CHAPITRE IX
Galata.
Constantinople apparut en rêve au fondateur de l’empire ottoman comme un diamant entouré d’émeraudes et de saphirs. On sait qu’à l’intérieur le diamant tourne au strass; mais de la mer la vision continue, et à l’aspect des trois villes qui sortent des eaux, des coupoles qui étincellent, des minarets qui s’élancent de verdures étagées, à l’aspect des mâts innombrables qui couvrent la Corne d’or et des navii’es qui mouillent jusque sous les croisées, la réalité passe le rêve.
Ce n’est point la physionomie vulgaire et monotone de nos villes européennes, avec leurs longues cheminées, leurs toits gris ou rougeâtres, leurs faubourgs de guinguettes. C’est un dessin charmant qu’on a devant les yeux ; c’est une toile exquise de mouvement et de coideur.
Mais le touriste, curieux de sa nature, pressé de jouir, a hâte de quitter le navire et de descendre à terre pour se jeter dans ce fouillis de palais et de villas, de bazars et de mosquées perdus dans le feuillage, épars sur les collines, baignés par le courant. Il a hâte de toucher du doigt ce mirage qui va fuir et de porter à ses lèvres cette coupe enchanteresse.
C’est là qu’est la désillusion.
Débarquer dans le port d’une grande ville est partout une affaire; mais en Orient c’est à la fois un labeur et un péril, grâce aux offres de service qui s’imposent aux arrivants, grâce aux bateliers qui se disputent, aux officieux qui s’imposent, aux cicérone qui se débattent, aux commissionnaires d’hôtels et de logements garnis qui essayent sur vous tous les dialectes de l’univers; grâce enfin et surtout aux empressés qui se chargetit de vos malles et vous débarrassent de vos effets avec un sans- façon qui ne laisse pas que d’inquiéter.
Il est inutile de chercher à se défendre; la résistance ne sert qu’à affirmer l’agression. On s'échauffe sans profit, et comme on ne se rebiffe que pour se soumettre, autant vaut se rendre tout de suite. Le mieux est de désigner promptement un canot dans le flot de ceux qui entourent le vapeur, de ne point trop discuter sa rançon et de se livrer au plus vite pour échapper à l’abordage.
On débarque à la douane en peine de ses colis,
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essouflé, fort en colère ; puis tandis que la main s'ouvre pour adoucir les préposés, les pieds s’établissent dans un cloaque d’ordures, les jambes s’embarrassent dans des familles de chiens.
Enfin on monte vers Péra, on arrive sain et sauf à l’hôtel des Colonies, dans une vaste pièce en saillie sur la rue. Cette pièce tout en portes et en fenêtres, ornée de draperies flottantes et d’un divan bleu de ciel, est meublée d’une table qui ne tient guère et de deux chaises qui ne tiennent plus du tout.
Cela s’appelle un salon. On l’accepte à cause de sa couleur locale, d’autant plus que l’hote, qui a passé hôtelier après avoir cuisiné chez M. de Thouvenel, consent à une commode timidement réclamée.
Par le beau temps l’installation a son prix. Mais quand le vent se lève, quand le ciel s’assombrit, quand de brusques tempêtes accourent de la mer Noire, cela n’est pas tenable. Les portes s’ouvrent, les volets battent, les draperies s’agitent, les fenêtres gémissent : on se sent à tous les airs; et comme les braseros, dont il se dégage au moins autant de migraine que de chaleur, remplacent les poêles et les cheminées, il ne reste pour se réchauff er qu’à se souffler dans les doigts ou à se mettre au lit.
Comme construction, c’est plus aérien que solide : c’est léger comme un chalet d’opéra-comique; et la paroi de bois peint qui sépare de l’extérieur ne garantit pas plus du bruit que de l’air. Vousêtes dans la rue et la rue est chez vous.
Tout cela ne s’entrevit pas du premier jour. A notre arrivée le temps était radieux, le ciel étincelant : à peine dedans, on fut dehors.
La grande rue. de Péra sur laquelle cet appartement est suspendu comme une lanterne serait une ruelle en France; elle est étroite, sale, sans vue, et l'on s’y occupe à se garer des trous et des immondices sans se douter des collines verdoyantes qui descendent au Bosphore, sans rien apercevoir des coupoles bleues, des mosquées blanches, sans avoir le moindre soupçon des sommets neigeux de l’Olympe qui s’estompe dans les vaporeux horizons du golfe de Nieomédie.
On se rattrape tout de suite sur la tour de Galata de ce qui manque à la rue de Péra.
Cette tour qui s’élève au centre de la colline, embrasse le panorama des deux mers et des trois villes. A ses pieds brille la Corne d’or qui, sillonnée de caïques, couverte de vaisseaux, baigne mollement les sept collines d’où ruissellent vers le rivage des maisons gaiement badigeonnées.
Au premier plan les toits s’amoncellent, les rues serpentent; sur les ponts se croise la population de deux mondes. En face, les collines que baigne la Corne d’or ondulent sous le soleil couchant revêtues de teintes chaudes et graduées ; les gorges profondes, les ravins déchirés qui les séparent débordent de figuiers, de cyprès et de lianes enlacées.
Du côté du couchant, à l’extrémité du golfe, s’é-
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tendent la terre sainte d’Eyoub et les eaux douces d’Europe.
Du côté opposé, le Bosphore d’un bleu profond, animé de voiles blanches, accourt de la mer Noire, fuit vers la Propontide entre le cap de Scutari et la pointe du Sérail qui découpe sur le ciel les silhouettes de ses dômes, de ses minarets et détache du flot ses mystérieux ombrages.
11 y a dans cet ensemble une majesté qui frappe, dans l’infini des détails une richesse, un mouvement qui enchantent.
Au lieu de ses anciens vignobles, la colline de Galata a maintenant des bureaux, des agences, d’innombrables comptoirs; et cela parle fait des Génois, colonisateurs de l’Orient, rivaux des Vénitiens, que toutes les marines marchandes de l’Occident ne tardèrent pas à suivre.
Le long de la Corne d’or qui sépare Galata de Stamboul, les tavernes, les tripots et les bouges foisonnent en d’infectes ruelles qu’habile une populations douteuse d’ioniens, de Maltais et de Dalmates. La rue étroite qui aboutit au pont, rue de changeurs, formée de maisons solides, aux portes massives, aux fenêtres prudemment défendues, est étourdissante de bruit et sans cesse encombrée.
La spéculation s’agite à Galata; l’amour du lucre s’y démène; le taux exorbitant du change, amorce de la cupidité, source de nombreux désordres, a amené le gouvernement au retrait du caïmé, ou pa-
pier monnaie turc ; retrait qui a lourdement chargé le budget de l’Etat.
Le touriste approvisionné d'or pouvait réaliser de notables bénéfices, mais ces transactions devenaient illusoires sans une étude préliminaire des chiffres turcs, étude indispensable à l’échange de l’or contre le caïmé. En mai 1862, la monnaie courante était presque invisible ; les plus minimes emplettes se payaient en papier; chaque marchand de Péra se fabriquait lui-même des billets de banque sous forme de petits carrés de carton de toutes couleurs. Ces cartons avaient cours partout si la maison jouissait d’un crédit assuré ; mais si elle passait pour embarrassée ou imprudente, il ne restait aux détenteurs de ces banknotes qu’à les dépenser dans les magasins qui les avaient émises.
La tour de Galata abrite les veilleurs de nuit dont la mission n’est pas une sinécure dans une ville de bois qui se chauffe avec des braseros ; dans une ville où le tchibouk s’allume du matin au soir avec une nonchalance „tout orientale; où les garçons de café courent aux consommateurs avec des plateaux chargés de braises et des pincettes armées de charbons ardents. Aussi, et à défaut de la peste qui a quitté Constantinople, l’incendie lui est-il resté fidèle.
De cruels optimistes ont cherché à prouver que ce n’était point un mal ; que ces purifications sommaires qui nettoient des maisons vermoulues et des
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vêtements séculaires sout un bénéfice plus encore qu’un malheur, et donnent au mouvement des bazars une impulsion utile.
La sobriété, l’économie, l’indolence des Turcs s’arrangent d’un mobilier peu luxueux, facile à remplacer. Quelques poteries, des verres, des plateaux, des cuillers de bois, quelques ustensiles pour cuire, un divan pour s’étendre, des nattes pour se coucher, tel est l’ameublement ordinaire de ces maisons peintes en rouge ou en jaune, munies d’élégauts grillages, séparées les unes des autres, dans les quartiers éloignés, par de petits jardinets de géraniums et d’aloès. Ces maisons semblent à peine capables de résister au vent. Leurs poutrelles qui sont faites pour flamber appellent l’application de ces sentences du Coran que la piété musulmane grave au-dessus des portes, sentences destinées à rappeler la fragilité des biens terrestres et l'inconstance des plaisirs de la vie.
L'effroyable incendie qui, le 5 juin 1870, a désolé Constantinople et détruit une partie de Péra, n’a que trop rappelé la vérité de ces avertissements.
Que de gens pour qui le soleil levant n’avait que des sourires et auxquels à son couchant il ne restait que le désespoir !
Que d’existences qui s’étaient au matin éveillées dans la richesse, se virent le soir en face de la misère !
Que de cœurs ouverts, à l’aurore de cette journée,
aux douces affections qui font aimer la vie, se trouvèrent à son déclin plongés dans la nuit de l'isolement!
Le feu qui avait éclaté vers midi dans la maison d’un boulanger, un peu au-dessous de l'église arménienne, prit en quelques instants, sous l’action du vent du nord, un développement qui défia l’intelligence et neutralisa toute énergie. Les flammes se précipitant par bonds de trois à quatre cents mètres enveloppèrent plusieurs quartiers à la fois, s’alimentèrent de ces maisons de bois, se répandirent comme un fleuve infranchissable et changèrent en fournaise la moitié de Péra.
Palais, théâtres, écoles, hôtels, hôpitaux et ambassades s’écroulèrent, écrasant et brûlant de leurs débris enflammés ceux qui cherchaient à emporter quelque chose ou à sauver quelqu’un . Le palais d’Angleterre construit en pierre, entouré d’un jardin, ne put préserver que ses archives et son argenterie. Aux consulats d’Amérique, de Portugal et d’Italie, tout fut anéanti. L’hôpital Allemand-Suisse perdit des malades, des infirmiers, des sauveteurs.
Des enfants surpris dans leurs écoles y furent brûlés.
Comme le taureau de Phalaris, Péra tenait ses victimes enfermées dans un cercle incandescent. Ceux qui avaient pu fuir tombaient atteints par les flammèches, blessés par les éclats de bois, étouffés par la fumée ou tués par les voleurs. Car aucun fléau ne devait manquer à ce désastre; le brigandage, le
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viol et la folie s’abattirent dans l’affreuse mêlée de ceux qui se jetaient dans le feu en croyant en sortir, qui se cramponnaient à la vie et la voulaient au prix de celle des autres; de ceux qui cherchaient à profiter du désordre pour satisfaire leurs passions ou leur cupidité ; de ceux aussi que leur tendresse affolait ou que leur dévouement devait tuer. Une femme en grande toilette, les cheveux épars, fuyait avec une chaise qu’elle tenait serrée sur sa poitrine, la prenant pour son enfant.
L’Europe a répondu généreusement à l’appel fait à sa pitié par le cri d’angoisse qui s’éleva du Bosphore. Les Musulmans eux-mêmes, tout en reconnaissant dans ce sinistre le doigt vengeur d’Allah, ne sont pas restés en arrière : leur cœur s’est ému ; les imaos les ont autorisés à louer à des chrétiens les logements dont ils pouvaient disposer. Le sultan qui avait essayé en vain d’atteindre le lieu du désastre et que les flammes avaient repoussé, mit à la disposition des incendiés tentes, casernes, ambulances militaires, tout ce qui pouvait servir, guérir ou abriter : la municipalité se chargea des approvisionnements.
Le grand et le petit champ des morts ont reçu des milliers de personnes qu’aucun toit ne protégeait, qu’aucun ami n’avait recueillies.
L’incendie qui les a ruinées a dévoré plusieurs centaines de millions, dépeuplé cent cinquante hectares de terrain, détruit quatre mille maisons, blessé plus de cinq cents personnes. De l’amas de ruines effon-
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drées, de squelettes d’animaux et de tronçons informes dont se dégageait l’àcre et nauséabonde fumée des chairs calcinées par le feu, on a retiré plus de douze cents cadavres. La colonie Allemande-Suisse a compté à elle seule deux-cent-cinquante victimes.
La catastrophe de Péra avait eu lieu le 5 juin.
Le 11 juillet suivant un nouvel incendie détruisait quinze cents maisons des quartiers pauvres de Stamboul .
Entre deux, et pour que la mémoire de Mahomet n’eùt pas à souffrir du malheur des chrétiens, lefeu, cet élément qui venait d’amonceler tant de ruines et devait encore causer tant de douleurs, le feu s’était allumé en signe de réjouissance ; de brillantes illuminations célébrant l’anniversaire de la naissance du prophète avaient enveloppé d’une traînée lumineuse les deux rives du Bosphore.