VIEILLE MAISON
MA VIEILLE MAISON Vision de Roumanie
Les chevaux <>nt ralenti leur pas; ils sont las: les vingt-cinq kilomètres qui nous séparenl de la ville ont été franchis. La route n'est pas toujours bonne: après la pluie, le terrain boueux glisse, sèche; les roues s'en vont cahin-caha. On a péniblement traversé la forêt, la belle, l'immense forêt où tout sent fort bon, les bruyères, le loin fraîchement coupé, l'odeur intense de la feuille de chêne.
Le soleil s'en va: à travers les arbres, des rayons rouge doré filtrent. Quelques cigognes volent au-dessus d'un marais; les petites vagues nacrées frissonnent et reflètent de légers nuages blancs qui se perdent là-hautdans le ciel. La journée d'été a été longue et toute ensommeillée de bleu. Doucement, nous arrivons; la grille franchie, un grand parterre de roses; ou fait halte, la clef grince, et la grande porte cloutée cède. Ah! l'odeur des vieilles choses qui y sont enfermées !
Le plancher craque. La pendule est arrêtée. L'étoffe se fane sur d'anciens fauteuils du temps de l'Empire — combien ont-ils vu passer de choses ! — L'abat-jour de la lampe est de travers: une vieille commode aux cuivres ternis embaume la lavande :
clame enguirlandée de fleurs aux couleurs : .1 mi rouge intense comme des gouttelettes
i.nt gravé. Et l«' parfum <lu musc, du patchouli, p ains » I » ■ poivre que dégage le tapis de Smyrne... me le temps a atténué ses couleurs '.
ouvre une seconde porte; les faïences sourient aui mur», les chers souvenirs de partout.
i les hollandaises aux tons fondus et doux, l'exquis bleu [es terres cuites aux tons veloutés de France, les plats charmants aux couleur» vive» de Keutahia, les vieilles ':«• roumaines de Rucar el celle» <lc Tallav ija, et les plais ancien» il u Tyrol; en lin. il ans un coin, le» terres cuites de .J alla : le cheval de Troie, le chameau et L'âne dorés aux grimaces amusantes.
N'allumez pas; laissez venir la nuit... Ici. seul le silence est
maître, il enveloppe tout de ses ondes mystérieuses. L'humidité
est pénétrante : un grillon lance son chant strident; les grenouilles
se réveillent; autour du vieux clocher, les hiboux tournent.
Tous le» cher» souvenirs reviennent sur l'aile île mes pen-
\li '. l'ombre de» disparus qui passe !
Va, chère vieille demeure : dans quelques jours, on commen-
a t'embellir; tu deviendra» pimpante, moderne: maints
ouvrier- remueront pelles, pioche- et pinceaux; ils ne rendront
jamais le charme de le» v ici Ile» pou I res. ht chaleur de nos poêles,
la teinte lance de- étoffes, le parfum ancien de» choses, tout ce
que la douleur, le temps, peut-être un peu d'amour, ont fait de toi.
Ma vieille Maison.