CHAPITRE X
Galata (suite).
De Galata à Péra l’ascension est rapide, glissante, empêchée par les chiens, suffisamment pourvue de couleur locale en fait de poules mortes et de chats crevés.
Les chiens qui font partie du service public de la ville en sont les balayeurs et un peu la police. Distribués par cantons n’ayant d’autre domicile que la rue, ils passent pour épouser les passions des habitants de leur quartier. On les dit rampants à Péra, voleurs à Galata, rapaces au bazar et au port, fanatiques à Eyoub, farouches et agressifs dans le voisinage des murs et des Sept-Tours. Ils ont en général le museau pointu, l’air fin, le corps maigre, les formes dégradées, le poil roux, les dents blanches et aiguës. Leurs aboiements sont féroces, mais leur humeur est douce, leur attitude poltronne: l’apparence
d'une pierre à leur adresse affirme leur lâcheté. Ils choisissent de préférence le milieu des places ou l’endroit le plus fréquenté des rues pour s’y culbuter en famille, pour étaler au soleil leur passivité et leurs langueurs. Ils ne se déplacent qu’à la dernière extrémité. Les déranger est une affaire ; les Turcs y regardent , les chevaux s’y refusent ; et plutôt que d'attendre leur bon vouloir, le mieux est souvent de composer avec les cercles et de louvoyer parmi les groupes.
Pour les Musulmans ces bêtes ont des égards; mais, sauf à Péra dont l’esprit de tolérance les a lin peu gagnés, leur mépris pour les chrétiens n’égale que celui des sectateurs de Mahomet; ce serait mettre ces derniers en joie que de s’exposer, en cherchant à forcer le passage, à des poursuites et à des aboiements. Dans les rues éloignées et absolument turques, se commettre avec les chiens serait une imprudence ; le fanatisme de la race canine qui pullule à Stamboul a donné lieu à plus d’une note diplomatique.
Mahmoud II crut reconnaître chez ces dogues comme un reflet des prétentions des janissaires qu’il était en train de supprimer; il voulut s’en débarrasser, et n’osant pas les faire abattre, sur l'avis du grand muphti qui invoqua le Coran, il résolut leur exil dans l’île de Proti. Mais le bateau contrarié par le vent ne put y débarquer sa cargaison de caniches; le peuple, aux regrets des balayeurs et des gardiens
GALATA
qui secondaient son insouciance, vit là le doigt de Dieu : ce firman de déportation tomba sous le cri de l’opinion.
Ces chiens, formés en république et classés par tribus, ont une histoire à eux, des mœurs particulières : ils ont en droit commun comme en géographie des notions absolues, des principes inflexibles. Malheur à l’ignorant qui viendrait à les enfreindre et se risquerait hors des limites du territoire assigné à sa tribu ; il serait aussitôt traqué, mordu, harcelé : de tous les coins, de tous les trous, de toutés les portes,' une meute offensée s’élancerait à sa poursuite. Ce serait une guerre d’extermination.
En temps ordinaire, au contraire des hommes qui respectent les morts et n’en veulent qu’aux vivants, les chiens d’un même canton ne se tuent point entre eux, vivent en bonne harmonie, s’entr aident les uns les autres, protègent les petits, les vieillards, les infirmes, ne s’attaquent qu’à leurs morts qu’ils dévorent par esprit d’ordre et pour utiliser ce qui serait perdu.
On ne peut descendre à Top-IIané ou remontera Péra sans les voir fiévreusement occupés à secouer de vieilles savates, à tirailler de boueuses carcasses, à plonger leur museau dans d infects ramassis; la pluie se charge de leurs restes. Ce genre de nourriture les rend nauséabonds et malsains : chez eux la rage est assez rare. Mais à courir les aventures aux abords des boulangeries et sous les étaux des bou-
chers, les plus osés subissent des affronts et attrapent des coups qui les privent de leur queue, d’une jambe ou d’une oreille ; les disgrâces qu’ils ont encourues laissent leurs plaies béantes et leur échine à découvert.
Quelques rares maisons les entretiennent, mais en général leurs maladies sont ignorées, leur vieillesse est méconnue. On ne les achève jamais, même quand la gale les ronge jusqu’aux os. Le pavé qui les a vu naître est le témoin de leur fin misérable.
Quand on a réussi à enjamber les chiens qui se lutinent ou font la sieste, sans leur marcher sur la queue, sans leur luxer une patte, il y a encore les hammals dont il faut se garer.
Leur, cri guttural de Guardia avertit de se ranger: on ne gagnerait, en se trouvant sur leur chemin, qu’à être acculé au mur ou jeté dans quelque trou. Et vraiment il n’y aurait pas à s’en plaindre ; car à les voir chargés comme des mulets, pliés sous les cargaisons énormes qu’ils ont emmagasinées sur leurs coussinets de cuir, on s’explique aisément que ce soit aux autres à se ranger. Si un obstacle faisait broncher le hammal, il risquerait fort de ne plus se relever.
Pour la force musculaire ces portefaix sont de vrais phénomènes : Théophile Gauthier les appelle des chameaux à deux pieds et sans bosse.
L’état des rues, peu favorable aux chariots ni même aux charrettes, ne pei'met guères que des
GA LATA
transports à clos d’homme ou à dos d’àne ; les hammals de Constantinople y tiennent lieu de chevaux percherons.
Pour porter sur de longues perches de lourdes barriques ou des balles gigantesques, ils se mettent huit, douze ou seize ; et alors gare à ceux sur lesquels ils débouchent au détour de quelque rue étroite.
Ces hamnials, ordinairement turcs ou arméniens de l’Anatolie, sont une des classes intéressantes des nombreuses associations qui exercent dans les rues de Constantinople des métiers ambulants. Ils ont les jambes grêles, le torse athlétique, un cou de taureau, l’expression douce et intelligente, les mouvements souples et vigoureux. Leur ardeur au travail n’égale que leur sobriété et leur économie ; ils ne se croient point tenus comme les portefaix de nos villes aux jurons et à la grossièreté.
L’ivrognerie ne les abrutit pas, quoique l’usage du raki ou eau-de-vie de grain commence à tourner, pour quelques-uns d’entre eux, l’interdiction du vin ; mais la plupart ne boivent que de l’eau, ne se nourrissent que de légumes.
Us ont la poitrine et les jambes nues •, leur taille est serrée dans un châle qui retient une culotte bouffante.
Autour du bonnet rouge s’enroule un morceau de toile blanche. Leurs pieds, qui ne sont pas petits, se perdent dans de vastes babouches •, à leurs épaules
s’accroche une veste qui étale la gloire passée de broderies dont le vert pomme est désillusionné, dont le jaune canari a passé par des chagrins. L'étoffe a revêtu des nuances qui emportent la couleur, les coutures accusent de regrettables défaillances.
C’est déchiré mais ce n’est pas ignoble. C’est rapiécé, mais c’est original ; sans parenté aucune avec l'habit râpé et le chapeau graisseux des balayeursde Londres, sans la moindre affinité avec les guenilles des mendiants de Paris. Sous l’éclat défraîchi de leur costume, ils n’ont rien qui apitoie et gardent dans leur labeur une dignité particulière.
Si l’on échappe aux hammals, il faut prendre garde aux cafedjis qui portent sur eux tout ce qui est nécessaire pour confectionner et servir le café.
Il y a aussi les porteurs d’eau dont la démarche imprime aux outres pleines de liquide des allures agitées; puis les marchands de poissons avancés dont les paniers suspendus comme des balances frôlent les jambes des promeneurs. Quant aux marchands de puddings, de confitures et de sorbets, leur fragile plateau porte tout leur avoir ; il serait désagréable en le heurtant de se le verser sur la tête.
Il faut éviter encore de se commettre avec les fournisseurs de chandelles jaunâtres, huileuses, point inodores ; comme aussi avec les vendeurs de foie de mouton qui accrochent à de longues baguettes leurs comestibles sanguinolents , ambition des chiens et
GALATA
désespoir des chats qui hurlent, miaulent après et dont les ardeurs inassouvies émeuvent quelques bonnes âmes.
Galata est bien pourvu de bains ; de ces bains turcs qui nettoient de toute souillure, vous laissent blanc comme neige et luisant comme du marbre.
On n’y passe point à la légère, et il ne faudrait pas croire qu’on les prenne pour s’amuser, ce que donne tout de suite à pressentir un simple coup d’œil jeté dans ces laboratoires chauffés à cinquante degrés ; dans ces étuves dont la vapeur vous écœure et vous aveugle, où de grands gaillards barbus et moustachus étirent le patient comme au temps de la très-sainte inquisition, l’échaudent comme des écrevisses et l’étrillent comme un cheval.
Ce simple aperçu nous parut suffisant ; mais pour les Turcs, ces bains sont un délassement en même temps qu’un devoir. L’architecture des maisons de bains est agréable ; les dômes, les coupoles et les colonnes d’albâtre n’y manquent pas plus que les fontaines de marbre autour desquelles les exécuteurs qui vous ont emmailloté comme un bébé, dilaté comme un gant, massé à faire rendre l’âme, vous offrent la pipe, les sorbets et le café. Après ce repos et ces rafraîchissements, les garçons baigneurs recommencent de plus belle, retournent le sujet, lui font craquer les articulations, le savonnent à outrance, lui enlèvent à grand renfort de pierre ponce
les durillons et autres choses dont il ne se doutait point.
Enfin, quand on a suffisamment passé par l’eau bouillante et par l’eau froide, on se lève, on se secoue, on s’essuie et on emporte, au dire des Turcs, un brevet de santé.
Près des bains, et plutôt à Stamboul qu’à Galata et à Péra, se trouvent souvent les khans ou caravansérails, qui tiennent lieu à la fois d’hôtels, de magasins et de bourse ; bourses tranquilles et n’ayant rien de commun avec les furieux débats de la corbeille de Paris. '
La plupart des transactions s’y font par les Persans, plus doux encore que les Turcs, et chez lesquels l’urbanité et la finesse aident les capacités commerciales et l’apreté au gain. Leur regard observe et caresse, leur bouche invite et sourit. Ilsout la taille haute, la physionomie expressive et distinguée. Le long bonnet d'astrakan, de forme conique, fait encore ressortir leur pâleur. Leur esprit attentif et souple calcule toujours. Ils ont en généial le monopole des châles rayés, des tapis moelleux aux dessins brillants et de couleurs impérissables.
Dans les caravansérails qui abritent tous les costumes et toutes les races, l’installation est primitive, l’étalage peu ambitieux.
Assis au centre d’une vaste cour, à l’ombre des sycomores qui abritent des monceaux de malles, de ballots et de tapis en rouleaux, les marchands ou-
GALATA
vrent leurs coffres et déployent leurs tissus ; si l’acheteur n’en veut pas il les referment et les replient, sans trahir un mouvement d’impatience, sans que leurs lèvres témoignent autre chose qu’une bienveillance extrême.
N’essayez pas de marchander ; un éclair de dédain sillonnerait leur regard, car si les Persans n’ont pas l’air pressés de vendre, ils sont tenaces dans leurs prix ; leur douceur apparente ne doit pas donner le change sur leur cupidité.
Gomme hôtellerie, le caravansérail n’épuise pas le confort ; le service n’y est pas compliqué.
De petites cellules blanchies à la chaux, dans lesquelles il faut pourvoir à sa nourriture et apporter son matelas, donnent sur des galeries superposées, ouvertes sur la cour. Autour des piliers qui soutiennent ces élégantes arcades s’enroulent des traînes de vigne et de chèvrefeuille. L’eau qui murmure dans des vasques de marbre poétise ces comptoirs, ces vastes entrepôts où les transactions se font avec peu de paroles et beaucoup de café, où tout se passe avec une sorte d’indifférence silencieuse qui semble faire partie de la vie orientale.
L’impassibilité des Turcs se cache sous leur douceur; le respect d’eux-mêmes enveloppe leur apathie. *
• Le mouvement les inquiète, le progrès les ennuie, la discussion les lasse. Le Coran, imprégné de poésie et de nobles pensées, endort les aspirations, main-
l'N PEU PARTOUT.
tient l’engourdissement. Pourquoi s’agiter? Allah y pourvoira. Pourquoi changer? Allah est immuable. Pourquoi lutter? Le destin est inflexible.
Le fatalisme qui est comme la base de l’idée religieuse des Turcs, qui est dans leur caractère, dans leur éducation, éloigne de toute culture, absorbe la liberté, mêle à la crainte de Dieu qu’on doit aimer et auquel il faut plaire, la satisfaction des instincts animaux que sollicite l’oisiveté.
Leur quiétude se double de leur confiance dans les divines miséricordes. Les petites facilités d* la polygamie ne sont qu’un avant-goût du paradis approprié par Mahomet au tempéramènt d'un peur!* contemplatif, sensuel, orgueilleux, ennemi de l’abstraction, facilement heureux, et qui trouve le bonheur et le contentement d’esprit dans la possessu.ni d’un harem, de belles armes et de beaux chevaux. C’est là ce que laisse apparaître le mirage des plaisirs célestes promis aux enfants du prophète, ph isirs dont le Coran s’occupe au moins autant que de la vertu qu’il faut pratiquer pour les acquérir. Ces délices éternelles ne sont d’ailleurs que le résumé des trois jouissances essentielles de la vie turque : la verdure, l’eau vive et la beauté.
Les touffes de roses, a dit Mahomet, les palmiers, les orangers, les arbres odorants, le murmure drs fontaines semblable à la musique, tout cela n'est rien auprès des divines et ravissantes houris qui attendent le vrai croyant.
G A IATA.
Le Coran prêche le déisme, un Dieu tout-puissant et éternel, un culte qui sourit à la gloire, sollicite l'ambition, promet la volupté. Il exalte la mission et les mérites de son prophète, de ce prophète législateur et conquérant qui sut parler à ses adeptes le langage de leurs besoins en leur annonçant le Dieu d’ Abraham, père d’Ismaël, que les Osmanlis vénèrent comme l’auteur de la race arabe.
La légende orientale entoure la figure du patriarche de cette poésie lumineuse qui éclaire leur littérature et qui est au fond de leur âme.
Né d’une infraction aux volontés du roi Nimbrod, qui par suite de fâcheux présages avait interdit les uouveaux-nés, l’enfant Abraham caché dans une caverne fut nourri par les anges et ne sortit pour la première fois de sa retraite que par une nuit sereine, sous un ciel étoilé. Il regarda à ces constellations et pensa que la plus brillante était peut-être ce Dieu que sa conscience lui disait de servir, mais bientôt cette étoile disparut. Quand la lune se leva, il se demanda si ce ne serait point là l’image de l’Eternel, mais elle pâlit avec le jour. Au matin le soleil éclairant le désert, révéla à Abraham la divinité que son cœur appelait ; mais quand il le vit descendre à l’ho- ' mon il comprit que là n’était point encore le Dieu immuable qu’il voulait adorer, il ne le chercha plus qu’en lui-même et le trouva dans son âme.
Le Coran contient de beaux germes et trace de généreux sillons; mais le fatalisme, l'intolérance et
la polygamie ont arrêté le développement moral, étouffé la civilisation, retranché de la vie l’amour et l’amitié.
Car si les Turcs ont le sourire bienveillant et la parole discrète, ils ont le cœur fermé, leur àme est invisible. Entre hommes aucune allusion ne doit être faite à la famille, aucune question ne doit jamais concerner le harem Cette séparation des sexes n’est pas sans tenir par des attaches assez directes au sommeil de l’Orient; de cet Orient source des arts, des sciences et de la poésie, qui semble fatigué de ce qu'il a produit; de cet Orient qui nous a tout appris, d’où nous vient le soleil, où s’est levée pour les bergers l’étoile de Bethléem.