CHAPITRE Vil
La descente d'Evariste-Anselme
... Il s'y laissa glisser doucement.
Trois jours après le départ de Maugis pour Londres, il signifia à Pimpin sa ferme intention de louer un petit appartement à proximité de la rue Washington.
— Si tu crois que tu me gênes, vieux satyre ! lui répondit Mlle de Folligny. Avant de déménager, attends au moins d'avoir vendu ta villa.
M. Tardot resta.
Il perdit bien vite l'habitude de questionner Pimprenette.
Elle lui avait annoncé qu'on commençait déjà à répéter la Gamine aux Folies Problématiques, où sa présence était nécessaire chaque jour, plusieurs heures par jour. Il n'osa lui offrir de l'y accompagner.
Il fuyait maintenant les occasions de se montrer avec elle. Son nouveau rôle, mal défini, le gênait et lui pesait... Le dédit de Pimprenette une fois payé, il leur avait fallu réduire les dépenses et mener un train plus modeste. Sans cloute, MIle de Folligny sut mettre à profit ses démêlés avec Nathanaël pour semer la plupart de ses copains de YImpéria ; sans doute, l'on cessa de tenir table ouverte et d'offrir l'hospitalité à tout venant, mais le bruit courut bientôt dans le monde music-hall, où l'on cause encore plus qu'on ne chante, que le papa Tardot avait du plomb dans l'aile et que « ça se décollait ».
Il fallut se résoudre à vendre l'automobile et à congédier le fidèle Bernard. M. Tardot, qui s'était inquiété au penser d'une explication pénible avec le « chauffeur modèle », fut surpris de le trouver résigné, quelque peu goguenard même, comme si ce congé ne lui eût pas paru définitif. Bernard remercia fort honnêtement Monsieur de toutes ses bontés et ajouta :
— Je regretterai bien Monsieur, mais j'ai comme une idée qu'on se retrouvera bientôt et sur une machine autrement sérieuse.
— Le pauvre garçon, pensa M. Tardot, se figure peut-être que j'attends un héritage !
De toute la domesticité, il ne resta bientôt qu'une cuisinière et l'indispensable Hortense.
Cette camérisle pas banale, mise au courant, dès la première alarme,, par Pimprenette, déclara tout de suite qu'elle ne la lâcherait pour rien au monde, qu'elle savait ce que celait que la mouise, qu'elle en avait vu de plus dures, et qu'on attendrait des jours meilleurs.
Consultée « en copine », elle ajouta, hostile à toute inélégante rupture, que le lâchage de Tata, incapable de raquer désormais, lui eût paru plus qu'une dégoùlation, une muflerie, — car le vice, tout comme ia vertu, peut avoir sa morale, et qui n'est pas à !a portée de tout le monde : aussi bien l'intérêt le mieux entendu se mêlait-il peut-être à cette noble joie du sacrifice, et Hortense en savait plus qu'Evariste-Anselme sur l'emploi que M1Ie de Folligny faisait de ses après-midi.
M. Tardot, du reste, ne l'ignora pas longtemps.
Par une de ces chaudes soirées d'automne que réserve aux Parisiens le récent bouleversement des saisons, il rencontra, avenue des Champs- Elysées, Pierre Veber, qui lui demanda si MIle de Folligny n'était pas furieuse.
— Furieuse ? De quoi donc ?
— Eh ! parbleu, de ce retard qui doit l'exaspérer autant que moi. Mais qui pouvait prévoir que la Jarretelle durerait seulement une quinzaine ?
— Quelle jarretelle ? demanda M. Tardot, un peu dérouté par la rapidité chuchoteuse du débit de Veber.
— Mais le vaudeville de ce crétin de Rozot- Pansan... Au fait, c'est vrai, la première a eu lieu pendant que vous filiez le parfait amour à Biarritz, où André de Fouquière et Labrouche présentaient Pimprenette à tout ce que le 49e compte d'officiers chic.
— Excusez-moi...
— Oh ! je ne vous en veux pas ! Comme je vous le disais, tout le mois dernier, la Jarretelle n'a marché qu'à moitié. Mais depuis le commencement d'octobre, figurez-vous que cette ordure fait deux mille cinq tous les soirs et six mille le dimanche î De sorte qu'en voilà pour jusqu'aux premiers jours de février, au moins. Notre pauvre Gamine ne verra la douce lumière de la rampe que d'ici trois mois ! Et ça nous coupe les fêtes du jour de l'an, les meilleures recettes de l'année. Heureusement que nous aurons Pâques pour nous consoler. C'est égal... Pimprenette aurait le droit de se rebiffer !
— Ma foi, répondit M. Tardot en réprimant son trouble, elle ne m'a rien dit de tout cela.
— 'Nous avez sans doute mieux à faire, suggéra l'auteur de : Vous n'avez rien à déclarer?
Evariste-Anselme eut encore la force d'esquisser un sourire égrillard, en répondant :
— Supposez donc, si vous y tenez, que Pimpin en veut et ne vous en veut pas !
— Parfait, je repasserai le mot à Paul Brulat. qui en manque toujours... Ce brave monsieur Tardot, toujours le même ! Semper idem et bis in idem, n'est-ce pas ?
— Mon Dieu, le plus que je peux, répondit à tout hasard l'interpellé, pour qui tout ce qui n'était pas français demeurait étranger.
— D'ailleurs, comme nous ne commencerons pas à répéter la Gamine avant les premiers jours de janvier, si Pimprenette trouve l'occasion de faire un mois ou deux, d'ici là, qu'elle ne s'en prive pas. Le rôle est si bien fait pour elle qu'elle entrera dedans du premier coup. J'ajoute que, puisqu'elle sera en mollets pendant deux actes...
— ... Je serai, moi, pendant quatre cents soirées consécutives en ébullition.
— Ebullition?... Voilà ce que j'appelle un euphémisme heureux ! Décidément, ajouta Veber, moitié-figue, moitié-raisin, vous et cette enfantià, vous étiez faits pour vous comprendre.
— Nous ne faisons même que cela ! répondit l'ami de Pimprenette d'un petit ton suffisant qui dissimulait son envie de grincer des dents.
— Et moi qui vous retiens là quand tant de
chers devoirs vous réclament!... Allons, je me sauve, conformément au principe de l'Aigle de Meaux.
— Bossuet ?
— Lui-même. Il a écrit quelque part qu'il ne faut penser qu'à « se sauver ».
Et, preste, le critique du New-York Herald disparut entre quatorze automobiles.
M. Tardot se rendit ce juste témoignage que, maître de soi-même, il m'avait rien laissé voir de ses transes, cependant que Pierre Veber songeait, en se faufilant parmi les voitures :
— Pauvre vieux type, il joue son rôle comme un père noble !... 11 a vraiment l'air de ne se douter de rien. C'est égal, j'ai bien fait d'appuyer sur ma gaffe ; dans ces cas-là, on ne s'en tire qu'en insistant grossièrement. Ma parole, il aurait ignoré chez quelle Altesse Pimpin va répéter son rôle, qu'il n'aurait pas fait une autre tête !
De même que l'ami de province, un malheur n'arrive jamais seul ; Evariste-Anselme ne manqua point de croiser, quelques instants après, une magnifique auto dont le chauffeur n'était autre que le fidèle Bernard. M. Tardot allait lui adresser un petit salut amical, mais il se rejeta vivement en arrière ; dans le fond de la voiture, il venait de reconnaître Pimprenette qui s'appuyait tendre-
ment contre l'épaule du prince Mihaïl de Wahrlasch.
— Ils ne m'ont pas vu, se dit-il.
En même temps, Mihaïl, enlaçant plus tendrement sa compagne, lui murmurait à l'oreille :
— Eh bien ! mon cher petit canard, nous venons de l'échapper belle !
— Bah ! je le lui dirais qu'il ne le croirait pas !
... En rentrant ce soir-là pour dîner rue Washington avec un petit retard d'une heure et demie, MHe de Folligny trouva le pauvre Tata qui pleurait dans son assiette, montrant bien par là qu'il n'y était pas. Ce silencieux chagrin émut la petite acteuse, car son vieil ami ne lui avait jamais tant plu que depuis qu'elle n'était plus obligée de le trouver aimable.
Elle entra dans un frou-frou de poule ébouriffée, secouant les longues amazones d'un chapeau scandaleux, les queues de la zibeline d'été enroulée à son cou, et s'abattit sur Evariste-Anselme comme un pigeon sur une gouttière ; elle lui tira sa chaise, les cheveux, la moustache, s'asseyant sur ses genoux.
— Ben quoi donc, mon vieux satyre ? On croyait sa gosse écrabouillée par un autobus?... ou si c'est que le gigot tourne à la semelle Michelin ?
Il secoua négativement la tête et détourna ses lèvres du bec rose qu'on lui tendait.
— Le ferai plus, reprit-elle faussement contrite, mais que veux-tu, Tata, c'est tout de même pas ma faute si on répète jusqu'à sept heures dans cette sacrée boîte !
Du coup, Evariste-Anselme prit la jolie menteuse par la taille et, la remettant debout :
— Assez ! Toutes vos cajoleries sont inutiles et je vous en fais grâce... Je sais tout !
— Ben ! si tu sais tout, ne le dis pas, je suis déjà assez en retard.
M. Tardot s'était levé, frémissant, les poings serrés :
— Tiens ! tu mériterais...
Déjà prête, contente, après tout, de s'en tirer à si bon compte, elle répondit d'un ton de soumission perverse :
— Alors, flanque-le-moi tout de suite... et n'en parlons plus !
Mais il se rassit et, affectant le calme qui convient aux heures de crise, il prononça lentement :
— Ma chère petite, le temps est passé de ces enfantillages.
— Tant pis, je le regrette un peu, mais t'étouffe pas, cause ! Que sais-tu, enfin?... que j'ai remarché avec Lvdio ?
L'aveu de cette autre trahison détourna le cours des fureurs d'Evariste-Anselme ; devant ce malheur qui passait son espérance, une sorte d'auto-commisération gouailleuse l'envahit, qu'il traduisit par un ricanement sardonique.
— Ah ! tu vois bien, tu ris ! C'est le parti que tu avais pris la première fois, et c'est le meilleur... Moi, tu sais, je ne t'en avais rien dit parce qu'après tout ce qui s'est passé, je me croyais sûre que tu t'en fichais pas mal. Mais si ça te fait du chagrin, faut pas te gêner pour me le dire : je n'y tiens pas tant que ça, à Lydio. Il m'amuse, mais quant à me porter à la peau ! non, vrai, je te gobe cent fois plus.
Et elle revint les bras ouverts vers Evariste- Anselme.
— Non, je vous en prie, asseyez-vous et écoutez-moi !
— Et le gigot ? fit Pimpin. d'un ton plaintif. Elle espérait une gifle, qui, telle la grondante
intervention du tonnerre de Rheingold, détendant l'atmosphère, lui eût permis de pleurer à propos. Rien ne vint. Elle prit le parti de s'asseoir à table, ôta son chapeau, ses gants, sa jaquette qu'elle lança sur une chaise et, le menton posé sur ses mains renversées, affecta la plus respectueuse attention.
— Ah ! çà, j'peux t'y vous servir, à la fin ?
demanda la cuisinière par la porte entr'ouverte, et d'un ton qui laissait voir combien le sens de la hiérarchie diminuait chez elle, depuis que l'anse du panier dansait avec moins d'entrain.
— C'est vrai, je crève de faim, constata Pimprenette qui regrettait d'avoir refusé l'invitation à dîner de Mihaïl.
— Eh bien, servez le potage, cria M. Tardot, et fichez-nous la paix !
La cuisinière apporta la purée croûtons et se retira en grommelant.
D'un air ulcéré, il servit l'infidèle et repoussa la soupière.
— Tu ne manges pas, Tata ?
— Je n'ai pas faim.
... Mais il ne put tenir rigueur au gigot qui, contre toute espérance, se trouva rouge et tendre à point. Tout le dîner se passa en phrases banales... *
Comme ils se levaient de table, Pimprenette proposa :
— On ne va pas faire un tour ?
Sans daigner répondre, Tardot l'entraîna dans leur chambre, dont il ferma la porte. Pour se mettre à l'aise autant que pour donner à la discussion le tour qu'elle souhaitait, Mlle de Folligny commença tranquillement à se dévêtir ; sans même la regarder, il déboutonna son gilet, lâcha
ses bretelles, s'effondra dans une bergère (tel un roi de conte de fées) et, les pouces retournés sous ses aisselles, se mit à siffloter en regardant le plafond.
Pimpin disparut dans le cabinet de toilette, y prolongea son absence, reparut enfin en chemise de nuit, ses petits pieds nus dans des babouches de maroquin bleu sombre, et les cheveux relevés en chignon serré au sommet de la tête, sans frisure et sans « chichis », toute changée par cette coiffure tendue de japonaise qui, découvrant sa nuque et ses oreilles menues, lui donnait un air nu et mouillé de baigneuse.
— Et maintenant, pensa-t-elle, ça va aller tout seul !
Elle tourna quelque temps dans la chambre, puis passant derrière Evariste-Anselme, lui jeta ses bras frais autour du cou en murmurant :
— Toujours fâché ?
Il s*arracha violemment à son étreinte, se leva et, redevenu furieux, cria :
— Assez !
Elle feignit d'avoir peur et courut se jeter sur le lit où elle s'enfouit entre les draps.
— Et maintenant, causons, ma petite. Voilà deux heures que vous esquivez une explication...
— Moi ? Ah ! ça, par exemple, c'est trop fort !
— Pimprenette, je sais où vous passez vos
ÙX PETIT VIEUX BIEX PROPRE
après-midi ! Je sais qu'on ne répétera pas avant le mois de janvier aux Folies Problématiques ! Je sais...
— Je ne vois pas quel rapport...
— Je sais enfin que vous êtes la maîtresse du prince Mihaïl !
— Bien sûr ! Tu ne t'en doutais pas? Mais de quoi pensais-tu donc que nous vivions ici depuis trois semaines ? Mon dédit payé, il nous restait quelques malheureux fafiols que je devais à Hortense pour la maison. Et il a fallu donner le denier à Dieu à tous les larbins, et payer le terme dont je ne t'avais rien dit pour ne pas t'embêter... puisque enfin tu es chez moi maintenant.
Sa colère brisée, M. Tardot ne ressentait plus qu'une honte douloureuse. Aux premiers mots de Pimprenette il avait retenu un cri, et s'était laissé tomber à genoux près du lit où il roulait sa tête en sanglotant.
— Mon pauvre vieux, moi je me figurais que tu te rendais compte...
Au fond d'elle-même, elle commençait à croire Tata plus roublard qu'elle ne l'avait supposé et elle en concevait pour lui un secret redoublement
d'estime.
— Ah ! finir ainsi ! balbutiait Evariste-Anselme. Toute une vie de probité...
— Ça y est, pensa-t-elle, ce qu'il la connaît ! Et lui tirant joyeusement les cheveux :
■ — Voyons, Tata, ne nous bassine plus avec ton passé d'honneur ! C'est réglé tout ça... Tu en as parlé avec Maugis. Puisque tu n'as plus de quoi te payer ces histoires et que tu gardes ta gosse, qu'est-ce qu'il te faut de plus ?
— Je croyais que tu avais mis quelque argent de côté... Toutes nos dépenses, depuis que c'est fini, je les considérais comme une avance que je t'aurais remboursée sur le paiement de la villa ; il ne restait donc pas quelques petites économies ?
Pimprenette, bien convaincue dès lors que son vieux Tata se payait sa tête, éclata de rire franchement :
— Ah ! non, tout de même, faut pas me la faire!... Moi? Des économies ? Dis-toi bien que sans le prince, on logerait en garni et on dînerait au Duval, si ce n'est pas au Chartier... Voistu, notre bêtise a été de ne jamais faire de dettes... Sans ça, nous avions du crédit et nous durions un an de plus !... Ah ! Mihaïl est arrivé à temps !
— ■ Il doit avoir une jolie idée de moi, ton prince !
— Toi? Il t'adore, je lui ai tout dit... Il comprend tout. Il te plaint beaucoup !
H. Tardot eut un amer sourire. De fait, jamais il n'avait encore autant souffert.
— Et il n'est pas jaloux ?
— Je te répète qu'il est comme toi ! Pourvu qu'il m'ait, il se fiche du reste.
— Il t'adore ?
— Ah ! ça, tu peux le dire... Mais c'est pas la peine de rouler tes yeux en boules de loto !... Il m'adore. Un point c'est tout. Ça ne veut pas dire que je le lui rends. Va, si je te trompe, ça n'est pas pour mon plaisir...
— Mais il est beau, mais il est jeune ! s'écria M. Tardot avec un accent à la Ruy Gomez.
— Tout ce que tu voudras, ça ne l'empêche pas d'être embêtant. Imagine-toi qu'il a gardé une espèce de béguin pour cette reine de là-bas qu'il a eue avant son mariage, et qui me ressemble, et qu'il s'est chipé pour elle à cause de ses mollets... C'est même pour ça qu'il s'est monté le bourrichon quand il m'a vue en gosseline, le soir de mes débuts à l'Impéria... Alors, tu comprends, quand il est avec moi, il me raconte des tas de choses comme s'il parlait à sa princesse... Maritza, qu'elle s'appelle ! Il me parle en russe, il m'engueule en morénien (la langue du patelin où elle est reine), et puis il se met à chialer comme un gosse et il me demande pardon...
■ — En français ? interrogea M. Tardot, les yeux déjà brillants.
— Tu parles ! Mais ça n'est pas si rigolo que tu t'imagines. Et quand il lui passe par la tête de « reconstituer le flagrant délit » de sa femme, comme il dit !... Ah ! là, là, quelle corvée ! Figure-toi qu'il faut que j'amène une copine... J'ai eu un mal de chien à en trouver une, parce qu'elle trinque salement à la fin de l'histoire ! Il la rosse, comme il a rossé l'amie de sa femme. Faut voir ça ; on ne sait pas si on doit en rire ou en pleurer !
— Et toi, mon pauvre petit loup ?
— Oh ! moi, il ne me bat pas : je ne suis pas là pour ça. Mais l'autre, qu'est-ce qu'elle prend ! Comme je te disais tout à l'heure, j'ai pas épargné ma peine pour dégoter une typcsse qui consente à se laisser faire. Enfin j'ai fini par décider la femme à Loriot, tu sais, Raphaëlle Guidon, qui est toujours prête à tout quand ça peut rapporter au ménage... Elle est déjà venue trois fois... La deuxième elle avait tout le corps truffé de bleus... Mais qu'est-ce qu'elle ne ferait pas pour vingt-cinq louis, cette chameau-là ! D'ailleurs, paraît que ça excite son Loriot. Ben. mais, dis donc, vieux Satyre, tu ne t'embêtes pas!
Et Pimprenette, enfonçant sa tête dans l'oreiller, murmura gentiment :
— Moi non plus !
Ainsi Evariste-Anselme prit son bien en patience. Toutes les explications qu'il tenta d'obtenir de Pimpin aboutirent au même dénouement, qui lui faisait oublier le reste.
Pour ne rien devoir à Pimprenette, il avait emprunté à M. Lecougirot, qui ne s'était point laissé faire sans garanties, vingt mille francs sur le prix qu'on lui donnerait de la Villa des Monts, et cette vente commençait à l'inquiéter ; l'innocent propriétaire s'était d'abord imaginé que, dès les affiches posées, les acquéreurs se présenteraient en foule. Mais un mois déjà s'était écoulé depuis la mise en vente et les lettres fréquentes de Castarel lui effeuillaient peu à peu ses illusions.
Confident fier de son rôle, le commandant mêlait aux reproches les plus sinistres prédictions. Heureux d'avoir enfin l'occasion de réprimander à son tour « le vieil ami Tardot », il remplissait qualre pages de considérations à la façon de Sénèque sur les passions tardives, le ridicule de faire le jeune homme et la question, toujours pendante, de savoir à combien l'amour revient aux vieillards. Il se livrait à toutes les variations coutumières sur les lieux communs qu'on n'épargne jamais aux malheureux : « Je vous l'avais bien prédit... Si vous m'aviez écouté », etc.. Huant à la Villa des Monts, il ne croyait pas de-
voir cacher qu'on n'en tirerait pas trente mille francs, si même cette « bicoque » se vendait jamais, clans l'état où elle se trouvait, si délabrée que les réparations coûteraient à l'acheteur cinq ou six billets de mille, au bas mot. Le jardin n'était plus qu'un bourbier. Néanmoins, Castarel, qui ne reculait devant rien pour rendre service, avait su dénicher un ancien employé du Casino de Monte-Carlo, nanti d'une malhonnête aisance et qui consentirait à prendre la villa « telle quelle » pour vingt-cinq mille francs comptant. Ahuri par la correspondance grincheuse du commandant et pressé de rembourser au plus tôt son agent de change, M. Tardot allait céder la Villa des Monts à l'ex-croupier désireux de s'adonner au jardinage (sans doute pour ne pas oublier le maniement du râteau), quand il reçut de Besançon, cette autre lettre, qui faillit le raccommoder avec la divine Providence :
Mon cher Maître,
Nous espérons que Monsieur ne nous a pas oubliés, ma femme et moi, malgré les circonstances qui nous ont forcés à le quitter l'année dernière. Le souvenir de vos hontes est resté gravé dans notre cœur et nous parlons bien souvent de Monsieur et des jours heureux que nous. avons passés dans sa maison avant l'arrivée de la personne qui nous a séparés, si malheureusement. Enfin, quand j'étais à Alger, le mari de Thérésine, la fille de l'épiciére de la Cautère, un type comme il n'y eu a pas
deux, répétait souvent « les femmes, c'est pareil les koukras blanches que chaque bogue y se porte dessur sa tête; c'est le pilote d'euss qui s'y mange peu à peu sa cervelle ». Bien entendu, ce que j'en dis ce n'est pas pour faire une comparaison avec Mademoiselle. Enfin, passons.
Deux mois après le départ de Monsieur, nous avons loué une petite hôtellerie sur la route de Beure, au dessus du Doubs. Nous l'avons baptisée A la renommée des Gaudes, Monsieur n'a pas oublié comme ma femme les fait bien! Vu que l'endroit est joli, nos affaires ont marché tout de suite et il n'y a pas à contester que Cléonice sait bien prendre les clients, et réussir la canquoillotte, et la potée, et tout.
En février, nous avons pu acheter la maison et les terrains d'autour, et voilà qu'aujourd'hui une grande Société suisse-allemande nous offre de tout racheter pour y construire une belle hôtel, histoire de l'aire la concurrence à celle des Bains salins. Ils veulent établir un Palace avec des jeux et l'électricité.
11 ne fallait pas manquer une pareille occasion ; nous avons fini par conclure ces jours-ci à 260,000 francs; je crois qu'on aurait pu obtenir davantage, tellement ces gens-là tenaient au terrain, à la position et à la vue, mais enfin voilà de quoi nous retirer tranquilles et j'en suis bien aise, vu que les fourneaux commençaient à fatiguer Cléonice et que j'arrive moi-même à l'âge où l'on pense à se reposer. Et, bien entendu, nous resterons à Besançon, où nous connaissons tout le monde et où la vie coûte bien moins cher qu'à Paris... Monsieur doit en savoir quelque chose, à ce qu'on raconte par ici. Mais le frère de Chicanelle, ce Cagayous dont je parlais tout à l'heure et que je fréquentais à Bablouette, il répétait souvent « quand un homme il a rentré une femme dedans son cœur, y vient la même chose le petit oiseau sauvage qu'il a perdu sa mère ».
Moi, j'ai commencé à rouler tout jeune, ça m'a donné l'envie de dételer de bonne heure... Donc, comme pour rien au monde ma femme ne voudrait me voir dans ce dangereux Paris, ni à Marseille, ni dans aucune grande ville, et comme nous passions avant-hier devant les Monts, nous avons vu sur la grille l'éeriteau comme quoi la villa de Monsieur est à vendre. Ça nous a porté un coup, parce que ça nous rappelait bien des choses! Et nous nous sommes dit comme ça, moi et Cléonice, que si Monsieur voulait bien nous vendre à nous plutôt qu'à des gens qu'il ne connaît même pas, nous serions bien contents de nous retrouver propriétaires où nous étions voilà deux ans au service de Monsieur. Rien n'a bougé de place, le jardin est bien entre tenu, tout est comme au jour du départ de Monsieur.
Enfin bref, la villa nous plairait tant que nous en offrons cinquante mille francs. Je crois pouvoir dire que Monsieur ne trouvera pas mieux, d'autant plus que, comme nous toucherons dans trois jours le prix convenu avec la Société suisse-allemande, nous serions en mesure de payer comptant.
Et je n'ai pas besoin de dire à Monsieur que, s'il lui prenait des fois l'idée de revenir faire un tour en Franche-Comté, il se retrouverait chez lui et nous serions bien heureux de le recevoir et de le garder le plus longtemps possible : car nous n'en avons jamais voulu à Monsieur de nous avoir donné notre congé. Nous savons bien qu'à ce moment-là, Monsieur n'avait pas sa tète à lui et ce n'est pas une raison pour oublier que c'est lui qui m'a tiré de la misère, qui m'a permis de faire venir Cléonice avec moi et qui a commencé notre petite fortune.
Nous attendons avec respect la réponse de Monsieur. Aussitôt l'affaire entendue, nous déposerons la somme chez M" Ricklin, vu qu'il est aussi sûr que la Banque de Fiance.
Ma femme se rappelle bien au souvenir de Monsieur. Elle serait bien contente de lui faire encore une croûte aux morilles de sa fa<;on, quand il repassera par ici. Tant qu'à moi, mon cher maître, je n'ai jamais cessé d'être votre fidèle et dévoué serviteur et ami,
Baptistin Ladescasse.
— Les braves gens ! s'écria M. Tardot, tout ému.
Et il relut la lettre à MIIe de Folligny, qui, ce jour-là, la tête entre ses mains, les deux pouces clans les oreilles, piochait son rôle de la Gamine.
Elle ne montra point pour le désintéressement des Ladescasse le même enthousiasme que Tata.
— Dis donc, j'espère que tu ne vas pas vendre la villa à ces sales larbins ?
— Pimpin ! Comment peux-tu dire des choses pareilles ?
— Des fourneaux qui ne parlent de moi dans leur lettre que pour me débiner !... Mais tu ne vois donc pas que, s'ils veulent acheter la boîte, c'est pour faire de l'épate là où ils ont vidé des pots de chambre !
— Quel que soit le mobile qui les fait agir, répondit M. Tardot avec dignité, je ne considère qu'une chose : c'est que Ladescasse m'offre des Monts le double de la somme que proposait l'ami du commandant.
— Encore un joli coco, ce Castarei ! Ah ! mon
vieux Tata, c'est pas pour dire, mais tu en avais, de jolies relations, avant de me connaître !
— Evidemment, je ne fréquentais pas . des princes, riposta Evariste-Anselme, pincé.
— T*en as du venin !... Avec ça que, sans Mihaïl, nous pourrions nous en tirer dans ce moment-ci...
Mais, voyant un pli douloureux se creuser au front de M. Tardot :
— Ça n'est pas pour te reprocher rien, que je te dis ça, mon pauvre Tata !... Tu me donnes mille francs par mois qui te coûtent bigrement cher, et les vingt mille balles de Lecougirot ne feront pas long feu.
— C'est justement pour cela qu'il me faut accepter comme une aubaine inespérée ces cinquante mille francs qui me tombent du ciel ! Je pourrai rembourser mon agent de change, te payer une pension honnête pendant un an ou deux et garder encore une bouchée de pain pour le jour où tu en auras assez de moi.
— Mais ta rente viagère, Tata ?
— Le prix de la villa m'aurait permis de m'en constituer une qui m'eût suffi pour vivre, si je t'avais quittée, ma chérie. Mais, comme je ne le puis pas. je préfère, une fois ma dette éteinte, vivre auprès de toi jusqu'à la dernière extrémité.
— Pauvre vieux Tata ! fit Pimprenette, vaguement apitoyée.
— Mais je ne voudrais pas t'attrister... ne fatigue pas ta jolie petite tête avec tous ces calculs.
— Tata ! Il me vient une idée, oh ! mais une idée épatante... Tellement que je me demande comment elle ne m'est pas déjà venue !
— Quelle idée, ma chérie ? demanda M. Tardot, intrigué mais méfiant.
— Oh ! ne me demande rien, tu m'embrouillerais le ciboulot en voulant me mettre des bâtons dans les roues ! Laisse-moi y réfléchir jusqu'à demain... Je t'expliquerai.
— Ne fais rien, surtout, sans me consulter !
— Tu seras le premier consulté, puisque tout dépendra de toi.
— ■ Je ne vois pas...
— Tu ne peux pas voir, mais tu ne t'en repentiras pas !
M. Tardot dut renoncer à en savoir davantage. De guerre lasse, il répondit à Baptistin qu'il acceptait ses conditions et le remerciait de ses bons souvenirs.
Tandis qu'il écrivait, Pimprenette l'observait du coin de l'œil et une ombre de sourire retroussait les coins de sa bouche mobile, une bouche d'enfant, ronde et grave au repos, dont la lèvre
•236 UN PETIT VIEUX BIEX PROPUE
supérieure, un peu courte, se tendait en petit bec avide de baisers et de bavardages.
La lettre finie, M. Tardot appela Hortense et la lui remit en disant :
— Vous me rendriez grand service si vous pouviez la jeter tout de suite à la poste ; il faut qu'elle parte avec le courrier de sept heures. Au besoin, vous la mettrez à la boîte des levées supplémentaires.
La camériste était déjà sur le palier quand Pimprenette, qui venait de griffonner à la hâte quelques lignes, s'écria :
— Ah ! et ma carte postale pour notre vieux Maugis, que j'oubliais !
Et avant que M. Tardot, empressé et serviable, eût songé à la prévenir, elle se leva, traversa le salon en bondissant, rattrapa Hortense et lui chuchota rapidement :
— Fais semblant d'y aller, mais garde la lettre de Tata jusqu'à demain soir, et reste au moins dix minutes dehors, pour qu'il n'évente pas la mèche !
— As pas peur, je passerai dire bonjour au garçon de la pâtisserie.
— Tu ne seras jamais rentrée pour dîner, fit Pimpin en riant.
Le lendemain, MUe de Folligny, qui n'invoquait même plus le prétexte des répétitions, ayant tran-
quillement déclaré que le prince l'avait invitée, M. ïardot déjeuna seul, et copieusement, en homme dont les malheurs n'avaient point abattu l'appétit.
Il commençait à déplier le Malin, lorsque la sonnerie électrique retentit.
— Quelque cabot qui vient voir Pimpin, pensat-il.
Mais déjà la cuisinière entrait, effarée :
— Monsieur, c'est un prince... Je l'ai mis dans le salon !
D'un réflexe ahuri, M. Tardot lança en l'air la prose de M. Harduin :
— Un prince ! quel prince ?
— Dame, il m'a dit son nom. Mais je ne suis pas tant seulement capable de m'en rappeler.
Et la rougeaude maritorne ajouta, bonnement :
— Mais je crois tout de même bien que ça pourrait des fois être celui à Madame...
Le temps de « rectifier la tenue », et il entrait au salon où le prince Mihaïl, debout près du guéridon, feuilletait, d'une dextre dégantée, l'album de photos sur lequel Pimprenette apparaissait sous deux cent quatorze aspects, depuis les gauches noirceurs dés ferrotypies foraines jusqu'aux exaspérantes fadeurs minaudières perpétrées par Reutlinger, ce Bouguereau du gélatinobromure.
L'abord cordial et bon garçon de son coadjuteur
dissipa les inquiétudes de M. Tardot ; laissant l'album entrouvert en éventail, le prince s'avança les mains tendues :
— Cher monsieur, que je suis "lune heureux de vous voir !
— Croyez bien, Monseigneur...
— Voulez-vous bien ne pas m'appeler « Monseigneur » ! Je tiens beaucoup, véritablement, à ce que yous me traitiez en camarade.
M. Tardot s'inclina, très flatté au fond, s'avouant à part soi qu'il avait tout de même fait du chemin depuis la rue du Sentier. D'une main respectueuse, il désigna un fauteuil où son visiteur s'assit, tout de suite à l'aise, « comme chez lui » pensa mélancoliquement Evariste-Anselme, en équilibrant sur "le rebord du canapé unç fesse déférente.
Sans hâte, le prince posa son huit reflets sur le coin de la cheminée, retira son gant gauche, le roula en boule avec l'autre et d'un geste gamin les lança tous deux au fond de son chapeau.
Trop intimidé pour lui demander l'objet de sa visite, l'ex-négociant attendait, les mains sur ses genoux, respectueusement attentif.
— Mon cher monsieur Tardot, commença Mihaïl. je déplore de ne pas vous voir plus souvent.
Evariste-Anselme se retint de répondre : « Il
UN PETIT VIEUX BIEN PROPRE 2b9
ne tient qu'à vous », mais l'ambiguïté de sa situation lui conseillait le silence.
— En revanche, continua le prince, j'entends beaucoup parler de vous. Notre amie Pimprenette vous porte une telle affection...
— II ne faut pas lui en vouloir, risqua M. Tardot avec un rien de malice peureuse.
Mihaïl comprit, et sourit gaiement :
— Bien au contraire ! Je lui en sais gré, et je suis touché, vraiment, de son bon cœur et de sa délicatesse. Elle vous aime bien plus que moi... Oh ! ne protestez pas... cela est trop naturel. Elle vous doit tout, je le sais et ce n'est pas moi, croyez-le, qui tenterai jamais de le lui faire oublier... Vous le voyez, je n'éprouve aucun embarras à préciser une situation qui n'a rien de ridicule, ni d'odieux pour deux gentlemen.
— Je crois qu'elle nous aime sincèrement tous deux, dit Evariste-Anselme qui commençait à se sentir d'aplomb ; il n'y a pas là de quoi nous haïr l'un l'autre !
— Voilà une galante parole, et telle que je l'attendais de vous : entre nous deux, il faut oue Mlle de Folligny soit heureuse ! Elle a, grâce à vous, le plus bel avenir dramatique. Vos conseils et votre sage direction y ont contribué pour une grande part. De mon côté, je ferai tout pour l'aider.
— Hélas ! moi, je ne puis plus lui être désormais d'aucune utilité...
— Je sais, je sais... Mlle de Folligny ne m'a rien caché et ce qu'elle m'a dit est tout à votre honneur : le pire qui pourrait lui arriver serait d'être privée d*un ami tel que vous...
— Je prévois pourtant cette échéance. Un jour viendra où ma présence auprès d'elle ne se justifierait plus.
— Permettez-moi de vous dire, insinua Mihaïl, que je ne comprends pas vos scrupules, puisque enfin vous avez mis notre jeune amie en état de vivre largement de sa seule profession.
— Mais, Monseign... monsi... mon prince, vous savez aussi bien que moi (et mieux, peut-être, maintenant), que le théâtre ne sera jamais pour elle que le nécessaire, et qu'elle a surtout besoin du superflu !
— Je vois, fit Mihaïl avec bonhomie, que l'amour ne nous rend aveugles ni l'un ni l'autre. Il n'en reste pas moins qu'entre votre désir et mes... mes souvenirs, MUê de Folligny occupe une situation privilégiée. Unissons-nous pour l'y maintenir et pour la détourner d'autres distractions : livrée à elle-même, ou à moi qui n'ai sur elle aucune influence, elle commettrait toutes les folies... et pire. Notre intérêt, ù tous les trois, exige donc que vous ne la quittiez pas ; c'est pourquoi
je suis venu, très cordialement, et en bon complice, vous en offrir les moyens.
— Excusez-moi, mais je ne comprends guère...
— Vous allez comprendre !... Et le but de ma visite vous paraîtra, je l'espère, très net. Nous avons causé jusqu'ici, cher Monsieur Tardot, en associés qui ne -se cachent rien et qui tiennent à éviter tout malentendu. Nous allons maintenant, si vous le voulez bien, parler affaires.
— Affaires ?
— Oui. Dès que vous avez connu Mlle de Folligny, votre premier soin a été de lui constituer une rente viagère. Vous avez agi en ami prévoyant et en galant homme. Eh bien ! moi qui ai de notre petite amie la même opinion que vous, moi qui la vois, comme vous, trop insouciante pour songer à son avenir, je voudrais, comme vous, lui laisser un souvenir durable, lui assurer en quelque sorte une retraite et, si vous vous prêtez à ma combinaison, la retraite est toute trouvée.
— Je comprends de moins en moins !
— C'est pourtant très simple. Vous êtes propriétaire d'une fort jolie villa que les circonstances vous forcent à vendre le plus tôt possible, c'est-à-dire dans les pires conditions. Pimprenette me disait, tout à l'heure encore, que vous n'aviez pas jusqu'ici trouvé d'acquéreurs plus sérieux que vos anciens domestiques.
— De quoi diable est-elle allée se mêler !
— Il ne faut point lui en vouloir, puisque cette petite indiscrétion m'a donné une excellente idée : celle de vous acheter la Villa des Monts pour l'offrir à Mlle de Folligny.
Devant cette conclusion, M. Tardot demeura stupide. L'idée lui vint d'abord que le prince voulait se payer tout autre chose que les Monts et que, décidément, ce Russe en voulait à sa tête. Mais l'attitude et le regard de Mihaïl laissaient, voir une si parfaite bonne foi, qu'Evariste-Anselme s'en voulut d'un tel soupçon.
— J'espère, continua le Slave de sa voix la plus câline, j'espère que vous n'hésiterez pas entre moi et ce couple de laquais enrichis, qui, d'ailleurs, veulent simplement conclure une affaire avantageuse en se donnant les apparences de je ne sais quelle générosité sentimentale. Ils vous offrent cinquante mille francs de votre propriété, m'a dit Pimprenette ; moi je vous en offre le double...
M. Tardot bondit, en proie à deux ou trois sentiments contradictoires qui ne trouvèrent point leur expression.
— Oh ! ne vous récriez pas ! Sans avoir vu la villa, je sais qu'elle vaut cela, et plus encore. Pimprenette m'a tant parlé de vos espaliers que je les vois d'ici, avec vos magnifiques poiriers « en palmettes » (c'est bien le mot ?) qui les tapis-
sent de leurs branches, comment dire, géométriques. Et je sais que la vente des fruits rapportait près de trois mille francs, c'est-à-dire la rente à six pour cent de ce que vous offrent du tout ces larbins congédiés. Vraiment ces gens-là voudraient ajouter le sarcasme à la vengeance qu'ils n'agiraient pas autrement !... La situation de la villa, le confortable de l'installation, le parc, le mobilier si soigneusement entretenu, les toiles des bons peintres francs-comtois : Isenbart, Chudant, Trémolières...
M. Tardot n'en revenait pas. Toutes ses idées commerciales étaient bouleversées : pour la première fois de sa vie, il entendait l'acheteur parer la marchandise, mais l'éloquence même du prince nuisait à sa cause et ses arguments n'abusaient point la probité du vieux négociant. Evaniste-Anselme le laissa aller jusqu'au bout de sa tirade et découvrir à la villa des attraits que lui-même n'avait jamais soupçonnés. Mais quand Mihaïl eut tout dit, le propriétaire des « Monts » se leva, et gravement :
— En me faisant cette proposition, vous n'avez écouté que votre cœur, mais moi, je suis forcé d'obéir à d'autres raisons sur lesquelles je n'ai pas besoin d'insister.
— Cependant, mon cher ami...
— Vous ne me donneriez plus ce titre-là, qui
m'honore, si j'acceptais vos offres ; je ne suis qu'un vieux fou qui s'est mis par sa faute dans une situation pénible et je risque d'y perdre ma dignité, mais il y a des choses où un prince et un ancien marchand de rubans peuvent s'entendre. Mihaïl se leva à son tour et lui tendant la main :
— Monsieur Tardot, dit-il avec une nuance de respect si habilement imitée qu'elle fit venir des larmes naïves aux yeux d'Evariste-Anselme. vous êtes plus qu'un honnête homme.
— Bah ! fit l'autre, d'un ton jovial pour dissimuler son émotion, je sais bien que Pimpin me traitera de poire, mais, voyez-vous, les femmes n'entendent rien aux affaires.