LE PETIT CHAMP
Cette terrasse du Petit-Champ est à Péra la seule promenade du soir; car flâner dans des rues étroites et sombres ou trébucher à Galata dans les fondrières, sur les chiens et les ordures, serait chose hasardée et peu divertissante. Quant à passer l’eau pour se risquer à Stamboul, il n’y faut pas songer; cela ne se fait point. Les rues sont noires, les maisons semblent dormir, les bazars sont fermés ; il n’y aurait, suivant l’expression de Delille, qu’à écouter le silence, si les chiens ne l’interrompaient par d’interminables aboiements. Il n’y a que le Ramazan pour éclairer les rues, réveiller les maisons, animer les cafés, transformer les minarets en girandoles de feu. La Corne d’or étincelle alors ; on cuisine partout, car le Ramazan, qui est à la fois le carême et le carnaval des Turcs, autorise les orgies de la nuit comme dédommagement des abstinences du jour, et ne permet de boire, de manger, de fumer et de se réjouir, qu’alors qu’un fil blanc ne peut plus se distinguer d’un noir.
Par les belles soirées de ce ciel incomparable, quand le crépuscule clair et brillant ne s’est pas encore effacé devant la nuit; quand les clartés s’apaisent, quand le ciel se revêt de teintes vaporeuses qui semblent une fusion d’opales, de rubis et d’améthystes, c’est au Petit-Champ qu’il faut aller pour respirer la brise. Les eaux tranquilles du golfe reflètent les lumières des deux rives, les grandes ombres des mosquées se profilent, la mélancolie des
tombes penchées sous les cyprès se mêle à la solennité du paysage.
Un voile léger, lamé de fils d’or, enveloppe les détails et ne laisse ressortir que la ma jesté des U gnes qui ondulent entre la mer et le ciel. La beauté de ces nuits, les tons merveilleux dont se pare la nature charment le regard et l’âme ; il semble que les contempler, c’est déjà le bonheur.
S'il pleut, Péra n’offre comme ressource du soir qu'un modeste théâtre et quelques cafés plus modestes encore ; le mieux est alors de rester chez soi pour mettre ses notes à jour, pour lire et pour causer. Ces soirées tranquilles après le bruit, reposantes après tant de fatigues, figurent au nombre des meilleurs souvenirs d’un séjour qui marque dans une vie et qu’on est reconnaissant d’avoir pu accomplir.
Au pied de la colline du Petit-Champ chargée de pierres tombales qui parlent de tant de dépouilles humaines dont l ame s’est dégagée, s’étend Kassem- Pacha le long de la Corne d’or. Il faut s’y boucher les yeux et s’y tenir le nez; les maisons semblent tomber, la rue n’est qu’un ruisseau infect, semé d’animaux en décomposition, de vieilles babouches, de pots cassés; c’est bien de ce quartier qu’on a dû dire : « On habite des ruines, on se promène sur des tombeaux et on vit avec la peste. >*
La misère repoussante de ce faubourg ne prévient pas en faveur de la race juive. Le .regard oblique, le
EAUX-DOlîCES D EUROPE.
sourire mielleux, la physionomie inquiète et rusée de ces enfants d’Israël laissent oublier leur antique fidélité à la foi et aux moeurs de leurs pères à travers les persécutions et le mépris des siècles.
Leur mise, qui ne vaut pas mieux que leur physionomie, consiste en une longue robe fendue sur le côté, aussi graisseuse que les mèches de cheveux qui s’appliquent sur leur joue. Quant à leur nourriture, elle n’est pas aromatique ; on parle d’olives pourries et de têtes de poissons.
En remontant de Kassem -Pacha la colline aride qui reçoit les sépultures des juifs et dont la vue embrasse de vastes horizons, il faut pousser jusqu’à l’Ok-Meïdan, plateau où les sultans s’exercent à lancer les javelots, encore jalonné des colonnettes qui célèbrent les coups fameux. Au-dessous, le joli vallon de Peale-Pacha dont la mosquée s’abrite sous les cyprès, où la fontaine coule sous des platanes, prélude à la vallée riante et fraîche des Eauxdouces d’Europe.
La Corne d'or resserrée par les collines vient mourir à ces prairies émaillées de jonquilles, arrosées par le Barbyzès qui se confond avec le Cydaris dans les eaux bleues du golfe. Ce vallon est, le dimanche, pour les chrétiens, ce que sont le vendredi pour les Turcs les Eaux-douces d’Asie.
Mais pour être exactes à la promenade du vendredi, les dames du sérail et les femmes des pachas ne dédaignent point celles du dimanche. Elles y
viennent dans des voitures roses et jaunes, attelées de chevaux lourdement harnachés, gardées par des eunuques.
Sur la mousse et sous les bouquets d’arbres les femmes arméniennes prennent du café, jouent avec leurs enfants, prêtent l’oreille aux accents nasillards des chanteurs de ballades, à la guitare et au tambourin des troubadours du lieu. L’attitude méditative et indolente de ces artistes a plus d’attraits que leur musique dont les intonations sont au moins risquées; mais sous ce ciel d’or, avec ces teintes suaves, à l’ombre de ces vieux ormes et sur ces prés fleuris, ces mélodies ne nuisent point au paysage. Les femmes turques immobiles et muettes des heures entières, l’air rêveur, le regard perdu, se couchent sur le gazon ou s’étendent sur de brillants tapis, au bord du ruisseau qui baigne les caroubiers et fuit sous les cytises. De jolis ponts de bois jetés sur le Barbyzès laissent couler l’eau; de petits cafés offrent le long des sentiers des sorbets à la violette et des sirops de roses. Sur la pelouse galopent de fiers pachas montés sur des chevaux aux mors éclatants, aux housses éblouissantes.
Un cavalier de haute prestance, d’un embonpoint malsain, d’un air bestial, quelque chose comme un orang-outang qui aurait passé une redingote et usurpé le fez, attira nos regards. C’était le chef des eunuques, le maître du sérail, le gardien suprême des femmes d’Abdul-Medjid, prédécesseur d’Abdul-Azis,
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une puissance enfin et une curiosité. Mais une curiosité dans le genre laid et qui laissait la monture et les esclaves bien au-dessus du cavalier et du maître. Le cheval, un arabe pur sang, était admirable de souplesse et de fierté. Le cuvas , la démarche élégante, les traits expressifs, marchait à côté du cheval, la main posée sur la croupe, le regard soumis et levé sur le maître.
Les Eaux-douces ont un kiosque impérial orné de fines nervures, de gracieuses arabesques; ses grillages dorés n’ont pas retenu le bonheur. Le Sultan Mahmoud avait élevé cette fraîche retraite à une jeune odalisque et y avait connu toutes les délices d’un amour partagé ; mais la mort passa ces eaux courantes, pénétra sous ces bosquets de roses et frappa l’odalisque. Mahmoud au désespoir abandonna le vallon témoin d’un si fragile bonheur. Aujourd’hui les cascades ont tari, le kiosque est délabré, les ronces couvrent les escaliers de marbre.
L’idylle et la pastorale des Eaux-douces d’Europe ne sont pas précisément le caractère de la colline et delà vallée d’Eyoub, très-voisines de ce vallon.
Eyoub n’est pas champêtre, mais vraiment élyséen. La mort y prime la vie, les maisons n’y sont qu’à l’arrière-plan des tombes ; le repos de ceux qui dorment en ces lieux enchanteurs semble plus enviable que l’agitation du monde.
11 y a là tant d’espérances sous l’emblème des fleuis qui jaillissent des tombeaux ; il y a là tant de
fraîcheur et de paix, que cette tranquille retraite sous les roses et la feuillée n’a rien qui puisse troubler les heureux qu’elle attend. Le regard ne peut pénétrer ces ombrages profonds qui s'abaissent sur une rue de tombeaux, ces lilas qui embaument l’air, ces chèvre-feuilles qui se balancent aux marbres funéraires de cette nécropole immense où tout parle le consolant langage de la résurrection.
Le sang d’Eyoub, compagnon du prophète, a coulé sur ce sol sacré en 668, à la première entre prise des Turcs contre Constantinople.
La mosquée de marbre blanc qui se cache sous les platanes, dont les chrétiens ne peuvent franchir le seuil et qui détache ses minarets d’un flot de plantes grimpantes, s’élève sur le lieu même où Mahomet II retrouva le corps d’Eyoub. De gracieuses coupoles se dessinent dans la verdure, de capricieuses fontaines murmurent dans le feuillage; les cercueils se pressent sous les géraniums, les rosiers et les myrthes. C’est là que le vrai croyant aime à sortir de la vie ; c’est là, qu’à tout changement de règne, le nouveau Sultan va ceindre le sabre d’Osman, chef de la dynastie, et qu’il fait déployer devant ses yeux l’étendard de Mahomet. L’investiture de la souveraineté ottomane consiste en cette solennité.
On sait qu’Osman, fondateur de l’empire des califes, auteur du nom des Osmanlis ou Ottomans, recula les frontières turques en 1325, repoussa les Grecs de l’Asie Mineure et s’empara de Brousse où
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les sultans, ses successeurs, établirent leur capitale jusqu’à la prise de Byzance par Mahomet II, cent cinquante ans plus tard.
Le sanctuaire conserve l’étendard arboré par Mahomet. On le déploie quand la patrie est en péril et alors que la foi musulmane est menacée. En 1595 il flotta dans les plaines de Hongrie. En 1648 il rallia les Janissaires. En 1826 il salua leur défaite. En temps ordinaire il reste enveloppé sous quarante couvertures de taffetas vert.
Les chrétiens ne peuvent souiller de leur regard cette oriflamme de l’Islamisme ; ils devaient même à son passage clore leurs volets et s’enfermer chez eux. En 1795, quand Achmet III déclara la guerre à la Russie, la curiosité de l’internonce d’Autriche qui avait cherché à entrevoir d’une croisée le drapeau sacré, coûta cher à sa famille.
Le fanatisme s’est, à cet égard, relâché de ses rigueurs ; l’intolérance, issue du mépris des Turcs pour toute autre religion que la leur et du sentiment convaincu de la supériorité de leur foi, tend à s’amoindrir au contact de l’Europe dont l’ingérence scandalise leur orgueil, mais les sauve de l’absorption. Cette ingérence sans laquelle les descendants d’Osman seraient refoulés en Asie, amena Abdul- Medjid à déployer l’étendard du prophète à l’ombre du drapeau tricolore et de la bannière anglaise.
Qu’eût dit de cette dérogation sacrilège aux traditions le sultan Mahomet IV, cruel en même temps
qu’absurde en son absolutisme, et qui un jour fit mettre à mort, sous les yeux de sa fiancée, un jeune Arménien qui ouvrait en babouches jaunes son cortège de mariage, ignorant sans doute que les mahométans seuls avaient le droit de porter des babouches île cette couleur?
La mosquée d’Eyoub, outre l’étendard du prophète, abrite la robe noire de Mahomet, que l’on tient enveloppée de quarante couvertures de soie et de bon nombre de cachemires. Jéquier commit à ce propos l’irrespectueuse pensée que le contenant pourrait bien valoir mieux que le contenu ; et il faut croire que sa physionomie livra son sentiment, car une pierre jetée par quelque fidèle lui atteignit l’œil et vint à point l’avertir de se défier des mots. Ce projectile fut suivi de toutes sortes de malédictions dans le genre allégorique, et telles probablement que l’indignation musulmane a coutume de les adresser, en temps de lapidatiou, aux lémérités des Giaours : Que les oiseaux du ciel te souillent ! Que la peste soit avec toi !
Mais Jéquier qui était à cheval et se tenait l’œil ne demanda pas le reste et ne poussa pas l’exploration plus loin. Elle fut reprise plus tard, à pied, et avec l’espoir que le pas des chevaux ne troublant plus le recueillement de ces bocages, nous pourrions en nous dérobant prêter l’oreille au murmure des ruisseaux, entrevoir l’aubépine, les cippes et les treillis de ces demeures silencieuses dans lesquelles