‹ Un peu partout de Neuchatel au Bosphore James de ChambrierChapitre 10 sur 54 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Du Danube au Bosphore.

De Pesth à Bazias ce ne sont que landes désertes, pâturages sans limites, eaux stagnantes, dépôts de sels, et campagnes mamelonnées comme la surface d’une mer dont les vagues auraient pris corps. Ce ne sont que bouquets de saules, allées de peupliers, champs de blé, d’avoine et de maïs. Quelques bergers pensifs, des troupeaux de bœufs aux cornes élancées, des chevaux effarés qui s'emportent dans la plaine, troublent seuls le silence de ces solitudes; mais cette monotonie a sa grandeur, ce langage de l’infini parle à la pensée.

Une nuit étoilée enveloppait ces terrains bas, leur uniformité nous avait endormis quand Temeswar sortit des marécages.

Il fallut risquer un œil en souvenir du prince Eugène. Pour bien faire, il eût fallu en risquer deux,

UK PEU PARTOUT.

d’autant que la lune baignait de ses rayons les arbres des remparts. Mais la nuit a ses devoirs, le sommeil ses exigences; Jéquier démontra que ce serait jusqu’au matin le silence dans le repos, la pastorale dans l'infini, et qu’on ne verrait jusqu’au Danube que des bergers mélancoliques, des troupeaux sans abri, des chiens aboyant à la lune.

A cette perspective endormante l'œil entr’ouverl se referma jusqu’à Bazias.

A Ëazias l’embarcadère est primitif, le paysage sévère. Le Danube coulait tranquille sous l'éclatante lumière du soleil levant, entre des collines boisées et les bruyères des rochers de la rive serbe.

Le vapeur apparaît, c’est l 'Archiduchesse Sophie. ■ Il a jeté son appel; la fumée décrit son aie sur la surface des eaux. L’installation se fait, et ce n’est point difficile, car la compagnie du Danube offre à ses hôtes le confort et le luxe. Le salon a de l’or, du velours et des glaces; mais les tiroirs qui servent de chambre à coucher n’ont rien de ce qui peut servir à pendre ou à poser quoique ce soit. La table est gaie , abondante et soignée ; deux déjeuners préludent au dîner dont les hors-d’œuvre, les entrées, les pièces de résistance, le rôti, l’entremets, le dessert se relèvent les uns les autres avec un louable empressement. A cette table figuraient des Serbes, des Valaques, des Hongrois, des Français, des Russes, et particulièrement des An-

glais très-occupés à lire le paysage dans leur guide : ils naviguaient, personnels et silencieux, pour remplir un devoir et très-certainement par acquit de conscience.

Le capitaine, et c’est quelqu'un qu’en toute traversée il faut avoir pour soi, était doux et distingué; les passagers le tinrent en haute estime quand il leur annonça que la voie ferrée de Tschernavoda à Kustendjé, empêchée par une inondation, venait de se rouvrir, et que le très-disgracieux circuit des bouches du Danube pouvait êlre évité.

Le vapeur qui a quitté Bazias descend le Danube, ce roi des fleuves européens.

Sa source est modeste , mais son cours est immense. De la Forêt-Noire aux plages de l’Orient il arrose la steppe et les prairies fertiles ; il court dans le désert et baigne le pied des hauts sommets. Il reflète des ruines féodales, des villes populeuses, de vieilles églises, des temples consacrés à la gloire de l’Allemagne, des couvents longtemps ouverts à la poésie, aux lettres, à l'hospitalité antique. Les bruyères et les ronces de ses rives solitaires abritent encore la vie pastorale et les mœurs primitives. Le tsigane qui a fui de l’IIindoustan pour errer en Europe esclave ou vagabond, pour y vivre en dehors du droit commun et à part des nations qui le repoussent, habite là, dans un trou, sur la berge, dans des buttes de terre, avec une peau de mouton pour lit, une bûche de bois pour oreiller; il s’y

UN l’EL PAHTOUT.

nourrit de la farine de maïs qu'il délaye dans de l’eau, du gibier qui l’entoure et du porc qui demeure avec lui.

De nombreux troupeaux, sans autre abri que le ciel, paissent dans les pâturages et s’abreuvent dans les roseaux. Ceux qui les gardent ne connaissent pas le logis, peut-être pas le linge; frottés de graisse de mouton, vêtus de peaux de bêtes, ils vivent à pied ou à cheval dans la poussière et dans la boue. Plusieurs de ces bergers nomades, drapés dans leur manteau qui retombe avec ampleur, ont la figure douce, l’attitude contemplative, le geste classique. Ce sont bien là des enfants de race latine, des descendants des légions romaines et de la colonie laissée par Trajan dans le pays des Daces.

Les montagnes de la Suisse, de la Bohême et du Tyrol, les sommets Slyriens, Esclavoniens et Croates, les Carpathes et le Balkan dominent et contrarient la marche du Danube. Les Argonautes l’ont remonté, les Romains l’ont parcouru, les Barbares l’ont suivi. Julien l’a descendu pour marcher contre Constance; l’Europe y navigue aujourd’hui pour relever l’Orient. Sur ces bords illustrés par l’antiquité et le moyen âge, par la légende et par l’histoire, ont passé la civilisation byzantine des princes du Phanar, la tyrannie des hospodars et le banditisme des Pandours.

La ligne droite est moins dans le caractère du Danube que le goût des errements aventureux, et s’il

règne sur nos fleuves, c’est plus par la grandeur que par le pittoresque.

Après Bazias cependant il précipite ses flots en des paysages agrestes, en de sombres défilés. Les collines s’élèvent, les montagnes se rapprochent, les rochers se resserrent, les sommets boisés se dressent en pyramides de pins, de hêtres et d’ormes. Ces eaux se cachent sous les broussailles, se heurtent aux obstacles, écument et tournoient sur les brisants, s’élargissent en de grands lacs enveloppés dans l’ombre de la montagne et auxquels les promontoires qui s’avancent semblent fermer toute issue.

A un brusque détour s’est présentée la ruine de Golumbacs, forteresse sous les Romains, couvent au moyen âge. Ce nid d’aigle baigné par les courants a servi de repaire à tin de ces brigands fameux que les principautés danubiennes ont abrité longtemps. Quelques-uns de ccs détrousseurs relevaient leur métier par des procédés délicats, laissaient un reçu bien en règle à ceux qu’ils dépouillaient et n’omettaient jamais la part des pauvres.

En face de Golumbacs, sur la rive encore hongroise et bientôt valaque, dans une paroi de rochers tourmentés et rougeâtres qui font ressortir la sombre verdure des bois, se creuse la Mùckenholle. Devant cette grotte saint Georges a tué le dragon; mais il oublia d’enterrer le cadavre, et cette légèreté lui a été fort reprochée , car des insectes de toutes

sortes se donnant sur les restes du monstre de joyeux rendez-vous firent jusqu’à Widdin un grand massacre de bestiaux. Ces moustiques plus ou moins légendaires trouvent la grotte agréable, s’y enferment jusqu’au printemps et s’en précipitent tous les ans en rédoutables essaims, sans souci de la maçonnerie et en dépit de tous les efforts.

Plus loin, aux parois de la montagne, s’accroche hardie et suspendue sur le fleuve, la route romaine de Drenkowa qui suit la gorge de Kasan.

Très-redouté autrefois, ce défilé a perdu sa sinistre renommée; la vapeur en conjure les perfidies, et plus n’est besoin de cent vingt bœufs pour remorquer le bateau et remonter les courants. Le vapeur glissant avec insouciance au travers des brisants et des blocs éboulés fit retentir d’un sifflet provocateur les rochers , les montagnes et les grottes des deux rives.

Moins grandiose que la gorge de Kasan le défilé des Portes de fer avec ses eaux d’un vert profond, ses roches saillantes, ses contre forts boisés et le mugissement du flot qui se brise sur les récifs, offre de sombres aspects, de puissantes harmonies.

Puis les rochers s’abaissent, les baies s’arrondissent, le flot qu’ont irrité les écueils s’apaise peu à peu. Sur de sauvages escarpements, en ces solitudes si éloignées de Rome, la table de Trajan parle de la gloire des légions césariennes et de l’expédition contre les Daces. Cette expédition racontée aux

siècles présents par la colonne Trajane, avait pour but de préserver la frontière romaine des incursions barbares. Trajan affirma cette pensée en construisant le pont qui devait continuer l'offensive, mainte' nir de l'autre côté du Danube la domination de l’empire et jeter en Dacie par des colons venus de Rome le germe de ce qui est aujourd'hui la population roumaine. Deux piles de ce pont gigantesque, œuvre d’Apollodore vantée par Dion Cassius, s’élèvent encore de chaque coté de la rive.

Au sortir du premier passage des portes et avant de s’engager dans le second, Orsova, entrepôt des marchandises qui descendent et remontent le Danube, douane autrichienne et frontière vainque, oppose ses maisons blanches aux hautes montagnes de la rive serbe et nous retient plusieurs heures en compagnie de douaniers, d’agents de police, de soldats croates et de mendiants tsiganes.

Après Orsova, le bateau faillit aborder un remorqueur, puis après les signaux d’alarme et les cris de détresse, courut sur Tscheruetz dont les lumières étagées au-dessus du Danube se reflétaient dansl’eau.

Le ciel, lumineux tout le jour, s’était chargé de nuages; la nuit devint sombre et pluvieuse; la lecture, la conversation, le thé, le domino animèrent le salon et remplirent la soirée. Gela avait un certain air de vie à bord et de traversée sérieuse. Les cœurs sensibles se réservèrent pour la mer Noire.

Un Turc, quelque pacha de l’intérieur, embarqué à Tschernetz, mit le salon en plaisant émoi. Ce pacha gras et court, lourd avec dignité, correctement enferme dans la redingote de la réforme, s’était gravement installé à la suite de malles gaufrées d’or, de carreaux brodés, de tapis moelleux, de pipes de velours et d’ambre, de cabas étoffés, d’éerins de maroquin rouge, de tout uu déménagement pittoresque, bariolé, agréable à l’œil des touristes en quête de turbans, de tchibouks et de robes lévantines.

A première vue, ce pacba n’avait été qu’une déception ; son pantalon pareil à tous les pantalons fut un désenchantement.

On n’était pas sans avoir vu des Turcs ; on les avait connus au bal des Tuileries brodés sur les coutures. On avait même un peu dansé chez Djemil-pacha, dans sa fameuse salle tendue de satin blanc parsemé d’abeilles d’or lors de la fête qu’il offrit à Napoléon III et à Marie-Christine. Mais on s’était bercé de l’illusion que la Bulgarie donnerait comme une revanche du salon des Maréchaux. L’assemblée fut donc unanime à se plaindre des progrès de la civilisation. Heureusement le cavas domestique du pacha était là pour sauver les idées préconçues. Un cavas à la fois escl ive et chambellan, à l’air martial, au teint basané, large d’épaules, haut de taille, gracieux avec fierté, souple avec noblesse. Son gilet galonné, sa culotte bouffante, sa veste soutachée

d'or apaisèrent les esprits; c’était là quelque • chose du prince oriental que le salon avait rêvé.

Attentif et immobile, les yeux fixés sur son maître, tendu au moindre geste, prêt à obéir au signe le plus imperceptible, ce cavas semblait n’avoir pour mission que de vivre du regard du pacha et de lui présenter un bouquet de fleurs pour distraire ses loisirs. Au commencement tout alla bien. Le pacha respirait le parfum des jacinthes, tournait entre ses doigts les grains de son chapelet ou se tenait le pied dans la main, ce qui est en Turquie de fort bon ton et une manière très-reçue de passer le temps. Son recueillement contemplatif prit fin à la retraite des dames.

Confondant alors, suivant toute apparence, le salon du bateau avec un de ses palais, il se mit en train de se déshabiller, se lava les mains dans une aiguière niellée d’émail et d’or, passa à de bruyants gargarismes, et finalement rejeta en toute simplicité l’eau sur le tapis. Ce fut parmi ceux qui l’entouraient un sauve-qui-peut général et comme il se préparait évidemment quelque chose comme des ablutions d’un genre intime, il y eut protestation, appel au service, injonction péremptoire. Mais la placidité de ce fils d’Osman surpassa l’indignation publique. Il ne parut nullement se douter des écarts de son laisser-aller, et tandis que le cavas, la colère dans l’âme et le mépris aux lèvres, paraissait se demander si des chiens d’infidèles oseraient impunément rire

à la barbe d’uo pacha, le regard indifférent du maître traduisait à notre égard la pensée que c’était là s’agiter pour peu de chose.

Certainement la licence était forte et ce pacha s’était comporté avec un sans gêne un peu turc. Mais le salon avait regretté la couleur locale ; elle lui était rendue. Puis, en pareille occurrence et une fois la faute reconnue, il y aurait eu pour des chrétiens quelque chose à apprendre flans la dignité de ce mécréant.

Au matin, le piétinement des portefaix, le bruit des caisses malmenées à fond de cale, ce va-et-vient qui crie le port, annoncèrent Widdin.

Tout le monde fut sur le pont, personne ne regretta ce lever matinal ; car la vie turque se déroulait en de riantes images sous le soleil levant. C’était l’Orient qui s'éveillait avec ses femmes voilées, ses turbans, ses robes traînantes, ses ceintures de cachemire, les longues barbes des fils de Mahomet. Il apparaissait avec ses minarets, ses maisons chancelantes, ses moucharabis, ses balcons suspendus, ses cafés baignés par le courant ; chaos pittoresque, vermoulu, né du hasard, dont on a dit : de loin c’est quelque chose, et de près ce n’est rien.

Le bateau fait événement pour la population de Widdin. A son passage, la ville est dans la rue, une rue d’immondices balayée par les chiens. La berge offre des groupes variés. Les femmes en babouches jaunes et en manteau vert pomme s’ac-

DU DANUBE AU BOSPHORE. lll

croupissent sur des tas de planches* sur des monceaux de charbon , s’appuient au tronc des arbres et regardent le fleuve sans paraître éprouver le besoin de faire un geste ni de dire un mot. Les hommes silencieux comme elles et assis sous les auvents, la ceinture bourrée d’armes, la pipe aux lèvres, fument et contemplent. Cette foule n’est pas parleuse. Les jeunes gens sont graves, les vieillards dignes, mais les enfants sont plys gais que leurs parents; ils se roulent sur le bord, se bousculent sur le pont, offrent des pipes, du tabac, et, sur de petites assiettes, des pâtes gluantes, du nougat, des bâtons de sucre rose. Les nouveaux embarqués ont des tchibouks et des tapis comme bagages essentiels.

Costumes, langage, monnaies, allures et confiserie, tout rappelle d’anciennes gravures , comme aussi des toiles de Decamps et de Karl Girardet.

Sur le drapeau de la forteresse se déploie le croissant de l’Islam.

Mais Widdina disparu ; le mirage a fui. Le Danube tourne sur lui-même et n’a plus de frappant que sa grandeur et sa monotonie.

La rive bulgare a de loin en loin de petits golfes qui font port et baignent des maisons de bois. Les collines où broutent les chèvres, les falaises sur lesquelles l’aigle plane ont quelques minarets et des forteresses penchées qu’aucun soldat ne protège et qu’on abattrait avec une sarbacane. Le minaret

de Rassova se profile sur de frais coteaux. Nicopolis couche ses maisons sur la plage entre de hautes collines.

La rive valaque qui oppose la croix aux minarets et ses villages chrétiens aux bourgades musulmanes, s’abaisse au niveau de l’eau. Quelques tsiganes sortent de leurs tanières, s’élancent dans la plaine au galop de leurs chevaux, ou bien jettent leurs filets au travers du courant, glissent dans de petites barques entre les aunes et les roseaux.

Le Danube semé d’tles et vaste comme un lac roule ses flots troublés : à certains endroits l’eau fait horizon ; les contoui’s indécis du rivage se marquent * en lignes lointaines. La rencontre d’un remorqueur, ou d’une voile latine penchée sur le courant, les radeaux chargés de monde, qu’il faut croiser avec prudence pour ne pas les faire sombrer, radeaux près desquels le vapeur doit compter ses tours de roue et ralentir sa marche, le salut qu’on échange avec les barques turques bombées à l’avant et à l’arrière, étroites, élancées et riches d’enluminures, font incident dans la navigation.

Puis les courbes du fleuve changent les aspects et varient les perspectives. Ici le héron médite sur un banc de sable, là les mouettes légères effleurent la surface de l’eau ; ailleurs, quand on se rapproche de la rive, une vache dresse la tête, un buffle s’avance dans les roseaux, des chevaux hennissent, de gros oiseaux s’envolent. Les corps de garde valaques se

dressent sur pilotis ; les huttes de surveillance couvertes en chaume, surmontées d’une croix de bois, s’élèvent à vingt-cinq pieds du sol portées sur des poutrelles. Quelques maisons couvertes en bardeaux et bâties de rondins sortent des marécages. A l’horizon se profilent les bras innombrables des puits : sur leur perche transversale d’où pend une corde munie d’un seau, les corbeaux et les cigognes ont élu domicile.

Les Valaques, soldats, paysans ou bergers, vêtus d’une tunique blanche et d’un caleçon Bottant, ont les cheveux noirs, la tête haute, la figure expressive. Ils campent autour des huttes en de vastes enclos ; leurs greniers aériens s’élèvent en corbeilles suspendues comme des nids. De nombreuses familles se rendent d’un village à l’autre dans des chariots attelés de buffles ou de huit à dix chevaux autour desquels les poulains gambadent.

Ce mouvement des fermes valaques, avec les canards qui barbotent, les porcs qui se réjouissent et les chiens qui aboient; ces aperçus de la vie pastorale aux lueurs dorées du couchant s’éloignent et disparaissent. La brume qui monte, enveloppe le paysage, s’irise de teintes chaudes et de clartés défaillantes. La nuit se fait; les lumières des cafés de Rutschuk tremblent sous le feuillage.

En face est Giurgevo; entrepôt de marchandises bien pourvu de cabarets. Le vapeur y fait escale.

La ville présente au clair de lune les constructions

UÎS PEU PARTOUT.

tle ses rues désertes et disloquées. Il y avait soirée dans le salon d’un rez-de-chaussée, près de la place centrale. Dans ce salon les meubles d’acajou comme les tapis de Smyrne ne manquaient pas plus que le lustre et le piano à queue ; une jeune Valaque y chantait avec âme le grand air d’Isabelle.

Le lendemain, Silistrie évoquait le souvenir des deux sièges soutenus par les Turcs. Sistova qui apparaît ensuite, lut rasée par les Russes eu 1 8 1 0, vit ses habitants dispersés dans le Balkan et ne garda que ses pigeons. Enfin à Tschernowoda, on qui! le bateau pour le chemin de fer de la Dobrutscha.

C’est un sentiment assez neuf que celui de prendre son billet pour la mer Noire et de livrer bataille aux monnaies et aux douanes turques. Pour la douane, cela se passa sur la route : il y eut de sa part acharnement sur les chaussures. Ces Messieurs, qui entendaient ne faire grâce qu’aux semelles trouées, ne voulaient pas de bottines neuves. Il fallut les leur reprendre des mains, les remballer de force et se convaincre, dès le début, que la violence qui perdrait le touriste dans un bureau français est d’un secours efficace pour passer les douanes turques.

Les voyages en chemin de fer dans la Dobrutscha ne se passent point comme ailleurs; on croyait être en wagon et l’on se trouve en bateau. Le Danube qui avait inondé le pays et recouvert les rails, caressait encore le marchepied des voitures, ce qui allongea le trajet en ces solitudes d’une poésie sauvage.

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C’est encore le désert; c’est, comme en Valachié, la vie primitive et pastorale.

A de maigres avoines, à de pauvres champs de maïs et de blé succèdent bientôt les joncs, les bruyères et les hautes herbes. La steppe est couverte d'innombrables tumulus qui disent assez que cet air frais et pénétrant contenait déjà au temps des Romains et des hordes barbares, les germes pestilentiels que la division Canrobert a dù combattre lors de la guerre de Crimée.

La voie court dans le canal de Constance dont les crues du Danube fout un marais. Les terres accumulées en tranchées, les ruines de la muraille élevée par Trajan pour couper le delta qui sépare le Danube de la mer et le protéger contre les invasions, font souvenir en ces plaines sans limites de la puissance romaine; mais ces camps retranchés n’ont pas arrêté les hordes asiatiques ; Rome fut envahie.

Ce sol qui a bu tant de sang et qui recouvre tant de dépouilles humaines, manque de bras, non de de richesse. La végétation y est désordonnée; le travail en ferait jaillir autre chose que de la cigiie et des chardons.

Les aspects sont tristes; c’est la grandeur de l’infini.

De chaudes vapeurs diaprées de tons bleuâtres et de belles teiutes violettes, baignent l’horizon. Le croassement des grenouilles trouble seul le silence des marais ; l’aigle et le vautour planent sur les

UN PEU PAIITOUT.

monticules ; le gibier se cache dans les herbes ; quelques troupeaux nomades errent dans ces landes où les loups ne sont pas moins redoutés que les Bachibouzotiks.

La lumière est éblouissante, les teintes sont harmonieuses.

Des huttes couvertes de terre et de roseaux abritent quelques familles tartares qu’on voit campées autour des puits et qu’on dit fort douces, quand l’envie ne les prend pas de brigander un peu. Des bergers en sayon de toile gardent leurs moutons; sur les plateaux s’égayent de jeunes poulains. Des chariots attelés de buffles s'avancent paisiblement; quelques femmes d’une mise absolument tartare tirent de l’eau des puits. Dans l’espace se profilent de fougueux cavaliers qui troublent la méditation des cigognes et des hérons ; ils animent de leur course emportée ce mélancolique paysage piqué de crânes de vaches et de squelettes d’animaux blanchis par le soleil.

Mais le sol se relève, le terrain s’affermit, les flaques d’eau disparaissent, l’air est plus vif. Au pied des hautes falaises dort la mer d’un bleu doux et tranquille. Kustendjé s’avance sur le golfe , an sommet d’un promontoire qui s’enfonce dans les eaux.

Kustendjé battue par les vepts qui soufflent sur l’Euxin, détruite par les Russes, brûlée par les Bachibouzouks, se relève de ses ruines et projette sur la

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falaise ses maisons faites pour la plupart des pierres de Constantia. Quelques fragments de colonnes, quelques nobles débris cachés dans les broussailles dénotent l'antique origine de la capitale du Pont où Ovide exilé pleura la cour d’Auguste. Il est vrai qu’une demi-douzaine de villes ont prétendu à l’honneur d’avoir vu couler les larmes du pnëte, malgré le soin qu'il a pris de peindre de couleurs peu flatteuses les lieux qui le tenaient loin de Rome.

Mais, et tel est l’empire des préoccupations personnelles, ce ne fut point le malheur d'Ovide qui absorba nos pensées Elles tendaient au Korwarts, immobile dans le port. Cette immobilité qui n’est pas le caractère distinctif de la mer Noire, fit la joie du wagon.

La voie qui serpente jusqu’au rivage s’arrête au port, où les douaniers en turban, en babouches, la pipe aux lèvres, tentèrent de nouvelles entreprises contre les chaussures neuves; mais là aussi nouvelle insurrection et marche triomphale jusqu’au vapeur dont le salon est pourvu d’albums, de vases de fleurs et de journaux qui ne sont pas du jour.

L’avant du V orw'àrts faisait tableau.

Des Turcs et des Levantins, en robes pistache, la ceinture pleine d’armes, avaient gravement déroulé leurs tapis, installé leurs aiguières, étalé l’attirail nécessaire aux Osmanlis. Comme le soleil couchant embrasait l'horizon et dorait les falaises, ils préludèrent à la prière par de consciencieuses ablutions.

Puis, s’orientant du côté de la Mecque, passant de gestes solennels à de forts balancements, ils se prosternèrent avec une humilité recommandable à tous les cultes. Leur recueillement arrêta le sourire prêt à éclore à la vue du mouvement que se donnaient leurs pouces, très-occupés à passer des oreilles à la ceinture et de la ceinture aux oreilles. Un repas silencieux et de mets inconnus, avec dessert de noisettes et de nougats, suivit la prière; le tchibouck suivit le repas, la lueur des pipes brilla quelques instants dans l’ombre. Puis les turbans se déroulèrent, le pont se meubla de ballots vivants, entièrement confiés à la discrétion publique.

La côte s’éloigne, les falaises disparaissent, le flot qu’allumait le soleil se revêt de teintes froides. La lune se lève et argente de pâles rayons le sillon d’écume qui s’ouvre et se referme. Au loin apparaît, comme une étoile à l'horizon, le phare de Kustendjé.

Tout semble dormir.

Le chant monotone des matelots, le froissement des roues, le bruit de la machine, le mouvement du navire dans le flot qui ondoie, troublent seuls la solitude des eaux et le calme de la mer. A se voir ainsi entre le ciel et l’eau on se trouve bien petit, on sent que Dieu est grand.

C’est partout l’immensité. Au-dessus celle du ciel étoilé, au-dessous celle de la mer profonde; de celte mer qu’ont passée tous les âges, qui n'a rien gardé

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d’eux, dont le flot se joue éternellement sur les vies qu'il a fauchées.

Mais la houle du large se fait un peu sentir et donne à la pensée une mélancolique tournure. Le vent ne souffle point, il chante dans les cordages, et les résolutions héroïques fuyent peu à peu de concert avec la poésie.

Le navire ne gémit point, les parois ne craquent pas, rien ne se disloque, la vaisselle ne roule nulle part, les garçons expérimentés dans l’espèce et qui ont fait une étude approfondie du coeur humain, ne courent point affairés et narquois à ces récipients de forme inquiétante que sollicitent les estomacs susceptibles.

Les vagues ne déferlent pas avec fracas, mais la lame ondoie avec une majesté bien imposante. La mer soupire seulement, mais avec une profondeur un peu trop solennelle. Elle ne fait que palpiter, mais avec de grandes manières qui ont dans le cœur des ramifications malsaines.

Les attitudes revêtent un genre penché ; les postures deviennent véritablement affligeantes ; le premier coup de tangage inspire des doutes très-nettement accusés sur les charmes de la navigation et donne positivement à connaître les amertumes de la vie maritime.

Le sonper, admis sans discussion, prend des allures détournées ; le beefsteak se mutine, le thé reste incompris, les natures rebelles s’insurgenttoutà fait.

Oh ! Neuchâtel, pourquoi t’avoir quitté !

Douces soirées de l’ami Würflein, poétisées par le piano de Lenz, pourquoi vous avoir dit adieu?

Le salon de Paul-Henri, orné par la Russie, ne se dérobait point ; sa dormeuse et son divan laissaient le cœur en place ; le thé fumant de son samowar ne cornait pas les aventures.

BufTon n’avait-il pas découvert que le mouvement de la mer est imprimé par une force qui s’oppose à sa tranquillité, et que ce mouvement durerait autant que la lune qui le motive?

Ah ! que les Grecs avaient raison de tenir l’Euxin pour l’extrémité du monde et de ne l’entrevoir que dans le lointain fabuleux du voyage des Argonautes !

Horace avait d’ailleurs prévu que les splendeurs du V orw'àrts ne le garantiraient pas de la perfidie des ondes :

.... Quamvis pontiea pinus es

.... Sylvæ filia nobilis es....

« Né sur les montagnes du Pont, fils d’une illustre forêt, tu te vanterais en vain de ton origine et de ton nom. La peinture de la poupe ne rassure point le nautonnier timide. »

Cette ode au vaisseau de la République a heureusement son correctif dans celle au navire de Virgile en partance pour Athènes :

Sic te diva potens Cypri....

« Que la puissante déesse de Chypre et les astres

brillant», frères d’Hélène, te guident sur les flots! Que le père des vents ne donne la liberté qu’à lapyx. »

Cette classique invocation eut du succès, le V orwarts nous berça le reste de la nuit sans trop d’extravagance dans le pays des songes.

C’est le matin.

Le soleil brille. La mer tranquille reflète l’azur du ciel. La côte apparaît, les promontoires se dessinent, l’Europe et l’Asie se présentent séparées par le Bosphore.

Les Cyanées, redoutées de la fable, furent franchies sans malheur. Le V orw'àrts mit à passer entre elles moins d’héroïsme qu’il n’en fallut à l’Argo de Jason. Car ces roches traîtresses ne s’entr’ouvraient alors que pour étreindre le navire qui osait les affronter. Aujourd’hui elles ne sont plus mobiles et tiennent à la terre par de solides attaches, que l’eau couvre d’écume.

Les châteaux d’Europe et d’Asie ouvrent le gai courant qui glisse jusqu’à Stamboul. Les falaises sont déchirées, les coteaux sont agrestes, de frais vallons se perdent entre les collines boisées. Les pins élancés s’inclinent sur les baies solitaires. Ce paysage romantique prélude à tous les enchantements.

A la mélancolie des rochers qui se dressent, des forêts qui ondulent sur la plage, vont succéder les couleurs éclatantes, les prismes étincelants.

Déjà les hameaux se baignent à l’ombre de la

montagne; la nature, grande et sévère au sortir de la mer Noire, se revêt d’aspects variés. Déjà l’eau d’un bleu transparent reflète les minarets, de blanches mosquées brillent dans le feuillage, d’élégantes fontaines murmurent sous les platanes. Les dauphins se jouent dans le sillon ouvert par le vapeur, s’élancent après les caïques dont l’azur est semé, étincellent autour des voiles qui se penchent sur le flot.

Les villages se multiplient, les jardins se projettent, les maisons et les palais peints de bleu, de vert et de rose, s’étagent, se couchent dans la verdure ou surplombent le Bosphore. Les sycomores et les cyprès gardent les tombes dorées des cimetières musulmans et se mêlent aux ruines qui descendent au rivage.

Sur les quais, la vie turque se déroule. La nouveauté des costumes comme la variété du mouvement y fixent les regard*. Sur le ciel bleu se détachent les grilles du palais du sultan, ses sculptures, ses escaliers de marbre.

Dans la brume légère brillent les îles des Princes. La mer de Marmara et la Corne d’or entourent d’une ceinture lumineuse les kiosques, les jardins et les murs du sérail. Scutari projette son cap. La tour de Léandre sort de l’eau bleue. De chaudes vapeurs baignent Sainte-Sophie et enveloppent les collines qui ont vu naître Byzance.

Stamboul apparaît dans une lumière dorée ; c’est la reine de l’Orient qui se lève du sein des eaux.

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