CHAPITRE VI
La question d'argent
M. Lecougirot de la Martingalière se ren versa dans son fauteuil de cuir et regarda, pardessus son lorgnon d'or, M. Evariste-Anselme Tardot qui n'en menait, visiblement, pas large.
— Vous me rendrez au moins cette justice, mon cher client, conclut-il, que je ne vous ai pas ménagé les avertissements, ni même les remontrances! Vous avez mis à dilapider votre fortune une ardeur... juvénile qui vous a valu, je ne vous le cacherai pas, l'admiration quasi effrayée de mon teneur de carnet. Vous détenez le record des achats et ventes à découvert pour l'année en cours.
— Mon Dieu, acquiesça M. Tardot avec un sourire chancelant, c'est un titre...
— J'aimerais mieux vous en savoir d'autres en portefeuille, reprit M. Lecougirot qui ne dédai-
gnait pas de mêler quelque ironie à l'exercice de sa charge (la sixième de Paris). Enfin, je vous en ai dit assez : ne voyez dans mes observations que la preuve de l'intérêt que je vous porte.
Evariste-Anselme se retint d'établir une antithèse facile entre le prix qu'il accordait à cet intérêt et le mépris qu'il avait montré pour son capital. Il dit seulement :
— Du moins, on ne saurait me reprocher de ni'être ruiné sans plaisir, comme il arrive à tant d'autres.
— « Les raisonnables auront duré, les passionnés auront vécu », prononça M. Lecougirot qui, par hasard, avait lu le matin même cette opportune citation de Chamfort dans une fine Lettre à Françoise de Marcel Prévost.
— Et je ne regrette rien, je vous assure. Du jour où j'ai déposé chez vous ces deux cent quinze mille francs, j'en prévoyais la fin... seulement, je
'avoue, je ne l'attendais pas si proche.
— Oh ! dès que l'on commence à entamer le capital...
M. Lecougirot lissa de sa main longue et soignée ses favoris blancs qu'il portait « en nageoires », faute d'avoir lu Frank Richardson.
— Voyons, continua-t-il, tout n'est peut-être pas irrémédiablement perdu. Il vous reste encore
votre Villa des Monts et ces trente-deux mille francs que vous venez de retirer.
— Mais qui seront réduits samedi prochain à deux mille, puisqu'ils vont servir à payer le dédit de M1Ie de Folligny.
— Quelle folie! s'écria l'agent de change en secouant du bout de l'annulaire la cendre de sa cigarette. Voyons, mon cher Monsieur Tardot, à quoi bon prolonger une situation que vous reconnaissez sans issue? Vous avez assez fait, et défait, pour cette personne. Puisque la rupture s'impose, et qu'aussi bien vous avez constitué à MUe de Folligny une rente viagère qui vous permet de la quitter galamment, jetez-vous sur cette porte de sortie ! Retournez à Besançon, vendez votre villa dont vous tirerez bien une cinquantaine de mille francs. Nous les joindrons aux trente mille que vous allez me laisser... nous emploierons le tout en bonnes valeurs industrielles et vous aurez encore quatre à cinq mille francs de rente...
— Hélas ! cher monsieur, ce sont les conseils de la sagesse et voilà belle lurette que je ne les suis plus. Non, non, j'ai promis formellement au directeur de l'Impéria de lui verser samedi le montant du dédit stipulé par le traité de Mlle de Folligny. Il y va de l'avenir de ma jeune amie. Les Folies Problématiques lui offrent un engagement de
cinq ans qui lui permettra de mettre en valeur toutes ses qualités de comédienne...
— Vraiment ?
Sans remarquer l'expression d'ironique commisération qui plissait les lèvres minces et relevait les sourcils broussailleux de son interlocuteur, Evariste-Ànselme poursuivait, imperturbable :
— MUe de Folligny débutera en décembre prochain dans la Gamine, comédie de M. Pierre Veber, un auteur du plus grand talent, décoré. Elle y créera un rôle d'une nouveauté sensationnelle et qui semble écrit exprès pour son talent.
II s'exprimait le plus naturellement du monde dans ce style de « communiqué ». Pendant cinq minutes, il développa toutes les raisons qui avaient décidé Pimprenette à quitter le Music- Hall pour le Théâtre. M. Lecougirot lui prêtait cette attention déférente et résignée que les médecins accordent aux fous qu'il ne faut pas contrarier. Son client lui paraissait un cas incurable.
Cependant la voix du protecteur s'attendrissait pour dire :
— Je tiens à laisser ce suprême souvenir à MUe Pimprenette de Folligny; je lui dois toute la joie de ma vie, je ne m'acquitterai jamais envers elle. Puis, je partirai, car ma dignité ne me permet pas d'agir autrement ; je retournerai vivre seul là-bas, avec mes souvenirs, et je suivrai votre
conseil : je vendrai la Villa des Monts. Elle vaut bien en effet une cinquantaine de mille francs ; en admettant que je dure encore cinq ou six ans, el ce sera tout le bout du monde...
— Mais que diable, mon cher client, votre santé n'a jamais été meilleure ! Ma parole d'honneur, vous jonglez avec votre âge... comme avec votre fortune ! Vous venez à peine de dépasser la soixantaine : vous portez plus jeune que moi, qui vais avoir cinquante-deux ans ce mois-ci, et vous vous enterrez de propos délibéré !
— C'est que dans quelques jours, répondit M. Tardot avec une gravité douloureuse dont se fût ému tout autre qu'un agent de change, il ne me restera plus aucune raison de vivre. J'ai gardé ma santé jusqu'à présent, parce que... parce que j'étais heureux. Quand j'aurai quitté cette petite, ce sera la fin... Et, je ne vous le cache pas, je voudrais trouver en moi assez de courage pour avancer le dénoùment.
— Voyons, mon cher client, protesta M. Lecougirot que ce désespoir calme ahurissait, vous n'y songez pas sérieusement !
— Hélas, non ! Je sais que je ne pourrai pas... J'aurai la lâcheté de vivoter misérablement làbas, dans quelque pension de famille, avec les maigres rentes que m'assurera la location de ma propriété.
— Pourquoi ne vous installeriez-vous pas dans votre Villa des Monts ? Vous y jouiriez d'une tranquillité parfaite ; vous y cultiveriez vos rosiers, le jour, comme l'auteur des Guêpes, et, le soir venu, vous liriez les innombrables volumes de La Révolution et l'Empire que, m'avez-vous dit, le propriétaire vous a vendus avec la maison.
Mais ni la littérature du « Libérateur du territoire » ni l'horticulture chère au romancier de Sous les Tilleuls ne tentaient M. Tardot qui se fichait du Thiers comme du Karr. Il secoua la tète :
— Non, voyez-vous, tout cela doit être dans un état, depuis plus d'un an que je n'ai pas remis les pieds là-bas ! Et quand je songe à la tristesse affreuse de revenir sans elle dans ce pays où je l'ai connue, quand je me représente les atroces journées que je passerai, solitaire, dans cette Villa des Monts, toute pleine de son souvenir...
M. Tardot se reprocha cet accès de lyrisme sanglotant, il se leva et tendit à l'agent de change une main qui ne tremblait pas trop :
— Excusez-moi de mêler à un entretien d'affaires des confidences... dont je sens le ridicule.
M. Lecougirot se leva à son tour et pressa les doigts du désolé avec cette effusion contenue qui évoque la sortie du cimetière et le défilé à la sacristie.
— Je vous plains sincèrement, mon cher client,
et je reste à votre entière disposition pour vous aider de mes conseils au cas où vous vous décideriez à vendre la villa.
— Oh ! dans ce cas, je placerais le tout en viager. Mon âge... l'état où je serai dans peu de temps... m'assureront un revenu encore assez convenable, et la Compagnie fera une bonne affaire !
L'annonce de cette résolution refroidit la cordialité de M. Lecougirot. Il reconduisit, sans rien ajouter, son incorrigible client jusqu'à la porte du couloir où se bousculaient les commis affairés.
Et derrière la porte de son cabinet refermée, il eut un petit rire dédaigneux.
Cependant M. Tardot, ayant renvoyé son automobile, suivait à pied le boulevard Haussmann. Son chagrin s'accroissait de la joie de vivre dont il sentait baignés les gens et les choses, en cette soirée d'automne, câline comme une jeune veuve consolable, et qui versait dans l'air une douceur étrange.
Les platanes froissaient au vent léger leurs feuilles tendres, ce feuillage de second renouveau qui pare, à Paris, les marronniers et parfois les lilas ; regain fragile, ardeur anémique d'arbres surchauffés... Les femmes aussi se faisaient prinr tanières, agressives, exagérant cette allure penchée et guetteuse que leur donnent le corset long,
le chapeau instable... Un trottin insolent, qui marchait sur des bottines tournées, troussant l'ourlet décoloré de sa jupe, leva vers M. Tardot son petit nez kalmouk, le jaugea d'un regard froid de vieil avoué et, après avoir vainement attendu la réplique à son coup d'œil, fila, déçue.
— Allons, c'est fini, se répétait-il, c'est bien (ini ! Tout à l'heure, il va falloir annoncer à Pimpin que je m'en vais.
De même que tous ceux qui se sont ruinés pour leur plaisir, M. Tardot se demandait comment il en était arrivé là... Oh ! sans doute, il avait tout prévu : dès le premier mois de son tendre enfollignyage, il avait fait le sacrifice de sa fortune, et il ne regrettait rien... Mais, quand même, près de trois cent mille francs en dix-huit mois ! Il récapitulait : la rente viagère constituée à Pimpin, l'installation à Paris, les deux automobiles, le train de maison, les paris aux courses, la commandite de Nathanaël, les toilettes de Pimpin, qui, rien qu'à Biarritz, avait gâché pour mille louis de robes afin d'éclipser le luxe d'Hélène Chauvin, châtelaine de Mira-Sol, le baccara, les cadeaux, tout ce qu'il avait prêté à droite et à gauche, la table ouverte, les réceptions, le dédit, la vie enfin !
— La quitter !
Une automobile le frôla : il n'eut que le temps de se jeter, injurié à la fois par le chauffeur et le
cocher, sous une voiture dont le brancard lui meurtrit l'épaule.
— Ma foi, pensa-t-il, cela eût mieux valu...
Rue Washington, il retrouva Pimprenette à platventre sur l'immense lit bas (la seule pièce du mobilier modern-style que M. Tardot eût jamais trouvée confortable) la tête entre les mains, absorbée dans la lecture d'un manuscrit ouvert sur le traversin.
— Comment ! tu n'es pas sortie ?
Pimprenette se retourna d'un bond, s'accroupit.
les genoux entre ses bras repliés et. rejetant ses cheveux blonds sur ses épaules, d'un joli mouvement de la nuque :
— Ah! ben oui, sortie Ml est venu du monde toute l'après-midi... Calliope van Langendonck, d'abord, qui m'a raconté des tas de saletés sur Maugis : paraîtrait qu'il est chipé pour une danseuse anglaise et qu'il les a plaquées, elle et Mme de Lizery. dans un bistro du Rocheton...
— Hein ?
— Oui, enfin dans un restaurant là-haut, à Montmartre, et qu'il a eu la muflerie de payer l'addition, sans les avertir, et que Calliope avait invité un type qui a eu l'air de trouver ça tout naturel... Alors Mme van Langendonck en a sa claque, elle se les met... ben, oui : elle s'en va, quoi, elle se carapatte, elle part pour les îles,
elle ne m'a pas dit lesquelles, moi j'ai pas osé demander... Elle m'enverra des cartes postales... Ne t'assieds pas sur mon pantalon ! Ah !... Et puis il y a Lydio qui est venu aussi...
— Et tu l'as reçu dans ce costume ?
— Sans le gêner ! Mais je te réponds bien qu'il n'avait pas la tête à ça... Il venait de la part de Nathanaël qui ne peut pas se faire à l'idée que je plaque l'Imperia et qui m'offre quatre mille, comme aux Fol'Probl'.
— Alors ?
— Alors, tu penses si je l'ai envoyé dinguer !... Non, mais me vois-tu rappliquer au beuglant, maintenant que tous les journaux ont annoncé mon engagement au théâtre? Regarde Polaire; on lui propose des mille et des cents pour qu'elle chante aux Folies-Bergère, elle ne veut rien savoir. Moi, je suis comme elle. Et puis, d'ailleurs, je signe demain. Pierre Veber est venu m'apporter le manuscrit de la Gamine qui passe le S décembre par traité... Il est gentil comme tout, ce type-là, avec son petit air de se fiche de vous en douce. Et puis, quel rôle épatant qu'il m'a fait, mon vieux ! Tu verras comme c'est bien écrit ; et je suis en scène tout le temps ; il n'y en a que pour moi ! Ah ! dis donc, à propos, ça va, les trente mille balles ?
— Je viens de les retirer.
— T'es un amour... parce que, tu sais, si Na- Ihanaël ne les a pas samedi, il fera un pétard à tout casser. Mais ne te promène donc pas comme ça, tu m'énerves, Tata !
Elle s'agaçait, déjà tragique, avec un geste obstiné des mains sur le front pour rejeter en arrière ses cheveux fluides...
— C'est que tous les sièges sont encombrés.
— Eh ben et le plumard? Assieds-toi là, au bord, que je te raconte une histoire épatante !... C'est Lydio qui est venu m'apporter ça tout chaud, tout bouillant. Y a de quoi se les rouler dans la farine, tu vas voir. Imagine-toi que Loriot, le mari de Raphaëlle Guidon... .
— Ma mignonne, insinua M. Tardot qui, depuis cinq minutes, cherchait à se donner du courage, j'ai quelque chose de très grave à te dire.
— Ah ! zut ! tu causeras après, c'est pas le moment, laisse-moi te finir l'histoire de Loriot... Tu sais comme il vit de sa femme, et comme ils sont quand même bons copains tous les deux ? Elle lui raconte tout et ils se paient la tête des miches avec qui elle marche. Seulement, il pose pour celui qui ne sait rien de tout ce micmac, comme de juste. Alors, figure-toi que tantôt, en arrivant à la répétition de ITmperia (ils répètent déjà la revue) Raphaëlle dit comme ça à Lydio qui met en scène : « Mon vieux Lydio, tu serais bien
gentil de me laisser filer à quatre heures et demie, parce que j'ai un type de dix louis à faire de cinq à six chez la mère Gillout. Je calterai en sourdine, pour pas donner l'éveil à Loriot qui est jaloux comme tout. »
Lydio, bon copain,, lui répond : « Tout ce que tu voudras, mon petit : je t'avertirai moi-même. » Et on commence à répéter ; mais voilà-t-il pas qu'à quatre heures et quart, Loriot, qui était dans la salle, crie tout à coup à sa femme : « Raphaëlle, n'oublie pas que tu as un cachet en ville à cinq heures ! » Tu ne trouves pas que c'est tordant ?
Evariste-Anselme ne se tordait pas et, sans l'écouter, regardait Pimprenette, comme un émigrant regarde le rivage de la patrie qui s'éloigne... Il s'essayait à l'idée de ne plus jamais voir ces grands yeux rieurs, cette bouche mutine, tout ce corps souple et frais.
— Mais enfin, qu'est-ce que t'as donc ce soir, Tata ? demanda la petite en lui saisissant le bras pour le forcer à se tourner vers elle. Je ne t'ai jamais vu cette tête-là !
Il s'efforça de sourire. Mais elle lut dans les yeux du vieillard une telle détresse qu'elle s'effraya :
— Tata, ne me regarde pas comme ça ! Vrai,
tu me fiches la frousse... On dirait que tu as envie de mourir !
Cette réflexion banale résumait si bien l'état d'âme d'Evariste-Anselme, qu'il ne laissa point échapper l'occasion d'éclater en sanglots : il se mit à pleurer comme on pleure à soixante ans.
Affolée, Pimprenette lui avait saisi la têle à deux mains. La douleur de son pauvre vieux Tata réveillait en elle cet instinct de maternité par quoi les femmes se font pardonner tous les autres.
— Quoi qu'on lui a fait, à mon vieux Tata ? répétait-elle en bécotant le front d'Evariste-Anselme. C'est toujours pas sa petite Pimpin qui lui a fait des misères !
Le vieil enfant trouvait une amère douceur à se laisser dorloter. La tendresse de Pimprenette lui faisait sentir qu'il ne l'avait jamais tant aimée qu'au moment de se séparer d'elle.
— Pimpin ! ma pauvre petite Pimpin, bégayat-il quand ses sanglots se furent apaisés, ne m'ôte pas le courage de te dire ce qu'il faut que je dise : je n'ai jamais tant souffert.
— Mais enfin, quoi ? demanda Pimprenette en s'adossant à l'oreiller.
D'un suprême effort de volonté, M. Tardot s'était enfin ressaisi ; il sauta au bas du lit, disant : ci Je reviens tout de suite, » et se précipita dans
le cabinet de toilette, où Pimpin l'entendit se laver le visage à grand bruit de cuvettes et d'épongés ruisselantes.
Il en revint rafraîchi, plus calme ; et, debout au chevet du lit, une main appuyée sur l'épaule de la divette :
— Ma chère enfant, voici venir le moment que Je redoutais depuis longtemps sans oser te le dire... Il va falloir nous quitter.
— T'es pas fou ?
— Hélas ! ma pauvre mignonne, c'est-à-dire que je ne le suis plus. La vie se charge de nous rappeler à la raison. Depuis que nous sommes ensemble, j'ai brûlé la chandelle par les deux bouts. Nous avons dépensé sans compter... Et me voilà au bout de mon rouleau.
Cette incohérence de métaphores n'empêcha point Pimprenette de comprendre.
— Mais, mon pauvre Tata, je te croyais très riche !
— Sais-tu bien, ma chère enfant, que depuis dix-huit mois nous avons croqué dans les trois cent mille francs...
— Trois cent mille balles ! Tu rigoles, Tata ?
— Je n'en ai pas envie.
— ■ Trois cent mille balles ! Nous avons boulotte tout ce pognon-là ? Mais à quoi, bon Dieu, à quoi faire ?
— A vivre ! Oh ! je me rendais bien compte que nous courions à la ruine. Seulement je ne voulais pas t'attrister ; je te voyais heureuse et cela me suffisait.
MUe de Folligny attira vers ses lèvres tendues la tête d'Evariste-Anselme.
— C'est vrai, mon pauv' vieux, que tu as tout de même été rudement chic ! Mais alors quoi, y a plus d'amour ?
— Au contraire, ma chérie, il n'y a plus que ça ; quand j'aurai versé ces trente mille francs à Nathanaël, il me restera tout juste de quoi ne pas vivre avec toi, c'est-à-dire ma Villa des Monts que je vais être forcé de vendre : j'en mettrai le produit en viager et cela me rapportera cinq ou six mille francs par an, le quart de ce que nous dépensions en un mois !
Pimprenette, écrasée sous ces chiffres, regardait fixement la pantoufle qu'elle faisait danser au bout de son pied droit.
— Tu vois bien, ma pauvre petite, qu'il va falloir nous séparer...
— « Puisqu'il faut nous séparer, ô mon amant !... »
fredonna-t-elle. inconsciemment, sans que ce réflexe professionnel interrompît le raisonnement de M. Tardot.
— Aussitôt cette affaire réglée avec Nathanaël,
continua-t-il, et Ion traité signé avec les Folies, ton vieux Tata reprendra le train pour Besançon, il vendra la Villa des Monts et se retirera dans quelque pension de famille. Tu lui écriras, pendant quelque temps, puis il n'aura plus de tes nouvelles que par les journaux...
— Ah ! mais non, par exemple, s'écria Pimprenette en' saisissant les mains du désespéré : ça ne se passera pas comme ça ! Je ne veux pas que tu me quittes, entends-tu bien, Tata ? Qu'estce que je deviendrais sans toi ? Ce n'est pas seulement pour la peau que je tiens à toi, mon vieux satyre chéri. T'es un copain comme on n'en fait guère, un copain comme on n'en fait pas ! J'ai besoin de loi pour me conseiller, me diriger, me gronder et m'empêcher de faire trop de bêtises. Non, sans blague, je ne me vois pas sans toi !
— Pimpin, ma Pimpin chérie, soupirait M. Tardot en serrant contre sa poitrine la petite qui s'était mise à genoux au milieu du lit, j'étais bien sûr que tu me dirais cela et je n'en attendais pas moins de toi. Mais il n'y faut pas 'songer, je ne puis pas vivre à tes frais !
— Et pourquoi donc pas? Est-ce que tout ce que j'ai ne me vient pas de toi ? Est-ce que tu ne m'as pas faite ce que je suis ? Sans toi, je ne serais jamais arrivée où me voilà maintenant. Et je ne te parle pas seulement de la galette, de la
lc'6 ON PETIT VIEUX BIEN" PROPRE
rente que tu m'as donnée et qui me sauvera toujours de la mouise, et des cadeaux, et de tout, mais c'est toi qui m'as découvert ma nature, qui m'as créé une situation, qui m'as empêchée de rouler comme les copines. Non, Tata, je ne veux pas que tu t'en ailles ! J'aimerais mieux tout bazarder et retourner vivre là-bas, près de toi, avec nos deux rentes viagères.
■ — Ce serait une folie sans nom, ma pauvre chérie et que jamais je ne te laisserais commettre ; quitter Paris et le théâtre pour un vieux fou qui n'a plus que quelques années à vivre, engager tout ton avenir, et sacrifier ta jeunesse, non, non, ne compte pas que je me fasse jamais complice d'un pareil suicide !
— Eh ben ! alors, qu'est-ce qui t'empêche de rester avec moi ? Maintenant que je vais gagner mes quatre mille, il me semble que c'est fichtre bien assez pour deux !
— Voyons, Pimpin. tu ne peux tout de même pas m'entretenir ! Je n'ai plus l'âge ni la figure d'un amant de cœur, et ma dignité s'oppose...
— Te voilà bien fier, à présent que tu n'as plus de galette ! l'entretenir ? mais mon vieux Tata, c'est encore moi qui y trouverais mon bénéfice ! Voyons, réfléchis un peu. Tu sais bien que je ne peux pas vivre seule... Si tu me plaques, je finirai par en prendre un, d'amant de cœur, et qui me
mettra le grappin dessus, et qui me coûtera plus cher que tu ne m'as jamais rapporté ! Au contraire, si tu restes, on fera des économies, on mènera une petite existence bien tranquille...
Evariste-Anselme n'avait point prévu qu'il aurait à lutter avec la logique de Pimprenette. D s'était prémuni contre une crise de larmes, mais les raisonnements que lui opposait la divette l'impressionnaient d'autant plus qu'ils appuyaient son secret désir. Néanmoins, contre la possibilité d'une défaillance toute son honnêteté commerciale et ses plus louables préjugés se révoltèrent.
— Tu dois comprendre pourquoi je ne puis pas accepter ce que ton bon cœur m'offre si noblement ; ma situation auprès de toi serait ridicule et odieuse.
— Mais pas du tout, vieille tourte, rétorqua Pimprenette avec une joviale familiarité. Puisque la vente de ta villa, placée en viager, te rapportera cinq ou six mille francs par an, à ce que tu crois, eh bien, je te prends en pension. Tu seras toujours mieux ici que dans un hôtel de vieux retraités. Tu paieras ta part, et voilà!
— Mais, malheureuse enfant, tu ne songes pas qu'avec le train de vie que tu mènes, ces cinq ou six mille francs ne paieront pas même ton chauffeur !
— Ça, mon lapin, ça ne te regarde plus ; tu paieras, tu seras considéré.
— Et comment ? soupira M. Tardot. Car enfin, ma chère petite folle, si j'acceptais un pareil compromis, tu ne te retiendrais pas (je te connais !) de me tromper quand tu pourrais...
— Et tu n'aurais plus le droit de me corriger, c'est ça qui t'embête, vieux satyre ! Seulement, si je te trompais... d'abord ça ne te changerait guère... Et puis, au moins, je ne te tromperais plus à l'œil, et ce n'est plus toi qui serais cocu !
— Mais je serais... quelque chose de pire.
— Ah ben ! si tu t'occupes de ça !
— Je ne m'occupe même que de ça, fit Evariste- Anselme, qui se cuirassait de dignité. Il y a, voistu bien, une chose qui ne me permet pas, hélas ! de me prêter à toutes ces combinaisons où tu ne consultes que ton bon petit cœur.
— Quoi ? quelle chose ?
— L'honneur ! répondit solennellement M. Evariste-Anselme Tardot, négociant en retraite.
— L'honneur ? Est-ce que c'est fait pour les femmes, cette histoire-là ? Et encore si tous les hommes avaient le même ! Mais va te faire fiche, y en a pas deux pour s'entendre là-dessus.
Un coup de sonnette interrompit ce cours de morale en action.
— Sept heures ! s'écria Pimprenette, en regar-
dant la pendule, c'est ce vieux Maugis qui vient nous chercher pour dîner chez Paillard... Et je n'ai pas même commencé à m'habiller !
Dans l'entre-bâillement de la porte apparut le front du penseur Maugis, prolongé jusqu'à la nuque par une calvitie qui, depuis longtemps, a cessé d'être précoce.
Toby, le petit bull d'Annie, le « dépôt sacré » poussa du front, lui aussi, la porte entre-bâillée, remua distraitement son tronçon de queue tortillée, en guise de bonjour collectif, et s'installa, roulé en « bull », sur le pantalon de Pimprenette- ••
— Bonjour tout le monde ! fit la voix enfantine du gros critique; Hortense m'a défendu d'entrer : j'en ai tout de suite conclu que je ne serais pas de trop... Mais, si c'est tout ce que vous avez à me montrer... Pimprenette n'est même pas toute nue...
— Vous ne voudriez pas, fit-elle avec un petit rire qui s'efforçait d'être pudique.
— Mais si, je voudrais... Gomment, chère et noble artiste, que je devine « leucopyge » telle la Circé d'Haraucourt, vous choisissez l'heure où le tableau vivant triomphe au Music-Hall, sous les formes de nos plus jolies demi-mondaines qui s'y montrent tout entières, pour vous draper d'un peignoir inutile et déconcertant ?
— Mais causé-t-il, cet animal-là ! s'écria Pïm-
pin qui, depuis qu'elle était « passée étoile », traitait son gros lanceur sans cérémonie.
— Préféreriez-vous que j'agisse ?
Et, de ses bras courts, Maugis enlaça la taille de la divette.
— Ah ! non, mon vieux, pas de pelotage, fit-elle, par habitude.
— Pas de pelotage ? Madame préfère les horsd'œuvre... ou peut-être l'entrée?... Mais, quoi donc mes enfants, ça ne va pas, ce soir ? Notre satyre national a l'air de me faire la tête !
Avec un sourire mélancolique, l'interpellé esquissa un geste de protestation.
— Je vois ça, je tombe dans une scène de ménage. Allons, décidément, j'aurais bien mieux fait de vous engueuler tous les deux pour n'être pas encore prêts à cette heure-ci ; ça aurait rompu les chiens... de faïence. Mais je m'attendais tellement à votre retard, que je ne ressens aucune indignation. Notre petit dîner d'adieux tournera au souper.
— Comment ! « dîner d'adieux » ? Vous quittez Paris, cher ami ?
Pimprenette, qui se dirigeait vers le cabinet de toilette, revint sur ses pas et, tout heureuse de ce nouveau prétexte à ne pas s'habiller, s'assit sur le bord du lit où déjà Maugis s'était fait une place parmi les coussins.
Avec un cillernent renseigné, elle demanda :
— Calliope vous emmène « dans les Iles » ?
— Ma chère Pimpin, puisque vous savez déjà le prochain départ de Mme van Langendonck, vous connaissez également toutes les raisons que j'ai de ne pas la suivre. D'ailleurs, moi aussi, je m'exile clans une île. Tels Sainte-Beuve, le baron Hulot, Trublot, Reyer et quelques notoires contemporains, je donne, l'âge venu, dans les amours... insulaires.
— Quoi?
— Je veux dire par là que j'ai le béguin pour une petite Anglaise. De là à la suivre dans son pays, il n'y a qu'un pas... un Pas-de-Calais comme allait le faire observer si judicieusement notre ami Tardot.
Evariste-Anselme roula des yeux vagues.
— Pas plus tard que demain, mes enfants, je franchis, en compagnie de ma blonde amie, le channel heureux de porter Maugis et sa bonne fortune... le plus heureux détroit. Je m'expatrie, d'abord parce que cette féale sujette de Teddy est engagée au Gaiety pour le trimestre, mais surtout parce que mes fonctions de critique musical m'appellent de l'autre côté de la Manche à cor (anglais) et à cri. Nos voisins ont cru devoir cimenter l'entente cordiale en organisant un festival de musique française, puisqu'ils n'en ont pas en Angleterre.
— Ça c'est épatant, remarqua Pimprenette.
— Oui, ils n'ont qu'un musicien national, Haendel, et c'est un Allemand. Alors, moi, à l'instar de Francisque Sarceydans les bagages de la Comédie- Française, je vais suivie les petits cabots qui...
— ... entretiennent l'amitié, compléta M. Tardof, que sa douleur égarait sans doute.
— Evariste ! fit le gros homme avec dignité, ces plaisanteries ne sont même plus d'un autre âge !
— Et, elle est gironde, vieux Maugis, votre gosseline ?
— Si elle est gironde ! Mais c'est-à-dire, Pimpin, qu'elle l'est autant que vous, quoique toute différente... une enfant blonde aux yeux verts et pervers, une silhouette de page florentin retouchée par Burne Jones, un primitif modernisé, un...
— Pourquoi ne l'avez-vous pas amenée ?
— Parce qu'elle est en train de s'occuper de ma valise.
— Elle est bien faite?
— Ma valise ? Ah ! je vous en réponds ! Jamais mon cochon de groom...
— Mais non, pas votre valise, votre môme !
— Je n'ai pas vu de jambes aussi parfaites depuis...
— -Ali ! dites-donc, Maugis, et ça ? fit Pimpin en relevant son peignoir au-dessus des genoux.
— ... depuis vos débuts à l'Impéria c'est bien ce que je voulais dire, mais peut-être ne l'eussè-je point dit, de peur d'exciter la jalousie sanguinaire de votre propriétaire qui m'a tout l'air de rouler ce soir des pensées noires comme le trou du nez de Major Taylor.
Evariste-Anselme qui se tenait adossé à la cheminée et semblait compter les fleurs du tapis, releva brusquement la tête :
— Jaloux ? moi ? Ah ! mon pauvre Maugis, il serait trop tard et je n'ai plus le droit de l'être...
— Alors quoi ? demanda Maugis qui, délesté de sa petite histoire, ne demandait qu'à s'intéresser au désespoir attesté par l'attitude tragique d'Evariste-Anselme. On se laisse aller ?
— Vous l'avez dit, tout est fini désormais enfrf; Pimpin et moi !
— Mon cher, la lecture assidue des journaux du soir m'a depuis longtemps mis en méfiance contre la véracité des nouvelles qui en .nient à l'heure crépusculaire où vous me cov.imniquez cette information...
— Mais ne l'écoutez donc pas, Maugis, vous voyez bien qu'il est marteau ! Ne va-t-il pas se monter le bourrichon, parce qu'il n'a plus de galette ? Et il veut me plaquer sous prétexte qu'il est en ruine. Je vous demande un peu quel rapport...
— D'autres que notre ami l'auraient entrevu
tout de suite... le « rapport », chère petite, mais lui n'entend pas imiter les barbeaux des boulevards extérieurs qui font turbiner leurs marmites, ni les gentilshommes des boulevards intérieurs qui épousent, décavés, d'opulentes Sud-Américaines (Morny soit qui mal y pense !) Ces gens de la haute sont dans le train... dans le train de marée... Mais Evariste-Anselme ne mange pas de ce blanc-là.
— Merci, cher ami. dit M. Tardot, solennel et Joseph, en tendant à Maugis une main reconnaissante.
— Ah! zut, si vous l'approuvez, à présent, ça va être joli ! Mais comprenez donc, sapristi ! Tata veut me plaquer, mais moi je ne veux rien savoir. Faut être deux pour rompre, pas vrai ? Eh ben ! il rompra tout seul, si ça l'amuse ; moi je me cramponne. Il n'a plus le sou ? Il me plaît comme ça, tant pis pour lui, je le garde. Et voilà. Là-dessus, je vais m'habiller !
— Pas avant que je vous embrasse. Vous êtes un brave homme, ma petite amie.
— Ah ! je savais bien que vous me comprendriez, vous ! répondit Pimprenette en se jetant au cou de Maugis. Sermonnez-donc un peu mon vieux satyre et empêchez-le de gaffer... Moi. je cours me frusquer, parce que si ça continue, on boulottera demain.
Et, sûre d'avoir trouvé en Maugis un éloquent auxiliaire, Pimpin fit risette à M. Tardot décontenancé et disparut dans le cabinet de toilette où elle s'enferma, non sans avoir appelé à grands cris l'indispensable Hortense.
Maugis alluma une cigarette et se cala sur les coussins.
M. Tardot se promenait de long en large, la tête basse, une main dans sa poche gauche, l'autre derrière le dos, faisant claquer son pouce contre son médius à intervalles réguliers.
— Ainsi, mon vieil ami, vous voilà ruiné, dil Maugis, en s'exerçant à renvoyer vers le plafond la fumée blonde de son albany en anneaux réguliers.
— J'ai réalisé aujourd'hui, pour payer le dédit de Pimprenette, tout ce qu'il me restait de Rosario et de Khartoum, précisa M. Tardot.
— « Les dernières Khartoum », souligna nécessairement Maugis. Vous me rendrez cette justice que dès notre première rencontre j'avais entrevu... Mais vous aussi, d'ailleurs. Et rien ne sert de pleurer dans des violons illusoires ; vous savez maintenant ce que coûte une année de collage à Paris, et vous avez amassé un stock de souvenirs.
— C'est même à peu près tout ce qu'il me reste.
— Quoi ! vous regretteriez...
— Mon argent ? Jamais de la vie ! Mais tout ce
bonheur que je lui dois. Si je regrette quelque chose, c'est de ne plus pouvoir continuer...
— Enfin, où en êtes-vous exactement ?
M. Tardot vint s'asseoir auprès du gros homme et lui exposa sa situation budgétaire avec une précision toute commerciale.
— C'est-à-dire, résuma Maugis, que, la villa bazardée, il vous restera encore un petit viager qui vous assurera... le triste nécessaire?
— Oui, qui me permettra de mener là-bas une vie réduite aux besoins matériels, une vie désormais sans joie... la vie sans elle, enfin !
— Vous l'aimez toujours autant ?
Une larme roula sur la joue encore ferme du pauvre homme.
— Plus que jamais. Sa gentillesse de coeur vient de m'attacher à elle plus fortement encore. J'ai senti, pour la première fois, autre chose que le désir de sa beauté. Et pourtant, ce désir-là persiste comme à l'heure même où je l'ai connue, et qui a changé toute ma vie. Tout me plaît en elle, son regard, son sourire, son inconscience même et sa sensualité, ce mélange de franchise et de mensonges. Je sais qu'elle me trompe ; je ne sais pas toujours quand, ni comment, mais je suis sûr qu'elle n'y attache aucune importance et que, si elle ne me l'avoue pas toujours, c'est pour ne pas me faire souffrir... Et puis j'aime ses yeux
quand ils mentent, sa bouche quand elle m'injurie...
— Je sais ce que c'est que d'être chipé, homme de bien...
chaque jour tu la vois,
Et crois toujours lavoir pour la dernière fois.
Excusez-moi de vous tutoyer, mais c'est par respect pour la quantité — et aussi pour la qualité — de ces alexandrins opportuns et vénérables. Ainsi vous désirez toujours Pimprenette, et, au moment même où vous prenez la décision de l'abandonner, vous vous découvrez de nouvelles raisons de rester avec elle ; j'allais vous en donner de pires.
— Quoi ! vous me conseilleriez de... de ne pas partir ?
— Mais z'oui.
— Oh !...
— Si vous partez, vous reviendrez dans trois mois supplier Pimpin de vous reprendre à n'importe quelles conditions. Vous lui apporterez le prix de votre villa, dont elle ne fera qu'une bouchée, et vous vous trouverez acculé à la pire misère, ou à la nécessité d'accepter auprès de l'enfant un rôle de subalterne comme dans la charmante pièce de Coolus...
Le bruit d'une violente discussion qui se déchaî-
nait clans le cabinet de toilette interrompit ces propos. On y pouvait démêler qu'à propos d'une agrafe rétive, Pimprenette reprochait à Hortense tout le désordre d'une vie. passée dans les restaurants de nuit, la honte d'une naissance incertaine et la tare de vices diversement inavouables.
— Vous entendez, mon cher Tardot, comment elle traite, cosi (an tulle, ses obligés... Puisque vous ne pouvez pas, physiquement ni moralement, vivre sans elle, profitez donc du moment où il vous reste un semblant d'indépendance, et de quoi traiter d'égal à égal. Vous lui rendrez plus de services que vous ne lui coûterez d'argent. D'ailleurs, elle en gagne assez, à présent, pour avoir besoin d'un conseiller. Vous administrerez sa fortune dont vous êtes le fondateur.
— Et ma dignité ?
— ■ Votre dignité, mon petit vieux bien propre ? Si vous ne voulez pas vous asseoir dessus, sauvegardez-la en louant, à part, une garçonnière où vous vous retirerez discrètement quand il plaira à Mlîe Pimprenette de vous oublier... ou de vous tromper. Le monde, qui n'a rien à vous demander du reste, et votre confortable, dont vous avez quelque souci, s'accommoderont également de cette retraite... « sentimentale » comme dirait un de nos rJlus adorables écrivains. Restez, ne cohabitez pas. Soyez le confident régulier et indispen-
sable... jusqu'au jour (car ce jour-là viendra) où s'envolera votre désir.
— Ce jour-là, je n'aurai plus qu'à mourir.
— Vous n'aurez plus qu'à vivre tranquillement de votre rente viagère, vous réintégrerez votre Villa des Monts sans regrets ni remords, et vous ne vous rappellerez MUo Pimprenette que pour vous étonner de l'avoir jugée nécessaire à votre existence.
— Allons, conclut Evariste-Anselme, ravi de s'entendre conseiller ce qu'il mourait d'envie de faire, je vois bien qu'il faut me résigner à cette existence de provisoire et de compromis.
— La vie n'est pas faite d'autre chose. Et l'on n'en jouit jamais plus complètement que quand on est bien sûr que ça ne durera pas ; ainsi, mon très cher frère, la vanité de nos plaisirs doit nous inciter à les goûter davantage. C'est la grâce que je vous souhaite, au nom du pair, et du fixe, et du sain esprit.
— Enfants, on se trotte, interrompit Pimprenette qui parut-pompeusement parée, ses épaules blondes et sa gorge nacrée émergeant d'un fourreau d*3 Chantilly sans épaulettes qui inspirait l'envie de mettre la dernière main, « une bonne main d'homme, » au creux d'un corsage uniquement retenu, semblait-il, par les pointes des seins de sa propriétaire.
— Je n'ai jamais mieux compris, mon cher Tardot, les secrètes correspondances qui unissent le décolleté et le retroussé. Cette robe de Pimpin, hélas ! longue, m'apparaît comme un temple où de vivants piliers...
— Ça veut dire que ma toilette me va ?
— Et à moi donc ! Quant à votre Evariste, son attitude me dispense...
Effectivement, M. Tardot, en proie à une silencieuse extase, appuyait son front brûlant sur les épaules nues de Pimprenette.
— Mon Dieu, que tu as la tête chaude, Tata ! J'espère que ça prouve au moins que tu as réfléchi !
— Oui, Pimpin, dit le gros homme, fermement. Il veut bien se résigner à son bonheur et continuer à faire le vôtre.
— Oh ! mon vieux Maugis, c'est encore à vous que je dois ça !
Laissant là son amant, Pimprenette se rua sur le plastron du critique et lui mit toute sa demipeau sous les moustaches.
— Eh bien, et moi ! soupira l'insatiable Evariste-Anselme.
— ■ Oh ! toi, tu as tout le temps, à présent que tu ne me plaques plus.
Et tout de même, elle vint lui tendre ses lèvres, qu'il baisa en se retenant de pleurer.
Cependant, Maugis, qui suivait son idée, s'exprima en termes choisis :
— Je ne sais comment vous dire, Pimpin, que vous n'avez jamais été plus jolie, mais on a plaisir à le répéter chaque fois que l'on voit votre beauté, et qu'on en voit davantage. Il y a là de quoi affoler ce pauvre prince Mihaïl dont j'ai reçu tantôt la visite et à qui je me serais fait un remords de ne pas dire où je vous emmenais dîner...
— Le prince est à Paris ? s'écria M. Tardot d'un ton où se mêlaient l'étonnement, la crainte et le plus légitime pressentiment.
Pimpin qui savait, depuis quarante-huit heures, que l'amoureux Slave avait dû arriver le matin même, s'efforça de montrer une égale stupéfaction.
— Il devrait être ici depuis un mois, cher ami, mais le règlement de ses affaires de ménage lui a pris beaucoup plus de temps qu'il n'y comptait. Les gens malheureux ont des histoires, et les siennes ont traîné en longueur. Enfin, le voilà divorcé le plus religieusement du monde, et décidé à ne reculer devant rien pour oublier le temps de sa désunion. A peine installé au Ritz, il m'a fait l'honneur de me venir demander quelques conseils sur la vie de garçon qu'il compte mener ici. Je serai donc son guide, dans la ville splendide, interprète pour têtes couronnées ; il paraît
que je compète en vie parisienne ; Fouquier va en crever de jalousie.
— Le prince vous a parlé de nous ? interrogea timidement Evariste-Anselme.
— 11 a gardé de vous le plus cordial souvenir et n'aspire qu'à repiquer.
— Et moi ? interrogea Pimpin, avec un sourire fleuri d'impudence. Il n'a rien dit pour moi ?
— Il m'a demandé de vos nouvelles pendant trois quarts d'heure, avec une sollicitude que je n'ose encore qualifier d'éclairée. Je ne lui ai point caché que nous allions prendre quelque nourriture, ce soir, chez Paillard et il s'est trouvé qu'il y dîne justement, à une table qui ne sera séparée de la nôtre que par le respect qu'on doit au malheur.
— Ça ne vous ferait rien de dîner ailleurs ? insinua M. Tardot.
— Mon Dieu, c'est que je ne voudrais pas avoir l'air de poser un lapin à ce noble étranger qui se fait une joie de vous revoir. D'ailleurs, j'ai retenu notre table.
— Ah ! et puis zut ! s'écria brusquement Mlle de Folligny en poussant Evariste-Anselme vers l'antichambre... Tu ne vas pas commencer à faire des manières ?
Comme il ne répondait rien, elle ajouta, plus doucement :
UN PETIT VIEUX BIliN PROPRE 213
— Et puis, tu sais, mon pauvre Tata, un peu plus tôt, un peu plus tard !...
— Déjà, murmura-t-il en jetant à Maugis un regard navré.
Et il lui sembla qu'un précipice s'entr'ouvrait sous ses pas.