‹ Un peu partout de Neuchatel au Bosphore James de ChambrierChapitre 9 sur 54 · P£9TH · texte numérisé non relu

P£9TH

pommettes saillantes, le teint olivâtre, la moustache pendante.

A l'extrémité de ce faubourg s’élèvent, au bord du Danube, des bains d’eaux sulfureuses et d’origine turque. La foule y court pour se baigner, s’y restaurer, y entendre la musique et en revenir par les bateaux à vapeur qui glissent des quais de Pesth vers ce lieu populaire.

Ces quais divisés par le pont sont d’un côté bordés de palais, d’hôtels et de cafés; ils n’ont de l’autre que des entrepôts de marchandises, des chantiers, des usines, des chariots qu’on charge et des barques qu’on vide.

Les places de Peslh, que rien n’arrête, sont largement ouvertes. Les rues envahissent la plaine, qui en attend d’autres et les aura; car Pesth veut grandir. Mais la steppe est voisine, ledésert n’est pas loin; cette civilisation qui se développe se ressent des landes sauvages.

Incendiée par les Turcs, inondée en 1838, bombardée en 1849, Pesth est une ville nouvelle; la place qu’occupent ses édifices donne à penser que les terrains n’y sont pas chers. Les maisons ont des arcades, des pilastres et des cours en terrasses. Les hôtels ornés de stucs, de marbres et de peintures ont à l’intérieur des colonnades et des portiques qui ouvrent sur des patios d’orangers et de myrtes. Dans les cafés, vastes et bien fournis, les pipes amoncelées attendent les habitués. Jusqu’après l’heure

des déjeuners, les petits pains encombrent les billards.

Le parc auquel conduisent des allées ombragées et bordées de villas a des cafés, des restaurants, un lac et de vastes pelouses qu’embrase le soleil couchant. Il est sillonné de coursiers brillamment harnachés et qui dévorentl’espace, comme aussi d’attelages conduits par des cochers un peu farouches, à la culotte juste et brodée, à la tunique blanche dont les manches ouvertes font voile. Tout ce monde hongrois a quelque chose de fier, de distingué et comme une grâce un peu sauvage.

Les orchestres tsiganes font dans les restaurants du parc l’étonnement des étrangers.

Ces tsiganes, originaires de l'Inde, ont le teint basané, les cheveux crépus, la barbe épaisse, les dents blanches, l’œil vif, les formes grêles ; leur physionomie est hardie, leur laideur étrange. Ils ont le geste rapide; dans leur regard brillent de fauves lueurs et des éclairs insaisisables.

Vagabonds et sobres, ils habitent sur les bords du Danube des huttes de terre, de joncs et d’herbes sèches. Ils se drapent dans leurs haillons. Leurs besoins sont modestes , leur mobilier est primitif. Quant à la toilette des enfants, la nature en fait les frais. On les voit courir au bord de l’eau et se rouler sur le sable avec de la verroterie au cou et des bracelets aux bras, absolument comme si nous ne portions que des gants et une cravate.

PESTH

Ce qu’il faut aux tsiganes, c’est le grand air et le soleil. S’ils travaillent peu, ils rêvent beaucoup, volent souvent, mendient toujours, sans que leur fierté les abandonne. Ils jouent du tambourin, montrent des ours et font delà musique. Chez eux, cet art est un instinct. Mais il doit être un peu plus que cela ; la science des effets à laquelle ils arrivent ne laisse guère admettre que leurs mélodies ne soient qu’un élan naturel.

Les orchestres tsiganes que Paris a applaudis, qui sont l’attrait des cabarets et des cafés de Pesth, et dont l’effet ne semble point eu rapport avec le nombre des instruments, tiennent du sommeil et de la frénésie, du délire et delà rêverie douce, delà fièvre et d’une méditation contemplative. Il y a parmi ces exécutants des êtres indéchiffrables, mélancoliques et désordonnés, affairés et langoureux. Leurs yeux semblent dormir, maisleur geste est convulsif; toutes sortes de notes bizarres et inattendues naissent de leurs violons et de leurs contre-basses. C’est la brise qui soupire dans les roseaux; c’est le vent qui passe dans le feuillage ; c’est la harpe éolienne qui gémit dans les ruines; c’est le flot qui gronde, chante et s’endort. Ces accords ont quelque chose de la poésie du désert ; il s’en dégage comme le parfum des bruyères dans la steppe. La phrase tour à tour abondante, suave, emportée, a des transitions imprévues et d’heureuses dissonances. Certains passages d’une tendresse infinie et d’une mélancolie pro-

fonde pénètrent l’âme, remuent le souvenir; mais voici que les instruments babillent, que le rire éclate et que l'ironie emporte l’émotion.

D’aucuns ont dit cette musique endiablée, et le le mot doit être ici plus fort que la pensée ; mais à coup sûr c’est une musique irrésistible ; le charme qu’elle exerce est d’une nature étrange.

Voisine de celle des tsiganes, la musique hongroise a des tonalités nouvelles, le temps rompu, des élans indomptables, la note à la fois passionnée, stridente, essentiellement patriotique. Elle exalte la patrie victorieuse ; elle a des sanglots pour ses humiliations.

Le public qui s’emporte à ce langage ardent répond aux instruments par des cris de joie, des apostrophes et des imprécations.

Ou se lève, on se rassied, on frappe sur les tables, on choque les verres, on s’insurge, on applaudit. Ces transitions fiévreuses traduiraient à elles seules le sentiment national du pays.

Ce sentiment est vivace; la- résistance n’a fait que l’affirmer.

Le pont qui réunit les deux villes depuis 1849 est digne du fleuve sur lequel il est. jeté avec une élégance pleine de hardiesse. A peine achevé, ce pont vit passer les bataillons de Kossuth en fuite devant ceux de l’Autriche ; et, six mois après, l’armée autrichienne poursuivie par la révolution.

Sa construction battit en brèche un des vieux pri-

PESTH

viléges de la noblesse hongroise qui avait sur l’ancien pont, la chose est énorme de bon sens et d’équité, droit de passage gratis; c’est-à-dire que les riches ne payaient pas et que les pauvres payaient. 11 fut décidé que cela ne se passerait plus ainsi sur le pont qui allait être établi. L’aristocratie protesta, la loi tint bon ; les mendiants n’eurent plus à s’exécuter au lieu et place des millionnaires.

C’est sur l’ancien pont de bateaux que s’est déroulée, en septembre 1848, une des pages à déchirer du mouvement de Pesth.

Située entre les Allemands et les Turcs, la Hongrie, longtemps contrainte de choisir entre l 'Evangile et le Coran, s’était donnée à l’empire des Habsbourg délivré par Sobieski des hordes ottomanes. Mais elle entendait rester hongroise, conserver ses privilèges, sa langue, ses coutumes et ne garder de son alliance avec la maison d’Autriche que le droit d’y prendre un roi.

Elle prétendait au dualisme, non à l’absorption ; mais le cabinet de Vienne, occupé d’unifier l’empire, comprima, sans pouvoir l’étoufTer, le sentiment public et confondit le particularisme avecl’insurrection.

L’irritation répondit à ses efforts., La scission se lit; la résistance se marqua. En 1832 la diète obtint que la langue magyare serait celle des assemblées publiques et de l’administration.

C’était un premier pas ; le pays marchait à la liberté par l’amélioration.

Quand 18-48 poussa la nation à se déclarer indépendante, le ministère qui se constitua laissa Vienne dédaigneux.

Kossuth leva des bataillons. Pesth s’arma, fut déclarée rebelle : l'empereur Ferdinand envoya un médiateur en la personne du comte Lamberg.

Vienne, à ce moment, n’avait pas encore élevéses barricades ni massacré Latour.

Lamberg était énergique, loyal et juste. Son caractère d’homme et de soldat se peignait sur ses traits. Il comprit les dangers auxquels sa mission l’appelait, pressentit la mort, s’y prépara devant Dieu. « S’il faut une victime, disait-il, je ne crains pas de mourir; mais je redoute le peuple acharné sur un cadavre. >*

Pesth menacé préparait sa défense contre le ban de Croatie.

La voix de la foule pénétrait dans l’enceinte du parlement, appelait la lutte de cet accent qui amorce et enflamme. Les ateliers, les écoles, les mansardes descendirent dans la rue. Quand Lamberg arriva, les bas-fonds montaient à la surface.

Le commissaire impérial descendit de Bude et traversa le pont pour atteindre le ministère ou arriver à Kossuth. Ne pouvant y réussir, il reprit en fiacre et sans escorte le chemin de Bude au travers d’une populace avinée qui flairait le sang.

« Connaissez-vous ce Lamberg dont on veut la tête ? *> demanda le cocher.

P EST H

« Le peuple est aveuglé, » soupira le comte.

Au milieu du pont, il est reconnu et entouré. Quelques gardes nationaux s’interposent et le conduisent au corps de garde que le peuple menace de démolir.

Lamberg comprit son sort.

« Il est triste pour un soldat de mourir ainsi, » dit-il.

11 demanda à être amené devant la diète ou à voir Kossuth, monta dans son fiacre et repassa le pont.

Mais il fut atteint d’un coup de sabre, tiré par les pieds hors de la voiture, haché de coups de faux, assommé à coups de bûche. On le dépouilla de ses habits, on le mutila, on lui coupa la langue, on lui creva les yeux, on fit jaillir ses entrailles ; on ne pendit qu’un tronçon informe.

Ce meurtre indigna Vienne.

Jellachich, qui avait, malgré l’empereur, mis à profit de vieilles haines entre Slaves et Magyars, pour lever ses bataillons croates, ne fut plus désavoué. La guerre éclata longue et terrible. La Russie intervint. Le sang du comte Lamberg retomba sur la Hongrie.

En 1857, alors que commençait la transformation du pays et que le dualisme eût semblé une utopie; alors que 1859 et 1866 n’avaient pas encore aidé l’autonomie hongroise et avancé le règne de l’Autriche -Hongrie, François-Joseph était venu préparer

UK PEU PARTOUT.

la réconciliation, recueillir le vœu populaire, présenter aux Magyars l’impératrice Elisabeth.

Un premier séjour à Pesth nous rendit témoins d’un accueil presque sauvage en son délire, d’un spectaclo original en sa magnificence.

C’était le 4 mai. Le ciel prêtait ses sourires à cette fête nationalei Les Hongrois ne se souvinrent ce jour-là que de Marie-Thérèse. François-Joseph ne se rappela que ce que la Hongrie avait fait pour sa maison.

Le caractère et le costume du peuple, la richesse et le luxe de l’aristocratie donnaient à cette journée un caractère à part. La foule qui animait les rues semées de verdure et de fleurs et se pressait au* fenêtres ornées de tapis et de guirlandes était magyare, allemande, slave et slovaque.

En Hongrie, l’Orient n’est pas loitl ; rien dans les pompes des cours européennes n’approche des splendeurs du cortège fait à François-Joseph à son entrée. à Pesth,

Les cloches, le canon, les hourrahs, les fanfares annoncèrent l’arrivée parle Danübe dont les larges quais portaient un peuple immense.

L’impératrice s’avança en costume hongrois dans l’ancienne voiture de Marie-Thérèse, attelée de huit chevaux aux harnais de velours bleu, aux panaches de plumes blanches. Elle portait avec une dignité émue une couronne de diamants posée sur un voile lamé d’or et semé de pierreries ; son abondante che-

PKBTH.

velure rejetée en arrière laissait à ses traits leur jeunesse, à ses tempes leur fraîcheur. D’abondantes larmes devaient bientôt couler de ces yeux qui souriaient à la foule. Le deuil allait suivre de près tant d’allégresse ; la mort d’une fille aînée , l’archiduchesse Sophie , devait interrompre le voyage à travers le pays.

L’empereur parut à cheval. Il ne devait se faire sacrer roi de Hongrie et ceindre à Presbourg la couronne de Saint-Etienne que plusieurs années après ; mais les plaies de la guerre étaient bandées.-De nombreux bienfaits, des œuvres d’utilité publique, la création de voies nouvelles avaient endormi de mauvais souvenirs, comblé l’abîme creusé par les passions réactionnaires et insurrectionnelles.

Une idée, celle de l’autonomie hongroise, devançait l’empereur. Cette idée qui planait sur la foule et à laquelle le pi’ince semblait répondre, lui valut une entrée triomphale.

Quand l’impératrice s’avança, ce fut dans la rue et sur le quai comme un ouragan de cris.

Les archiducs et les princes qui faisaient suite à l’empereur, la tenue splendide des équipages, des chevaux et du service, splendeur qui est à peu près la même en tous pays, n’étaient pas l’attrait de cette fête marquée du sceau hongrois. C’était, des rues au Danube que le cortège devait traverser pour se rendre au château de Bude, comme un autre fleuve de chamarrures bizarres, de carrosses éclatants, de che-

vaux ruisselants de colliers et de médailles. Ce n’était qu’un flot de princes, de magnats et d'évêques plus magnifiques que des rois ; un flot de cavaliers fièrement assis sur des montures éblouissantes de velours et de soie, ou montés à poil sur une couverture de laine, avec une corde pour étrier. Ceux-ci paraissaient comme en un tourbillon désordonné ; c’était la steppe figurant au cortège que composait, à pied, à cheval et en voiture, tout ce que la Hongrie contenait de puissant et de considérable.

Le prince Esterhazy semblait vêtu de pierreries.

Le vieux prince Bathyany était chargé de camées et de perles ; des hussards avec des peaux de tigres sur les épaules caracolaient aux portières de son carrosse.

Le cheval du comte Karoly était harnaché d’or et de pierreries. Le baron Sina, digne de sa fortune, par l’emploi qu’il en fait, étincelait d’émeraudes et de brillants. Tout cela, sans parler des Sandor, des Palfy, des Zichy et de tant d’autres. Quant au prince primat, son pesant attelage de six chevaux à queues traînantes et chargé d’écussons semblait détaché d’une toile de Van-der-Meulen.

Il y avait là, sur de petits chevaux maigres, laids et pleins de feu, des paysans de haute taille, de figure altière et d’apparence peu rassurante.

Ces hommes ont la tête petite, les épaules larges,

PKSTII .

les cheveux flottants, le cou libre, l’expression noble et pensive. Ils portent le chapeau retroussé ou à larges bords et orné de plumes, le pantalon collant serré dans de grandes bottes, ou le caleçon de toile ample et frangé retombant sur la sandale que retiennent des courroies. Sur la tunique blanche ou rouge est un manteau semé de broderies, le plus souvent de tulipes épanouies. Ce manteau dont les plis retombent avec une majesté sculpturale leur donne un très-grand air.

Les Magnats sont de taille moyenne, mais bien proportionnée*, ils ont le front haut, le geste rapide, le regard doux, les traits prononcés, l’expression fière et empreinte de franchise. Leur mise ordinaire, chapeau retroussé, tunique à brandebourgs et brodée en soutaches noires, bottes molles, culotte juste et brodée sur les coutures, a quelque chose d’élégant et de viril. Leur costume d’apparat est moins sobre de couleurs. Sur les épaules s’accroche le dolman chargé d’ornements et garni de fourrures; l’agrafe qui le retient, la plaque qui fixe l’aigrette, les boutons de la tunique, le ceinturon du sabre damasquiné d’or et dont la poignée a de fines ciselures, sont rehaussés de pierreries.

L’arrivée des souverains mettait tout cela très en relief.

Les deux villes étaient en fête. Pesth avait décoré ses palais et ses quais. Bude avait pavoisé sa forteresse et son château. Le Danube qni les sépare

était couvert d’embarcations et coulait sous le pont chargé de banderoles et de fleurs. Le soir, les collines, les montagnes s’enflammèrent les quais ne furent qu’une traînée de feu; le pont s’illumina, le Danube roula des flots d’or.

Page 1