie amoureuse :
« Quand les yeux sont cernés, la place est prise. »
— Allons ! fit-il à haute voix, on « s'a » raccommodé, à ce que je vois. C'est encore à Bibi que vous devez ça, ajouta-t-il, en flattant d'une tape joviale Tabdomen de son collaborateur.
Affamé, le trio s'attabla dans la salle basse, bourdonnante de mouches. Les deux hommes tournaient le dos à ia mer, mais leur Pimpin, en face d'eux, laissait la lumière éblouir ses yeux grands ouverts, d'un bleu verdissant. Candide, impudique, elle offrait au jour son jeune visage meurtri, ses joues encore pourprées, sa bouche humide et le sillon mauve, nacré, creusé sous ses paupières par les pleurs et l'amour...
Malgré sa promesse de ne plus* revenir sur ce petit incident. M. Tardot ne put s'empêcher d'en reparler quelquefois, pour se justifier :
— Vois-tu, ma chère enfant, je ne t'en voudrai jamais de quelques peccadilles, je comprends toutes les folies que la jeunesse peut mettre dans cette jolie tète-là, mais ce que je ne puis supporter, c'est que tu me caches quelque chose. Quand il t'arrive d'avoir un béguin comme ce
Lydio, un brave garçon, après tout, préviens-moi, que diable, mais ne m'expose pas à être tourné en ridicule.
Pimprenette se le tint pour dit. M. Tardot put bientôt se rendre compte qu'elle suivait ses conseils à la lettre, car elle lui en communiqua une dont la lecture agita l'ancien négociant de pressentiments funèbres.
Dans la première semaine de septembre, Pimprenelte, qui venait de terminer son engagement au Caporaliffe, hésitait entre VImpéria, où son traité avec Nathanaël l'obligeait à rentrer, et les Folies Problématiques, qui la circonvenaient d'offres séduisantes. Elle avait sans peine décidé M. Tardot à l'emmener quelques jours à Biarritz, « pour s'y reposer et se recueillir devant la grande nature ». Cette soif de repos coïncida malheureusement avec le début de la saison, de sorte que Pimprenette se recueillit principalement au Casino Bellevue dont l'aimable dramaturge mondain André de Fouquières tint à lui faire les honneurs. M. Tardot la suivait avec une inlassable complaisance. Ils retrouvèrent là Maugis, que le sauvetage de Sanclier et le lancement d'Agostina avaient, depuis deux ans, rendu populaire sur cette plage d'amour. Mme van Langendonck, bien entendu, l'accompagnait. Toujours à demi dévêtue, dans des dentelles trop riches et
des jupes trop longues, les cheveux lâches autour de son beau visage excessif, elle fanatisait les grands Russes blonds et les petits Espagnols basanés, en complets anglais.
Le faux ménage de Calliope et du gros critique s'était annexé la futile et guillerette comtesse de Lizery, à qui la Cypriote aux yeux pers semblait porter une affection sans bornes.
De plus en plus vague, alourdi par l'abus des alcools et des pains fourrés du dangereux Miremont, Maugis, qui ne se sentait plus la force d'encourager les vices de ses contemporaines, ne faisait rien, du moins, pour les contrarier. Et les mauvaises langues (il y en a, même à Biarritz) répandaient le bruit que l'éducation sentimentale de la petite comtesse s'achevait sous la direction de laitière Calliope. On l'assurait sur la Jetée, on le répétait aux five o'clock, la Petite Revue du Midi avait signalé ce demi-scandale à mots découverts... Et, après tout, il n'était pas impossible que Maugis vît cette liaison dangereuse entre ses deux jeunes amies avec plus de complaisance qu'il n'en avait mis naguère à favoriser les tentatives de la terrible Mme Hackel-Kadosch sur la vertu, d'ailleurs éprouvée, -de la petite comtesse.
Le trio se fit un plaisir de piloter dans le meilleur des demi-mondes la jolie divette, maintenant
célèbre, et son protecteur, dont Maugis avait consacré la gloire en lui disant, le soir de la répétition générale de The Pretty Seminary Girl :
— Mon cher Tardot, vous voilà devenu une figure bien parisienne !
Ce ne furent donc, pendant les huit jours qu'Evariste-Anselme et Pimprenette passèrent à Biarritz, qu'excursions en autos, dîners à l'Hôtel du Palais et au Ritz, parties de campagne, et de baccara aussi, car Mlle de Folligny s'initia aux mystères du jeu avec une ardeur de néophyte, et un jour que le prince Nitchevoff taillait à banque ouverte, son acharnement naïf à paroliser masse en avant coûta près d'un millier de louis à l'ancien négociant de la rue du Sentier. Mais le léger ennui de cette perte fut compensé, et au delà (pour Pimprenette) par l'ineffable joie de constater que son collier de perles pouvait lutter avec celui de Mme de Beistegui et que ses chapeaux, signés Jane, l'emportaient sur ceux de la marquise de Bolanos.
Quand ils revinrent à Paris se reposer de cette cure et préparer la saison, ils y trouvèrent, amoncelés pendant leur absence, des Ossas de lettres sur des Pelions de factures, Pimprenette, soucieuse de sa tranquillité, ayant interdit qu'on lui fît suivre sa correspondance.
Pour le dépouillement de ce courrier volumineux, elle avait cru indispensable de s'adjoindre
Maugis, toujours accompagné de Toby-Chien, affectueux et éternel otage, qui se modelait sur son cher deux-pattes, marchant les coudes en dehors comme lui, balançant, comme lui, une grosse tête bossuée, mais moins chauve que celle du journaliste.
Parmi des récriminations de Nathanaël, qui s'étonnait du retard de sa pensionnaire et. agitait déjà la question du dédit, d'innombrables cartes postales de copains en tournée, des notes de fournisseurs, des propositions de plus en plus pressantes des Folies Problématiques, Pimprenette parut s'intéresser surtout à une enveloppe estampillée d'un timbre étranger et dont les cachets s'ennoblissaient d'un imposant blason.
— Va-t-elle me la montrer? se demandait. plutôt par curiosité que par jalousie, M. Tardot qui, apparemment tout absorbé dans une lettre de son agent de change, épiait le battement des cils de Pimpin et suivait, sur son petit front têtu, le froncement d'une attention passionnée.
D'ordinaire, Pimprenette, qui n'ignorait point la précieuse institution de la poste restante, laissait lire toutes ses lettres à son vieux Tata. La plupart concernaient l'exercice de sa profession : compliments, injures anonymes, offres de publicité payée ou gratuite, communications de la « boite )>. etc. Il se trouvait toujours, dans le tas.
des déclarations variant du lyrisme éperdu à la plus franche obscénité, et dont ils s'amusaient tous les deux.
Mais, ce jour-là, la divette, qui n'avait pas prévu le désarroi de ce courrier « de retour », cherchait par quel subterfuge dissimuler la lettre et son émotion..
— Ce ne sont pas de mauvaises nouvelles au moins ? finit par demander M. Tardot, qui n'y tenait plus.
— Non, c'est rien, chéri, laisse-moi finir ; je te dirai tout à l'heure.
Sa lecture achevée, elle tendit loyalement la lettre à M. Tardot : •
— Tiens, gros n'ami, tu ne me reprocheras plus de te cacher le nom de mes amoureux. Et, encore, celui-là n'est qu'un candidat !
— Vous serez prévenu avant la lettre! observa Maugis.
M. Tardot s'efforça de sourire à ce mot connu, prit la feuille de papier teinté couverte d'une écriture menue et serrée, et se penchét sous la lampe.
— Ah ! mon bonhomme, pensait Pimprenette, j'espère que celle-là te fera passer l'envie de savoir ce que tu n'as pas besoin de savoir.
Et elle se renversa dans son fauteuil en regardant malicieusement, à travers ses cils mi-
170 BN PETIT VIEUX BIEX PROPRE
clos, Evariste-Ànselme qui commençait à lire tout haut :
CERCLE ROYAL Strade Putu de Piatra G a v i c I
Voilà bientôt un an, chère petite Madame et amie, que je vous fus présenté par M. Maugis. le soir même de votre triomphal début à Tlmpéria. Vous en souvenez-vous ? Je n'ose le croire. Vous rappelez-vous ce souper au Café de Paris et toutes les folies que vous me permîtes, cette nuit-là, de vous dire ?
Le jour bleu du matin montait aux fenêtres. Le chef des tziganes qui m'avait, hélas ! reconnu, versait sans relâche à mon cœur patriote V invariable ivresse de l'Hymne morénien coupé de mélodies danubiennes et, tout en raillant mon émotion, je ne pouvais me défendre de quelque nostalgie. L'aimable vieillard qui vous accompagnait /est-ce toujours le même ?)...
— Ce Mihaïl me paraît un prince-sans-rire, opina doucement Maugis.
— ...L'aimable vieillard qui vous accompagnait balançait le chef...
— C'est le chef tzigane que vous balançâtes ? demanda le gros auditeur, avec une candeur si parfaitement jouée que M. Tardot répondit ingénument :
— Non, le mien. Je reprends :
L'aimable vieillard balançait le chef (la tête) et tâchait, avec une vaillance au-dessus de son âge, à dissimuler un irrésistible sommeil. M. Maugis, qui venait de découvrir une fine 58 et le sein droit de son amie (voilà que je parle comme lui !) les réchauffait alternativement dans le creux de sa main. Et moi, je sentais contre mon genou la chaleur de votre jambe, que je savais nue sous la robe, car vous nous aviez confié que, dans votre hâte à vous rhabiller, vous aviez gardé la partie inférieure de votre travesti. Ce détail m'est resté dans la mémoire : la seule grande passion que j'aie ressentie — avant de vous connaître — est née ainsi, d'une jolie jambe devinée.
Ah ! si vous aviez voulu me suivre « dahin ! dahin ! » comme glapissent les Gretchen sentimentales, je vous aurais rendue heureuse ici, où je n'aurais vécu que pour vous. Mais vous avez cru à une fantaisie passagère ; et puis, quitter Paris, qui venait de vous acclamer... Oh ! j'ai bien compris... Je suis parti, deux jours plus tard, tout mélanco de n'avoir pu vaincre votre obstination.
— « Invitus invictam », synthétisa Maugis, qui déformait même le latin.
Très loyalement, je vous jure, j'ai essayé de vous oublier. Mais je sais donc maintenant que cela n'est pas possible...
Votre vision me demeure aussi présente que le soir où vous êtes apparue sous ce costume de la Grève des Mineures — ce costume qui livrait votre beauté à tous ces gens que j'eusse voulu étrangler. Et j'entends toujours votre voix de Minne pourchassée, voire douce voix de Jillelte fourragée sur un talus des fortifs, se plaindre, toute mouillée de larmes :
C'est gai de s'envoyer un vieux, Qui tousse et bave sur vos yeux Quand ce n'est pas sur votre... rêve!
Pour moi, retenu par mes fonctions dans cette petite cour solennelle et comique, combinaison du Karlsburg cT « All-Heidclberg » et du Gérolslein de « la Grande-Duchesse », pour moi vous pliez, vous êtes plus que jamais le sourire et la grâce de Paris... Paris .'... Ah ! Dieu vous préserve à jamais, chère petite amie, d'en être éloignée assez longtemps pour que le regret vous en monte au cœur et aux yeux !
— Dites donc, Evariste, vous devriez nous ta chanter, cette Lettre à Me tel la !
J'ai été si malheureux depuis mon retour ici, entre le dédain railleur de cette princesse qui daigna, m'aimer jadis et l'indifférence de ma femme, occupée d'une autre personne dont je ne puis pas même encourir le ridicule d'être jaloux ! Ce ne sont point des secrets d'Etat que je vous livre là,
oh! non! Toute V Europe les connaît... et vousmême, sans doute, s'il vous arrive parfois de songer au passant que vous avez charmé.
Si je vous fais de telles confidences, c'est pour vous mieux dire le vide de mon cœur que vous seule pourriez combler... Oh! je vous vois sourire ! Vous vous dites que, certainement, je trouve à tromper mon ennui avec de jolies Moréniennes .
...Eh bien, non! pas même! la politique les affole, toutes. Tenez, voici la lettre d'amour que j'ai reçue ce matin, j'en transcris le début sans y rien changer :
(( Prince, prince, je vous en conjure passionné- « ment, expédiez mon mari de Vautre côté de la « frontière, à Bucarest par exemple, étudier les « dessous du Takisme, et ma tendre reconnais- « saiice sera aussi durable que ma haine pour les « bandits roumains — amnistiés par ce Stelian ! « — qui ont ravagé ma propriété d'Olténie... Mon « amie de cœur, aussi brune que je suis blonde, « vous l'avez remarqué au dernier bal de la « Cour, n'a pu, elle non plus, vous voir sans « émotion. Que pourrait-elle refuser, cette jolie « Serbe orthodoxe, au prince résolu à mater le « catholicisme d'une poignée de croates magyari- « ses, assez traîtres à leur race pour combattre « tes efforts des Dalmato-Bosniaques désireux de
« former, avec notre chère Morénie, un état indé- « pendant ? »
Pouah ! Vous, ma petite amie je suis bien sûr que de pareilles questions ne troublent pas vos nuits, et que vous ignorez même (combien je vous en ' félicite !) le nom du Président de la République.
— Cette blague, protesta Pimprenette, comme si je ne savais pas que c'est Clemenceau !
— Parbleu, appuya Maugis, il croit donc que vous ne lisez jamais un journal, ce Mihaïl ? Continuez, Evariste, continuez, tel le nègre.
Je vous aime, petite amie, d'un amour maintenant éprouvé par le temps et la distance. Je vous aime follement, un peu sauvagement, comme nous aimons, nous autres, avec une ardeur de désir où se 'mêle une tendresse profonde, je voudrais sentir votre chair palpiter sous mes lèvres et aussi, je voudrais, ma charmante, baiser lentement vos paupières et vous bercer dans mes bras, comme une enfant...
— Comme une enfant qui dort ! Connu ! Après Offenbach, Gounod. Ce mélomane attardé reste fidèle à la musique du Second Empire.
Ce disant, Maugis ténorisa, d'une voix incapable d'enjalouser Caruso :
Et je veux, ma charmante, T'emporter dans ta mante, Comme une enfant qui dort!
... Et voilà que tout ce bonheur, qui me semblait lointain comme un paradis, il suffirait d'un seul mot de vous pour le rapprocher de moi ! Ce rêve pourrait se réaliser...
Grâce aux indications précises de la comtesse Morotté, une vieille dame de la Cour à l'affût de tous les scandales, j'ai surpris Vautre jour ma femme et M"e Sonushka Gromiline (vous rappelezvous ?... cette jeune fille blonde qui nous accompagnait Van dernier ?...) dans un costume et dans une attitude qui, comme disent vos reporters parisiens, « ne laissaient aucun doute sur la nature de leurs relations ».
Evidemment, je savais depuis longtejnps à quoi m'en tenir là-dessus (ou là-dessous), mais dès que je n'étais plus seul renseigné... et les insinuations de la comtesse Morotté m'ont fait comprendre que mon infortune devenait le mystère de Polichinelle, il fallait donc sévir : j'ai sévi.
— Nous avions déjà le pacha à trois queues, insinua Maugis qui se plaisait souvent aux phrases abscmses.
On va s'occuper de nous séparer le plus correctement du monde, et déjà les compétences s'évertuent à me découvrir des tares, dirimantes au premier chef, tares sans lesquelles il serait impossible de me démarier jamais. J'entends d'ici
votre ami dire dans sa grosse moustache : « Mieux vaut tares que jamais. »
— Un petit bravo pour l'amateur ! Ne vous interrompez pas, mon cher, cette lecture me passionne !
Je me laisserai faire, n'ayant rien de plus cher au monde qu'une liberté qui va me rapprocher de vous. Mon souverain et ami. le prince Albéric, dont l'affection m'a soutenu dans ces dures épreuves, vient de m'accorder un congé de six mois (renouvelable à merci) pour que l'oubli ait le temps de se faire sur ce scandale. Dans huit jours, aussitôt mes affaires réglées, je pari irai pour Paris.
Vous y trouveini-jf. petite amie, mieux disposée à m' écouter ?
Sans vouloir insister, je puis assurer que mon fervent amour ne vous laisserait rien à regretter. Je ne vous foirerais pas même à. quitter le théâtre... Je dirai plus, quoique cela me coûte beaucoup : je n'exigerais pas d'être vo-tre seul ami. Je ne demande qu'un peu de vous, je vous aime assez pour tout comprendre, pour accepter Unîtes vos conditions, si dures ou si bizarres soient-elles; croirez-vous encore à une fantaisie sans lendemain ? Ne me répondez pas tout de suite, pesez le pour et le contre, ne prenez pas une décision
sans réfléchir, comme vos ancêtres prenaient la Bastille.
De même que Van dernier, je descendrai à VHôtel Ritz, et fy attendrai qu'un mot de vous m'apporte le bonheur — ou le désespoir.
Je souhaite de tout mon cœur que vous soyez heureuse... Et pourtant que ne donnerais-je pas pour arriver à un moment où vous auriez besoin de moi !
Oh ! ma petite princesse lointaine, trouvez entre les lignes de cette pauvre lettre tous mes baisers et toutes mes caresses. El dites-vous bien que personne ne vous a jamais si passionnément adorée que
Votre fidèle et dévoué
MlHAIL.
Immobile, le bout de l'index entre les dents, Pimprenette regardait devant elle, avec la gravité impénétrable des enfants.
M. ïardot releva la tête :
— Alors, demanda-t-il, d'une voix basse et contenue, alors, tu penses à me quitter ?
L'objet blond fut dans ses bras.
— Te quitter, Tata, t'es pas fou ? Tout ça c'est
des vannes, vois-tu ! Et il n'en a pas l'étrenne, ce, ce moldo... comment tu dis?
— Valaque...
— Ruche-à-1'eau-de-javelodromadaire-angustou rastaquouerremannet-Dorothée, débita Maugis. C'est ainsi que s'exprimerait le fin Lydio, obstinément fidèle à l'art désuet des queues de mots dont s'amusa sa prime jeunesse.
Evariste-Anselme serrait contre lui le joli corps tiède et nu sous le peignoir.
— Viens nous coucher, Pimpin.
— Vas-y" tout seul, gros n'ami. Faut que je cause cinq minutes avec Hortense.
— Pour lui demander conseil ?
— Pourquoi pas ? Elle connaît la vie, Hortense!
— Ah ! Pimpin, je vois bien que tu garderas toujours un regret...
— Mais non, gros bêta, je ne reviendrai pas sur ce que je t'ai dit. Je suis ta Pimpin, je suis ta Pimpin, c'est entendu. Seulement... on ne sait jamais, s'pas ? Tu peux en avoir assez de moi... Et un type comme ça, dame, c'est du pain sur la planche !
Monsieur Tardot comprit la fragilité des choses humaines, la vanité de nos joies, et l'inconstance d'un sexe capricieux et toujours agité. Il soupira :
— Méchante enfant !... Tu n'aurais pas dû me montrer cette lettre.
— C'est ça ! Reproche-moi ma confiance, à présent. Ah ! les hommes ! les hommes ! On ne sait jamais comment les prendre !
— Ah ! les femmes, répondit en écho Maugis, on ne sait jamais comment les garder !
Et il prit congé du couple.
Resté seul, M. Tardot se prit la tête entre les mains ; il sentait son bonheur menacé. Pour la première fois depuis son enfance, les larmes lui vinrent aux yeux.
Et, tout doucement, il pleura, en bon égoïste, sur lui-même.