CHAPITRE XII
Le Petit champ. — Les Eaux-douces d’Europe.
Eyoub.
Au Petit-Champ, qui n’est pas éloigné, la vie n’est pas plus qu'au Grand-Champ séparée de la mort.
On se répand dans les sentiers, on s’assied sur les turbans, on fume sur les eippes, on s’installe sur les marbres funèbres pour ôter ses babouches et se prendre le pied dans la main , passe-temps recherché des Turcs.
De grands chemins pavés traversent le cimetière; les cavaliers les descendent, les hammals les remontent; vers le soir, les bohémiens préparent leurs campements au milieu des tombes cachées dans les ronces, éparses dans les ruines. Quelques coionnettes encore debout, quelques turbans décapités parlent de l’exécution des janissaires et des vengeances pos-
thumes de Mahmoud. Au pied de la colline, les travailleurs se pressent dans les chantiers de l’amirauté, les navires se construisent, les vapeurs vont et viennent, les beautés paresseuses du sérail se bercent en de légers caïques sur ce golfe, l’an des plus beaux du monde, dont les eaux profondes retiennent les vaisseaux de tous les peuples.
La terrasse du Petit-Champ est en quelque sorte un belvédère suspendu au-dessus de ces eaux qui dorment entre les cyprès de la ville chrétienne et de la ville musulmane et reflètent, avec les coupoles des mosquées d’Achmet, de Sainte-Sophie et de la Suleimanieh, les voûtes élancées de l’aqueduc de Valens. Ces collines dont les maisons bariolées se mêlent à des flots de verdure, ondulent et s’inclinent du côté du Bosphore; elles s’affaissent jusqu’au sérail qui plonge dans le'eourant ses murailles crénelées et penche sur les flots ses touffes de jasmin et ses buissons de roses.
Constantinople, comme toutes les villes d’Orient, a conservé la plupart de ses traits originels, malgré les incendies qui l’ont ravagée, les guerres qui l’ont ruinée, malgré les races et les religions diverses qui s’y sont succédé.
Assise sur un promontoire triangulaire qu’enveloppent la Corne d’or et la mer de Propontide, dont le Bosphore baigne l’extrémité, elle s’étage en pentes douces sur la rive européenne, en face de Scutari que porte la rive d’Asie.